Le cube des Morton

Spoiler alert : Dans cette historiette, il y a des informations concernant certains personnages d’Arkhaiologia. Si vous êtes sensibles au spoil, vous n’aurez peut-être pas envie de lire ce qui suit avant d’avoir lu au moins le premier tome !

 

« Cet objet est de très mauvais goût, ma chère, ne trouvez-vous pas ? » Charles Morton contemplait d’un œil critique le cube que sa femme enceinte tenait dans ses mains, tout en maintenant difficilement son ombrelle sous un bras. L’objet était lui-même composé de cubes colorés plus petits, chaque face du plus grand comportant vingt-cinq petits. Les faces colorées étaient réparties de façon aléatoire, heurtant la sensibilité esthétique de Charles. « Cora ? l’appela-t-il en récupérant l’ombrelle pour l’aider.
— Mmmh ? Oh, oui, j’étais seulement intriguée. Je pensais qu’il s’agissait d’un objet décoratif, mais maintenant j’ai plutôt l’impression qu’il s’agit d’un casse-tête à résoudre. »

Pour appuyer ses dires, elle montra à son époux que chaque rangée de petits cubes pouvait pivoter. « Un cube dispose de six faces, reprit-elle. Or, comme il y a également six couleurs sur les petits cubes, je suppose qu’il faut regrouper une couleur par face. » Elle continua à manipuler l’objet, puis soupira. « Cela semble compliqué. Il me faudrait plus de temps pour trouver la solution !
— Soit. » acquiesça Charles avec un sourire. Ravi de voir Cora retrouver de son enthousiasme, elle qui était si lasse ces derniers temps, il acheta le cube coloré au marchand de la grande foire de Rysel.

« Vous avez l’œil pour les raretés ! Le félicita le vendeur avec gouaille. Ceci n’est pas qu’un simple objet décoratif. Vous avez là un artefact qui vient tout droit de la cité perdue de Lug !
— La cité perdue de Lug ? répéta monsieur Morton. Je n’en ai jamais entendu parler.
— D’aucuns disent qu’elle est au centre de Gallica, mais les rares qui ont réussi à y mettre les pieds ne sont jamais arrivés à la retrouver. »

Charles jeta un coup d’œil agacé au marchand. « Encore une cité mystique qui n’existe pas, lâcha-t-il. Je ne suis pas si crédule, vous savez.
— Bah, vous pouvez me croire, lui assura le vendeur en haussant les épaules. Vous avez déjà acheté l’objet, je n’ai aucune raison d’essayer de vous convaincre.
— La Gallica n’est pas une région inexplorée, persista monsieur Morton. Depuis le temps qu’elle est sous la houlette de l’Empire d’Angeland, il ne reste aucun territoire qui ne soit pas connu, répertorié et cartographié. De plus, le train dessert toute la région, je ne vois pas ce qu’il pourrait y avoir de mystérieux en Gallica.
— Haha, vous êtes un homme sceptique, c’est bon pour vous, ça ! Ça va bien vous éviter de vous faire rouler. Il n’empêche que je crois à la magie, moi. Et je suis persuadé que la cité de Lug existe en Gallica ; elle est juste dissimulée.
— Si vous le dites. » capitula Charles en haussant les épaules, avant de prendre congé.

Il tourna la tête à la recherche de Cora et fut surpris de ne pas la voir à ses côtés. Fouillant les alentours du regard, il l’aperçut enfin qui s’était assise sur un banc, toujours en train de manipuler le cube composé de cubes pour le résoudre. Il sourit, attendri de la voir si concentrée, et la rejoignit, s’asseyant près d’elle. « C’est compliqué, commenta-t-elle en faisant furieusement pivoter les rangées de cubes colorés. J’essaie de ne m’occuper que d’une seule face pour le moment, je pense que ce sera plus simple ainsi. »

Charles acquiesça et resta silencieux, profitant de ce moment de quiétude avec sa femme. Ses activités de conseiller financier lui prenaient beaucoup de temps et d’énergie à Eastlond. Il se félicitait d’avoir eu l’idée de cette petite virée de l’autre côté du bras de Saltarm pour se ressourcer en compagnie de Cora qui, elle, s’étiolait d’être recluse chez eux en attendant la naissance de leur bébé.

 

Plus sa grossesse avançait, plus Cora paraissait obnubilée par son cube coloré. Et plus elle résolvait de faces, plus la suivante semblait la mettre en échec. Charles déplorait de ne pas parvenir à passer autant de temps qu’il l’aurait voulu auprès d’elle. Il était à présent conseiller financier pour trois entreprises toutes neuves basées sur les nouvelles technologies : RotorCorp dirigée par Rose Wemyss, AérosTech dirigée par Jeremiah Finley et MécanInc dirigée par Abigail Lyons. Les trois directeurs se montraient très demandeurs en ce qui concernait ses services et monsieur Morton se retrouvait souvent invité à des dîners chez les unes ou l’autre.

Il réussissait à en esquiver quelques-uns, mais pas suffisamment à son goût. Cora ne lui en tenait pas rigueur ; cela dit, il s’en voulait assez pour deux. La seule chose qu’elle se laissait à lui rappeler de temps à autre était qu’elle préférait lorsqu’il passait des moments avec elle. Ils avaient alors la même sempiternelle conversation.

« J’aimerais beaucoup, lui assurait-il à chaque fois. Mais je me suis promis de vous offrir une douce existence, c’est pourquoi je ne dois pas négliger mes clients.
— Mon existence serait plus douce si vous la passiez à mes côtés, ronchonnait-elle alors. Ma famille serait prête à nous donner suffisamment de rentes pour que vous n’ayez pas besoin de travailler.
— Voyons ma douce, vous savez bien que vous seriez la première embarrassée si nous devions quoi que ce soit à votre famille.
— Je sais bien, soupirait-elle. Mais vous me manquez lorsque vous passez vos journées et soirées loin de moi. J’aimerais tellement vous accompagner !
— Bientôt, lorsque le bébé sera né.
— Vivement. »

Cora et sa famille avaient des relations compliquées. Originaires de la Pictie, où la plupart d’entre eux vivaient toujours, les MacFarlane étaient toujours très versés dans les anciennes croyances. Or, il s’avérait que celle qui était désormais madame Morton était la septième fille d’une septième fille. Selon le folklore populaire, cela signifiait qu’elle était une sorcière et sa chevelure de feu donnait un argument supplémentaire dans ce sens. La moitié de sa famille la vénérait pour cela et l’autre moitié se méfiait d’elle pour la même raison.

En grandissant, Cora s’était très rapidement sentie étouffée par ce cocon de considérations contradictoires. Elle avait demandé à être mise en pension très loin, à Eastlond, célèbre cité du sud, rutilante de modernité. La capitale de l’Empire d’Angeland la faisait rêver et elle espérait pouvoir se fondre dans la masse. Sa tactique fonctionna au-delà de ses espérances ; elle ne suscitait plus d’intérêt particulier. Libérée de cette aura de sorcellerie qui l’oppressait, elle put enfin s’épanouir.

Durant ses études eastlondiennes, elle s’éprit de Charles Morton, grand sceptique qui l’aimait pour ses qualités propres et non par curiosité de son état de soi-disant sorcière. Les MacFarlane ne virent pas cette nouvelle d’un très bon œil. Ils étaient réticents à laisser une fille de leur clan fricoter avec un étranger du sud. Et, pire encore, ils se trouvèrent vexés lorsque la fille en question parut ignorer complètement leur refus. C’était bien d’une sorcière, ça, de n’en faire qu’à sa tête !

La doyenne MacFarlane, dans une lettre aux accents tragédiens, donna un ultimatum à son arrière-petite-fille : ou Cora quittait ce parvenu de Charles Morton, ou sa famille leur coupait les vivres. Les deux jeunes gens répondirent avec hauteur qu’ils pouvaient conserver leur argent, qu’ils s’en sortiraient bien seuls. Ce qu’ils firent avec enthousiasme. Leurs débuts furent un peu difficiles. En effet, l’un comme l’autre venaient de terminer leurs études et il leur fallut un peu de temps pour trouver chacun un emploi. Heureusement, lorsque leurs fins de mois étaient maigres, la mère de Charles leur donnait un peu de son faible surplus.

Monsieur Morton trouva bientôt une place comme commis des finances et mademoiselle MacFarlane comme aide-bibliothécaire. Leur situation ainsi stabilisée, ils se marièrent. Cela réconcilia Cora avec sa famille, qui n’avait plus rien à redire au sujet de Charles. Les MacFarlane leur précisèrent cependant bien qu’ils ne renouvelleraient pas leur aide financière, ce dont les deux jeunes mariés n’avaient cure.

Cora tomba bientôt enceinte et, la grossesse étant particulièrement éprouvante pour elle, elle dut momentanément quitter son emploi de bibliothécaire. Charles, quant à lui, mit les bouchées doubles afin de procurer à sa femme le même confort que celui qu’ils avaient réussi à obtenir à deux. Ces opportunités de devenir conseiller financier de trois entreprises prometteuses était une véritable aubaine pour lui.

Et pourtant Charles se sentait un peu angoissé. Il avait l’impression que malgré tous ses efforts pour entourer Cora de ce dont elle avait besoin, elle continuait à s’étioler. Et ce, même après leur petite virée à Rysel. Il utilisa alors beaucoup de ses ressources pour faire appel aux meilleurs médecins d’Eastlond. Les hommes et femmes de médecine qui examinèrent Cora ne purent guérir son esprit erratique et parurent inquiets concernant le terme de la grossesse. Inquiet, Charles s’arrangea pour que des praticiens passent quotidiennement s’assurer de la santé de sa femme. Les MacFarlane, tous aussi inquiets de ces nouvelles, envoyèrent une cousine de Cora lui tenir compagnie.

Laoghaire, aussi rousse que sa cousine, était reconnue dans le clan comme une femme capable de voir et bannir les mauvais esprits et autres fées. La doyenne l’avait envoyée, elle, avec cette deuxième mission dont Charles ne devait pas avoir connaissance : vérifier que la septième fille de la septième fille n’était tourmentée par aucun mauvais esprit. Et, le cas échéant, s’assurer qu’il ne s’agissait pas de son héritage de sorcière qui était en train de se révéler. Monsieur Morton accueillit chaleureusement Laoghaire, rassuré que Cora puisse avoir de la compagnie pendant que lui-même serait occupé à ses affaires.

Ses inquiétudes revinrent rapidement. Madame Morton semblait un peu moins perdue grâce à la présence stimulante de sa cousine, mais il n’y avait toujours que le cube coloré qui parvenait à vraiment focaliser son attention. Laoghaire avait tout essayé pour la distraire de l’étrange objet. Rien n’y fit. Cora se mettait même en colère lorsqu’on tentait de le soustraire à sa portée. Alors qu’elle allait accoucher d’un jour à l’autre, il n’y avait plus que deux faces qui lui donnaient du fil à retordre et elle paraissait plus déterminée que jamais à le résoudre.

Malgré la présence de la cousine MacFarlane, Charles décida de prendre plus de temps pour s’occuper de sa femme. Ses partenaires se montrèrent compréhensifs, Cora approchant du terme et les rumeurs concernant ses problèmes de santé allant bon train. De toute façon, monsieur Morton était trop préoccupé pour pouvoir gérer les affaires avec efficacité, tout le monde l’avait bien remarqué, lui compris.

« Avez-vous bien avancé dans la résolution du cube, ma chère ? s’enquit Charles un jour où il avait pu se couper de ses responsabilités.
— Mmhmm, répondit Cora qui réfléchissait en tournant le cube en tous sens dans ses mains. Je pense que nous allons avoir une fille.
— Vraiment ? Comment le savez-vous ?
— J’ai… comment dire, j’ai regardé à l’intérieur de moi-même. J’aimerais l’appeler Ethelle.
— C’est un joli prénom. » convint Charles.

Il se demandait s’il pouvait croire les propos de sa femme, mais peu lui importait. Il voyait dans cette discussion un signe d’amélioration de son état. « Je suis très heureuse de vous avoir près de moi, continua Cora. J’ai l’impression que vous m’aidez à garder l’esprit clair ; je ne me sens pas très bien ces derniers temps.
— Rassurez-vous, cela va bientôt s’arranger.
— Serez-vous là demain aussi ?
— Demain non, déplora Charles en lui prenant tendrement la main. Mais après-demain oui, je me tiendrai à vos côtés toute la journée. Peut-être même pourrons-nous sortir faire un tour si votre état le permet.
— Quelle bonne idée ! »

Monsieur Morton passa le reste du temps à divertir sa femme de toutes les manières auxquelles il put penser ; elle en oublia même son cube coloré. Et ce, au grand dam de Laoghaire qui s’était habituée à avoir l’exclusivité du bien-être de sa cousine. Surtout que, lorsqu’il était là, Charles l’empêchait de brûler des herbes dans leur chambre sous prétexte que cela l’incommodait. Elle avait argumenté qu’il s’agissait là d’une magie commune pour protéger Cora des mauvais esprits qui voudraient profiter de la faiblesse de son état, mais en vain : monsieur Morton refusait catégoriquement de croire au surnaturel. Laoghaire se résigna à attendre le lendemain, lorsqu’il serait absent, pour renouveler ses bienfaits magiques.

Ce qu’elle fit.

Charles venait de passer une après-midi éprouvante à l’ambassade de Nueva Azteca. Il avait accompagné mesdames Wemyss et Lyons ainsi que monsieur Finley pour tisser de nouveaux liens commerciaux. Pressé de retrouver Cora, il prit rapidement congé de ses collaborateurs et se rendit chez lui le plus vite possible. En ouvrant la porte, il se figea. Laoghaire discutait avec un médecin et tous deux arboraient des mines graves.

« Que se passe-t-il ? s’inquiéta Charles.
— Ah, monsieur Morton, le salua brièvement le médecin. Je suis navré, j’ai de bonnes et de mauvaises nouvelles pour vous.
— Cora ?
— Je… et bien, hum, elle n’a pas survécu à l’accouchement. Toutes mes condoléances, monsieur.
— Comment ? » s’enquit Charles d’une voix blanche, tandis que Laoghaire fondait en larmes.

Sans attendre de réponse, il se précipita dans la chambre. Le lit était vide. Le seul témoin de la présence de Cora était le cube coloré, presque entièrement résolu sur la table de chevet. « Cora ! » s’écria Charles d’une voix étranglée par les sanglots. « Cora ! Qu’avez-vous fait d’elle ? s’enquit-il ensuite auprès de Laoghaire qui l’avait suivi.
— Je n’ai rien fait, se défendit la cousine MacFarlane en essuyant ses propres larmes. Elle est morte et puis les fées l’ont emmenée, mais…
— Les fées ?! rugit monsieur Morton. Ce n’est pas le moment de débiter des inepties pareilles, où se trouve ma femme ? »

Laoghaire, effrayée, lui désigna la fenêtre. Les rideaux se balançaient légèrement dans la brise qui entrait par les battants ouverts. Charles s’apprêta à crier de nouveau, lorsque des pleurs de nourrisson déchirèrent le silence. « Et, hum, voici la bonne nouvelle, intervint le médecin en pénétrant dans la pièce. Vous avez un bébé en bonne santé, une petite fille. » Monsieur Morton ne répondit pas et s’approcha du berceau à côté du lit où aurait dû se reposer Cora. Un bébé enveloppé de langes s’y tortillait, le visage crispé d’effort pour essayer de pleurer et respirer en même temps.

Lentement et avec tendresse, Charles prit sa fille dans ses bras et se mit à la bercer. Très vite, l’enfant se calma. En prenant garde d’adoucir sa voix pour ne pas effrayer le petit être blotti contre lui, il demanda au médecin : « Où se trouve ma femme ?
— Je… je ne sais pas, avoua-t-il. Je m’occupais de vérifier la santé de votre fille et de lui faire prendre son premier repas quand le corps a… disparu. Je pensais que votre cousine s’était chargée des dispositions…
— Je vois. Vous pouvez partir, je n’ai plus besoin de vous à présent. » Le ton de monsieur Morton était définitif et le médecin s’en fut en secouant la tête. « Vous pouvez partir aussi, ajouta Charles à l’intention de Laoghaire.
— Mais…
— Et dès demain, vous pourrez retourner en Pictie, auprès du clan MacFarlane.
— Mais non, je ne peux pas laisser la petite comme ça…
— Si vous me ramenez Cora, vous pourrez rester. »

Laoghaire ne savait pas où se trouvait la dépouille de sa cousine et elle avait des consignes de la doyenne concernant le bébé. Elle voulut argumenter, mais le regard de Charles l’en empêcha. Elle ne l’avait jamais vu aussi dur et capitula, quittant la pièce avec un air pincé. Maintenant seul avec sa fille, qui avait déjà ses yeux grands ouverts, il plongea son regard à présent attendri dans le sien.

« Ma jolie Ethelle, chuchota-t-il au nourrisson qui le contemplait d’un air grave comme seuls savent le faire les bébés. Je suis terriblement triste d’avoir perdu ta mère, mais tellement heureux de t’avoir avec moi. Je ferai tout pour t’offrir la vie de rêve que tu mérites. » Les larmes aux yeux, Charles posa délicatement Ethelle sur le couvre-lit et s’étendit à côté, ne parvenant pas à détacher son regard d’elle. Le cube sur la table de chevet émit une faible lueur palpitante, avant de s’éteindre de nouveau. Seuls deux petits cubes colorés ne se trouvaient pas encore à leur place.

Des chaudrons et des fées

Spoiler alert : Dans cette historiette, il y a des informations concernant certains personnages d’Arkhaiologia. Si vous êtes sensibles au spoil, vous n’aurez peut-être pas envie de lire ce qui suit avant d’avoir lu au moins le premier tome !

 

« Mais non Morrigan, ne rajoute donc pas tant de gui, tu vas chambouler les proportions et il faudra tout recommencer.
— Je sais ce que je fais, Badb.
— Ah, le contenu du chaudron va exploser, on dirait. » commenta platement Macha, la troisième sœur.

Ainsi qu’elle l’avait prédit, la potion se mit à siffler de manière menaçante en bouillonnant comme du lait abandonné sur le feu. Les bouillons se muèrent soudain en un geyser brûlant, éclaboussant les alentours. Les trois reines-fées reculèrent prestement, mais pas assez vite pour éviter les éclats du liquide.

Morrigan secoua les bras qu’elle avait portés devant son visage pour le protéger, afin d’en égoutter la potion ratée et rehaussa son diadème rouge sur ses cheveux roux et frisés. Altière, elle se redressa ensuite de toute sa taille élancée, se drapant dans sa dignité. Un peu plus petite qu’une humaine, elle irradiait la puissance et la volonté. Tous ceux qui la côtoyaient s’accordaient sur le fait qu’il valait mieux ne pas la contrarier, mis à part ses deux sœurs qui n’avaient cure de son caractère.

« Maintenant que tu as fondé ton royaume en Bretagne, tu es devenue bien imprudente, reprocha Badb à Morrigan, tout en essuyant les gouttes sur sa tunique qui épousait ses formes rondes et en rajustant son diadème bleu sur sa chevelure noire.
— Tu disais déjà ça avant que je fonde mon royaume breton, rappela Morrigan.
— Eh bien, disons que ça n’a pas amélioré ton caractère. »

Pendant que ses deux sœurs se disputaient, Macha s’était approchée du chaudron pour éteindre le feu en dessous. Toute petite et menue, elle paraissait rêvasser en permanence. Son diadème argenté pendait de travers sur ses fins cheveux blonds, mais elle n’y prêtait pas attention. Une fois assurée que le contenu du chaudron ne chauffait plus, elle en inspecta l’intérieur. Il ne restait plus qu’une pâte visqueuse et brunâtre qui maculait le fond et les bords du récipient gravé d’entrelacs.

La reine-fée blonde passa un doigt sur les résidus gluants, ignorant qu’ils étaient encore brûlants, pour les étudier de plus près. Elle grimaça en flairant la substance brunâtre et lâcha sur le ton de la conversation : « Mmmh, ce n’est vraiment pas au point.
— C’est le moins que l’on puisse dire ! appuya Badb.
— Un peu de patience, réclama Morrigan. C’est l’expérience qui rentre.
— De la patience ? s’esclaffa la reine Badb. Te montres-tu aussi patiente avec tes sujets que ce que tu nous demandes d’être avec toi ?
— Que veux-tu dire par là ?
— Ne croit pas que parce que tu es de l’autre côté de la mer, je ne sache rien de ce qui se passe dans ton royaume. Notamment, j’ai entendu dire que certains de tes… korrigans te menaient la vie dure. Il paraîtrait qu’ils causent beaucoup de soucis dans et hors de tes terres.
— Je l’ai entendu dire aussi, intervint Macha en essuyant machinalement ses mains sales sur l’étole sombre de Badb qui glapit. Il paraît que ce sont des bardes qui usent de l’awen à tort et à travers.
— Ils finiront par faire preuve de sagesse, grimaça Morrigan avec irritation.
— C’est ce que tu dis, rétorqua Badb en fusillant du regard Macha qui l’ignora. Il leur faut du temps et il te faut de la patience, car c’est l’expérience qui rentre comme tu dis. Alors, pourquoi passent-ils une partie de leurs nuits dans tes geôles ? »

Morrigan pinça les lèvres. Ses sœurs et elle étaient en contact permanent grâce à leurs corneilles, peu importe la distance : chacune pouvait voir par les yeux de ces oiseaux. Elle estimait que Badb devait un peu trop surveiller ce qu’elle faisait. Cela dit, les trois petits troubadours korrigans n’en faisaient effectivement qu’à leur tête, préférant utiliser leurs pouvoirs bardiques pour amuser la galerie ou s’attirer des ennuis au lieu d’en user à de nobles fins.

Ou, du moins, des fins qui l’arrangeaient elle. Ils n’hésitaient pas non plus à s’en servir au vu et au su d’humains, ce qui avait mis plusieurs fois le royaume féérique de Morrigan en péril. Heureusement, la magie de la reine était puissante et elle avait réussi à maintenir ses terres cachées aux yeux des mortels revanchards.

Plus grave encore, à ses yeux, son propre fils s’était pris d’adoration pour eux. Également barde de grand potentiel, elle craignait qu’il ne se retrouve mal influencé par ces piètres exemples. Son compagnon, le père du prince, lui enjoignait à chaque fois d’accorder sa confiance à leur progéniture lorsqu’elle abordait le sujet, mais Morrigan ne parvenait pas à s’y faire. Son cœur se serrait à chaque fois qu’elle voyait son fils couver les trois fauteurs de troubles d’un regard admiratif.

« Je pense que ce chaudron n’est pas assez robuste pour contenir une préparation magique telle que celle que tu envisages, Morrigan, déclara pensivement Macha.
— Je suis d’accord, confirma Badb avec véhémence. Il en faudrait un meilleur.
— Je n’en ai pas de mieux, déplora Morrigan. Et vous ? »

Ses deux sœurs hochèrent négativement la tête. « Il faudrait au moins le chaudron de Lug pour contenir autant de magie, estima Macha. Mais encore faudrait-il le trouver : il a été caché dans l’Anwynn, l’Autre-Monde, et il se dit que les protections qui l’entourent sont impénétrables. C’est que ce n’est pas rien de vouloir dresser une barrière autour de toute la Bretagne pour en préserver la magie !
— Ne vous plaignez pas, rétorqua Morrigan. Si je parviens à mes fins, vous pourrez vous aussi entourer l’Irlande et le Pays de Galles de protections similaires.
— Je pense surtout que tu t’inquiètes trop, soupira Badb. Nous n’avons pas réussi à trouver l’origine du voile noir ; rien n’indique que quelqu’un d’autre y parvienne. Il ne sera plus réactivé et nos royaumes ne seront plus isolés dans leurs enclaves.
— Je ne sais pas, déclara Morrigan en secouant la tête. On ne sait jamais… Et puis, les dieux doivent savoir où se trouve ce qui peut invoquer le voile noir. S’ils le savent, l’information va certainement se répandre.
— Allons, pourquoi les dieux dévoileraient une chose pareille ? s’enquit Macha. Cela ne ressemblerait pas à Belisama de parler à tort et à travers. D’après ce que je sais, lorsque le voile destructeur de magie s’est déployé, même eux n’ont rien pu faire et ont été balayés de la surface du globe.
— Oui, mais ils avaient l’air impressionnés du chemin pris par les humains pendant l’absence de magie, rappela Morrigan. Ils essaient de les remettre sur une voie similaire. En mieux. Peut-être que la destruction de la magie du monde fait partie de leurs plans.
— Tu dramatises, Morrigan, lui reprocha Badb en levant les yeux au ciel. Ceux que nous appelons des dieux sont des êtres sages ; ils ne favoriseront pas les humains au détriment des fées.
— C’est aussi mon avis, acquiesça Macha qui s’était allongée en étoile par terre. Cela ne leur ressemblerait pas. Je te trouve bien négative.
— Cela ne ressemblerait peut-être pas aux dieux, concéda Morrigan. Il n’empêche que d’autres gens, moins bien intentionnés, peuvent provoquer une nouvelle disparition de la magie. On est jamais trop prudents, je vous le répète !
— Puisque tu le dis, capitula Badb. Dans tous les cas, si tu veux mener ton projet à bien, il te faut le chaudron de Lug. »

Bien. Ses sœurs avaient raison : il lui fallait ce chaudron mystique si elle voulait conserver la magie en Bretagne. Sa décision était prise. Elle allait, de surcroît, veiller personnellement à ce que les trois bardes korrigans prennent du plomb dans la tête. Ils feraient parfaitement l’affaire dans la quête du chaudron de Lug. Elle sourit : elle allait faire d’une pierre deux coups. Trois si elle comptait que cela allait les éloigner de son fils. Morrigan espérait qu’ils ne la décevraient pas.

La Sagesse du Hibou

Caché sous le bureau de l’accueil de l’hôpital, Harry faisait son possible pour donner l’illusion qu’il n’était pas là. Le plus compliqué était de rendre sa respiration discrète ; dans le silence ambiant de l’hôpital abandonné, il avait l’impression de résonner comme une alarme. Les bruits de pas, circonspects et inquiétants, continuaient de s’approcher.

Le jeune homme essaya de régler ses inspirations et expirations sur les pas. Comme ils n’étaient pas réguliers, ce n’était pas facile ; ils s’arrêtaient souvent, comme si la personne s’arrêtait pour tendre l’oreille. Certainement pour vérifier d’où provenaient ces bruits de respiration, s’inquiéta Harry. Il repoussa la vague de panique qui menaçait de le submerger.

Les pas produisaient un cliquetis de mauvais augure sur le sol. Comme dans ce vieux film avec des dinosaures sans plumes qui chassaient deux enfants dans une cuisine. La scène avait effrayé le jeune homme à l’époque et il poussa un cri aiguë et effarouché lorsqu’une main puissante l’attrapa par le col pour le soulever hors de sa cachette.

Il se retrouva face à deux yeux ronds et dorés qui le fixaient. « Hou. » Commenta le hibou à taille humaine et à l’aile dotée des doigts emplumés qui maintenaient Harry. Les yeux ronds se plissèrent et le rapace leva son autre aile qui tenait fermement une hache à double tranchants. « Tu m’espionnes ? S’enquit l’oiseau avec la prononciation bizarre due à son bec.
– Euh non, je me cachais juste, expliqua le jeune homme.
– Pour me prendre en embuscade ?
– Non non ! Pas du tout ! Je ne suis même pas armé !
– C’est vrai. » Convint le rapace qui posa son interlocuteur à terre, au milieu du désordre ambiant. L’hôpital avait été pillé de nombreuses fois.

Les deux s’entre examinèrent curieusement du regard. « Que fais-tu là alors, si tu ne me cherches pas des noises ? » Se renseigna le hibou. Harry poussa un soupir de soulagement intérieur. Le ton n’était plus suspicieux et l’oiseau avait baissé sa hache. Le jeune homme s’épousseta machinalement et répondit :

« Je cherche des restes de médicaments que des pillards auraient pu oublier. » Le rapace acquiesça tout en s’ébrouant brusquement, à la façon des oiseaux, en gonflant ses plumes. « Et… Toi ? Demanda timidement Harry.
– Mmmh, moi je cherche un endroit tranquille et du matériel pour préparer mes potions. Je suppose que nous allons donc au même endroit : vers les labos et la pharmacie.
– Je suppose aussi, oui.
– Autant y aller ensemble, suggéra le hibou. Nous couvrirons nos arrières comme ça. Et je préfère t’avoir à l’œil, aussi.
– D’accord. » Accepta Harry qui se sentait plus rassuré de pouvoir compter sur un rapace armé d’une hache.

« D’ailleurs, reprit l’oiseau, tu devrais songer à te trouver une arme toi aussi. Sinon, tu ne me seras pas très utile si des charognards débarquent et nous attaquent.
– Euh… Oui… » Balbutia le jeune homme qui était gêné d’avouer qu’il ne savait pas se battre mais qu’il savait plutôt passer inaperçu. Peut-être pas aux sens aiguisés d’un rapace, mais la plupart du temps il s’en sortait bien.

Sans attendre, le hibou avisa une hache d’incendie qui traînait à côté d’une boîte arrachée du mur. Il s’empara de l’objet de sa plumeuse main libre et le colla dans les bras du garçon. Satisfait du résultat, le hibou lui fit ensuite signe de le suivre. Le jeune homme lui emboîta le pas. Il se sentait tout petit à côté de l’être imposant qui le précédait.

Une fois qu’ils eurent rejoint la zone de l’hôpital qui regroupait les laboratoires et la pharmacie, ils s’enfermèrent prudemment à l’intérieur. Pendant que Harry ratissait le coin dévolu aux médicaments, le hibou commença à manipuler de la verrerie, remplissant certains ballons d’herbes odorantes. Il en fit bouillir une partie, macérer d’autres et en hacha aussi. Mais le silence pesait au jeune homme, qui décida d’essayer de nouer la conversation avec son compagnon à plumes.

« Vous vous y connaissez bien en herbes, commença-t-il.
– C’est normal, je suis herboriste, l’informa le hibou.
– Et c’est bien comme métier ?
– Oui, c’est très pratique.
– Comment je peux t’appeler ? S’enquit le jeune homme.
– Soren, se présenta succinctement le rapace. Et toi ?
– Harry. »

Le hibou suspendit brusquement son mouvement. En deux pas appuyés d’un coup d’ailes, Soren se planta face au jeune homme, son bec effilé à quelques centimètres de ses yeux. « Harry, dis-tu ? Siffla le rapace avec un regard menaçant.
– Euh… oui… Balbutia celui-ci en se demandant pourquoi son prénom causait une si grande agitation chez l’oiseau qui avait sa hache à double tranchants ostensiblement à portée de main.
– LE Harry ? Continua Soren.
– Lequel ?
– Harry Potter, là, cet ignoble humain exploiteur de chouettes ! Elle en est morte, Hedwige, de son service, hein ! Et il n’en serait pas arrivé là où il est sans elle. Alors, c’est toi ?
– Non non ! Répondit très vite le jeune homme. Je suis… Je suis Harry Covert, je viens d’une blague nulle… »

Le hibou pencha la tête sur le côté d’un mouvement vif, comme s’il réfléchissait à la véracité des propos tenus. « D’accord, lâcha-t-il enfin. Je te crois. Surtout parce que tu n’as pas de cicatrice sur le front.
– Et toi, tu ne ressembles pas tellement à Soren, répartit Harry avec morgue. Il est sensé être une chouette effraie.
– C’est vrai, avoua le hibou. Je trouvais qu’Archimède était un prénom trop pompeux, alors j’ai changé. »

Maintenant que la tension était retombée, chacun retourna à ses occupations. Même si le plus gros de la pharmacie avait déjà été pillé, le jeune homme parvint à dégoter quelques précieuses pilules. Plutôt satisfait de sa récolte, il commença à faire une première estimation mentale de ce que cela allait lui rapporter. Il fut interrompu par quelque chose de brillant qui attira son regard par terre. « Qu’est ce que c’est que ça ? » Murmura-t-il en s’approchant de l’éclat doré qui semblait l’appeler à lui.

Soren leva le bec de ses décoctions et tourna brusquement la tête en direction de Harry. Celui-ci s’était emparé de l’objet brillant et le fixait intensément en l’admirant sous toutes ses coutures. À la grande inquiétude du hibou, il s’agissait d’un anneau doré, simple et lisse. Il savait que cela n’augurait rien de bon : il avait entendu parler d’anneaux de pouvoirs par des aigles. Ces anneaux qui corrompaient leurs porteurs et les faisaient devenir des créatures malfaisantes.

« Harry ? L’appela le rapace.
– Mmmh ?
– Cet anneau ne me dit rien qui vaille, exposa calmement Soren en rangeant rapidement ses affaires.
– Tu dis n’importe quoi, il est tout à fait charmant. » Lui assura Harry d’une voix rêveuse.

Le hibou termina de stocker soigneusement ses potions, s’empara de nouveau de sa hache et se précipita sur l’humain, qui sursauta, les yeux écarquillés. « Qu’est ce que tu fais ? Couina-t-il au rapace soudainement agressif.
– Tu es sous l’emprise de l’anneau. Je dois t’en défaire.
– De l’anneau ? S’étonna le jeune homme.
– Oui, celui que tu tiens dans ta main. »

Harry jeta un coup d’œil étonné à sa main qui tenait l’anneau, comme s’il le remarquait pour la première fois. « Ah mince ! On dirait l’Anneau Unique ! S’exclama-t-il.
– Je pense que c’est le cas. Mais c’est bizarre, on dirait qu’il ne t’affecte plus.
– Oh… C’est peut-être parce que je suis juste une blague. Nulle certes, mais innocente.
– Hmpf, peut-être, balaya le hibou. Nous devrions nous en débarrasser : ce ne serait pas très prudent si quelqu’un tombait dessus.
– C’est vrai, trouvons un volcan.
– Oui, voilà, faisons ça, approuva Soren. Ma hache est tienne, tout ça tout ça. Quand nous sortirons de l’hôpital, grimpe sur mon dos et je nous emmènerai au volcan le plus proche. »

La collision entre les mondes imaginaires et le monde réel était déjà suffisamment chaotique sans qu’on laisse, en plus, se rajouter un seigneur ténébreux.

 

 

Ce texte paraît bizarre, mais il est issu du sujet suivant : le hibou herboriste avec une hache dans l’hôpital et il fallait une référence à Harry Potter. Du coup ça allait forcément donner quelque chose de bizarre 😛

Soirée Pyjama

« Pousse-toi Sybda, tu prends toute la place ! Se plaignit Phoane la petite phoque en donnant une bourrade au panda.
– Ben t’as qu’à aller en haut, ronchonna l’interpellé. Ce n’est pas de ma faute si je prends un peu de place.
– Je peux vous rejoindre ? S’enquit Koxy la koala avec envie. Il a l’air trop bien ce bateau !
– C’est un lit-bateau-pirate. » Précisa Phoane en poussant de nouveau le panda, l’air de rien.

La discussion piqua l’intérêt des autres petits animaux invités à la soirée pyjama. Ils se redressèrent tous, les yeux brillants dans la pénombre, et s’approchèrent. Draléa la dragonne inspecta le lit superposé et afficha un air dépité. « Je suis trop grande : je ne tiendrai jamais dessus, alors que je voulais partir à l’aventure avec vous…
– C’est pas grave, lui assura Sil qui finissait de se hisser sur le lit supérieur. Tu voleras à côté ! En plus, personne n’osera s’attaquer à nous si on a un dragon. Nous serons les meilleurs pirates ! »

Tous les autres approuvèrent en chœur en commençant à grimper sur le navire pour faire aussi partie de l’équipage. « Il faut décider des rôles, décréta Elia l’écureuil qui escaladait le montant du lit.
– Très bonne idée ! S’enthousiasma Parosy le panda roux. Moi je veux être le capitaine ! »

Les petits animaux s’interrompirent et le silence flotta un instant dans la pièce. Toutes les frimousses affichaient leur envie : ils auraient, eux aussi, voulu être le capitaine bien sûr. Ils se morigénèrent tous intérieurement de ne pas y avoir pensé tout de suite. « Bon, c’est le premier qui dit qui y est, soupira Lekwo la loutre. Ce sera Parosy le capitaine. » Tous hochèrent gravement la tête suite à cette assertion de la plus haute importance.

L’effervescence reprit aussitôt. « Hé Phoane, descend de là ! S’exclama soudainement Sybda. Là-haut c’est la vigie et c’est Jucha qui doit y aller.
– Non, pas du tout, c’est le pont supérieur, pointa la phoque. La vigie c’est encore au-dessus.
– De toutes façons, je ne veux pas aller à la vigie, intervint Jucha. J’ai le vertige… »

Cela n’empêcha pas la petite chatte de se frayer un passage jusqu’au lit du haut pour se caler dans un coin, tandis que la koala bousculait tout le monde. « C’est moi qui vais à la vigiiie ! S’écria Koxy en filant tout en haut le plus vite possible.
– Moi je veux être le coq, les informa fièrement Dashor.
– Mais tu n’es pas un coq, tu es une ornithorynque, lui expliqua gentiment Rachi le golden retriever.
– Non mais un coq, c’est le cuisinier sur un navire, répartit la petite ornithorynque.
– C’est bizarre comme nom de cuisinier quand même, renifla Sybda. Qu’est ce que tu fais avec ce coussin Lekwo ?
– Ce n’est pas un coussin voyons, c’est la barre ! On en a besoin pour décider où on va. »

Les derniers rôles se répartirent tout aussi rapidement : Phoane devint navigatrice et Rachi le quartier-maître. Jucha voulait juste être matelote et dormir sur le pont, comme tout félin qui se respecte. Elia décida qu’elle serait préposée aux cordages, parce qu’un écureuil pouvait facilement grimper de partout pour s’en occuper, et Sybda qu’il garderait un œil sur le rhum, qui était la boisson la plus importante pour des pirates.

À présent que l’équipage était au complet, ils se rendirent tous à leur poste, levèrent l’ancre et larguèrent les amarres. Ils se lancèrent ainsi à l’assaut des moult aventures nocturnes qui leur tendaient les bras.

 

Je vous avoue que ce mini-texte pour enfants est juste un prétexte pour poster mon navire.

La Banshee Déréglée

Katell marchait d’un pas dont elle espérait qu’il paraîtrait décidé à quiconque l’apercevrait. Elle avait reçu sa certification en Sorcellerie, option Spiritisme, deux jours auparavant et elle estimait qu’il était temps qu’elle mette ses connaissances en pratique. Après un bref coup d’œil irrité à ses bottines déjà recouvertes de la poussière de la route, la jeune femme se repassa rapidement en tête le mode opératoire pour traiter les problèmes liés aux fantômes.

Un cri déchirant interrompit le fil de ses pensées. Katell s’immobilisa en réprimant un sursaut ; ses doigts avaient agrippé plus fort les anses de son sac de tissu aux fleurs sépia brodées. Le hurlement recommença, plus perçant que la première fois. La jeune femme inspira profondément et expira en douceur. Ayant repris contenance, elle se remit en marche. Pour son premier travail, elle voulait avoir l’air parfaite. Le cri retentit une troisième fois, lancinant et désespéré.

Les gens d’ici avaient un problème de taille, songea la sorcière. Le maire du village ne l’avait pas engagée pour rien. Si elle en croyait les trémolos dans ce vagissement, il s’agissait là d’une banshee en détresse. D’ordinaire, ces esprits se contentaient d’annoncer une mort prochaine par leur puissantes lamentations. Sauf que celle-là, si les informations fournies étaient correctes, criait souvent mais personne ne mourrait. Pas même le vieux Yann, lui avait précisé le maire, qui approchait de son quatre-vingt-septième automne, ce qui n’était pas rien.

La jeune femme ne connaissait pas le vieux Yann et n’avait cure de son âge avancé. Ce qui importait était de déterminer pourquoi personne ne mourrait suite aux hurlements de la banshee, pour pouvoir mettre fin à ses lamentations qui nuisaient au calme des riverains. L’esprit ne paraissait pas vouloir crier une quatrième fois ; c’est donc dans le – relatif – silence champêtre que la sorcière parvint aux portes d’un vieux castel aux façades prises d’assaut par du lierre.

Katell actionna la chaînette, qui était reliée à une petite cloche. En réponse, la porte s’ouvrit sur un vieil homme à la mine bourrue et aux favoris aussi fournis que grisonnants. « Oui ? C’est pour quoi ? S’enquit-il.
– Bonjour, lança aimablement la jeune femme. Je suis la sorcière engagée par le maire pour m’occuper de votre banshee.
– Ce n’est pas ma banshee, précisa l’homme en grattant son favori gauche. Mais c’est vrai qu’elle est devenue un peu zinzin, je le reconnais. Elle crie tout le temps et personne ne meurt. Pas même le vieux Yann…
– Qui a pourtant quatre-vingt-sept ans, oui, je suis au courant. » Coupa Katell qui voulait en venir à l’essentiel. Elle était encore nerveuse et voulait se mettre au travail le plus rapidement possible.

« Presque.
– Comment ça, presque ?
– Il ne les a pas encore ses quatre-vingt-sept ans, le vieux Yann, expliqua l’homme. Il les aura cet automne. »

En voyant le regard dont le gratifiait la jeune femme, il ne s’étendit pas plus sur le sujet. Il la fit entrer et la mena à travers de sombres couloirs jusqu’à un salon, où lisait un couple, tous deux installés dans de vieux fauteuils devant une cheminée éteinte. Le comte et la comtesse se levèrent pour saluer la sorcière. Ils lui confirmèrent que la banshee qui dérangeait le village résidait bel et bien dans leur manoir. La légende disait même que l’esprit hurleur avait élu domicile ici avant les habitants.

Katell savait à quoi s’en tenir avec les légendes. Elle savait, elle, que les banshees venaient s’installer dans des habitations humaines ; elle doutait fort que l’esprit soit arrivé ici avant les gens du crû. Lorsque la sorcière posa des questions sur leur fantôme à résidence, le couple lui répondit du mieux qu’ils purent. « Je la voyais souvent errer dans les pièces inoccupées, expliqua la comtesse. Mais depuis quelques temps, j’ai l’impression qu’elle nous évite.
– Elle n’est pas bien jolie, ajouta le comte. Mais très sympathique et très efficace pour nous débarrasser des souris. »

La jeune femme hocha la tête. « Où pourrais-je la trouver ? Connaissez-vous ses lieux de prédilection ? S’enquit-elle.
– Oh oui, il y a plusieurs endroits qu’elle affectionne particulièrement, commença le comte.
– Comme l’observatoire en haut de la grande tour, continua sa femme, le cellier ou le bosquet de chênes dans le parc.
– Vous permettez que j’aille visiter ces endroits pour essayer de la trouver ? Demanda la sorcière.
– Oui oui, faites donc, l’autorisa la comtesse. J’espère que vous découvrirez l’origine du problème.
– Je suis là pour ça. »

Le majordome aux favoris qui lui avait ouvert la porte lui indiqua les directions des endroits décrits. Craignant la banshee qui hurlait désormais de façon aléatoire, il s’abstint d’accompagner la jeune femme. Cette dernière décida de commencer par l’observatoire, qui était en réalité un nom pompeux pour qualifier la plus haute pièce du castel. L’observatoire, donc, était visiblement inutilisé depuis bien des lustres. Tout était recouvert de poussière et le mobilier restant se décomposait petit à petit, alimentant l’amas poussiéreux ambiant.

La banshee n’était nulle part en vue. La sorcière tenta de l’appeler, mais en vain. Même les incantations destinées à attirer les esprits n’eurent aucun effet. Katell quitta donc la pièce et tenta la même chose dans le cellier, sans plus de succès. Sans se décourager et toujours équipée de son grand sac en tissu, la jeune femme se dirigea vers le bosquet de chênes. De son point de vue de citadine, il s’agissait plutôt d’une petite forêt.

En chemin, elle croisa la comtesse qui était sortie s’occuper de ses rosiers. Les deux femmes se dirigèrent de concert en direction des arbres, la propriétaire des lieux s’étendant sur sa relation avec la banshee. Bien sûr, l’esprit n’avait jamais dit un mot puisqu’il en était incapable. Mais la Dame était convaincue qu’elles s’entendaient bien et qu’un véritable lien s’était créé entre elles. Remarquant l’expression neutre que Katell s’efforçait de maintenir, la comtesse argumenta que la banshee lui adressait des sourires lorsque, d’aventure, elles se croisaient. La sorcière hocha machinalement la tête. Elle se demandait quelle marche elle allait devoir suivre si la perturbatrice de voisinage ne se trouvait pas non plus dans le bosquet.

La jeune femme n’eut pas à se poser longtemps la question. Un vagissement puissant déchira l’air. Maintenant que Katell était proche de l’origine du cri, elle avait l’impression qu’il portait tous les malheurs du monde. Encore plus qu’une lamentation habituelle de banshee ; la jeune femme n’en avait jamais entendue de pareille. Au moins, la fauteuse de troubles était là. La sorcière marmonna la petite incantation pour l’attirer. Le fantôme sortit de l’ombre des chênes et se dressa devant les deux femmes. Son visage éthéré ruisselait de larmes spectrales et sa bouche était tordue en un rictus effrayant.

La comtesse recula d’un pas, ce qui arracha un sourire ironique à Katell. La banshee poussa un long cri plaintif. La maîtresse des lieux se boucha les oreilles en reculant encore. La jeune sorcière s’efforça d’ignorer le désagrément et s’avança vers l’esprit hurlant, qui se laissa docilement approcher, se taisant. Katell aurait même dit qu’une étincelle s’était allumée dans ses yeux morts. Lorsque la jeune femme se retrouva à portée de main de la banshee, cette dernière ouvrit grand la bouche et la sorcière se raidit à l’expectative d’un nouveau cri perçant. Mais aucun son ne sortit du trou noir béant.

Katell, ne sachant ce que cela était sensé signifier, posa délicatement son sac en tissu dans l’herbe et s’approcha encore de la banshee pour se laisser quelques secondes de réflexion. Le spectre ne bougea pas et patientait sagement, la bouche toujours grande ouverte et silencieuse. Dissimulant sa perplexité sous un masque de professionnalisme, La sorcière jeta un coup d’œil circonspect dans la cavité obscure. À son grand soulagement, la banshee continuait de garder le silence. « Je vais m’occuper de toi. » Lui assura la jeune femme d’un ton rassurant ; il lui semblait avoir compris l’origine de la détresse de l’esprit.

Katell se pencha sur son sac et l’ouvrit. Elle en sortit de longs gants qu’elle enfila, une toute petite lanterne et une spatule. Se positionnant de nouveau devant l’esprit, la sorcière récita quelques incantations, suite auxquelles les gants, la lanterne et la spatule se firent aussi éthérés que la banshee. Celle-ci n’avait toujours pas bougé et avait docilement gardé la bouche ouverte. La jeune femme inspecta l’intérieur buccal à la lumière de la petite lanterne fantomatique et en s’aidant de la spatule pour écarter la langue spectrale.

Dans le coin inférieur droit, le reste de gencive de l’esprit était gonflé et enflammé. « Je vois quel est le problème, je vais arranger cela. En attendant, je vous prierais de ne pas faire de bruit même si vous souffrez. Sinon je risque de vous faire encore plus mal. » La banshee obéit, au grand soulagement de la sorcière. Katell farfouilla un moment dans la bouche, à l’aide d’autres outils qu’elle avait sortis de son sac et rendus éthérés. Elle sourit lorsqu’elle vint enfin à bout de l’abcès qui torturait la malheureuse banshee. La comtesse ne ratait pas une miette du spectacle.

Pour féliciter l’esprit de son courage face à la douleur et après avoir soigneusement rangé son matériel, la jeune femme sortit une sorbetière et de quoi fabriquer des glaces de son sac qui paraissait contenir tout et n’importe quoi, peu importe la taille du contenu. Ainsi équipée, la sorcière fabriqua rapidement deux boules de glace et les plaça sur une gaufre qu’elle tendit à la banshee. Un immense sourire mort s’étira sur le visage décharné du spectre. Elle s’empara vivement de la crème glacée à qui elle jeta un regard amoureux. Sans un regard pour les deux femmes, l’esprit s’en fut se cacher au faîte d’un chêne avec son précieux butin, roucoulant de manière aguicheuse.

 

Une fois Katell partie, ladite comtesse se rendit dans son cabinet de travail. Elle extirpa une boule de cristal de son secrétaire et contacta une sorcière toute fripée, mais à l’œil particulièrement vif. « Votre étudiante a réussi l’épreuve supplémentaire secrète avec brio.
– C’est une petite intelligente, se réjouit la vieille sorcière. Je ne doutais pas d’elle.
– Vous pouvez être fière de votre élève. Elle a trouvé l’origine du problème presque tout de suite ! Et figurez-vous qu’après avoir soigné la banshee, elle lui a donné une crème glacée.
– Voilà qui est fin de sa part, commenta la femme fripée. Elle aura retenu le péché mignon des banshees. Très bien ! Je vais de ce pas l’inscrire au registre des sorcières officielles et lui faire parvenir les premiers courriers d’emploi en sorcellerie. Merci de votre coopération dans cette affaire, madame.
– Ce fut un plaisir. » Lui assura la comtesse.

 

L’Avenir des Fées

Les deux adolescents se sentaient grisés par la vitesse, épicée d’un parfum d’interdit. Ils avaient subrepticement emprunté la motoneige de leurs grands-parents pendant que tout le monde était occupé à la réunion de famille. Le cousin, Jan, avait d’abord paru perplexe face à la discrétion de l’opération. Sa cousine, Edda, avait rapidement balayé ses craintes en lui assurant que la remise qui abritait l’engin était suffisamment éloignée de la maison familiale pour ne pas attirer l’attention. Ils avaient aussi dû se débarrasser de leurs cadets, mais cela s’avéra plutôt simple : les deux aînés étaient rodés à l’exercice.

Ils filaient à présent comme le vent, la motoneige fendant la piste immaculée qui bordait un petit bois. Il ne neigeait pas mais, hors du village, la nuit était noire et le phare avait bien du mal à repousser l’obscurité ambiante. La neige environnante paraissait étouffer un peu le bruit du moteur et les deux complices avaient l’impression de voler. Impressionnés par la nuit et la pression de la nature autour d’eux, les cousins ne laissaient pas échapper un seul son, se contentant l’un et l’autre de sourire jusqu’aux oreilles de ravissement.

Aucun d’entre eux n’aperçut la bosse qui leur fit quitter leur trajectoire. Ils furent projetés de leur monture qui, elle, se renversa sur le côté. La jeune fille, tombée sur le dos, avait le souffle coupé et luttait pour que l’air retrouve le chemin de ses poumons. Ce faisant, elle tourna la tête pour chercher Jan du regard. Il gisait sur le ventre, visiblement inconscient. Alors que l’oxygène se frayait de nouveau un accès dans son organisme, elle sentit le sol vibrer sous elle, comme s’il était martelé par des dizaines de maillets.

Edda se sentit soulevée de terre par des mains qui l’agrippèrent fermement. Elle voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Les mains la jetèrent sans ménagement en travers d’une selle. Le même traitement fut infligé à son cousin, puis chevaux et cavaliers changèrent de direction dans un ensemble parfaitement synchronisé. La horde disparut en passant entre deux arbres dépouillés de l’orée du bois, comme si elle avait passé un portail invisible.

La jeune fille constata avec surprise que l’autre côté, bien qu’aussi en proie à la neige, tout lui paraissait différent. Elle n’aurait pas su expliquer en quoi tout était dissemblable, pourtant. Cela créa chez elle une sensation de malaise. Edda se demanda brièvement si elle ne s’était pas cogné la tête en tombant et si son cerveau n’était pas en train de divaguer, mais la douleur qu’elle ressentait à chaque inspiration et les heurts du pas du cheval la rappelèrent presque aussitôt à la réalité.

Comme elle reprenait son souffle, elle commença à se débattre et à essayer de descendre de l’animal. Une main de fer l’entrava, ce qui la paniqua. La jeune fille se mit à ruer de plus belle, en se mettant à crier de sa voix retrouvée. Elle n’eut pas le temps de s’essouffler ; son ravisseur la jeta bientôt dans la neige, qui amortit sa chute. Jan la rejoignit, sa chute lui arrachant un grognement. Il papillonna des paupières et jeta un regard hébété autour de lui. Ce qu’il vit le laissa aussi perplexe que sa cousine. Ils se trouvaient dans une clairière enneigée, entourés par des cavaliers vêtus comme dans l’ancien temps et dont les chevaux ne laissaient pas d’empreinte de sabot dans la poudreuse. Partout, des lucioles argentées flottaient paresseusement.

Jan poussa un nouveau grognement en se tenant la tête d’une main. Edda espéra qu’il n’avait pas fait une mauvaise chute et se précipita pour le soutenir. Lorsqu’elle releva la tête, la plupart de leurs ravisseurs avaient disparu. Il n’en restait que deux, dont l’un mit pied à terre et se posta devant eux pendant que l’autre, resté sur son cheval, leur tournait autour. En levant les yeux sur l’homme qui se tenait devant eux. Son visage, encadré d’une blanche chevelure vaporeuse, était d’une perfection presque dérangeante. Ses oreilles aussi sortaient du commun : effilées et pointues.

« Vous êtes bien audacieux de vous être aventurés près d’un portail des fées une nuit de pleine lune, déclara-t-il aux cousins en parlant avec un fort accent et d’un ton sévère.
– Quoi ? Émit Jan dont la conscience n’avait pas encore totalement fini d’émerger.
– Audacieux ? Pouffa la cavalière qui était restée sur sa monture. J’aurais plutôt dit inconscients.
– Nous ne savions pas que nous étions sur une propriété privée, confessa Edda d’une voix blanche. Laissez-nous partir, vous n’avez pas le droit de nous garder ici !
– Ce sera au Roi et à la Reine d’en décider, décréta l’homme qui leur faisait face. Mais nous sommes bienveillants : en général, nous gardons les enfants humains que nous trouvons avec nous. Ils deviennent des suivants de la famille royale.
– Quoi ? Mais non ! S’écria la jeune fille. Vous ne pouvez pas enlever les gens comme ça ! Et je n’ai pas envie d’être une simple suivante.
– C’est pourtant un grand honneur de servir le Roi et la Reine, s’étonna son interlocuteur.
– Humains ingrats… » Lâcha dédaigneusement la cavalière qui avait arrêté de leur tourner autour et avait posté son cheval à côté de son congénère.

L’homme aux oreilles pointues la fit taire et reprit, à l’intention des deux adolescents accroupis dans la neige, en parlant lentement d’un ton patient : « Le couple royal vous considèrera comme ses enfants et vous serez choyés.
– Nous avons déjà des parents, pointa Jan en le fixant d’un regard impavide. Qui s’occupent de nous.
– Vous ne manquerez de rien ici, continua d’argumenter l’étrange créature.
– Nous ne manquons déjà de rien, précisa Edda. Et nous n’avons aucune envie de rester ici.
– Pourtant, même les enfants de grands Seigneurs et Dames que nous avons amenés ici ne souhaitaient pas repartir, persista l’homme qui sentait que la conversation lui échappait peu à peu. Tous ont trouvé ici ce qui leur manquait là-bas.
– On peut devenir astrophysicien, ici ? S’enquit Jan d’un air dubitatif.
– Vous avez l’accès à Internet au moins ? » Ajouta sa cousine d’un ton d’où perçait le doute.

Les deux cavaliers échangèrent un coup d’œil médusé mêlé d’incompréhension. Ils n’avaient jamais eu l’occasion d’avoir une telle conversation avec des jeunes humains aussi impudents et ils en étaient complètement déconcertés. De plus ils n’avaient jamais entendu parler de ces choses aux noms compliqués qu’ils avaient déjà oubliées. Se reprenant rapidement, la femme remua les doigts. Un petit nuage de poussière dorée jaillit de ses mains pour envelopper les adolescents.

 

Edda se redressa en sursaut dans la neige. Elle balaya rapidement les alentours du regard, plissant les yeux lorsqu’ils croisèrent l’intense lumière prodiguée par le phare de la motoneige renversée. Son cousin était étalé sur le ventre, inconscient. La jeune fille se leva pour aller le secouer. À son grand soulagement, il se réveilla presque aussitôt. Ils se redressèrent tous les deux, encore un peu hébétés, et constatèrent que des flocons commençaient paresseusement à tomber. D’un accord tacite, ils entreprirent de redresser le véhicule et de l’enfourcher pour rentrer.

Plus tard, ils conviendraient de garder le silence sur cet étrange évènement. Pour le moment, ils conduisaient en silence en fendant prudemment les flocons, le vent sifflant à leurs oreilles, ressemblant parfois à des voix. S’ils avaient été attentifs, ils auraient entendu des questionnements troublés dans la brise nocturne : « Les humains ont changé, devons-nous changer aussi ? Qu’est ce qu’un astrophysicien ? Est-ce encore lié à une nouvelle pseudo-science dont les humains avaient le secret ? Est-ce qu’Internet était un récent plat typique ? Qu’avait-il donc bien pu se passer depuis toutes ces années où les fées n’avaient pas mis le pied hors de leur royaume ? » Mais les adolescents restèrent sourds aux interrogations féeriques.

Qui écrit vraiment l’histoire ?

« Je préfèrerais aller de l’autre côté de la montagne, plutôt, ce serait une meilleure idée ! S’exclama la pétillante Alamana.
– Tu es sûre de toi ? Grommela Stéphania. J’avais prévu que le trajet passerait par la capitale et…
– Oh non non, balaya l’autre. Ce serait une perte de temps.
– Pourquoi tu ne veux pas aller là où je te dis ?
– Je trouve que ça ne serait pas logique d’aller en direction de la capitale, expliqua Alamana. Déjà, ça me ferait faire un détour. Et puis, pour y arriver, il faut passer par la Forêt Noire. Il est de notoriété publique que cette forêt est infestée de brigands, ce qui ne me parait pas très prudent.
– Ce n’est pas beaucoup plus prudent de voyager à travers les montagnes sans escorte, tenta de raisonner la seconde. Il pourrait y avoir des guides amicaux ou des gardes du corps sympathiques en ville.
– Boah, risquer sa vie en passant par la forêt ou par la montagne, ça ne change pas grand chose, n’est ce pas ?
– C’est vrai, avoua Stéphania à contrecœur.
– Du coup, autant aller directement par la montagne. » Décréta Alamana sur un ton définitif.

 

Stéphania se laissa aller en arrière sur sa chaise, repoussant son clavier. Elle allait encore devoir revoir le déroulement des évènements de son roman. Et trouver un autre moyen pour que son personnage principal, cette jeune femme pétillante et trop pleine de bon sens, rencontre des compagnons durant son périple.