La Sagesse du Hibou

Caché sous le bureau de l’accueil de l’hôpital, Harry faisait son possible pour donner l’illusion qu’il n’était pas là. Le plus compliqué était de rendre sa respiration discrète ; dans le silence ambiant de l’hôpital abandonné, il avait l’impression de résonner comme une alarme. Les bruits de pas, circonspects et inquiétants, continuaient de s’approcher.

Le jeune homme essaya de régler ses inspirations et expirations sur les pas. Comme ils n’étaient pas réguliers, ce n’était pas facile ; ils s’arrêtaient souvent, comme si la personne s’arrêtait pour tendre l’oreille. Certainement pour vérifier d’où provenaient ces bruits de respiration, s’inquiéta Harry. Il repoussa la vague de panique qui menaçait de le submerger.

Les pas produisaient un cliquetis de mauvais augure sur le sol. Comme dans ce vieux film avec des dinosaures sans plumes qui chassaient deux enfants dans une cuisine. La scène avait effrayé le jeune homme à l’époque et il poussa un cri aiguë et effarouché lorsqu’une main puissante l’attrapa par le col pour le soulever hors de sa cachette.

Il se retrouva face à deux yeux ronds et dorés qui le fixaient. « Hou. » Commenta le hibou à taille humaine et à l’aile dotée des doigts emplumés qui maintenaient Harry. Les yeux ronds se plissèrent et le rapace leva son autre aile qui tenait fermement une hache à double tranchants. « Tu m’espionnes ? S’enquit l’oiseau avec la prononciation bizarre due à son bec.
– Euh non, je me cachais juste, expliqua le jeune homme.
– Pour me prendre en embuscade ?
– Non non ! Pas du tout ! Je ne suis même pas armé !
– C’est vrai. » Convint le rapace qui posa son interlocuteur à terre, au milieu du désordre ambiant. L’hôpital avait été pillé de nombreuses fois.

Les deux s’entre examinèrent curieusement du regard. « Que fais-tu là alors, si tu ne me cherches pas des noises ? » Se renseigna le hibou. Harry poussa un soupir de soulagement intérieur. Le ton n’était plus suspicieux et l’oiseau avait baissé sa hache. Le jeune homme s’épousseta machinalement et répondit :

« Je cherche des restes de médicaments que des pillards auraient pu oublier. » Le rapace acquiesça tout en s’ébrouant brusquement, à la façon des oiseaux, en gonflant ses plumes. « Et… Toi ? Demanda timidement Harry.
– Mmmh, moi je cherche un endroit tranquille et du matériel pour préparer mes potions. Je suppose que nous allons donc au même endroit : vers les labos et la pharmacie.
– Je suppose aussi, oui.
– Autant y aller ensemble, suggéra le hibou. Nous couvrirons nos arrières comme ça. Et je préfère t’avoir à l’œil, aussi.
– D’accord. » Accepta Harry qui se sentait plus rassuré de pouvoir compter sur un rapace armé d’une hache.

« D’ailleurs, reprit l’oiseau, tu devrais songer à te trouver une arme toi aussi. Sinon, tu ne me seras pas très utile si des charognards débarquent et nous attaquent.
– Euh… Oui… » Balbutia le jeune homme qui était gêné d’avouer qu’il ne savait pas se battre mais qu’il savait plutôt passer inaperçu. Peut-être pas aux sens aiguisés d’un rapace, mais la plupart du temps il s’en sortait bien.

Sans attendre, le hibou avisa une hache d’incendie qui traînait à côté d’une boîte arrachée du mur. Il s’empara de l’objet de sa plumeuse main libre et le colla dans les bras du garçon. Satisfait du résultat, le hibou lui fit ensuite signe de le suivre. Le jeune homme lui emboîta le pas. Il se sentait tout petit à côté de l’être imposant qui le précédait.

Une fois qu’ils eurent rejoint la zone de l’hôpital qui regroupait les laboratoires et la pharmacie, ils s’enfermèrent prudemment à l’intérieur. Pendant que Harry ratissait le coin dévolu aux médicaments, le hibou commença à manipuler de la verrerie, remplissant certains ballons d’herbes odorantes. Il en fit bouillir une partie, macérer d’autres et en hacha aussi. Mais le silence pesait au jeune homme, qui décida d’essayer de nouer la conversation avec son compagnon à plumes.

« Vous vous y connaissez bien en herbes, commença-t-il.
– C’est normal, je suis herboriste, l’informa le hibou.
– Et c’est bien comme métier ?
– Oui, c’est très pratique.
– Comment je peux t’appeler ? S’enquit le jeune homme.
– Soren, se présenta succinctement le rapace. Et toi ?
– Harry. »

Le hibou suspendit brusquement son mouvement. En deux pas appuyés d’un coup d’ailes, Soren se planta face au jeune homme, son bec effilé à quelques centimètres de ses yeux. « Harry, dis-tu ? Siffla le rapace avec un regard menaçant.
– Euh… oui… Balbutia celui-ci en se demandant pourquoi son prénom causait une si grande agitation chez l’oiseau qui avait sa hache à double tranchants ostensiblement à portée de main.
– LE Harry ? Continua Soren.
– Lequel ?
– Harry Potter, là, cet ignoble humain exploiteur de chouettes ! Elle en est morte, Hedwige, de son service, hein ! Et il n’en serait pas arrivé là où il est sans elle. Alors, c’est toi ?
– Non non ! Répondit très vite le jeune homme. Je suis… Je suis Harry Covert, je viens d’une blague nulle… »

Le hibou pencha la tête sur le côté d’un mouvement vif, comme s’il réfléchissait à la véracité des propos tenus. « D’accord, lâcha-t-il enfin. Je te crois. Surtout parce que tu n’as pas de cicatrice sur le front.
– Et toi, tu ne ressembles pas tellement à Soren, répartit Harry avec morgue. Il est sensé être une chouette effraie.
– C’est vrai, avoua le hibou. Je trouvais qu’Archimède était un prénom trop pompeux, alors j’ai changé. »

Maintenant que la tension était retombée, chacun retourna à ses occupations. Même si le plus gros de la pharmacie avait déjà été pillé, le jeune homme parvint à dégoter quelques précieuses pilules. Plutôt satisfait de sa récolte, il commença à faire une première estimation mentale de ce que cela allait lui rapporter. Il fut interrompu par quelque chose de brillant qui attira son regard par terre. « Qu’est ce que c’est que ça ? » Murmura-t-il en s’approchant de l’éclat doré qui semblait l’appeler à lui.

Soren leva le bec de ses décoctions et tourna brusquement la tête en direction de Harry. Celui-ci s’était emparé de l’objet brillant et le fixait intensément en l’admirant sous toutes ses coutures. À la grande inquiétude du hibou, il s’agissait d’un anneau doré, simple et lisse. Il savait que cela n’augurait rien de bon : il avait entendu parler d’anneaux de pouvoirs par des aigles. Ces anneaux qui corrompaient leurs porteurs et les faisaient devenir des créatures malfaisantes.

« Harry ? L’appela le rapace.
– Mmmh ?
– Cet anneau ne me dit rien qui vaille, exposa calmement Soren en rangeant rapidement ses affaires.
– Tu dis n’importe quoi, il est tout à fait charmant. » Lui assura Harry d’une voix rêveuse.

Le hibou termina de stocker soigneusement ses potions, s’empara de nouveau de sa hache et se précipita sur l’humain, qui sursauta, les yeux écarquillés. « Qu’est ce que tu fais ? Couina-t-il au rapace soudainement agressif.
– Tu es sous l’emprise de l’anneau. Je dois t’en défaire.
– De l’anneau ? S’étonna le jeune homme.
– Oui, celui que tu tiens dans ta main. »

Harry jeta un coup d’œil étonné à sa main qui tenait l’anneau, comme s’il le remarquait pour la première fois. « Ah mince ! On dirait l’Anneau Unique ! S’exclama-t-il.
– Je pense que c’est le cas. Mais c’est bizarre, on dirait qu’il ne t’affecte plus.
– Oh… C’est peut-être parce que je suis juste une blague. Nulle certes, mais innocente.
– Hmpf, peut-être, balaya le hibou. Nous devrions nous en débarrasser : ce ne serait pas très prudent si quelqu’un tombait dessus.
– C’est vrai, trouvons un volcan.
– Oui, voilà, faisons ça, approuva Soren. Ma hache est tienne, tout ça tout ça. Quand nous sortirons de l’hôpital, grimpe sur mon dos et je nous emmènerai au volcan le plus proche. »

La collision entre les mondes imaginaires et le monde réel était déjà suffisamment chaotique sans qu’on laisse, en plus, se rajouter un seigneur ténébreux.

 

 

Ce texte paraît bizarre, mais il est issu du sujet suivant : le hibou herboriste avec une hache dans l’hôpital et il fallait une référence à Harry Potter. Du coup ça allait forcément donner quelque chose de bizarre 😛

Soirée Pyjama

« Pousse-toi Sybda, tu prends toute la place ! Se plaignit Phoane la petite phoque en donnant une bourrade au panda.
– Ben t’as qu’à aller en haut, ronchonna l’interpellé. Ce n’est pas de ma faute si je prends un peu de place.
– Je peux vous rejoindre ? S’enquit Koxy la koala avec envie. Il a l’air trop bien ce bateau !
– C’est un lit-bateau-pirate. » Précisa Phoane en poussant de nouveau le panda, l’air de rien.

La discussion piqua l’intérêt des autres petits animaux invités à la soirée pyjama. Ils se redressèrent tous, les yeux brillants dans la pénombre, et s’approchèrent. Draléa la dragonne inspecta le lit superposé et afficha un air dépité. « Je suis trop grande : je ne tiendrai jamais dessus, alors que je voulais partir à l’aventure avec vous…
– C’est pas grave, lui assura Sil qui finissait de se hisser sur le lit supérieur. Tu voleras à côté ! En plus, personne n’osera s’attaquer à nous si on a un dragon. Nous serons les meilleurs pirates ! »

Tous les autres approuvèrent en chœur en commençant à grimper sur le navire pour faire aussi partie de l’équipage. « Il faut décider des rôles, décréta Elia l’écureuil qui escaladait le montant du lit.
– Très bonne idée ! S’enthousiasma Parosy le panda roux. Moi je veux être le capitaine ! »

Les petits animaux s’interrompirent et le silence flotta un instant dans la pièce. Toutes les frimousses affichaient leur envie : ils auraient, eux aussi, voulu être le capitaine bien sûr. Ils se morigénèrent tous intérieurement de ne pas y avoir pensé tout de suite. « Bon, c’est le premier qui dit qui y est, soupira Lekwo la loutre. Ce sera Parosy le capitaine. » Tous hochèrent gravement la tête suite à cette assertion de la plus haute importance.

L’effervescence reprit aussitôt. « Hé Phoane, descend de là ! S’exclama soudainement Sybda. Là-haut c’est la vigie et c’est Jucha qui doit y aller.
– Non, pas du tout, c’est le pont supérieur, pointa la phoque. La vigie c’est encore au-dessus.
– De toutes façons, je ne veux pas aller à la vigie, intervint Jucha. J’ai le vertige… »

Cela n’empêcha pas la petite chatte de se frayer un passage jusqu’au lit du haut pour se caler dans un coin, tandis que la koala bousculait tout le monde. « C’est moi qui vais à la vigiiie ! S’écria Koxy en filant tout en haut le plus vite possible.
– Moi je veux être le coq, les informa fièrement Dashor.
– Mais tu n’es pas un coq, tu es une ornithorynque, lui expliqua gentiment Rachi le golden retriever.
– Non mais un coq, c’est le cuisinier sur un navire, répartit la petite ornithorynque.
– C’est bizarre comme nom de cuisinier quand même, renifla Sybda. Qu’est ce que tu fais avec ce coussin Lekwo ?
– Ce n’est pas un coussin voyons, c’est la barre ! On en a besoin pour décider où on va. »

Les derniers rôles se répartirent tout aussi rapidement : Phoane devint navigatrice et Rachi le quartier-maître. Jucha voulait juste être matelote et dormir sur le pont, comme tout félin qui se respecte. Elia décida qu’elle serait préposée aux cordages, parce qu’un écureuil pouvait facilement grimper de partout pour s’en occuper, et Sybda qu’il garderait un œil sur le rhum, qui était la boisson la plus importante pour des pirates.

À présent que l’équipage était au complet, ils se rendirent tous à leur poste, levèrent l’ancre et larguèrent les amarres. Ils se lancèrent ainsi à l’assaut des moult aventures nocturnes qui leur tendaient les bras.

 

Je vous avoue que ce mini-texte pour enfants est juste un prétexte pour poster mon navire.

La Banshee Déréglée

Katell marchait d’un pas dont elle espérait qu’il paraîtrait décidé à quiconque l’apercevrait. Elle avait reçu sa certification en Sorcellerie, option Spiritisme, deux jours auparavant et elle estimait qu’il était temps qu’elle mette ses connaissances en pratique. Après un bref coup d’œil irrité à ses bottines déjà recouvertes de la poussière de la route, la jeune femme se repassa rapidement en tête le mode opératoire pour traiter les problèmes liés aux fantômes.

Un cri déchirant interrompit le fil de ses pensées. Katell s’immobilisa en réprimant un sursaut ; ses doigts avaient agrippé plus fort les anses de son sac de tissu aux fleurs sépia brodées. Le hurlement recommença, plus perçant que la première fois. La jeune femme inspira profondément et expira en douceur. Ayant repris contenance, elle se remit en marche. Pour son premier travail, elle voulait avoir l’air parfaite. Le cri retentit une troisième fois, lancinant et désespéré.

Les gens d’ici avaient un problème de taille, songea la sorcière. Le maire du village ne l’avait pas engagée pour rien. Si elle en croyait les trémolos dans ce vagissement, il s’agissait là d’une banshee en détresse. D’ordinaire, ces esprits se contentaient d’annoncer une mort prochaine par leur puissantes lamentations. Sauf que celle-là, si les informations fournies étaient correctes, criait souvent mais personne ne mourrait. Pas même le vieux Yann, lui avait précisé le maire, qui approchait de son quatre-vingt-septième automne, ce qui n’était pas rien.

La jeune femme ne connaissait pas le vieux Yann et n’avait cure de son âge avancé. Ce qui importait était de déterminer pourquoi personne ne mourrait suite aux hurlements de la banshee, pour pouvoir mettre fin à ses lamentations qui nuisaient au calme des riverains. L’esprit ne paraissait pas vouloir crier une quatrième fois ; c’est donc dans le – relatif – silence champêtre que la sorcière parvint aux portes d’un vieux castel aux façades prises d’assaut par du lierre.

Katell actionna la chaînette, qui était reliée à une petite cloche. En réponse, la porte s’ouvrit sur un vieil homme à la mine bourrue et aux favoris aussi fournis que grisonnants. « Oui ? C’est pour quoi ? S’enquit-il.
– Bonjour, lança aimablement la jeune femme. Je suis la sorcière engagée par le maire pour m’occuper de votre banshee.
– Ce n’est pas ma banshee, précisa l’homme en grattant son favori gauche. Mais c’est vrai qu’elle est devenue un peu zinzin, je le reconnais. Elle crie tout le temps et personne ne meurt. Pas même le vieux Yann…
– Qui a pourtant quatre-vingt-sept ans, oui, je suis au courant. » Coupa Katell qui voulait en venir à l’essentiel. Elle était encore nerveuse et voulait se mettre au travail le plus rapidement possible.

« Presque.
– Comment ça, presque ?
– Il ne les a pas encore ses quatre-vingt-sept ans, le vieux Yann, expliqua l’homme. Il les aura cet automne. »

En voyant le regard dont le gratifiait la jeune femme, il ne s’étendit pas plus sur le sujet. Il la fit entrer et la mena à travers de sombres couloirs jusqu’à un salon, où lisait un couple, tous deux installés dans de vieux fauteuils devant une cheminée éteinte. Le comte et la comtesse se levèrent pour saluer la sorcière. Ils lui confirmèrent que la banshee qui dérangeait le village résidait bel et bien dans leur manoir. La légende disait même que l’esprit hurleur avait élu domicile ici avant les habitants.

Katell savait à quoi s’en tenir avec les légendes. Elle savait, elle, que les banshees venaient s’installer dans des habitations humaines ; elle doutait fort que l’esprit soit arrivé ici avant les gens du crû. Lorsque la sorcière posa des questions sur leur fantôme à résidence, le couple lui répondit du mieux qu’ils purent. « Je la voyais souvent errer dans les pièces inoccupées, expliqua la comtesse. Mais depuis quelques temps, j’ai l’impression qu’elle nous évite.
– Elle n’est pas bien jolie, ajouta le comte. Mais très sympathique et très efficace pour nous débarrasser des souris. »

La jeune femme hocha la tête. « Où pourrais-je la trouver ? Connaissez-vous ses lieux de prédilection ? S’enquit-elle.
– Oh oui, il y a plusieurs endroits qu’elle affectionne particulièrement, commença le comte.
– Comme l’observatoire en haut de la grande tour, continua sa femme, le cellier ou le bosquet de chênes dans le parc.
– Vous permettez que j’aille visiter ces endroits pour essayer de la trouver ? Demanda la sorcière.
– Oui oui, faites donc, l’autorisa la comtesse. J’espère que vous découvrirez l’origine du problème.
– Je suis là pour ça. »

Le majordome aux favoris qui lui avait ouvert la porte lui indiqua les directions des endroits décrits. Craignant la banshee qui hurlait désormais de façon aléatoire, il s’abstint d’accompagner la jeune femme. Cette dernière décida de commencer par l’observatoire, qui était en réalité un nom pompeux pour qualifier la plus haute pièce du castel. L’observatoire, donc, était visiblement inutilisé depuis bien des lustres. Tout était recouvert de poussière et le mobilier restant se décomposait petit à petit, alimentant l’amas poussiéreux ambiant.

La banshee n’était nulle part en vue. La sorcière tenta de l’appeler, mais en vain. Même les incantations destinées à attirer les esprits n’eurent aucun effet. Katell quitta donc la pièce et tenta la même chose dans le cellier, sans plus de succès. Sans se décourager et toujours équipée de son grand sac en tissu, la jeune femme se dirigea vers le bosquet de chênes. De son point de vue de citadine, il s’agissait plutôt d’une petite forêt.

En chemin, elle croisa la comtesse qui était sortie s’occuper de ses rosiers. Les deux femmes se dirigèrent de concert en direction des arbres, la propriétaire des lieux s’étendant sur sa relation avec la banshee. Bien sûr, l’esprit n’avait jamais dit un mot puisqu’il en était incapable. Mais la Dame était convaincue qu’elles s’entendaient bien et qu’un véritable lien s’était créé entre elles. Remarquant l’expression neutre que Katell s’efforçait de maintenir, la comtesse argumenta que la banshee lui adressait des sourires lorsque, d’aventure, elles se croisaient. La sorcière hocha machinalement la tête. Elle se demandait quelle marche elle allait devoir suivre si la perturbatrice de voisinage ne se trouvait pas non plus dans le bosquet.

La jeune femme n’eut pas à se poser longtemps la question. Un vagissement puissant déchira l’air. Maintenant que Katell était proche de l’origine du cri, elle avait l’impression qu’il portait tous les malheurs du monde. Encore plus qu’une lamentation habituelle de banshee ; la jeune femme n’en avait jamais entendue de pareille. Au moins, la fauteuse de troubles était là. La sorcière marmonna la petite incantation pour l’attirer. Le fantôme sortit de l’ombre des chênes et se dressa devant les deux femmes. Son visage éthéré ruisselait de larmes spectrales et sa bouche était tordue en un rictus effrayant.

La comtesse recula d’un pas, ce qui arracha un sourire ironique à Katell. La banshee poussa un long cri plaintif. La maîtresse des lieux se boucha les oreilles en reculant encore. La jeune sorcière s’efforça d’ignorer le désagrément et s’avança vers l’esprit hurlant, qui se laissa docilement approcher, se taisant. Katell aurait même dit qu’une étincelle s’était allumée dans ses yeux morts. Lorsque la jeune femme se retrouva à portée de main de la banshee, cette dernière ouvrit grand la bouche et la sorcière se raidit à l’expectative d’un nouveau cri perçant. Mais aucun son ne sortit du trou noir béant.

Katell, ne sachant ce que cela était sensé signifier, posa délicatement son sac en tissu dans l’herbe et s’approcha encore de la banshee pour se laisser quelques secondes de réflexion. Le spectre ne bougea pas et patientait sagement, la bouche toujours grande ouverte et silencieuse. Dissimulant sa perplexité sous un masque de professionnalisme, La sorcière jeta un coup d’œil circonspect dans la cavité obscure. À son grand soulagement, la banshee continuait de garder le silence. « Je vais m’occuper de toi. » Lui assura la jeune femme d’un ton rassurant ; il lui semblait avoir compris l’origine de la détresse de l’esprit.

Katell se pencha sur son sac et l’ouvrit. Elle en sortit de longs gants qu’elle enfila, une toute petite lanterne et une spatule. Se positionnant de nouveau devant l’esprit, la sorcière récita quelques incantations, suite auxquelles les gants, la lanterne et la spatule se firent aussi éthérés que la banshee. Celle-ci n’avait toujours pas bougé et avait docilement gardé la bouche ouverte. La jeune femme inspecta l’intérieur buccal à la lumière de la petite lanterne fantomatique et en s’aidant de la spatule pour écarter la langue spectrale.

Dans le coin inférieur droit, le reste de gencive de l’esprit était gonflé et enflammé. « Je vois quel est le problème, je vais arranger cela. En attendant, je vous prierais de ne pas faire de bruit même si vous souffrez. Sinon je risque de vous faire encore plus mal. » La banshee obéit, au grand soulagement de la sorcière. Katell farfouilla un moment dans la bouche, à l’aide d’autres outils qu’elle avait sortis de son sac et rendus éthérés. Elle sourit lorsqu’elle vint enfin à bout de l’abcès qui torturait la malheureuse banshee. La comtesse ne ratait pas une miette du spectacle.

Pour féliciter l’esprit de son courage face à la douleur et après avoir soigneusement rangé son matériel, la jeune femme sortit une sorbetière et de quoi fabriquer des glaces de son sac qui paraissait contenir tout et n’importe quoi, peu importe la taille du contenu. Ainsi équipée, la sorcière fabriqua rapidement deux boules de glace et les plaça sur une gaufre qu’elle tendit à la banshee. Un immense sourire mort s’étira sur le visage décharné du spectre. Elle s’empara vivement de la crème glacée à qui elle jeta un regard amoureux. Sans un regard pour les deux femmes, l’esprit s’en fut se cacher au faîte d’un chêne avec son précieux butin, roucoulant de manière aguicheuse.

 

Une fois Katell partie, ladite comtesse se rendit dans son cabinet de travail. Elle extirpa une boule de cristal de son secrétaire et contacta une sorcière toute fripée, mais à l’œil particulièrement vif. « Votre étudiante a réussi l’épreuve supplémentaire secrète avec brio.
– C’est une petite intelligente, se réjouit la vieille sorcière. Je ne doutais pas d’elle.
– Vous pouvez être fière de votre élève. Elle a trouvé l’origine du problème presque tout de suite ! Et figurez-vous qu’après avoir soigné la banshee, elle lui a donné une crème glacée.
– Voilà qui est fin de sa part, commenta la femme fripée. Elle aura retenu le péché mignon des banshees. Très bien ! Je vais de ce pas l’inscrire au registre des sorcières officielles et lui faire parvenir les premiers courriers d’emploi en sorcellerie. Merci de votre coopération dans cette affaire, madame.
– Ce fut un plaisir. » Lui assura la comtesse.

 

L’Avenir des Fées

Les deux adolescents se sentaient grisés par la vitesse, épicée d’un parfum d’interdit. Ils avaient subrepticement emprunté la motoneige de leurs grands-parents pendant que tout le monde était occupé à la réunion de famille. Le cousin, Jan, avait d’abord paru perplexe face à la discrétion de l’opération. Sa cousine, Edda, avait rapidement balayé ses craintes en lui assurant que la remise qui abritait l’engin était suffisamment éloignée de la maison familiale pour ne pas attirer l’attention. Ils avaient aussi dû se débarrasser de leurs cadets, mais cela s’avéra plutôt simple : les deux aînés étaient rodés à l’exercice.

Ils filaient à présent comme le vent, la motoneige fendant la piste immaculée qui bordait un petit bois. Il ne neigeait pas mais, hors du village, la nuit était noire et le phare avait bien du mal à repousser l’obscurité ambiante. La neige environnante paraissait étouffer un peu le bruit du moteur et les deux complices avaient l’impression de voler. Impressionnés par la nuit et la pression de la nature autour d’eux, les cousins ne laissaient pas échapper un seul son, se contentant l’un et l’autre de sourire jusqu’aux oreilles de ravissement.

Aucun d’entre eux n’aperçut la bosse qui leur fit quitter leur trajectoire. Ils furent projetés de leur monture qui, elle, se renversa sur le côté. La jeune fille, tombée sur le dos, avait le souffle coupé et luttait pour que l’air retrouve le chemin de ses poumons. Ce faisant, elle tourna la tête pour chercher Jan du regard. Il gisait sur le ventre, visiblement inconscient. Alors que l’oxygène se frayait de nouveau un accès dans son organisme, elle sentit le sol vibrer sous elle, comme s’il était martelé par des dizaines de maillets.

Edda se sentit soulevée de terre par des mains qui l’agrippèrent fermement. Elle voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Les mains la jetèrent sans ménagement en travers d’une selle. Le même traitement fut infligé à son cousin, puis chevaux et cavaliers changèrent de direction dans un ensemble parfaitement synchronisé. La horde disparut en passant entre deux arbres dépouillés de l’orée du bois, comme si elle avait passé un portail invisible.

La jeune fille constata avec surprise que l’autre côté, bien qu’aussi en proie à la neige, tout lui paraissait différent. Elle n’aurait pas su expliquer en quoi tout était dissemblable, pourtant. Cela créa chez elle une sensation de malaise. Edda se demanda brièvement si elle ne s’était pas cogné la tête en tombant et si son cerveau n’était pas en train de divaguer, mais la douleur qu’elle ressentait à chaque inspiration et les heurts du pas du cheval la rappelèrent presque aussitôt à la réalité.

Comme elle reprenait son souffle, elle commença à se débattre et à essayer de descendre de l’animal. Une main de fer l’entrava, ce qui la paniqua. La jeune fille se mit à ruer de plus belle, en se mettant à crier de sa voix retrouvée. Elle n’eut pas le temps de s’essouffler ; son ravisseur la jeta bientôt dans la neige, qui amortit sa chute. Jan la rejoignit, sa chute lui arrachant un grognement. Il papillonna des paupières et jeta un regard hébété autour de lui. Ce qu’il vit le laissa aussi perplexe que sa cousine. Ils se trouvaient dans une clairière enneigée, entourés par des cavaliers vêtus comme dans l’ancien temps et dont les chevaux ne laissaient pas d’empreinte de sabot dans la poudreuse. Partout, des lucioles argentées flottaient paresseusement.

Jan poussa un nouveau grognement en se tenant la tête d’une main. Edda espéra qu’il n’avait pas fait une mauvaise chute et se précipita pour le soutenir. Lorsqu’elle releva la tête, la plupart de leurs ravisseurs avaient disparu. Il n’en restait que deux, dont l’un mit pied à terre et se posta devant eux pendant que l’autre, resté sur son cheval, leur tournait autour. En levant les yeux sur l’homme qui se tenait devant eux. Son visage, encadré d’une blanche chevelure vaporeuse, était d’une perfection presque dérangeante. Ses oreilles aussi sortaient du commun : effilées et pointues.

« Vous êtes bien audacieux de vous être aventurés près d’un portail des fées une nuit de pleine lune, déclara-t-il aux cousins en parlant avec un fort accent et d’un ton sévère.
– Quoi ? Émit Jan dont la conscience n’avait pas encore totalement fini d’émerger.
– Audacieux ? Pouffa la cavalière qui était restée sur sa monture. J’aurais plutôt dit inconscients.
– Nous ne savions pas que nous étions sur une propriété privée, confessa Edda d’une voix blanche. Laissez-nous partir, vous n’avez pas le droit de nous garder ici !
– Ce sera au Roi et à la Reine d’en décider, décréta l’homme qui leur faisait face. Mais nous sommes bienveillants : en général, nous gardons les enfants humains que nous trouvons avec nous. Ils deviennent des suivants de la famille royale.
– Quoi ? Mais non ! S’écria la jeune fille. Vous ne pouvez pas enlever les gens comme ça ! Et je n’ai pas envie d’être une simple suivante.
– C’est pourtant un grand honneur de servir le Roi et la Reine, s’étonna son interlocuteur.
– Humains ingrats… » Lâcha dédaigneusement la cavalière qui avait arrêté de leur tourner autour et avait posté son cheval à côté de son congénère.

L’homme aux oreilles pointues la fit taire et reprit, à l’intention des deux adolescents accroupis dans la neige, en parlant lentement d’un ton patient : « Le couple royal vous considèrera comme ses enfants et vous serez choyés.
– Nous avons déjà des parents, pointa Jan en le fixant d’un regard impavide. Qui s’occupent de nous.
– Vous ne manquerez de rien ici, continua d’argumenter l’étrange créature.
– Nous ne manquons déjà de rien, précisa Edda. Et nous n’avons aucune envie de rester ici.
– Pourtant, même les enfants de grands Seigneurs et Dames que nous avons amenés ici ne souhaitaient pas repartir, persista l’homme qui sentait que la conversation lui échappait peu à peu. Tous ont trouvé ici ce qui leur manquait là-bas.
– On peut devenir astrophysicien, ici ? S’enquit Jan d’un air dubitatif.
– Vous avez l’accès à Internet au moins ? » Ajouta sa cousine d’un ton d’où perçait le doute.

Les deux cavaliers échangèrent un coup d’œil médusé mêlé d’incompréhension. Ils n’avaient jamais eu l’occasion d’avoir une telle conversation avec des jeunes humains aussi impudents et ils en étaient complètement déconcertés. De plus ils n’avaient jamais entendu parler de ces choses aux noms compliqués qu’ils avaient déjà oubliées. Se reprenant rapidement, la femme remua les doigts. Un petit nuage de poussière dorée jaillit de ses mains pour envelopper les adolescents.

 

Edda se redressa en sursaut dans la neige. Elle balaya rapidement les alentours du regard, plissant les yeux lorsqu’ils croisèrent l’intense lumière prodiguée par le phare de la motoneige renversée. Son cousin était étalé sur le ventre, inconscient. La jeune fille se leva pour aller le secouer. À son grand soulagement, il se réveilla presque aussitôt. Ils se redressèrent tous les deux, encore un peu hébétés, et constatèrent que des flocons commençaient paresseusement à tomber. D’un accord tacite, ils entreprirent de redresser le véhicule et de l’enfourcher pour rentrer.

Plus tard, ils conviendraient de garder le silence sur cet étrange évènement. Pour le moment, ils conduisaient en silence en fendant prudemment les flocons, le vent sifflant à leurs oreilles, ressemblant parfois à des voix. S’ils avaient été attentifs, ils auraient entendu des questionnements troublés dans la brise nocturne : « Les humains ont changé, devons-nous changer aussi ? Qu’est ce qu’un astrophysicien ? Est-ce encore lié à une nouvelle pseudo-science dont les humains avaient le secret ? Est-ce qu’Internet était un récent plat typique ? Qu’avait-il donc bien pu se passer depuis toutes ces années où les fées n’avaient pas mis le pied hors de leur royaume ? » Mais les adolescents restèrent sourds aux interrogations féeriques.

Qui écrit vraiment l’histoire ?

« Je préfèrerais aller de l’autre côté de la montagne, plutôt, ce serait une meilleure idée ! S’exclama la pétillante Alamana.
– Tu es sûre de toi ? Grommela Stéphania. J’avais prévu que le trajet passerait par la capitale et…
– Oh non non, balaya l’autre. Ce serait une perte de temps.
– Pourquoi tu ne veux pas aller là où je te dis ?
– Je trouve que ça ne serait pas logique d’aller en direction de la capitale, expliqua Alamana. Déjà, ça me ferait faire un détour. Et puis, pour y arriver, il faut passer par la Forêt Noire. Il est de notoriété publique que cette forêt est infestée de brigands, ce qui ne me parait pas très prudent.
– Ce n’est pas beaucoup plus prudent de voyager à travers les montagnes sans escorte, tenta de raisonner la seconde. Il pourrait y avoir des guides amicaux ou des gardes du corps sympathiques en ville.
– Boah, risquer sa vie en passant par la forêt ou par la montagne, ça ne change pas grand chose, n’est ce pas ?
– C’est vrai, avoua Stéphania à contrecœur.
– Du coup, autant aller directement par la montagne. » Décréta Alamana sur un ton définitif.

 

Stéphania se laissa aller en arrière sur sa chaise, repoussant son clavier. Elle allait encore devoir revoir le déroulement des évènements de son roman. Et trouver un autre moyen pour que son personnage principal, cette jeune femme pétillante et trop pleine de bon sens, rencontre des compagnons durant son périple.

La Prophétie des Etoiles

Les deux archimages de la Faculté Impériale de Diroma se concertaient, la mine grave. Ils se tenaient au-dessus d’une table recouverte d’un fouillis de parchemins, d’orbes de vision et d’objets dévolus à l’étude astronomique. Quelques bougies bien entamées et grimoires poussiéreux complétaient le tableau chaotique.
Le dénommé Cerdicus désignait d’ailleurs à son compagnon une page fragile d’un ouvrage qui faisait partie de l’Ensemble des Prophéties d’Ici et du Monde. Il poussa sa barbe qui s’était égarée sur les pages et gênait la vue d’Odetus. « Je crains que tous les éléments ne concordent, s’inquiéta Cerdicus. Il s’agit de la dernière partie des Ensembles de Prophéties. Je me suis toujours demandé pourquoi aucune prédiction n’avait vu le jour concernant les époques d’après ce cataclysme-ci.
– C’est une bonne question il est vrai, commenta Odetus. Ce que vous me montrez là est inquiétant. Pourquoi personne d’autre n’a-t-il soulevé le problème ?
– Ah, vous savez, l’étude des prédictions et de l’astronomie liée à l’astrologie n’ont plus beaucoup de succès de nos jours.
– C’est vrai, acquiesça Odetus en se lissant la moustache. En ce moment, ce sont les classes de potions et des maîtrises élémentaires qui sont combles. Je dois avouer que ces choses-là ne sont pas non plus ma spécialité.
– Ce n’est malheureusement plus la spécialité de grand monde depuis la disparition de la vieille Clementina.
– Mmmh… Nous devrions essayer de relancer l’intérêt estudiantin pour cette discipline, une fois que toute cette histoire sera terminée.
– Si nous parvenons à enrayer ce sombre destin qui nous attend, pointa Cerdicus avec amertume.
– Nous verrons, tempéra Odetus d’un ton rassurant. Dès la première heure demain matin, je vais demander une audience à l’Impératrice, pour l’informer de la menace. Quant à vous, vous devriez commencer à rassembler les ingrédients et sorts nécessaires au rituel de protection.
– Faisons ainsi. »
Après quelques discussions à propos des marches à suivre, les deux archimages se saluèrent, prirent grand soin d’éteindre toutes les chandelles pour éviter un incendie, et partirent se coucher. Une longue journée les attendaient le lendemain. Ils subodoraient également que beaucoup de tracas allaient les envahir pour les jours qui suivraient.

 

 

L’entrevue auprès de l’Impératrice fut un succès pour Odetus. Elea V débloqua des ressources afin d’aider les mages à prévenir la catastrophe qui se profilait. L’archimage avait longuement expliqué à l’Impératrice les dangers de ce nouveau corps céleste, que l’on pouvait désormais voir à l’oeil nu durant les nuits sans nuages.

Elea V n’était pas bête. Elle connaissait les dégâts pouvant être occasionnés par une catapulte et Odetus lui avait expliqué que le caillou qui allait les heurter avait la taille d’un royaume. L’Impératrice avait tout de suite compris l’ampleur de la catastrophe qui les guettait. Ni son Empire, ni ses voisins, ni personne ne s’en remettrait.

Cerdicus, lui, avait lancé une grande campagne de recherches d’objets magiques et d’ingrédients. Certains étudiants mages, emballés par l’idée, s’étaient lancés à l’aventure dans tous l’Empire et au-delà, aidés par un financement universitaire mis en place pour l’occasion. Pour eux, ils s’agissait d’un jeu. L’archimage ne leur avait pas dévoilé son dessein en les envoyant ainsi aux quatre coins du monde.

De fait, au delà de Cerdicus et Odetus qui avaient mis au courant les archimages des autres Facultés et de l’Impératrice qui n’avait informé que quelques conseillers et alliés dignes de confiance, personne ne se doutait du cataclysme qui s’annonçait. Elea V avait décrété qu’il serait risqué d’inquiéter inutilement la population, d’autant que les mages avaient une solution. Elle espérait que les expéditions seraient diligentes dans leur recherche d’artefacts ; elle se sentirait mieux une fois qu’elle saurait que toute menace serait écartée.

 

Isaura était une étudiante prometteuse dans les domaines des potions et de la botanique. Mais aussi déjà une magicienne émérite. C’est pourquoi elle était à la tête de son petit groupe de chasseurs de reliques. En réalité, ils ne recherchaient pas des reliques à proprement parler. Sous la direction de la jeune femme, ils s’étaient spécialisés dans les plantes rares.

Ils avaient déjà trouvé le lotus d’améthyste de Sylvania et le discret campanule-phénix doré. Ils n’avaient pas ménagé leurs efforts pour arriver à ce résultat et leurs trouvailles avaient été acclamées à grands cris à la Faculté Impériale de Diroma. L’équipe d’Isaura et elle-même avaient quitté la ville la veille afin de trouver la dernière plante requise. Ils étaient partis au plus vite car plusieurs groupes d’étudiants rivaux les concurrençaient. Toutes ces compétitions se déroulaient sous l’oeil concerné des deux archimages qui avaient initié le mouvement.

« Le temps presse, s’inquiétait Cerdicus en froissant nerveusement sa barbe.
– Ne vous en faites pas, lui assura Odetus en buvant une gorgée de chocolat chaud. Ils sont plusieurs pour trouver… Comment se nomme cette plante déjà ?
– Timide Amour, il s’agit d’une petite fleur bleue.
– Voilà. Jusqu’ici tout se passe à merveille ; il est inutile de se faire du mauvais sang. Personne ne s’inquiète plus de l’astre nouvellement apparu dans le ciel depuis que l’Impératrice Elea V en a fait son symbole. »

Cerdicus acquiesça. Son confrère parlait sagement. « Je suis certain qu’ils reviendront à temps avec le Timide Amour, appuya une nouvelle fois Odetus.
– Vous parlez avec la voix de la raison, en convint son confrère. Mais je ne peux m’empêcher de penser : et si le fait qu’il n’existe plus de prophétie pour la suite signifiait que nous n’allons pas réussir à empêcher cet astre de nous heurter.
– Je préfère ne pas y penser. » Avoua Odetus en terminant le contenu de sa tasse.

 

Marcus était un paysan prospère. Tous les matins, il se levait tôt, envoyait ses ouvriers au travail et se mettait lui-même à l’ouvrage ensuite. Contrairement aux autres jours de dur labeur, aujourd’hui il se permettait de faire une pause dans son travail. Ce n’était pas un jour comme les autres : une flopée d’étudiants mages parsemait ses champs, visiblement à la recherche de quelque chose d’important pour eux.
Que ces jeunes blancs becs fassent comme ils voulaient, songea Marcus, tant qu’ils ne lui abîmaient pas ses récoltes. Il espérait juste qu’ils ne resteraient pas trop longtemps, car ils risquaient de gêner ses ouvriers. Après un claquement de langue, il décida de garder un oeil sur eux, juste au cas où. Il n’avait jamais vu une telle chose et contemplait le spectacle, médusé.

« Isaura, il nous regarde toujours, émit timidement un étudiant.
– Et bien qu’il regarde, répondit sèchement l’interpellée. Il ne peut pas comprendre l’importance de ce que nous recherchons.
– Nous pourrions peut-être lui demander si il connait les fleurs bleues… les Timides Amours ?
– Pour quoi faire ? Il ne verrait même pas de quoi nous lui parlerions. »
Ils continuèrent à chercher. Les espoirs de Marcus furent exaucés quelques jours plus tard. Les étudiants mages s’en furent de ses terres sans un mot. Le paysan se demanda ce qu’ils avaient bien pu trouver au milieu de ses plantations.

 

« Nous avons échoué, avoua Isaura aux deux archimages une fois revenue à la Faculté Impériale de Diroma. Nous n’avons pas trouvé le Timide Amour, malgré tous nos efforts. » Cerdicus et Odetus échangèrent un regard accablé.

 

« Evata ! Appela Marcus. Les mauvaises herbes bleues sont revenues ! Viens m’aider à les exterminer !
– C’est terrible, grommela sa femme en arrivant avec de quoi déterrer les racines. Elles sont tenaces ces herbes ! » Sans un mot de plus, ils se mirent de nouveau à la tâche. Pendant ce temps, dans le ciel, l’astre grossissait.

 

Magique

Le champ de bataille se tenait entre les vastes plaines et une zone montagneuse mal fréquentée et truffée de cavernes gobelines. Qui savait quoi d’autre se tapissait dans les tréfonds des grottes ? « Capitaine ! » L’interpellée se tourna vers celui de ses trois compagnons qui lui avait adressé la parole. Les deux autres se tenaient, vigilants, à l’affût d’un quelconque danger.

Comme la vétérane levait un sourcil interrogateur dans sa direction, le soldat continua : « Il n’y a que de la chair à canon en face, pourquoi n’attaquons-nous pas ? » La femme ne répondit pas tout de suite. Elle enleva son casque, laissant s’échapper de longues mèches blondes, et s’épongea le front. Il faisait chaud à côté de ces montagnes, dont certaines étaient des volcans encore en activité.

Replaçant son heaume ailé, elle désigna les gobelins qui grouillaient sur les flancs rocailleux et expliqua : « Comme tu l’as si bien souligné : il ne s’agit que de chair à canon et de faibles combattants. Sauf qu’ils sont là, bien en vue, comme une provocation. Cela signifie que le véritable danger est caché.
– Je me doute, intervint un deuxième soldat des Veilleurs. Mais grâce à vous, nous sommes plus aguerris. Je pense que c’est le moment de nous débarrasser de ces gêneurs, ainsi nous aurons la voie libre jusqu’aux sommets des montagnes.
– Certes. » La capitaine sourit par devers elle. Ses trois compagnons se montraient tellement juvéniles parfois !

Elle laissa s’écouler quelques secondes avant de lui expliquer de nouveau : « Sauf que si nous tombons de manière irréfléchie, ce seraient eux qui auraient la voie libre jusqu’au bout des plaines. Et ce serait un problème, n’est ce pas ? » La question était rhétorique et ses trois Veilleurs acquiescèrent.

La capitaine savait que ses compagnons et elle allaient bientôt avoir le renfort de sentinelles volantes. Ces créatures mi-humaines, mi-oiseaux, étaient un atout précieux. Du ciel elles avaient une vue globale du champ de bataille. La vétérane attendit de savoir que le sentinelles allaient arriver pour lancer ses Veilleurs à l’assaut des gobelins, restant elle-même en retrait afin de les couvrir.

Un tremblement secoua la montagne et, alors que des éclairs jaillissaient du sommet pour frapper deux de ses soldats, plusieurs gobelins s’attaquèrent au troisième. Il se défendit vaillamment et parvint à en tuer deux avant d’être submergé par le nombre. Leur capitaine, prise de court par la rapidité de l’attaque, ne put que les regarder disparaître avec horreur. Elle n’avait pas pensé que l’Ennemi possédait autant de défenses magiques. Sa détermination se renforça. Les sentinelles aériennes venaient d’arriver. Elle ne doutait pas qu’ensemble, elles parviendraient à venger ses compagnons tombés.

Elle manqua de trébucher. Un nouveau tremblement ébranlait le sol. A côté des montagnes déjà existantes, une nouvelle poussait hors de terre. Il s’agissait d’un volcan, qui entra aussitôt en éruption. Un énorme rocher fut catapulté par l’explosion et frappa le contingent de sentinelles de plein fouet. La capitaine, à présent seule, n’eût pas le temps de s’émouvoir qu’un gigantesque dragon rouge se posa en face d’elle.
La vétérane savait que sa fin venait d’arriver.

 

« Hum. Bon. Et bien j’ai perdu : tu me finis au prochain tour, je n’ai presque plus de points de vie.
– On en refait une autre ?
– Pourquoi pas. » Les deux belligérants rassemblèrent chacun leurs cartes pour les mélanger et entamer un nouveau duel.