Fée d’union

Léonie rentrait de sa journée de stage. Se sentant très lasse, elle jeta un coup d’œil machinal dans la boite aux lettres. Comme aucune enveloppe n’était posée sur le nid de cartes publicitaires de marabouts et voyants, elle monta chez elle pour se laisser choir dans le canapé, les yeux clos.

Une série de bruits secs la fit tressaillir. Les paupières toujours fermées, elle se demanda si le vent avait lancé des petits cailloux sur sa fenêtre, ou s’il grêlait. Cela l’étonnerait, car le printemps était déjà bien installé et que le soleil brillait encore lorsqu’elle marchait dehors.

« Tap tap tap tap tap. » Léonie ouvrit un œil. Puis l’autre. Elle tourna la tête en direction de la fenêtre, où une tourterelle lui dardait un regard aussi interrogateur qu’impatient. Léonie haussa un sourcil et l’oiseau répliqua en donnant de nouveaux coups de bec sur la vitre. Ce qui décida la jeune femme à se lever était le parchemin que l’animal tenait entre ses pattes. Elle se demanda lequel de ses amis avait pu lui organiser une telle surprise, pour son anniversaire supposait-elle, et ouvrit la fenêtre. L’oiseau ne bougea pas d’un pouce et considéra attentivement Léonie, avant de daigner pousser le fin rouleau de papier dans sa direction.

Elle attrapa délicatement le parchemin et le déroula, sous le regard inquisiteur de la tourterelle.

« Madame,

Le conseil royal d’Avalon vous informe par la présente de votre convocation au couronnement de votre conjointe, Morgane — dite Muirgen dans l’ancienne langue — Avallach, pupille de Viviane du Lac, comme princesse héritière officielle du royaume d’Avalon. Par la même occasion, vous serez couronnée également, au titre de princesse consort.

Ayez l’obligeance de faire préparer vos bagages en vue de l’arrivée de votre escorte. Celle-ci viendra vous chercher au douzième coup de minuit annonciateur de Beltaine.

Avec tout notre respect et en espérant que ce présent message vous trouve en santé,

Viviane du Lac Reine d’Avalon et son Conseil Royal. »

Léonie leva les yeux de la lettre, hébétée. Voilà des années qu’elle n’avait plus pensé à Morgane. Lequel de ses amis connaissait cette histoire de son enfance ? Qui pouvait bien monter une farce qui avait, pour elle, un arrière-gout amer ? Elle ne se souvenait pas en avoir parlé passé ses dix ans. Seule Marie connaissait cette histoire, mais comment l’idée d’une telle plaisanterie aurait pu lui venir à l’esprit ?

Elle soupira et leva les yeux au ciel. Ce faisant, elle constata que la tourterelle avait disparu. Un ou plusieurs de ses amis avaient du lui préparer une surprise à l’extérieur pour son anniversaire. Elle allait devoir se renseigner sur la date exacte de Beltaine. Tout en se frottant les paupières, elle décida qu’elle s’en occuperait après une petite sieste. Elle se blottit de nouveau dans son canapé et sombra presque aussitôt dans un sommeil agité où elle rêva de son souvenir, quatorze ans plus tôt.

***

Léonie trébucha. Ses genoux s’enfoncèrent dans l’herbe du parc, maculant sa robe blanche de taches vertes et marron. La fillette poussa sur ses bras pour se retrouver en position assise, rejeta ses cheveux blonds en arrière de ses mains salies et commença à se lamenter à chaudes larmes. « Pourquoi tu pleures ? » Les sanglots de Léonie s’interrompirent. Elle leva les yeux sur une petite fille auréolée d’une imposante chevelure rousse et bouclée, qu’elle ne connaissait pas.

« Parce que je suis tombée, répondit Léonie.

— Ah, et tu t’es fait mal ?

— Non, mais ma robe est toute salie ; je l’ai eue à mon anniversaire en plus. »

Cette pensée relança le flot des pleurs. « Je l’aime bien comme ça, ta robe, moi. Elle est presque comme la mienne maintenant. » À travers ses larmes, Léonie inspecta la robe verte et agrémentée de blanches étoiles de givre de son interlocutrice. L’inconnue tendit les pans de son vêtement de ses deux mains pour appuyer son propos. Cela fit sourire Léonie, qui pointa du doigt les boucles rousses.

« J’aime beaucoup tes cheveux, comment tu t’appelles ?

— Morgane, et toi ?

— Léonie. » Aussi simplement que cela, elles devinrent amies.

Elles passèrent les deux heures suivantes à cueillir pissenlits et pâquerettes, à courir dans l’herbe et à se partager contes et comptines assises sur un tronc d’arbre. Morgane ne ressemblait à aucune autre fillette que connaissait Léonie. Peut-être était-ce sa carnation si pâle, presque diaphane, et mouchetée ? Ou alors son étrange capacité à chanter comme un oiseau ? À moins que ce ne soit celle qui lui permette d’attirer de petits animaux ? Léonie balaya ses questionnements. Morgane était géniale à ses yeux.

« Tu connais plein d’histoires, Morgane !

— Tu les aimes bien ?

— Oh oui, beaucoup. Dis, tu veux bien être ma meilleure amie ?

— Oui ! Et si on était meilleures amies pour la vie ?

— Ouiiiii ! Oh, j’ai une idée, et si on se mariait ? C’est comme ça quand c’est pour la vie.

— Ah bon ? T’es sure Léonie ?

— Oui, oui. En plus, j’ai eu sept ans. C’est l’âge de raison, mamie m’a dit.

— Préparons le mariage alors, le plus beau ! »

Enchantées par leur idée, elles entreprirent de rassembler leurs bouquets de pissenlits et pâquerettes, auxquels Morgane avait ajouté quelques violettes qu’elle avait dénichées. Elles dérobèrent la nappe de pique-nique de la mère de Léonie en train de discuter et s’assirent dans l’herbe pour que Morgane enseigne à son amie comment tresser des couronnes de fleurs. Malgré tous ses efforts, Léonie ne parvenait pas à manipuler les tiges ; elle les broyait avant de réussir à confectionner une tresse. Frustrée, elle sentit les larmes lui monter aux yeux.

« C’est pas grave, intervint Morgane. Je vais m’occuper des couronnes, toi tu t’occupes d’installer le tissu. » La petite blonde acquiesça et s’employa à suspendre la nappe de pique-nique à des branches, comme un dais blanc à carreaux verts agrémenté de quelques taches.

Lorsqu’elles estimèrent avoir terminé, elles s’applaudirent, ravies. Elles se placèrent l’une en face de l’autre et commencèrent la cérémonie, sous l’œil curieux de moineaux et souris qui déambulaient par là. N’étant pas très inspirées, elles passèrent directement à la déclaration de mariage entre femme et femme. « Morgane, veux-tu me prendre pour épouse, où on serait amies pour toujours ?

— Ouiii ! Et toi Léonie, est-ce que tu veux bien qu’on soit amies et qu’on s’aime pour toujours ?

— Ouiii !

— Super, alors dans ce cas, avec les pouvoirs qui me sont conférés, je nous déclare mariées pour toujours. »

Joyeuses, les deux fillettes se firent des baisers sur tout le visage et dansèrent ensemble, tandis que le vent se levait, faisant bruisser les feuilles. Quelques gouttes tombèrent, les environnant bientôt de la douceur entêtante du pétrichor, et un éclair zébra le ciel. « À tous les coups, tout ça va causer un gros brouillard, gloussa Morgane.

— Pourquoi ? »

La petite fille rousse ne répondit pas. Elles continuèrent à danser sous la pluie, jusqu’à ce que la mère de Léonie vienne la chercher pour la mettre à l’abri des intempéries printanières. Les deux enfants se séparèrent à grand peine, se promettant de se retrouver dès que possible.

Le lendemain et les jours suivants, Léonie insista auprès de sa mère pour retourner au parc. « Cette petite t’a ensorcelée, ma parole ! » s’exclamait-elle chaque fois que sa fille la suppliait. Malgré les nombreuses occasions où Léonie obtint de pouvoir se rendre au jardin citadin, elle ne revit jamais Morgane.

***

Des coups répétés sur sa porte réveillèrent Léonie en sursaut. En ouvrant les yeux, son regard tomba sur la fenêtre et elle découvrit avec contrariété que la nuit était déjà noire. De fait, son téléphone l’informa qu’il était deux heures du matin. La jeune femme se redressa pour vérifier par l’œilleton qui la dérangeait à une heure si tardive. Elle ne vit personne dans le couloir. Irritée, Léonie abandonna sa porte d’entrée, bien déterminée à se confectionner un casse-croute maintenant qu’elle était réveillée. On frappa de nouveau, mais elle n’interrompit pas sa trajectoire jusqu’à son coin cuisine. Pendant qu’elle examinait le maigre contenu de son réfrigérateur, les coups reprirent, sans plus s’arrêter cette fois. Excédée, la jeune femme alla ouvrir sa porte avec brusquerie, sans prendre la peine de s’inquiéter de ce qui pouvait l’attendre de l’autre côté.

Devant elle, bien en dessous de la hauteur balayée par son œilleton, se tenait une vieille femme à la chevelure neigeuse enserrée en un chignon. Elle se balançait légèrement d’avant en arrière, fermement agrippée à une cane en bois noueux. Les yeux mi-clos, un sourire absent étirait ses lèvres humides. Trois chats l’accompagnaient : un noir qui faisait sa toilette, un blanc qui se frottait aux jambes de la visiteuse et un gris qui flairait consciencieusement le paillasson.

« Oui ?… Euh… Bonsoir, balbutia Léonie.

— Oooh, oui oui, le soir est bon, assurément.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Rentrer chez moi ; le soir est bon, oooh, mais un peu frais, ce n’est pas très bon pour mes vieux os.

— Et bien, faites, pourquoi restez-vous plantée là à frapper à ma porte ?

— Parce que je viens vous chercher, oooh bien sûr.

— Comment ça, me chercher ?

— Oooh, n’avez-vous pas reçu la convocation royale ?

— La convoc… »

Léonie s’interrompit. Le souvenir du parchemin apporté par la tourterelle s’imposa à son esprit. Ça ne pouvait pas déjà être Beltaine, si ? Et minuit était passé depuis longtemps. « Il est tard, vous avez besoin de quelque chose ? Parce qu’il faudrait vraiment que j’aille me coucher.

— Oooh, moi aussi, mais la nuit est à peine avancée et nous avons beaucoup à faire. »

Sans plus de cérémonie, la vieille femme et les chats investirent le studio d’une Léonie interloquée. « Où se trouvent vos bagages ? s’enquit l’intruse.

— Je n’ai pas de bagages.

— Oooh, c’est terrible. Où sont vos gens ? La vieille Persine et ses chats allons les aider à préparer vos effets.

— Je n’ai pas de gens.

— Pas de gens ? Oooh, comment faites-vous pour tenir votre domaine ? Avec tant d’étages en plus, quel est votre secret ?

— D’étages ? Oh… Non non, tout l’immeuble ne m’appartient pas. Je ne vis que dans cette pièce-ci. Enfin, avec la salle de bain et les toilettes. »

La vieille femme, Persine, parcourut le petit appartement d’un regard critique, les yeux à présent grands ouverts et son perpétuel sourire presque estompé. Les chats inspectaient de même, flairant et explorant précautionneusement. En constatant que Léonie la fixait, Persine se reprit et arbora de nouveau son léger sourire qui lui donnait un air inoffensif. « Dans ce cas, oooh, indiquez-nous ce que nous devons emporter, s’il vous sied.

— Mais je ne comptais pas partir…

— Balivernes, voyons. Personne ne refuse une convocation royale. Et puis, n’êtes-vous pas curieuse de visiter Avalon ? Je me suis laissée dire que vous autres, humains, considériez ce royaume comme imaginaire, oooh ! »

La vieille femme n’avait pas tout à fait tort : Léonie se demandait où la mènerait cette histoire. Elle ne savait toujours pas lesquels de ses amis étaient impliqués, mais elle saluait leur originalité. Puisque tout le monde insistait sur ses bagages, elle s’enquit : « Combien de temps ça va durer, tout ça ? Tout le week-end ?

— Oooh, plusieurs jours assurément. Probablement toute votre vie. »

Plusieurs jours, soit. Léonie jeta quelques habits et sous-vêtements dans un sac à dos, y adjoignit un nécessaire de toilette et quelques autres bricoles. Puis, sous les regards emplis de jugements des chats, elle déclara avoir terminé. « Cela me parait peu pour une future princesse consort. En êtes-vous certaine ?

— Oui.

— Oooh, bon, je pensais que nous aurions beaucoup plus à transporter. Hum… Et bien, allons-y dans ce cas. »

Léonie suivit Persine et les félins jusqu’au pied de l’immeuble. La nuit avait vidé les rues ; nul passant ni phare en vue. La jeune femme s’interrogeait : y aurait-il un moyen de transport ou allaient-elles devoir cheminer à pied, car sa guide n’avançait pas très vite et au beau milieu de la route ? Les chats allaient-ils rester près d’elles ou s’égayer en tous sens ?
Un martèlement interrompit la velléité de Léonie à diriger Persine vers un trottoir. Cela ressemblait à des sabots au galop, qui se rapprochaient. La jeune femme se retourna et aperçut un grand cerf blanc tourner dans la rue, à pleine vitesse, et foncer dans sa direction. Elle entraîna sa compagne sur le côté, pour ne pas se faire piétiner. L’animal immaculé passa rapidement ; son pelage si blanc qu’il donnait l’impression de luire.

« Oooh, voilà notre guide. » Persine agitait joyeusement le bras qui ne tenait pas sa canne en direction du cerf. Les trois chats bondirent les uns sur les autres en même temps et se fondirent en une seule créature à six pattes, presque aussi haute qu’un cheval. La vieille femme sauta sur son dos en s’aidant de sa canne, avant d’empoigner Léonie avec une force insoupçonnée, pour la hisser derrière elle. « En avant, sinon nous allons perdre le chemin ! » lança Persine et le félin s’élança à la poursuite du cerf blanc.

Léonie, désespérément agrippée à la vieille femme, était choquée. Le cerf au milieu de la ville, elle pouvait l’envisager, mais le chat géant à six pattes lui était inconcevable. Que se passait-il ? Était-elle en train de rêver ? Elle n’eut pas le loisir de se questionner plus : la course chaotique la poussait à se cramponner de tout son être. Persine gloussait. « Voilà longtemps que je n’avais pas participé à une Chasse ! »

Leur guide immaculé galopa dans les rues jusqu’à une fontaine gallo-romaine, dans laquelle il bondit, disparaissant aussitôt. Le chat le suivit sans hésiter et Léonie hurla, fermement arrimée à la vieille femme hilare, certaine qu’elle allait s’écraser contre la pierre de la fontaine.

Comme le choc ne venait pas, Léonie ouvrit les yeux. Le cerf n’était nulle part en vue et le chat avait ralenti, adoptant une allure trottinante. Autour d’elle se dressaient des arbres à perte de vue, rendant la nuit encore plus sombre. L’air fleurait la forêt, mais aussi l’iode. « Où… où est-ce que vous m’emmenez ? s’enquit la jeune femme d’une voix blanche.

— À Avalon, retrouver votre femme la future princesse Morgane, bien évidemment.

— Mais… je… Ce n’était qu’un faux mariage entre deux enfants.

— Oooh, mais il est tout ce qu’il y a de plus officiel chez nous : il a été célébré par une personne de sang royal habilitée à le faire et il a été validé par tous les témoins animaux, végétaux, minéraux et élémentaires. Cela fera de vous la princesse consort une fois qu’elle sera couronnée princesse héritière.

— Ce n’est pas possible.

— Oooh, si si. Puisque vous ne le saviez pas, heureusement que vous n’avez pas essayé d’épouser quelqu’un d’autre, vous auriez eu des soucis.

— Mais j’ai eu des… partenaires.

— J’imagine, mais cela n’a rien à voir, ça. Notre Morgane en a eu aussi, oooh, c’est tout naturel.

— Alors, Morgane et moi sommes mariées, mariées ?

— Oooh oui !

— Ben ça alors… »

À suivre…

Le château de la Dame du Lac

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