La Banshee Déréglée

Katell marchait d’un pas dont elle espérait qu’il paraîtrait décidé à quiconque l’apercevrait. Elle avait reçu sa certification en Sorcellerie, option Spiritisme, deux jours auparavant et elle estimait qu’il était temps qu’elle mette ses connaissances en pratique. Après un bref coup d’œil irrité à ses bottines déjà recouvertes de la poussière de la route, la jeune femme se repassa rapidement en tête le mode opératoire pour traiter les problèmes liés aux fantômes.

Un cri déchirant interrompit le fil de ses pensées. Katell s’immobilisa en réprimant un sursaut ; ses doigts avaient agrippé plus fort les anses de son sac de tissu aux fleurs sépia brodées. Le hurlement recommença, plus perçant que la première fois. La jeune femme inspira profondément et expira en douceur. Ayant repris contenance, elle se remit en marche. Pour son premier travail, elle voulait avoir l’air parfaite. Le cri retentit une troisième fois, lancinant et désespéré.

Les gens d’ici avaient un problème de taille, songea la sorcière. Le maire du village ne l’avait pas engagée pour rien. Si elle en croyait les trémolos dans ce vagissement, il s’agissait là d’une banshee en détresse. D’ordinaire, ces esprits se contentaient d’annoncer une mort prochaine par leur puissantes lamentations. Sauf que celle-là, si les informations fournies étaient correctes, criait souvent mais personne ne mourrait. Pas même le vieux Yann, lui avait précisé le maire, qui approchait de son quatre-vingt-septième automne, ce qui n’était pas rien.

La jeune femme ne connaissait pas le vieux Yann et n’avait cure de son âge avancé. Ce qui importait était de déterminer pourquoi personne ne mourrait suite aux hurlements de la banshee, pour pouvoir mettre fin à ses lamentations qui nuisaient au calme des riverains. L’esprit ne paraissait pas vouloir crier une quatrième fois ; c’est donc dans le – relatif – silence champêtre que la sorcière parvint aux portes d’un vieux castel aux façades prises d’assaut par du lierre.

Katell actionna la chaînette, qui était reliée à une petite cloche. En réponse, la porte s’ouvrit sur un vieil homme à la mine bourrue et aux favoris aussi fournis que grisonnants. « Oui ? C’est pour quoi ? S’enquit-il.
– Bonjour, lança aimablement la jeune femme. Je suis la sorcière engagée par le maire pour m’occuper de votre banshee.
– Ce n’est pas ma banshee, précisa l’homme en grattant son favori gauche. Mais c’est vrai qu’elle est devenue un peu zinzin, je le reconnais. Elle crie tout le temps et personne ne meurt. Pas même le vieux Yann…
– Qui a pourtant quatre-vingt-sept ans, oui, je suis au courant. » Coupa Katell qui voulait en venir à l’essentiel. Elle était encore nerveuse et voulait se mettre au travail le plus rapidement possible.

« Presque.
– Comment ça, presque ?
– Il ne les a pas encore ses quatre-vingt-sept ans, le vieux Yann, expliqua l’homme. Il les aura cet automne. »

En voyant le regard dont le gratifiait la jeune femme, il ne s’étendit pas plus sur le sujet. Il la fit entrer et la mena à travers de sombres couloirs jusqu’à un salon, où lisait un couple, tous deux installés dans de vieux fauteuils devant une cheminée éteinte. Le comte et la comtesse se levèrent pour saluer la sorcière. Ils lui confirmèrent que la banshee qui dérangeait le village résidait bel et bien dans leur manoir. La légende disait même que l’esprit hurleur avait élu domicile ici avant les habitants.

Katell savait à quoi s’en tenir avec les légendes. Elle savait, elle, que les banshees venaient s’installer dans des habitations humaines ; elle doutait fort que l’esprit soit arrivé ici avant les gens du crû. Lorsque la sorcière posa des questions sur leur fantôme à résidence, le couple lui répondit du mieux qu’ils purent. « Je la voyais souvent errer dans les pièces inoccupées, expliqua la comtesse. Mais depuis quelques temps, j’ai l’impression qu’elle nous évite.
– Elle n’est pas bien jolie, ajouta le comte. Mais très sympathique et très efficace pour nous débarrasser des souris. »

La jeune femme hocha la tête. « Où pourrais-je la trouver ? Connaissez-vous ses lieux de prédilection ? S’enquit-elle.
– Oh oui, il y a plusieurs endroits qu’elle affectionne particulièrement, commença le comte.
– Comme l’observatoire en haut de la grande tour, continua sa femme, le cellier ou le bosquet de chênes dans le parc.
– Vous permettez que j’aille visiter ces endroits pour essayer de la trouver ? Demanda la sorcière.
– Oui oui, faites donc, l’autorisa la comtesse. J’espère que vous découvrirez l’origine du problème.
– Je suis là pour ça. »

Le majordome aux favoris qui lui avait ouvert la porte lui indiqua les directions des endroits décrits. Craignant la banshee qui hurlait désormais de façon aléatoire, il s’abstint d’accompagner la jeune femme. Cette dernière décida de commencer par l’observatoire, qui était en réalité un nom pompeux pour qualifier la plus haute pièce du castel. L’observatoire, donc, était visiblement inutilisé depuis bien des lustres. Tout était recouvert de poussière et le mobilier restant se décomposait petit à petit, alimentant l’amas poussiéreux ambiant.

La banshee n’était nulle part en vue. La sorcière tenta de l’appeler, mais en vain. Même les incantations destinées à attirer les esprits n’eurent aucun effet. Katell quitta donc la pièce et tenta la même chose dans le cellier, sans plus de succès. Sans se décourager et toujours équipée de son grand sac en tissu, la jeune femme se dirigea vers le bosquet de chênes. De son point de vue de citadine, il s’agissait plutôt d’une petite forêt.

En chemin, elle croisa la comtesse qui était sortie s’occuper de ses rosiers. Les deux femmes se dirigèrent de concert en direction des arbres, la propriétaire des lieux s’étendant sur sa relation avec la banshee. Bien sûr, l’esprit n’avait jamais dit un mot puisqu’il en était incapable. Mais la Dame était convaincue qu’elles s’entendaient bien et qu’un véritable lien s’était créé entre elles. Remarquant l’expression neutre que Katell s’efforçait de maintenir, la comtesse argumenta que la banshee lui adressait des sourires lorsque, d’aventure, elles se croisaient. La sorcière hocha machinalement la tête. Elle se demandait quelle marche elle allait devoir suivre si la perturbatrice de voisinage ne se trouvait pas non plus dans le bosquet.

La jeune femme n’eut pas à se poser longtemps la question. Un vagissement puissant déchira l’air. Maintenant que Katell était proche de l’origine du cri, elle avait l’impression qu’il portait tous les malheurs du monde. Encore plus qu’une lamentation habituelle de banshee ; la jeune femme n’en avait jamais entendue de pareille. Au moins, la fauteuse de troubles était là. La sorcière marmonna la petite incantation pour l’attirer. Le fantôme sortit de l’ombre des chênes et se dressa devant les deux femmes. Son visage éthéré ruisselait de larmes spectrales et sa bouche était tordue en un rictus effrayant.

La comtesse recula d’un pas, ce qui arracha un sourire ironique à Katell. La banshee poussa un long cri plaintif. La maîtresse des lieux se boucha les oreilles en reculant encore. La jeune sorcière s’efforça d’ignorer le désagrément et s’avança vers l’esprit hurlant, qui se laissa docilement approcher, se taisant. Katell aurait même dit qu’une étincelle s’était allumée dans ses yeux morts. Lorsque la jeune femme se retrouva à portée de main de la banshee, cette dernière ouvrit grand la bouche et la sorcière se raidit à l’expectative d’un nouveau cri perçant. Mais aucun son ne sortit du trou noir béant.

Katell, ne sachant ce que cela était sensé signifier, posa délicatement son sac en tissu dans l’herbe et s’approcha encore de la banshee pour se laisser quelques secondes de réflexion. Le spectre ne bougea pas et patientait sagement, la bouche toujours grande ouverte et silencieuse. Dissimulant sa perplexité sous un masque de professionnalisme, La sorcière jeta un coup d’œil circonspect dans la cavité obscure. À son grand soulagement, la banshee continuait de garder le silence. « Je vais m’occuper de toi. » Lui assura la jeune femme d’un ton rassurant ; il lui semblait avoir compris l’origine de la détresse de l’esprit.

Katell se pencha sur son sac et l’ouvrit. Elle en sortit de longs gants qu’elle enfila, une toute petite lanterne et une spatule. Se positionnant de nouveau devant l’esprit, la sorcière récita quelques incantations, suite auxquelles les gants, la lanterne et la spatule se firent aussi éthérés que la banshee. Celle-ci n’avait toujours pas bougé et avait docilement gardé la bouche ouverte. La jeune femme inspecta l’intérieur buccal à la lumière de la petite lanterne fantomatique et en s’aidant de la spatule pour écarter la langue spectrale.

Dans le coin inférieur droit, le reste de gencive de l’esprit était gonflé et enflammé. « Je vois quel est le problème, je vais arranger cela. En attendant, je vous prierais de ne pas faire de bruit même si vous souffrez. Sinon je risque de vous faire encore plus mal. » La banshee obéit, au grand soulagement de la sorcière. Katell farfouilla un moment dans la bouche, à l’aide d’autres outils qu’elle avait sortis de son sac et rendus éthérés. Elle sourit lorsqu’elle vint enfin à bout de l’abcès qui torturait la malheureuse banshee. La comtesse ne ratait pas une miette du spectacle.

Pour féliciter l’esprit de son courage face à la douleur et après avoir soigneusement rangé son matériel, la jeune femme sortit une sorbetière et de quoi fabriquer des glaces de son sac qui paraissait contenir tout et n’importe quoi, peu importe la taille du contenu. Ainsi équipée, la sorcière fabriqua rapidement deux boules de glace et les plaça sur une gaufre qu’elle tendit à la banshee. Un immense sourire mort s’étira sur le visage décharné du spectre. Elle s’empara vivement de la crème glacée à qui elle jeta un regard amoureux. Sans un regard pour les deux femmes, l’esprit s’en fut se cacher au faîte d’un chêne avec son précieux butin, roucoulant de manière aguicheuse.

 

Une fois Katell partie, ladite comtesse se rendit dans son cabinet de travail. Elle extirpa une boule de cristal de son secrétaire et contacta une sorcière toute fripée, mais à l’œil particulièrement vif. « Votre étudiante a réussi l’épreuve supplémentaire secrète avec brio.
– C’est une petite intelligente, se réjouit la vieille sorcière. Je ne doutais pas d’elle.
– Vous pouvez être fière de votre élève. Elle a trouvé l’origine du problème presque tout de suite ! Et figurez-vous qu’après avoir soigné la banshee, elle lui a donné une crème glacée.
– Voilà qui est fin de sa part, commenta la femme fripée. Elle aura retenu le péché mignon des banshees. Très bien ! Je vais de ce pas l’inscrire au registre des sorcières officielles et lui faire parvenir les premiers courriers d’emploi en sorcellerie. Merci de votre coopération dans cette affaire, madame.
– Ce fut un plaisir. » Lui assura la comtesse.

 

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