NaNoWriMo 2017 : À l’École de l’Autre Côté du Miroir, jour 3

Ils émergèrent dans une salle similaire à celle qu’ils venaient de quitter, sauf qu’elle était peuplée de chaises rembourrées et tapissées de velours vermeil. Sur ces chaises étaient assis des élèves un peu perdus. De grandes fenêtres à meneaux laissaient entrer le soleil à flot et les rayons éclairaient de lourdes tentures colorées, pendues le long des murs. L’air paraissait lourd à respirer pour Cédric, lourd et plein d’énergie. Un jeune mage aux cheveux crépus leur adressa un sourire crispé et leur indiqua d’aller s’asseoir.

Stéphanie lâcha brusquement son ami : les mains du garçon s’étaient mises à crépiter d’électricité statique. « Ne t’inquiète pas, ça va passer. » Intervint une voix douce. Valentine avait fait irruption à côté d’eux et leur adressait un sourire lumineux. Elle avait attaché son abondante chevelure blonde en queue de cheval, mais certains cheveux se relevaient pour flotter tous seuls. « L’air est différent ici, continua-t-elle.
– J’ai vu ça ! » Acquiesça Stéphanie en attrapant Valentine pour une brève et joyeuse embrassade.

Les trois allèrent ensuite s’assoir sur les chaises qui étaient, sans aucun doute, les chaises les plus confortables sur lesquelles ils avaient eu l’occasion de s’asseoir. En regardant autour de lui, Cédric aperçut Henry, quelques rangs plus loin. Le garçon brun avait les cheveux redressés en bataille à cause de l’électricité statique et il remontait nerveusement ses lunettes sur son nez en jetant des coups d’œil curieux autour de lui.

D’autres élèves arrivaient par le miroir derrière eux, mais quelques uns arrivaient par la porte. « Je crois que nous allons être plus que ce que je pensais, mentionna songeusement Stéphanie en suivant son regard. Je n’avais pas compris que des gens vivaient de ce côté-ci.
– Moi non plus, appuya Valentine. Regarde ceux-là. »

Elle désignait un petit groupe de personnes au teint diaphane et vêtus comme des nobles du moyen-âge, qui toisaient les arrivants du miroir avec un air dédaigneux. « Ne faites pas attention à eux, lança un garçon brun qui s’assit à côté de Cédric. Ils regardent tout le temps tout le monde de haut.
– Qui sont-ils ? S’enquit curieusement Stéphanie.
– Ils se font appeler les « Belles Gens », répondit le garçon. Mais ils sont toujours méchants avec tous ceux qui ne sont pas comme eux. C’est à dire nous et tous les autres du peuple des fés.
– Il y a d’autres fés qui vont étudier avec nous ? Demanda Cédric.
– Peut-être, mais à part les Belles Gens, ils sont rares à vouloir étudier la magie.
– Comment sais-tu tout ça ? S’étonna Stéphanie.
– J’habite de ce côté ! Expliqua fièrement le garçon brun. Je m’appelle Jérémy. »

Les trois se présentèrent à leur tour, mais un bruit de chute interrompit leur discussion. Ils se retournèrent vers le miroir. Une fillette brune, aux cheveux frisés et plus petite que la moyenne, avait trébuché sur le cadre en entrant. Le jeune mage qui faisait l’accueil l’aida à se relever et elle fila s’asseoir en baissant la tête pour éviter les regards moqueurs. Les sièges de velours vermeil étaient presque tous occupés à présent.

Les portes de la grande pièce s’ouvrirent toutes seules. La directrice du collège, madame Dumoulin, et le directeur de l’établissement, monsieur Morin, firent irruption dans la salle. Ils n’étaient plus vêtus d’un tailleur ni d’un costume, mais de vêtements similaires à ceux des Belles Gens. Ils étaient suivis de cinq autres adultes habillés de la même manière, deux femmes et trois hommes.

L’une des femmes, vêtue de brun, portait un chapeau improbable, à larges bords et sur lequel une maquette de paysage bucolique était fixée. Alors qu’elle passait près de lui, Cédric remarqua que la rivière semblait véritablement faite d’eau courante. Il ouvrit des yeux ronds en apercevant une volée d’oiseaux de la taille d’un demi grain de riz s’envoler d’un arbre pour aller se regrouper de l’autre côté du chapeau, dont le centre formait une montagne.

L’autre femme possédait un accoutrement beaucoup plus strict, uniformément gris. Ses cheveux étaient rassemblés en un chignon lisse d’où ne s’échappait pas la moindre mèche. L’un des hommes, quant à lui, paraissait plus âgé que ses collègues, avec ses cheveux et sa barbe poivre et sel qui tendaient fortement vers le sel. Il portait une tunique orange et des bottes dépareillées. En passant, il adressait un sourire jovial aux élèves.

Les deux autres hommes étaient plus discrets. L’un habillé de bleu et au regard océan tellement profond qu’il en était dérangeant et l’autre paré de blanc et à l’air rêveur. Ce dernier paraissait faire partie des Belles Gens ; il arborait le même teint diaphane et marchait d’un pas particulièrement léger.

Une fois les cinq adultes montés sur l’estrade qui faisait face à l’armée de chaises rembourrées, la directrice parcourut l’assemblée d’un regard acéré. « Tous les élèves du côté non magique sont arrivés. Michel, tu peux fermer le miroir. » Le jeune magicien obtempéra et activa un levier. Une porte à double battants apparut et claqua sur le miroir. « Les élèves de ce côté ci sont présents également, continua madame Dumoulin. Fort bien. Nous allons pouvoir commencer. »

Le directeur de l’établissement s’avança alors à son tour, tandis que sa collègue lui laissait la place. « Chers élèves, je vous souhaite la bienvenue au sein du collège de magie des Alouettes. J’espère que vous allez passer une excellente et studieuse année auprès de vos professeurs. Ils vous encadreront de leur mieux et vous partageront leur érudition ainsi que leur savoir faire. Pour la majorité d’entre vous, vous ne connaissez pas encore la vie de ce côté du miroir, c’est pourquoi les sorties hors du collège seront sévèrement encadrées pour cette première année. De plus, nous ne pouvons pas vous laisser sortir par le miroir entre midi et deux ; les élèves du monde sans magie seront donc tous demi-pensionnaires. Je compte sur vous pour vous conduire de manière exemplaire et faire la fierté du collège des Alouettes. Je rends maintenant la parole à votre directrice.
– Merci monsieur Morin. »

Madame Dumoulin reprit place devant les élèves et leur expliqua : « Le matin, les cours commenceront à huit heures. Vous serez donc priés d’arriver au plus tard dix minutes avant. Les élèves de ce côté entreront par la grande porte et les élèves du monde sans magie entreront par ce miroir derrière vous. Je suis désolée pour lesdits élèves du monde sans magie, mais ils devront attendre jusqu’à dix-huit heures pour pouvoir quitter l’enceinte du collège. Sinon ils attireraient trop l’attention. Vous pourrez mettre ce temps à profit pour faire vos devoirs, notamment ceux que vous n’aurez pas l’occasion de faire dans le monde sans magie. Qu’est ce qui vous fait rire là-bas ? »

Les gloussements provenant des Belles Gens se turent instantanément sous le regard dur de la directrice. Certains affichèrent même une mine déconfite. « Je compte sur les élèves originaires de ce côté pour aider leurs camarades à se faire au monde magique. » Continua-t-elle. Jérémy leva le pouce à l’intention de Cédric, Stéphanie et Valentine avec un sourire fier, l’air de dire qu’ils pouvaient compter sur lui. « Vous allez être répartis en cinq classes [changer ça au début, avec le changement du nombre d’élèves etc] qui correspondent chacune à l’un des cinq éléments de base de la magie. »

Madame Dumoulin leur indiqua les tentures qui symbolisaient chacune un des cinq éléments. « Nous aurons la classe de l’air, de l’eau, du feu, de la terre et du brouillard. » A la mention du brouillard, Cédric, Stéphanie et Valentine échangèrent un regard surpris. Ils n’avaient jamais entendu parler du brouillard comme élément. Ils se seraient plutôt attendus à l’électricité ou le métal par exemple. Ils n’eurent pas l’occasion de poser la question à Jérémy car la directrice continuait son discours.

« Concernant les fournitures scolaires, nous allons vous les fournir. À la fin de cette réunion, une fois que vous aurez été répartis dans vos classes et que vous aurez signé le règlement intérieur, nous vous ferons une petite visite de l’établissement. Puis vous vous rendrez à la réserve où l’on vous remettra ce dont vous aurez besoin pour commencer l’année. »

Madame Dumoulin continua de leur expliquer comment allait se dérouler leur scolarité, mais Cédric commença à décrocher. Voyant une ouverture, Jérémy lui lança en chuchotant : « Tu pourras me raconter comment c’est de l’autre côté ? Et moi je te dirai tout sur ici. » Le garçon blond acquiesça avec un sourire. « Comment vous faites sans magie ? Continua le brun à l’air jovial.
– On a plein d’outils pour nous aider, expliqua Cédric.
– Et… »

Jérémy s’était montré trop enthousiaste. « Dites donc, les deux là-bas, c’est moi qui parle, les reprit sévèrement la directrice. Cédric Berger et Jérémy Rivière, je vous tiens à l’œil. » Elle avait l’air particulièrement sérieuse et les deux garçons reconnurent là une personne avec qui il ne fallait pas plaisanter. Le fait qu’elle connaissait leurs noms ne leur paraissait pas de bon augure non plus.

Madame Dumoulin reprit ses explications en gardant son attention sur les bavards. Son regard acéré les quitta bientôt pour scruter le reste des élèves pendant qu’elle parlait. « Chaque classe aura son professeur principal, mais vous serez amenés à les voir dans certaines matières. Je vous présente donc madame Dupont, professeure principale de la classe de la Terre. » Déclara la directrice en désignant la femme au chapeau improbable.

« Madame Verone, professeure principale de la classe du Brouillard. » Continua-t-elle en présentant la femme en gris à la mine sévère. « Monsieur Haut-Castel, professeur principal de la classe du Feu. » Le vieil homme adressa un clin d’œil à l’assemblée. « Monsieur Tani, professeur principal de la classe de l’Eau. Et monsieur Limael, professeur principal de la classe de l’Air. Maintenant, nous allons procéder à la répartition des élèves dans les classes. Je vais vous appeler un à un et vous irez rejoindre le professeur que je vous indiquerai. Y a-t-il des questions ? »

Un silence tendu lui répondit. Tous les élèves se sentaient soudain envahis du trac de savoir à quel élément ils allaient être affectés. Cédric remarqua, avec une pointe de jalousie, que Stéphanie et Valentine se tenaient fermement la main l’une de l’autre, craignant sans doute d’être séparées. Le garçon blond non plus ne voulait pas être séparé de la seule amie qu’il connaissait dans cet étrange collège.

 

1707 petits mots pour aujourd’hui ; il y aura beaucoup de choses à arranger, mais l’univers commence à prendre forme dans ma tête. Et si vous vous demandez comment les enfants vont être répartis dans les différentes classes : je n’en sais rien du tout et c’est stressant !

L’Avenir des Fées

Les deux adolescents se sentaient grisés par la vitesse, épicée d’un parfum d’interdit. Ils avaient subrepticement emprunté la motoneige de leurs grands-parents pendant que tout le monde était occupé à la réunion de famille. Le cousin, Jan, avait d’abord paru perplexe face à la discrétion de l’opération. Sa cousine, Edda, avait rapidement balayé ses craintes en lui assurant que la remise qui abritait l’engin était suffisamment éloignée de la maison familiale pour ne pas attirer l’attention. Ils avaient aussi dû se débarrasser de leurs cadets, mais cela s’avéra plutôt simple : les deux aînés étaient rodés à l’exercice.

Ils filaient à présent comme le vent, la motoneige fendant la piste immaculée qui bordait un petit bois. Il ne neigeait pas mais, hors du village, la nuit était noire et le phare avait bien du mal à repousser l’obscurité ambiante. La neige environnante paraissait étouffer un peu le bruit du moteur et les deux complices avaient l’impression de voler. Impressionnés par la nuit et la pression de la nature autour d’eux, les cousins ne laissaient pas échapper un seul son, se contentant l’un et l’autre de sourire jusqu’aux oreilles de ravissement.

Aucun d’entre eux n’aperçut la bosse qui leur fit quitter leur trajectoire. Ils furent projetés de leur monture qui, elle, se renversa sur le côté. La jeune fille, tombée sur le dos, avait le souffle coupé et luttait pour que l’air retrouve le chemin de ses poumons. Ce faisant, elle tourna la tête pour chercher Jan du regard. Il gisait sur le ventre, visiblement inconscient. Alors que l’oxygène se frayait de nouveau un accès dans son organisme, elle sentit le sol vibrer sous elle, comme s’il était martelé par des dizaines de maillets.

Edda se sentit soulevée de terre par des mains qui l’agrippèrent fermement. Elle voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Les mains la jetèrent sans ménagement en travers d’une selle. Le même traitement fut infligé à son cousin, puis chevaux et cavaliers changèrent de direction dans un ensemble parfaitement synchronisé. La horde disparut en passant entre deux arbres dépouillés de l’orée du bois, comme si elle avait passé un portail invisible.

La jeune fille constata avec surprise que l’autre côté, bien qu’aussi en proie à la neige, tout lui paraissait différent. Elle n’aurait pas su expliquer en quoi tout était dissemblable, pourtant. Cela créa chez elle une sensation de malaise. Edda se demanda brièvement si elle ne s’était pas cogné la tête en tombant et si son cerveau n’était pas en train de divaguer, mais la douleur qu’elle ressentait à chaque inspiration et les heurts du pas du cheval la rappelèrent presque aussitôt à la réalité.

Comme elle reprenait son souffle, elle commença à se débattre et à essayer de descendre de l’animal. Une main de fer l’entrava, ce qui la paniqua. La jeune fille se mit à ruer de plus belle, en se mettant à crier de sa voix retrouvée. Elle n’eut pas le temps de s’essouffler ; son ravisseur la jeta bientôt dans la neige, qui amortit sa chute. Jan la rejoignit, sa chute lui arrachant un grognement. Il papillonna des paupières et jeta un regard hébété autour de lui. Ce qu’il vit le laissa aussi perplexe que sa cousine. Ils se trouvaient dans une clairière enneigée, entourés par des cavaliers vêtus comme dans l’ancien temps et dont les chevaux ne laissaient pas d’empreinte de sabot dans la poudreuse. Partout, des lucioles argentées flottaient paresseusement.

Jan poussa un nouveau grognement en se tenant la tête d’une main. Edda espéra qu’il n’avait pas fait une mauvaise chute et se précipita pour le soutenir. Lorsqu’elle releva la tête, la plupart de leurs ravisseurs avaient disparu. Il n’en restait que deux, dont l’un mit pied à terre et se posta devant eux pendant que l’autre, resté sur son cheval, leur tournait autour. En levant les yeux sur l’homme qui se tenait devant eux. Son visage, encadré d’une blanche chevelure vaporeuse, était d’une perfection presque dérangeante. Ses oreilles aussi sortaient du commun : effilées et pointues.

« Vous êtes bien audacieux de vous être aventurés près d’un portail des fées une nuit de pleine lune, déclara-t-il aux cousins en parlant avec un fort accent et d’un ton sévère.
– Quoi ? Émit Jan dont la conscience n’avait pas encore totalement fini d’émerger.
– Audacieux ? Pouffa la cavalière qui était restée sur sa monture. J’aurais plutôt dit inconscients.
– Nous ne savions pas que nous étions sur une propriété privée, confessa Edda d’une voix blanche. Laissez-nous partir, vous n’avez pas le droit de nous garder ici !
– Ce sera au Roi et à la Reine d’en décider, décréta l’homme qui leur faisait face. Mais nous sommes bienveillants : en général, nous gardons les enfants humains que nous trouvons avec nous. Ils deviennent des suivants de la famille royale.
– Quoi ? Mais non ! S’écria la jeune fille. Vous ne pouvez pas enlever les gens comme ça ! Et je n’ai pas envie d’être une simple suivante.
– C’est pourtant un grand honneur de servir le Roi et la Reine, s’étonna son interlocuteur.
– Humains ingrats… » Lâcha dédaigneusement la cavalière qui avait arrêté de leur tourner autour et avait posté son cheval à côté de son congénère.

L’homme aux oreilles pointues la fit taire et reprit, à l’intention des deux adolescents accroupis dans la neige, en parlant lentement d’un ton patient : « Le couple royal vous considèrera comme ses enfants et vous serez choyés.
– Nous avons déjà des parents, pointa Jan en le fixant d’un regard impavide. Qui s’occupent de nous.
– Vous ne manquerez de rien ici, continua d’argumenter l’étrange créature.
– Nous ne manquons déjà de rien, précisa Edda. Et nous n’avons aucune envie de rester ici.
– Pourtant, même les enfants de grands Seigneurs et Dames que nous avons amenés ici ne souhaitaient pas repartir, persista l’homme qui sentait que la conversation lui échappait peu à peu. Tous ont trouvé ici ce qui leur manquait là-bas.
– On peut devenir astrophysicien, ici ? S’enquit Jan d’un air dubitatif.
– Vous avez l’accès à Internet au moins ? » Ajouta sa cousine d’un ton d’où perçait le doute.

Les deux cavaliers échangèrent un coup d’œil médusé mêlé d’incompréhension. Ils n’avaient jamais eu l’occasion d’avoir une telle conversation avec des jeunes humains aussi impudents et ils en étaient complètement déconcertés. De plus ils n’avaient jamais entendu parler de ces choses aux noms compliqués qu’ils avaient déjà oubliées. Se reprenant rapidement, la femme remua les doigts. Un petit nuage de poussière dorée jaillit de ses mains pour envelopper les adolescents.

 

Edda se redressa en sursaut dans la neige. Elle balaya rapidement les alentours du regard, plissant les yeux lorsqu’ils croisèrent l’intense lumière prodiguée par le phare de la motoneige renversée. Son cousin était étalé sur le ventre, inconscient. La jeune fille se leva pour aller le secouer. À son grand soulagement, il se réveilla presque aussitôt. Ils se redressèrent tous les deux, encore un peu hébétés, et constatèrent que des flocons commençaient paresseusement à tomber. D’un accord tacite, ils entreprirent de redresser le véhicule et de l’enfourcher pour rentrer.

Plus tard, ils conviendraient de garder le silence sur cet étrange évènement. Pour le moment, ils conduisaient en silence en fendant prudemment les flocons, le vent sifflant à leurs oreilles, ressemblant parfois à des voix. S’ils avaient été attentifs, ils auraient entendu des questionnements troublés dans la brise nocturne : « Les humains ont changé, devons-nous changer aussi ? Qu’est ce qu’un astrophysicien ? Est-ce encore lié à une nouvelle pseudo-science dont les humains avaient le secret ? Est-ce qu’Internet était un récent plat typique ? Qu’avait-il donc bien pu se passer depuis toutes ces années où les fées n’avaient pas mis le pied hors de leur royaume ? » Mais les adolescents restèrent sourds aux interrogations féeriques.

NaNoCamp Avril 2017 J+19 : Préquelles Arkhaiologia

Elle n’eut pas l’occasion de vraiment connaître Geb l’égyptien. Après les avoir réunis et leur avoir légué leur héritage, les anciens se retirèrent presque aussitôt. Ils leur avaient laissé toutes leurs connaissances et, même, quelques conseils. Les nouveaux, étant des inconnus provenant des quatre coins du monde jusqu’alors, prirent alors le temps de faire connaissance. Après tout, puisqu’ils allaient passer les dizaines – ou centaines, ou plus – d’années ensemble à travailler pour aider l’humanité, autant essayer de se rapprocher les uns des autres. Il s’avéra qu’ils étaient tous en phase les uns avec les autres, ce qui les encouragea ; les anciens leur avaient dit que tel n’avait pas toujours été le cas. La jeune femme laissait sa mémoire revenir peu à peu, sans les presser malgré son impatience.

Yingana laissa ses vieux souvenirs de côté en arrivant au sommet de la colline et en découvrant le panorama qui s’offrait à elle. Une cité s’étendait à ses pieds. Elle n’en avait jamais vu une aussi étendue, ni aussi lumineuse. Pourtant, il ne devait pas se trouver de grande ville près de l’endroit où elle se trouvait pensait-elle. Yingana était sensée se trouver au nord des contrées qui avaient vu naître son ami Chaahk. Et les plaines nord de ce grand continent n’étaient peuplées que de petits villages et de tribus nomades. Elle s’assit, toujours environnée de son essaim de fées et, comme tous les autres à un moment, elle se posa la question de combien de temps elle avait dormi.

 

Dans le froid sibérien, une main à la peau d’ébène jaillit de la neige. Le corps, nu, suivit peu après, grelottant furieusement. L’homme était grand et très visible au milieu de la neige. Sachant qu’il allait souffrir s’il restait ainsi dans l’atmosphère glaciale – tout en étant étonné de ne pas être déjà mort – il inspecta le soleil à la recherche du sud. L’ayant trouvé, il partit instinctivement dans cette direction en courant, ignorant les morsures de la neige sous ses pieds et celles du froid sur les autres parties de son corps athlétique. Il n’avait aucune idée de ce qu’il faisait nu au milieu de la neige, ni de l’endroit où il se trouvait. Ce qui le perturbait le plus était qu’il ne savait pas non plus son nom, ni comment il survivait dans ce froid mortel.

L’homme repoussa ses pensées qui le déconcentraient. Il était déconcerté, mais s’était fixé l’objectif de trouver d’autres êtres humains ; c’était ce qu’il y avait de plus pressant en l’état, estimait-il. Lorsqu’il commença à fatiguer, il avait déjà avalé plusieurs dizaines de kilomètres. La force de ses muscles étant surhumaine, il faisait d’immenses foulées. Le coureur en était lui-même surpris ; il ne s’attendait pas à autant de puissance.

NaNoCamp Avril 2017 J+17 : Préquelles Arkhaiologia

La nuit noire n’était pas aussi noire que ce à quoi Yingana s’attendait et ce, malgré le petit essaim de fées qui virevoltaient autour d’elle en bourdonnant doucement. Elle n’avait pas l’habitude d’être empêchée de contempler les étoiles à sa guise. Du moins, en avait-elle la sensation. Elle avait du mal à rassembler ses souvenirs et ses pensées, comme si elle dormait encore à moitié après une trop longue nuit de sommeil. La lumière qui l’empêchait de voir les étoiles provenait de derrière les collines. Yingana était intriguée : elle n’avait jamais rien vu qui pouvait causer une telle luminosité. Intriguée, elle décida de se rendre dans cette direction.

Athlétique et habituée depuis sa plus tendre enfance à galoper dans l’immensité de ce qui était à présent nommée l’Australie, la jeune femme arriva rapidement aux collines qu’elle commença à gravir. La faune et la flore d’ici étaient très différentes de celles dont elle avait eu l’habitude étant petite. Jusqu’à ce qu’elle fasse la rencontre qui allait changer sa vie, en même temps que lui faire visiter le monde entier. Elle avait cru rêver lorsque cet homme, lourdement maquillé autour des yeux, richement doté de bijoux de métaux brillants et portant des vêtements d’une matière blanche flottante qu’elle ne connaissait pas, s’était retrouvé face à elle. Il s’était présenté comme Geb et lui avait dit qu’elle était la personne qui allait lui succéder.

Ce qu’il lui avait révélé ensuite avait bouleversé la vision du monde de la jeune femme. [Petite explication à propos des huit dieux qui se font passer pour diverses divinités]

NaNoCamp Avril 2017 J-5 : Préquelles Arkhaiologia

[Spoil sur la suite d’Arkhaiologia]

L’amie de Valentin avait eu l’air désemparée. Malheureusement, celui-ci n’avait pas eu d’explication satisfaisante à lui proposer ; rien dans les diverses légendes ne donnait d’explication. Tout cela n’empêchait pas le jeune homme d’être fasciné par les petites fées. Béatrice le laissa en emporter une chez lui. Son laboratoire en détenait beaucoup trop et des gens continuer d’en apporter. Personne ne remarquerait la disparition de l’une d’entre elle. La jeune femme en relâchait même régulièrement. Ces jours-ci on trouvait de ces fées de partout. Sauf que personne ne connaissait le moment où elles étaient apparues et les spécialistes n’avaient aucune idée de ce qui avait causé leur apparition.

Les fées n’étaient pas les seuls êtres folkloriques à être subitement apparus. La plupart des antiques sites de culte et autres zones archéologiques avaient été fermés au public et étaient désormais sous surveillance. Les régions un peu isolées qui dépendaient de ce tourisme pour vivre commençaient déjà à subir le contrecoup de ces fermetures et à doucement péricliter. Ne venaient plus chez eux que les curieux écervelés en quête de sensations fortes.

La fascination pour l’apparition des créatures légendaires était teintée de beaucoup de craintes. De partout on ressortait les vieux livres de contes pour tenter d’en savoir plus ou de deviner quelles allaient être les prochaines apparitions. Beaucoup craignaient l’avènement de monstres comme les dragons, ce qui était une perspective pour le moins inquiétante. Le bruit courait aussi que certaines personnes commençaient à développer certaines aptitudes surhumaines. Des vidéos de démonstrations et de témoignages fleurissaient partout sur la toile, mais là-dessus il était toujours difficile de démêler le vrai du faux.

Valentin ne savait trop que penser de tout cela. Concentré sur son travail, il avait l’impression de vivre un peu isolé de toutes ces choses, comme s’il vivait sur un autre monde et qu’il n’était qu’un lointain spectateur. Et pourtant une petite fée se tenait, assise en tailleur, sur sa table basse. Du bout du doigt, il caressa délicatement la tête de la créature, qui poussa une trille de plaisir. Le jeune homme esquissa un sourire attendri, qui s’élargit lorsque la fée attrapa d’un air péremptoire le doigt qui avait arrêté de lui grattouiller la tête, pour lui signifier de continuer. Valentin s’exécuta.

Il fut interrompu par son téléphone. L’appareil lui indiqua qu’il s’agissait de Béatrice. Il fit glisser son doigt vers le haut de l’écran pour projeter l’appel au dessus du téléphone, sur un hologramme représentant son écran. Le visage de son interlocutrice s’afficha dans les airs. La jeune femme avait la tête appuyée sur une main, tenant visiblement son téléphone de l’autre. Plusieurs mèches brunes s’échappaient de la barrette qui maintenait ses cheveux relevés. « Salut ! Lança-t-il à son amie.
– Coucou, lui répondit-elle d’un ton fatigué. Tu t’amuses bien avec ta nouvelle amie ? » La petite fée était en train d’essayer d’attraper l’hologramme. Elle était visiblement frustrée de constater qu’elle ne pouvait pas le saisir et pépiait son mécontentement en voletant furieusement autour.

« Oui, je crois qu’elle s’adapte petit à petit.
– Tu lui as trouvé un nom ?
– Pas vraiment, avoua Valentin. Je l’appelle souvent râleuse. Elle ronchonne tout le temps ! Tu aurais pu me trouver une fée de meilleure composition.
– C’est toi qui l’a choisie, rétorqua la jeune femme en plissant les yeux avec un sourire en coin.
– Il faut croire que j’aime bien les râleuses. » Acquiesça le jeune homme avec un clin d’œil.

Son amie pouffa de rire et reprit : « Puisque tu aimes bien les râleuses, ça te dirait de venir manger une pizza à la maison ?
– C’est une bonne idée, surtout que mon frigo est vide.
– Dépêche-toi alors. » Lui enjoignit Béatrice en coupant la conversation. L’hologramme se coupa automatiquement, pour le plus grand plaisir de la fée qui pensait que c’était de son fait.

Valentin ne se leva pas tout de suite. Il fixa la petite créature qui se pavanait en se demandant à quel point ce serait une mauvaise idée de la laisser hors de sa cage pendant son absence. Elle paraissait tellement plus contente dehors ! Sur une impulsion, il se redressa pour aller ouvrir une fenêtre. Valentin échangea un bref regard avec la fée qui le contemplait d’un air perplexe, la tête penchée sur le côté. Puis il attrapa ses affaires et s’en fut rejoindre son amie.

Alors qu’il était en bas de son immeuble, son téléphone se mit à vibrer. Le jeune homme jeta un œil à l’appareil. Il s’agissait d’un message provenant de la centrale de son appartement, qui lui indiquait qu’il avait laissé une fenêtre ouverte et lui demandait s’il voulait que la centrale la ferme pour lui. Il appuya sur « non », suite à quoi un deuxième message l’informait que son ordre avait bien été pris en compte et que l’application lui poserait de nouveau la question en cas d’intempéries. Valentin haussa les épaules et rangea son téléphone.

Béatrice n’habitait pas très loin ; en marchant d’un bon pas, il n’en eut que pour quelques minutes. La porte de l’immeuble de la jeune femme s’ouvrit automatiquement à son approche et, quelques secondes plus tard, il se retrouvait assis sur un pouf moelleux, devant une énorme pizza fumante. C’était beaucoup mieux que la précédente perspective du lait et de la boîte de conserve. Les deux amis paraissaient aussi las l’un que l’autre, mais de manger leur rendit un peu de leur vitalité.

Une fois qu’ils furent un peu rassasiés, Béatrice s’enquit : « La rédaction avance bien ?
– Oh oui, je vais avoir terminé dans les temps, répondit Valentin en cherchant comment changer de conversation.
– Ça n’a pas l’air de te réjouir.
– Pas vraiment, c’est vrai. Tout cela m’ennuie…
– Pourtant, tu aimes bien ton sujet, non ?
– Oh oui, il est passionnant ! Il y a tellement de choses intéressantes à étudier dans le folklore, surtout depuis toutes ces… Apparitions.
– Ne m’en parle pas, se plaignit la jeune femme. Aucune de ces créatures ne fonctionne comme un animal normal, c’est perturbant.
– Tu exagères, la gourmanda Valentin.
– Oui oui, j’exagère, concéda-t-elle. Ce sont surtout ces petites fées qui me perturbent.
– Certainement parce que ce sont elles que tu étudies en ce moment…
– Oui, mais comment se fait-il que certaines aient des ailes de papillon, plusieurs espèces de papillons qui plus est, et d’autres de libellules ? Il y en a même d’autres d’espèces que je ne connais pas, mais qui ont des caractères plus primitifs.
– Tu rumines encore ?
– J’aimerais comprendre surtout. » Soupira Béatrice en terminant sa pizza.

NaNoCamp Avril 2017 J-7 : Préquelles Arkhaiologia

[Spoil sur la suite d’Arkhaiologia]

Valentin se laissa partir en arrière sur sa chaise intelligente, qui s’adapta aussitôt à sa nouvelle position. Toute la bibliothèque universitaire avec été équipée de ces chaises ergonomiques qui faisaient partie de tous les bureaux, mais manquaient aux étudiants du campus. Toutes les salles de l’université ne pouvaient pas être ainsi équipées. Seule la bibliothèque disposait de ces sièges intelligents. Malgré tout le confort de sa chaise, le jeune homme poussa un profond soupir, passant plusieurs fois ses mains sur son visage jusqu’à son cuir chevelu, qu’il gratta machinalement. Une grande lassitude l’habitait.

Tout se passait pourtant bien pour lui. Il n’avait plus que quelques mois avant de devenir un docteur à part entière. En attendant, il avait pratiquement terminé la rédaction de sa thèse et s’en sortait plutôt bien en tant que chargé de travaux dirigés. Ce n’était pas le cas de tous ses camarades ; il devrait se sentir satisfait au lieu de se sentir las. Valentin n’avait pas l’impression de s’épanouir et craignait de s’être déjà enferré dans une routine ennuyeuse, ce qui était dommage à son âge. Tout l’ennuyait de toutes façons.

Il avait peut-être juste passé trop de temps dans cette bibliothèque. Pas qu’elle était désagréable puisqu’elle était spacieuse, lumineuse et récemment rénovée ; il devait juste avoir passé trop de temps enfermé. Rassemblant rapidement ses affaires, il se sentit plus las que jamais. L’air extérieur fut le bienvenu et le jeune inspira profondément, espérant se libérer l’esprit. Il était encore tôt dans l’après-midi et, ne sachant que faire, il s’installa dans l’herbe du campus qui s’étendait devant la bibliothèque, sous un arbre. Après quelques minutes à contempler les déambulations des étudiants, Valentin sentit ses paupières s’alourdir. Il se laissa aller sur l’herbe, utilisant son sac comme oreiller, et s’endormit presque aussitôt.

La sieste lui fit du bien, mais il s’était couché sur un caillou et avait quelques côtes endolories. En grommelant, le jeune homme se leva pour se rendre chez lui, quelques rues plus loin. « Hé, salut toi ! » Lança-t-il en ouvrant la porte de son domicile. Depuis la cage posée sur la table, un petit bruit entre le couinement et le roucoulement lui répondit. Il s’avança pour jeter ses affaires sur le canapé et, alors qu’il progressait dans son appartement, la centrale mit la musique en route. Valentin songea brièvement qu’il devrait programmer d’autres pistes ; il commençait à se lasser des airs qui se lançaient à chaque fois qu’il rentrait.

Le jeune homme se pencha sur la cage pour en libérer la petite créature. À peine eut-il ouvert la porte qu’une boule dorée s’en échappa comme une balle. « Ne fais pas de bêtises ! » Lança-t-il tout en sachant que son ordre était inutile : elle n’en ferait qu’à sa tête. Avec un sourire attendri, il s’étira machinalement et se dirigea mollement vers le coin cuisine pour inspecter le contenu de son réfrigérateur en quête de quelque chose à boire. Comme il avait fait une sieste au lieu de faire des courses en rentrant, il ne restait qu’un demi-litre de lait. Il décida que cela ferait bien l’affaire et ouvrit ensuite un placard à la recherche de quelque chose à grignoter pour accompagner son lait.

Il n’y avait pas grand chose. Valentin réfléchit un instant à ouvrir une conserve quelconque, avant de réaliser que s’il buvait son lait maintenant, il n’en aurait plus pour le petit-déjeuner. Poussant un grognement, il se gratta la tête en se demandant s’il avait envie de ressortir. Tout à ses réflexions, il faillit ne pas remarquer la masse légère qui avait atterri sur son cuir chevelu et se frayait un passage à travers ses boucles brunes. Tout paraissait se liguer contre lui : il ne pouvait pas sortir maintenant que la petite créature qu’il s’échinait à apprivoiser depuis des semaines semblait enfin s’attacher à lui. Il s’assit précautionneusement sur son canapé après avoir rangé son lait à regret. Délicatement, il passa la main dans ses cheveux pour cueillir sa petite compagne et la poser sur la table basse.

La créature s’assit en tailleur et lui rendit son regard. Nue, elle avait une apparence humanoïde féminine lorsque l’on n’y regardait pas de trop près. Lorsqu’on l’inspectait plus avant, le corps paraissait avoir été modelé par quelqu’un qui aurait voulu copier une femme de mémoire, sans savoir à quoi servaient les seins, ni ce qui était sensé se trouver entre la ceinture et les jambes. De plus, la créature était totalement glabre. Les cheveux et les sourcils n’en étaient pas vraiment. Les sourcils semblaient finement dessinés, comme pour une poupée de porcelaine et les cheveux ressemblaient plutôt à du duvet. Le plus étonnant du point de vue anatomique étaient la légère lumière que la créature émettait en permanence et les ailes de papillon qui jaillissaient de son dos. Les omoplates étaient doubles et se répartissaient entre les épaules et les ailes.

Toute cette étrange faune qui se multipliait depuis quelques années rendait sa consœur Béatrice, qui étudiait sous la férule des – récents – spécialistes en nouvelles espèces animales, perplexe. Plus qu’une consœur, elle connaissait Valentin depuis le collège. À cette époque ils voulaient tous les deux être vétérinaires. Au fil des ans, l’une s’était dirigée vers l’étude des nouveaux spécimens et l’autre était devenu spécialiste en bestiaire folklorique. Contrairement à ce qu’ils pensaient en choisissant leurs filières respectives, leurs spécialités les amenaient à travailler régulièrement ensemble. Il faut dire que, lorsqu’ils avaient choisi leurs voies, l’apparition des créatures de contes de fées n’était encore qu’une rumeur.

Les mentors de Béatrice avaient créé de nouvelles familles pour pouvoir classer cette faune issue des mythes et légendes. La jeune femme avait été vraiment décontenancée en étudiant les petites fées – pour reprendre leur dénomination folklorique – comme celle qui vivait à présent chez Valentin. Elles n’étaient pas des mammifères malgré leurs apparences féminines pour les unes et masculines pour les autres. Mais leurs mamelles n’étaient pas fonctionnelles et ces créatures, celles d’apparence féminine, pondaient des œufs mous par grappes.

Rien ne les rapprochait des reptiles, ou des batraciens, ou des oiseaux, ou même des poissons. Béatrice avait essayé de démontrer qu’ils étaient plus proches des insectes en se basant sur leurs ailes et d’autres détails qui dépassaient un peu Valentin, mais force avait été de constater qu’ils ne faisaient pas partie de cette famille là non plus. « On dirait que quelqu’un a à moitié modelé ces créatures et à moitié collé des morceaux de créatures existantes, s’était-elle plainte un jour. Ils n’ont pas l’air totalement… naturels, pour ainsi dire, mais je ne connais personne qui ait la connaissance ou la technologie pour créer des bestioles pareilles. »

Ravisseuse de magie

Le printemps avait fait fleurir les prés. Le petit peuple des fays s’y ébattait joyeusement ; qui butinant le nectar floral, qui flirtant ensemble, qui voletant entre les brins d’herbe dans une course effrénée, qui essayant d’apprivoiser des insectes pour en faire des animaux de compagnie. Au milieu de toute cette agitation féérique et champêtre, un fé aux ailes de libellule translucides contait fleurette à une fée aux ailes de papillon rouges et noires. Pour mieux impressionner la belle, il était monté sur le dos d’une mésange bleue qui lui répondait au doigt et à l’oeil. Ravie de tant d’attention, la petite fée pouffait de rire, minaudant auprès de son soupirant.

Bientôt, d’autres membres bourdonnant du petit peuple fay entourèrent l’oiseau, curieux de voir un animal aussi gros apprivoisé par l’un de leur race. Cela arrivait occasionnellement, mais suffisamment rarement pour que tout le monde vienne jeter un coup d’oeil de plus près. Lorsqu’elle réalisa qu’elle était le centre de l’attention, la mésange gonfla son poitrail jaune vif de fierté. Le fé était tout aussi satisfait de son assemblée et en profita pour se donner en spectacle. Il montra à ses comparses les quelques tours que l’oiseau acceptait de réaliser pour lui. Sous les applaudissements et les cris de joie, la fée aux ailes de papillon rejoignit son galant sur le dos du passereau coloré. Ce dernier emmena ses deux petits cavaliers haut dans le ciel à tire d’aile.

Ils survolèrent des korrigans qui dansaient en rondes en chantant à tue-tête des paroles incompréhensibles au milieu des menhirs. Puis une chasse à courre du grand peuple des fays, les elfes. N’ayant pas à voler eux-mêmes, les deux tourtereaux ne se firent pas prier pour profiter du voyage. Lorsque la mésange se posa aux abords d’une rivière, traversée par un pont à trolls, ses petits cavaliers mirent pied à terre. A l’ombre d’un bolet au grand chapeau, ils devisèrent du dragon dont ils avaient aperçu l’antre au loin et des cris stridents d’une banshee qui avait annoncé en pleurant un malheur à venir sur un château. Ils passèrent ensuite la nuit dans un nid abandonné mais encore tapissé de duvet, se livrant à moult acrobaties amoureuses et hautement inconvenantes à raconter en bonne société. Le petit peuple fay n’avait que faire des convenances et les deux tourtereaux s’aimèrent ainsi de manière créative une bonne partie de la nuit durant.

Et ils continuèrent de vivre ainsi d’amour et d’eau fraîche, alors même que la jolie fée aux ailes de papillon rouges et noires s’arrondissait. Quelques jours plus tard, elle pondit une grappe d’oeufs à l’abri des fondations lézardées d’une maison d’humains, en ruines, au coeur d’une forêt. Ceci fait, elle s’envola, de nouveau légère vers d’autres cieux, oubliant aussitôt sa progéniture et le fé aux ailes de libellule qui s’était, lui aussi, lassé de sa compagne. Ces frivoles créatures passèrent plusieurs mois à butiner de droite à gauche avant de se retrouver au détour d’un tournesol. La mésange avait été remplacée par une tourterelle, mais les débuts de leur nouvelle amourette furent les mêmes.

Une fois dans les cieux, confortablement installés sur le dos moelleux de l’oiseau, le paysage ne se montra pas aussi idyllique que la fois précédente aux deux fays. Tout l’horizon était barré d’une ombre titanesque, qui avançait, recouvrant le monde d’une cape obscure vers laquelle se précipitaient des brumes multicolores. En réalité, les filaments lumineux ne se dirigeaient pas en direction du voile ténébreux, mais étaient absorbés par lui. Les petits tourtereaux chevauchant la tourterelle distinguèrent, au loin, un dragon fuyant à toute allure l’obscurité. Mais le voile l’enveloppa et lui arracha une intense lumière qui rougeoyait comme une braise. Le cri de douleur du dragon s’arrêta brusquement et son corps inerte chut, provoquant un tremblement qui ébranla les alentours.

Si, jusqu’ici, toutes les fays des alentours avaient contemplé le spectacle avec les yeux agrandis par l’horreur, la terreur prit le dessus et toutes s’envolèrent à tire d’aile pour s’éloigner le plus possible de l’ombre qui avançait dans leur direction, aspirant l’énergie magique du monde entier. Le fé éperonna sa tourterelle qui, obéissant à l’ordre, se mit également à fuir à toute vitesse. A leurs pieds, les korrigans se réfugiaient dans leurs salles secrètes sous leurs menhirs et dolmens. Les elfes régaliens avaient abandonné toute dignité et fuyaient à en perdre haleine, rejoignant leurs royaumes de l’autre côté des arbres et des lacs. Les banshees se fondirent dans les pierres des demeures qu’elles hantaient et les trolls se tassèrent sous leurs ponts. Toutes les créatures magiques s’employèrent à fuir et à se cacher de l’ombre implacable.

Sa petite compagne agrippée à lui, il se retourna pour surveiller l’avancée des ténèbres, fasciné. Il remarqua que le voile d’obscurité ne s’étirait pas, mais avait une taille finie. De l’autre côté du voile, le ciel était de nouveau bleu. Cela lui donna une idée ; il allait faire comme les elfes et les autres. Attrapant la fée aux ailes de papillon, il se jeta de sa monture. Ignorant ses cris, il fondit en piquée en direction de l’arbre le plus proche. Un chêne centenaire. Plongeant sous les racines de se dernier, il se plaqua avec sa compagne tout au fond. Il expliqua à la fée tremblante de terreur qu’ils attendraient là, en sécurité, le passage des ténèbres et qu’ils sortiraient une fois que le danger serait passé.

L’ombre qui aspirait la magie de toutes les choses sous forme de brumes colorées passa l’arbre où les fays s’étaient réfugiées. Elle enferma les elfes et les korrigans dans leurs royaumes, scellant les entrées en aspirant leur magie et tua les autres, aspirant la magie de leurs corps. Elle fit de même avec les banshees. Seules celles qui s’étaient réfugiées au plus profond des fondations survécurent, mais ne pouvaient plus sortir des pierres. Les trolls se pétrifièrent sous les ponts. Les dragons qui n’avaient pas succombés s’enterrèrent au plus profond des montagnes et entrèrent dans un sommeil profond qui pouvait durer des milliers d’années pour ceux qui seraient assez puissants pour survivre aussi longtemps. Ils avaient besoin de magie pour vivre et il n’en restait qu’une infime quantité à la surface.

La plupart des créatures magiques avaient été balayées par le voile ténébreux qui, après avoir absorbé l’énergie du monde, disparut comme il était venu. Restaient les animaux communs et les humains. Des créatures magiques ne subsistèrent plus que les contes que les hommes et les femmes se transmettaient entre eux et à leurs enfants. Ces contes entrèrent dans le folklore en quelques générations seulement. Bientôt plus personne ne se souvint que ces histoires étaient vraies ou, du moins, avaient un fond de vérité. Pour cette terre, un cycle sans magie commença. Un cycle où les humains purent s’épanouir, bridés par aucune force pour les contrer. Le monde mettrait un temps considérable pour reconstituer ses réserves magiques.

Une tourterelle se posa sur un chêne centenaire. Elle roucoula doucement. Au milieu des racines de l’arbre, deux petites pensées fleurissaient. L’une blanche et grise, presque translucide et l’autre d’un rouge et noir profond. Les plus crédules prêtaient aux pensées des propriétés magiques, mais quiconque possédait un peu de bon sens savait bien qu’il ne s’agissait que de superstition.

 

fee

 

(Il y a quelques temps, quelqu’un est tombé sur ce blog en cherchant « ravisseuse de magie ». C’est pourquoi j’ai décidé de faire une mini-nouvelle à ce propos. Comme ça, cette personne ne sera plus déçue en venant ici ! Pour le moment, ce thème tourne un peu dans ma tête pour une éventuelle idée de NaNoWriMo. Mais d’ici le début de novembre, j’ai le temps d’oublier et de passer à autre chose !)