NaNoWriMo 2017 : À l’École de l’Autre Côté du Miroir, jour 10

À peine les enfants furent-ils sortis de la salle que madame Verone pinça les lèvres. Voilà qui était fâcheux, songea-t-elle en son for intérieur. Maleflamme avait déjà trouvé le nouveau maître du Brouillard. Il n’avait pas perdu de temps… La professeure d’Histoire-Géographie secoua la tête. Elle devait aller voir les directeurs, l’établissement risquait d’être le témoin d’évènements dangereux si Maleflamme arrivait jusque là.

Sans compter que si ce dernier suivait le jeune Cédric Berger jusqu’au monde sans magie, il risquerait d’y causer beaucoup d’incidents. Jusqu’ici le monde sans magie avait été à l’abri des fourberies de Maleflamme car rien ne l’y intéressait. Tout en réfléchissant à des solutions pour préserver l’école et l’élève Berger de l’influence du mage, madame Verone se dépêcha de se rendre dans le bureau de madame Dumoulin, la directrice du collège. Des décisions devaient être prises.

 

Après leur dernière heure de cours, les élèves du monde sans magie accompagnés de Jérémy se retrouvèrent en salle d’étude. Tout en faisant leurs devoirs, Valentine, Stéphanie et Jérémy aidèrent Cédric à rattraper les quelques exercices qu’il n’avait pas pu faire la veille. Comme le temps d’étude était bien plus long que ce qu’il y avait besoin pour faire leurs devoirs, ils passèrent un long moment à discuter.

En même temps qu’ils discutaient, Cédric s’entraînait à donner des formes à son petit brouillard. C’était particulièrement laborieux, alors que les autres parvenaient à faire faire pratiquement ce qu’ils voulaient à leurs propres catalyseurs. Valentine faisait flotter ses cartes autour d’elle sans le moindre effort conscient, la loutre de Stéphanie lui obéissait au doigt et à l’œil et le Mollasson de Jérémy prenait des formes plus reconnaissables et durables d’heure en heure.

L’apprenti-mage blond avait l’impression que quelque chose l’empêchait de faire comme les autres. A la fin de la journée, il arrivait à peu près à diriger des volutes de brume dans les directions qu’il voulait ou à leur donner des formes approximatives, mais ce n’était pas très concluant. Et, surtout, l’exercice le fatiguait énormément. Toutes ces choses ne laissaient pas de l’irriter.

Il ruminait toujours sur le chemin pour rentrer chez lui. C’est pourquoi il fut surpris lorsque Stéphanie le poussa sur le côté, le faisant se cogner contre un mur. A la place de là où se trouvait Cédric une seconde auparavant, des flammes étaient brièvement apparues. Son amie était déjà en train de fouiller le crépuscule du regard en cas d’une autre agression. Elle tenait fermement sa loutre en peluche dans une main et Cédric était persuadé d’avoir vu l’animal bouger.

« J’ai entendu quelqu’un partir en courant, l’informa Stéphanie. Je pense que c’est bon maintenant.
– Tu as vu qui c’était ?
– Pas du tout, déplora la fillette brune. J’ai juste vu une gerbe de feu s’abattre sur nous, alors je t’ai poussé.
– Euh, merci, au fait. » Cédric réalisait qu’il l’avait échappée belle et que le magicien qui l’avait attaqué devait être puissant pour pouvoir utiliser la magie dans le monde sans magie.

Les deux enfants restèrent un instant silencieux. Puis, frissonnant dans les ombres de la nuit tombante, ils rentrèrent chez eux en courant. Ne sachant pas comment expliquer ce qui venait de lui arriver à ses parents – que pourraient-ils faire face à un magicien ? – le garçon blond s’efforça de faire bonne figure. Il quitta tout de même rapidement la table pour se réfugier dans sa chambre et réfléchir à ce qui venait de se produire.

Il était effrayé. Quelqu’un lui voulait du mal. Le garçon aurait à peine été brûlé par les quelques flammes qui s’étaient jetées sur lui, mais le fait de ne pas savoir qui ni pourquoi l’angoissait. Et puis le fait que cela s’était produit sur le chemin du collège lui donnait une angoisse supplémentaire. Cédric savait qu’il n’allait plus pouvoir aller en cours sans surveiller ses arrières.

Une heure plus tard, sa mère frappa à la porte de sa chambre. « Ric, c’est ta copine Stéphanie, elle veut te parler. » Lui dit-elle en lui tendant le téléphone de la maison. « Par contre attention, tu ne te couches pas après vingt deux heures. » Il s’illumina. Avec Stéphanie, il pourrait s’entendre pour ne pas se rendre au collège tout seul désormais. Il se disait qu’elle remarquerait les détails que lui ne verrait pas.

« Allo, tu vas bien ? S’enquit Stéphanie avec sollicitude.
– Oui, ça peut aller, répondit Cédric. Et toi ? Tu as failli être brûlée aussi…
– Moi ça va, lui assura son amie. En plus, on en a discuté avec Valentine et nous pensons toutes les deux que c’était toi la cible.
– Ah bon ? Pourquoi ça ? »

C’était l’avis du garçon également, mais il n’arrivait pas à trouver de bonnes raisons sur pourquoi quelqu’un attaquerait ainsi un simple collégien. « Tu n’es pas un simple collégiens, lui déclara sombrement Stéphanie. Tu es un magicien qui a un catalyseur du brouillard et c’est très rare.
– Et du coup on m’en veut pour ça ?
– Je ne pense pas qu’on t’en veuille personnellement, tu vois. Mais en cours d’histoire, madame Verone nous a expliqué que, de tout temps, il y avait eu des dissensions entre les différents catalyseurs des éléments. »

Cédric réfléchit quelques instants à la question. « Moui, lâcha-t-il. Je ne sais pas, ça ressemble surtout à des histoires entre adultes ça. Moi je ne fais pas partie d’un groupe politique ou quoi.
– Pas encore, répartit Stéphanie. Ce que je voulais dire, c’est que des gens de ces groupes risquent de te trouver dangereux et que d’autres risquent de te vouloir dans leurs rangs.
– Ohlàlà, tu penses que cette histoire est si compliquée que ça ?
– Je n’en sais rien. C’est juste une… hum, une hypothèse pour le moment. »

Le garçon poussa un long soupir. « Bon, pour le moment il n’y a aucun moyen de savoir ce qu’il se passe, déclara-t-il.
– C’est vrai, avoua son amie à l’autre bout du fil.
– Du coup, en attendant, ce que je te propose c’est qu’on aille au collège ensemble. Juste au cas où, je pense qu’on serait mieux à deux.
– D’accord, approuva Stéphanie qui n’avait pas le cœur à lui rappeler qu’ils étaient déjà tous les deux lorsqu’ils s’étaient fait agresser. On a qu’à dire qu’on se retrouve à moins le quart au bout de ta rue ?
– Ok, on aura qu’à faire ça. »

Ils discutèrent ensuite de sujets plus réjouissants. Comme le fait que madame Dunoyer avait des expressions bizarres et que monsieur Curin-Cocon était tellement enthousiaste que c’en était déroutant. Après quelques minutes de badinage, les deux amis finirent par raccroché et Cédric avait presque oublié ses angoisses et idées noires. Il s’endormit comme un bébé sans même prendre le temps de ranger le téléphone.

 

Plusieurs jours passèrent sans aucun incident. Cédric et Stéphanie racontèrent leur aventure à Valentine et Jérémy. La question fut soulevée de savoir s’il fallait en discuter avec madame Verone. Après tout, elle avait bien spécifié qu’il fallait venir lui parler si quelque chose sortait de l’ordinaire. Mais Cédric ne se sentait pas à l’aise à l’idée de parler avec leur professeure principale. Il lui avait fallu tout son courage et ses amis la dernière fois et cela n’avait pas donné grand chose.

Comme ses amis paraissaient quand même très inquiets par la situation, il leur assura qu’il irait voir madame Verone si un autre incident survenait. Les trois autres parurent se contenter de cette promesse, mais Cédric remarqua bien qu’ils ne le quittaient encore moins d’une semelle. Jérémy ne lui laissait pas un instant de répit et il voyait souvent une carte de Valentine le suivre lorsqu’il s’éloignait d’eux. Cette carte servait à surveiller qu’il ne lui arrivait rien de mal.

Le garçon blond était à la fois touché et un peu irrité par leur attitude. Il s’efforçait de ne pas laisser paraître son irritation car il était soulagé de ne pas se retrouver tout seul. Néanmoins il crut bien qu’il allait s’énerver contre eux lorsque madame Verone le convoqua à la fin d’un cours pour l’informer que, désormais, il suivrait une heure de cours de défense magique par semaine. Il fallut bien dix minutes ses amis pour le convaincre qu’ils n’avaient rien dit à personne.

Cédric n’osa pas retourner voir leur professeure principale pour lui demander pourquoi une telle chose avait été décidée et s’il avait le droit de refuser d’y participer. C’est pourquoi il se retrouva devant le gymnase, hésitant à y entrer. Il était environné d’un troupeau de champignons colorés qui se tenaient prêts à fuir au moindre mouvement suspect du garçon.

Une main se posa sur son épaule, le faisant sursauter. « Encore toi ? S’enquit Michel le lycéen.
– Oh euh… Balbutia Cédric un peu honteux d’avoir sursauté. Oui, je dois prendre un cours de défense magique.
– D’accord, et bien viens, ne reste pas planté là. »

L’apprenti-magicien du brouillard suivit son aîné dans la salle. Monsieur Apowain n’était pas en vue. En revanche, Cédric aperçut Henry, son ancien camarade de CM2 pour qui il éprouvait une certaine antipathie. Il se renfrogna d’autant plus lorsque Henry lui adressa un signe de main. Il répondit pour ne pas paraître impoli envers le garçon qui avait perdu ses parents. Comme il avait déjà été puni en école élémentaire pour ne pas avoir montré suffisamment de sollicitude envers ce pauvre petit orphelin, il se méfiait de son attitude envers lui.

Cédric en vint à se réjouir de voir monsieur Apowain arriver. Son soulagement fut de courte durée lorsque le professeur de magie pratique les informa qu’ils allaient être camarades pendant le cours de défense magique. « Et les autres aussi ? Ne put s’empêcher de demander Cédric en désignant les quelques autres élèves qui se trouvaient dans le gymnase.
– Non, l’informa platement monsieur Apowain. Eux sont là pour d’autres raisons. Les cours de défense magiques ne s’appliquent qu’à vous pour le moment. »

Le professeur se plaça face à eux et sortit le petit pendule de sa sacoche de ceinture. Il le tint devant lui jusqu’à ce qu’il crépite de magie et le lâcha. Le pendule resta suspendu en l’air. « Je vous l’ai sûrement déjà dit lors de l’un de mes cours, déclara monsieur Apowain, mais au delà des sortilèges divers que vous pourrez apprendre pendant votre scolarité, votre catalyseur sera votre meilleur allié. Il vous permettra de faire des choses uniques et à votre manière. »

Henry et Cédric acquiescèrent de concert. Ils l’avaient déjà entendu dire ce petit discours. Cette affirmation était d’ailleurs une des choses auxquelles le garçon blond pensait lorsqu’il essayait désespérément de maîtriser sa brume sans y arriver. Monsieur Apowain leur fit une démonstration de certaines choses qu’il pouvait faire avec son pendule. Comme c’était un catalyseur qui fonctionnait sur l’esprit, le professeur leur expliqua qu’il possédait certaines spécificités qu’ils ne pourraient pas reproduire avec leurs éléments. « Nos éléments ? » Répéta intérieurement Cédric.

C’est alors qu’il remarqua qu’Henry possédait quelques flammèches qui léchaient ses pieds. Leurs regards se croisèrent, mais Cédric détourna rapidement le sien. Monsieur Apowain fit mine de ne rien remarquer et leur expliqua quelques petites choses qu’ils pouvaient réaliser avec des éléments qui pouvaient leur servir de défense. Ils passèrent ensuite le reste de la séance à essayer de produire des boucliers élémentaires. Le garçon de la brume voyait tout à fait l’intérêt de se protéger avec le feu, comme le faisait Henry, mais ne comprenait pas en quoi un bouclier de brouillard pouvait l’aider.

Lorsqu’il posa la question au professeur à la fin du cours, une fois que Henry était parti, monsieur Apowain lui jeta un regard vif. « Mais voyons, Berger, le brouillard est à l’origine des quatre autres éléments. Il peut faire tout ce que font les autres. De plus… J’ai un peu menti tout à l’heure.
– Menti ? Ah bon ?
– Oui, le brouillard peut aussi produire des illusions, comme mon pendule. »

Sur ces paroles, le professeur lui tourna le dos et s’en fut, sans laisser le temps au garçon de poser d’autres questions. Cédric le trouvait vraiment bizarre avec ses manières des Belles Gens. Il leva les yeux au ciel, ne sachant pas s’il devait considérer les propos de monsieur Apowain comme encourageants. Puis il quitta le gymnase pour rejoindre ses amis pendant la dernière demi-heure d’étude qu’il restait. Evidemment, c’est seulement à ce moment là qu’il remarqua qu’une carte de Valentine était coincée dans sa poche.

A l’étude, ses amis l’accueillirent chaleureusement. La carte de Valentine rejoignit sa maîtresse et Jérémy tint absolument à lui montrer sa dernière prouesse en terme de maîtrise de catalyseur magique. Il parvenait désormais à changer son Mollasson en une réplique presque parfaite de la loutre de Stéphanie. La loutre voyait d’un mauvais œil cette rivale lutrine et cajolait sa maîtresse en défiant Mollasson du regard.

En voyant leur ami blond, se laisser tomber sur sa chaise en soupirant, les trois s’inquiétèrent. Il leur raconta alors Henry et, après avoir expliqué à Jérémy et Valentine qui était ce Henry, comment il avait toujours du mal à gérer son brouillard, qu’il ne savait pas si c’était utile pour se défendre et que monsieur Apowain n’était pas assez clair dans ses explications à son goût. Il s’interrompit en voyant Jérémy lui tendre un paquet de bonbons. « Tu as l’air tellement déprimé que je suis prêt à partager avec toi ce trésor sucré que vous m’avez offert ce matin. » Expliqua gravement le garçon brun.

Cédric ne put s’empêcher de sourire, prit un bonbon et remercia chaleureusement son ami. La discussion ne s’éternisa pas beaucoup plus. La demi-heure était passée vite et il était déjà temps de rentrer. Avant qu’ils ne passent le miroir, Jérémy leur proposa de les inviter chez lui le prochain vendredi soir. L’idée leur parut excellente et ils promirent de demander la permission. Cette nouvelle remonta le moral de Cédric à bloc.

 

2306 mots pour aujourd’hui. Et euh… voilà ^^

NaNoWriMo 2017 : À l’École de l’Autre Côté du Miroir, jour 3

Ils émergèrent dans une salle similaire à celle qu’ils venaient de quitter, sauf qu’elle était peuplée de chaises rembourrées et tapissées de velours vermeil. Sur ces chaises étaient assis des élèves un peu perdus. De grandes fenêtres à meneaux laissaient entrer le soleil à flot et les rayons éclairaient de lourdes tentures colorées, pendues le long des murs. L’air paraissait lourd à respirer pour Cédric, lourd et plein d’énergie. Un jeune mage aux cheveux crépus leur adressa un sourire crispé et leur indiqua d’aller s’asseoir.

Stéphanie lâcha brusquement son ami : les mains du garçon s’étaient mises à crépiter d’électricité statique. « Ne t’inquiète pas, ça va passer. » Intervint une voix douce. Valentine avait fait irruption à côté d’eux et leur adressait un sourire lumineux. Elle avait attaché son abondante chevelure blonde en queue de cheval, mais certains cheveux se relevaient pour flotter tous seuls. « L’air est différent ici, continua-t-elle.
– J’ai vu ça ! » Acquiesça Stéphanie en attrapant Valentine pour une brève et joyeuse embrassade.

Les trois allèrent ensuite s’assoir sur les chaises qui étaient, sans aucun doute, les chaises les plus confortables sur lesquelles ils avaient eu l’occasion de s’asseoir. En regardant autour de lui, Cédric aperçut Henry, quelques rangs plus loin. Le garçon brun avait les cheveux redressés en bataille à cause de l’électricité statique et il remontait nerveusement ses lunettes sur son nez en jetant des coups d’œil curieux autour de lui.

D’autres élèves arrivaient par le miroir derrière eux, mais quelques uns arrivaient par la porte. « Je crois que nous allons être plus que ce que je pensais, mentionna songeusement Stéphanie en suivant son regard. Je n’avais pas compris que des gens vivaient de ce côté-ci.
– Moi non plus, appuya Valentine. Regarde ceux-là. »

Elle désignait un petit groupe de personnes au teint diaphane et vêtus comme des nobles du moyen-âge, qui toisaient les arrivants du miroir avec un air dédaigneux. « Ne faites pas attention à eux, lança un garçon brun qui s’assit à côté de Cédric. Ils regardent tout le temps tout le monde de haut.
– Qui sont-ils ? S’enquit curieusement Stéphanie.
– Ils se font appeler les « Belles Gens », répondit le garçon. Mais ils sont toujours méchants avec tous ceux qui ne sont pas comme eux. C’est à dire nous et tous les autres du peuple des fés.
– Il y a d’autres fés qui vont étudier avec nous ? Demanda Cédric.
– Peut-être, mais à part les Belles Gens, ils sont rares à vouloir étudier la magie.
– Comment sais-tu tout ça ? S’étonna Stéphanie.
– J’habite de ce côté ! Expliqua fièrement le garçon brun. Je m’appelle Jérémy. »

Les trois se présentèrent à leur tour, mais un bruit de chute interrompit leur discussion. Ils se retournèrent vers le miroir. Une fillette brune, aux cheveux frisés et plus petite que la moyenne, avait trébuché sur le cadre en entrant. Le jeune mage qui faisait l’accueil l’aida à se relever et elle fila s’asseoir en baissant la tête pour éviter les regards moqueurs. Les sièges de velours vermeil étaient presque tous occupés à présent.

Les portes de la grande pièce s’ouvrirent toutes seules. La directrice du collège, madame Dumoulin, et le directeur de l’établissement, monsieur Morin, firent irruption dans la salle. Ils n’étaient plus vêtus d’un tailleur ni d’un costume, mais de vêtements similaires à ceux des Belles Gens. Ils étaient suivis de cinq autres adultes habillés de la même manière, deux femmes et trois hommes.

L’une des femmes, vêtue de brun, portait un chapeau improbable, à larges bords et sur lequel une maquette de paysage bucolique était fixée. Alors qu’elle passait près de lui, Cédric remarqua que la rivière semblait véritablement faite d’eau courante. Il ouvrit des yeux ronds en apercevant une volée d’oiseaux de la taille d’un demi grain de riz s’envoler d’un arbre pour aller se regrouper de l’autre côté du chapeau, dont le centre formait une montagne.

L’autre femme possédait un accoutrement beaucoup plus strict, uniformément gris. Ses cheveux étaient rassemblés en un chignon lisse d’où ne s’échappait pas la moindre mèche. L’un des hommes, quant à lui, paraissait plus âgé que ses collègues, avec ses cheveux et sa barbe poivre et sel qui tendaient fortement vers le sel. Il portait une tunique orange et des bottes dépareillées. En passant, il adressait un sourire jovial aux élèves.

Les deux autres hommes étaient plus discrets. L’un habillé de bleu et au regard océan tellement profond qu’il en était dérangeant et l’autre paré de blanc et à l’air rêveur. Ce dernier paraissait faire partie des Belles Gens ; il arborait le même teint diaphane et marchait d’un pas particulièrement léger.

Une fois les cinq adultes montés sur l’estrade qui faisait face à l’armée de chaises rembourrées, la directrice parcourut l’assemblée d’un regard acéré. « Tous les élèves du côté non magique sont arrivés. Michel, tu peux fermer le miroir. » Le jeune magicien obtempéra et activa un levier. Une porte à double battants apparut et claqua sur le miroir. « Les élèves de ce côté ci sont présents également, continua madame Dumoulin. Fort bien. Nous allons pouvoir commencer. »

Le directeur de l’établissement s’avança alors à son tour, tandis que sa collègue lui laissait la place. « Chers élèves, je vous souhaite la bienvenue au sein du collège de magie des Alouettes. J’espère que vous allez passer une excellente et studieuse année auprès de vos professeurs. Ils vous encadreront de leur mieux et vous partageront leur érudition ainsi que leur savoir faire. Pour la majorité d’entre vous, vous ne connaissez pas encore la vie de ce côté du miroir, c’est pourquoi les sorties hors du collège seront sévèrement encadrées pour cette première année. De plus, nous ne pouvons pas vous laisser sortir par le miroir entre midi et deux ; les élèves du monde sans magie seront donc tous demi-pensionnaires. Je compte sur vous pour vous conduire de manière exemplaire et faire la fierté du collège des Alouettes. Je rends maintenant la parole à votre directrice.
– Merci monsieur Morin. »

Madame Dumoulin reprit place devant les élèves et leur expliqua : « Le matin, les cours commenceront à huit heures. Vous serez donc priés d’arriver au plus tard dix minutes avant. Les élèves de ce côté entreront par la grande porte et les élèves du monde sans magie entreront par ce miroir derrière vous. Je suis désolée pour lesdits élèves du monde sans magie, mais ils devront attendre jusqu’à dix-huit heures pour pouvoir quitter l’enceinte du collège. Sinon ils attireraient trop l’attention. Vous pourrez mettre ce temps à profit pour faire vos devoirs, notamment ceux que vous n’aurez pas l’occasion de faire dans le monde sans magie. Qu’est ce qui vous fait rire là-bas ? »

Les gloussements provenant des Belles Gens se turent instantanément sous le regard dur de la directrice. Certains affichèrent même une mine déconfite. « Je compte sur les élèves originaires de ce côté pour aider leurs camarades à se faire au monde magique. » Continua-t-elle. Jérémy leva le pouce à l’intention de Cédric, Stéphanie et Valentine avec un sourire fier, l’air de dire qu’ils pouvaient compter sur lui. « Vous allez être répartis en cinq classes [changer ça au début, avec le changement du nombre d’élèves etc] qui correspondent chacune à l’un des cinq éléments de base de la magie. »

Madame Dumoulin leur indiqua les tentures qui symbolisaient chacune un des cinq éléments. « Nous aurons la classe de l’air, de l’eau, du feu, de la terre et du brouillard. » A la mention du brouillard, Cédric, Stéphanie et Valentine échangèrent un regard surpris. Ils n’avaient jamais entendu parler du brouillard comme élément. Ils se seraient plutôt attendus à l’électricité ou le métal par exemple. Ils n’eurent pas l’occasion de poser la question à Jérémy car la directrice continuait son discours.

« Concernant les fournitures scolaires, nous allons vous les fournir. À la fin de cette réunion, une fois que vous aurez été répartis dans vos classes et que vous aurez signé le règlement intérieur, nous vous ferons une petite visite de l’établissement. Puis vous vous rendrez à la réserve où l’on vous remettra ce dont vous aurez besoin pour commencer l’année. »

Madame Dumoulin continua de leur expliquer comment allait se dérouler leur scolarité, mais Cédric commença à décrocher. Voyant une ouverture, Jérémy lui lança en chuchotant : « Tu pourras me raconter comment c’est de l’autre côté ? Et moi je te dirai tout sur ici. » Le garçon blond acquiesça avec un sourire. « Comment vous faites sans magie ? Continua le brun à l’air jovial.
– On a plein d’outils pour nous aider, expliqua Cédric.
– Et… »

Jérémy s’était montré trop enthousiaste. « Dites donc, les deux là-bas, c’est moi qui parle, les reprit sévèrement la directrice. Cédric Berger et Jérémy Rivière, je vous tiens à l’œil. » Elle avait l’air particulièrement sérieuse et les deux garçons reconnurent là une personne avec qui il ne fallait pas plaisanter. Le fait qu’elle connaissait leurs noms ne leur paraissait pas de bon augure non plus.

Madame Dumoulin reprit ses explications en gardant son attention sur les bavards. Son regard acéré les quitta bientôt pour scruter le reste des élèves pendant qu’elle parlait. « Chaque classe aura son professeur principal, mais vous serez amenés à les voir dans certaines matières. Je vous présente donc madame Dupont, professeure principale de la classe de la Terre. » Déclara la directrice en désignant la femme au chapeau improbable.

« Madame Verone, professeure principale de la classe du Brouillard. » Continua-t-elle en présentant la femme en gris à la mine sévère. « Monsieur Haut-Castel, professeur principal de la classe du Feu. » Le vieil homme adressa un clin d’œil à l’assemblée. « Monsieur Tani, professeur principal de la classe de l’Eau. Et monsieur Limael, professeur principal de la classe de l’Air. Maintenant, nous allons procéder à la répartition des élèves dans les classes. Je vais vous appeler un à un et vous irez rejoindre le professeur que je vous indiquerai. Y a-t-il des questions ? »

Un silence tendu lui répondit. Tous les élèves se sentaient soudain envahis du trac de savoir à quel élément ils allaient être affectés. Cédric remarqua, avec une pointe de jalousie, que Stéphanie et Valentine se tenaient fermement la main l’une de l’autre, craignant sans doute d’être séparées. Le garçon blond non plus ne voulait pas être séparé de la seule amie qu’il connaissait dans cet étrange collège.

 

1707 petits mots pour aujourd’hui ; il y aura beaucoup de choses à arranger, mais l’univers commence à prendre forme dans ma tête. Et si vous vous demandez comment les enfants vont être répartis dans les différentes classes : je n’en sais rien du tout et c’est stressant !

NaNoWriMo 2014 jour 11 : Bård

– Tant pis pour toi, concéda l’homme. Je vais te blesser juste suffisamment pour que tu restes en vie et que je puisse t’amèner à mon maître. » Il arma son bras, levant haut son grande épée. Aussi vif que l’éclair, Bård tourna la tête de loup du pommeau de son épée. Celle ci s’illumina d’une lumière flamboyante auréolée de flammèches. Cela surprit l’assaillant une seconde, qui suffit à l’adolescent pour bondir et enfoncer sa lame enflammée dans l’aîne non protégée du meurtrier de son père. Celui ci hurla de douleur. Alors qu’une odeur de chair brûlée se répandait dans l’atmosphère, il laissa tout tomber et se tordit à terre de souffrance. Le garçon contemplait fixement son oeuvre, d’un air mi soulagé, mi horrifié.

Tandis que l’homme exhalait son dernier souffle après une douloureuse agonie, Bård se tourna vers sa protectrice. « Tu n’es pas intervenue.
– En effet, dit elle. Je t’ai vu jouer avec ton anneau, je me doutais bien que tu avais quelque chose en tête. Et puis cet homme… Disons que depuis ces sept ans qu’il m’avait éraflée, il a bien vieilli. Tu étais beaucoup plus vif que lui.
– Mais je manque d’expérience, c’est bien cela que tu vas me dire ?
– Oui, confirma la vane. Mais tu as su compenser ton manque d’expérience avec brio. » En entendant ce compliment, l’adolescent sourit avec fierté. Il nettoya et rangea son épée mais l’anxiété revint bientôt sur son visage encore juvénile.

« Fen, il a dit qu’il avait tué un aelfe avec une sorte de corne… Crois tu qu’il ait réussi à tuer Siegfried ?
– Tuer Siegfried ? » La louve découvrit ses crocs en un sourire ironique. « Et comment aurait il pu en se faisant tenir tête par son petit frère à peine sorti de ses couches ? Non non, je ne pense pas qu’il ait pu tuer Siegfried. Tout au plus a-t-il pu le blesser. De plus, cet homme aurait du amener ton frère encore vivant à Ull. Un cadavre d’aelfe n’a aucune utilité pour le Chasseur.
– C’est vrai, songea le garçon. Peut être qu’il avait réussi à le capturer grâce à un stratagème. Mais si c’était le cas, Siegfried a du parvenir à s’enfuir. C’est certain.
– T’inquièterais tu pour lui ? s’enquit Fen avec curiosité.
– Non ! s’exclama brusquement Bård. J’ai juste besoin de lui pour m’aider à ouvrir des portes.
– C’est cela oui, dit la louve sur un ton qui transpirait l’incrédulité.
– Tu ne me crois pas ! réalisa l’adolescent. Je t’assure que je ne m’inquiète pas pour ce bellâtre !
– Oui oui.
– Je t’assure que non, persista-t-il en reprenant sa place sur le dos de l’animal.
– Oui oui j’ai bien compris, continua la vane toujours aussi railleuse.
– D’ailleurs, en parlant de Siegfried, comment comptes tu le retrouver ? s’enquit le garçon en se disant que cette question suffirait à changer de sujet.
– Je compte tout d’abord visiter quelques lieux où ton frère aime se rendre et que je connais, exposa la louve en se mettant en route afin de laisser leur carnage deerrière eux le plus rapidement possible. Ensuite, si nous ne le trouvons nulle part, c’est qu’il sera probablement parti en guerre tout seul contre Ull.
– Tout seul ? Quel arrogant, commenta le petit frère.
– Certes. Et si il est parti tout seul en guerre contre Ull, il nous suffira de nous rendre là où l’hiver persiste. Car, comme tu le sais, Ull est un ase de l’hiver et la neige le suit de partout.
– Oui, je vois, acquiesça Bård. Si nous ne trouvons Siegfried nulle part, c’est qu’il s’est jeté en plein coeur de l’hiver. » Son jeune cavalier fermement arrimé à son pelage, Fen se mit à courir, comme seuls savent courir les loups : d’une allure souple et rapide qu’elle pouvait maintenir des heures durant.

Elle se rendit d’abord sur le cours, encore gelé, d’un petit ruisseau. Mais elle eût beau renifler en tous sens, Siegfried n’était probablement pas venu ici depuis des lustres. En revanche… Elle sentit Bård se raidir sur son dos et l’entendit tirer lentement son épée de son fourreau. Lui aussi avait remarqué que les alentours se trouvaient bien trop silencieux. Quelque chose n’allait pas, qui devait se trouver sous le vent puisque la truffe expérimentée de la louve ne percevait rien du tout. Une flèche siffla à leurs oreilles. Fen bondit promptement dans les fourrés, quittant vite le danger de la zone dégagée. « Là bas. » Pointa l’adolescent en désignant un gros arbre. Fen aperçut l’archer. Elle fondit sur l’arbre, en zig zagant pour éviter les flèches, et Bård bondit prestement sur la branche de leur ennemi une fois qu’il fut à portée. Maintenant elle les voyait, ceux qui tendaient l’embuscade. Elle en déchira quelques uns, lorsqu’une masse percuta son flanc, l’envoyant rouler près du ruisseau gelé. Lorsqu’elle se releva, elle constata qu’elle se trouvait encerclée par des hommes avec des piques et qu’un renard, presque aussi grand qu’elle, lui faisait face.

« Tu es cernée, l’informa plaisamment le renard.
– J’avais remarqué, rétorqua-t-elle en grondant.
– Pourquoi tant d’agressivité ? déplora le fin goupil.
– Peut être parce que je me suis faite attaquer, suggéra la louve.
– C’est vrai, concéda l’autre vane. C’est pourquoi je vais te proposer de repartir sur de bonnes bases. Viens avec moi et je te présenterai à mon maître, Ull. Une puissante louve telle que toi trouvera certainement une place de choix à ses côtés.
– Oh mais je ne doute pas qu’il veuille me tuer afin d’absorber ma puissance, gronda Fen.
– Ah. Ainsi tu es au courant du grand dessein du maître. Tu devrais donc te précipiter afin de participer à ce nouveau futur sans Ragnarök.
-Pourquoi ne le fais tu pas toi même ? le railla la louve. Je n’ai pas l’intention de mourir pour nourrir le caprice d’un fou.
– Tes mots sont vraiment durs, protesta le renard de sa voix de velour. C’est fort dom… » Il fut interrompu par le cri de l’un des hommes qui encerclaient Fen. « Comment… ? » S’étonna-t-il alors qu’un autre de ses sbires tombait dans la neige en hurlant de douleur, mortellement blessé d’une flèche bien placée.

« Ah, ces loups solitaires, commenta Fen avec une ironie mordante, ils ne sont plus ce qu’ils étaient. » Sur ces propos sibyllins elle se jeta, tous crocs dehors, à l’assaut du renard qui glapit de surprise. Les hommes qui encerclaient précédemment la louve s’étaient égaillés en tous sens, cherchant désespérément à se mettre à l’abri des flèches mortelles qui s’abattaient sur eux. Certains, qui étaient parvenus à se mettre à couvert, commencèrent à en chercher l’origine, mais elles semblaient provenir de toutes parts. Le vane renard se défendait bien ; il était agile et rusé. Mais la louve se trouvait également une combattante expérimentée. Elle avait déjà battu son content de renards, lynx, ours et autres prédateurs qui en voulaient à ses proies. Il lui mordit profondément la patte avant. En réponse, elle lui planta fermement ses crocs dans l’échine afin de le jeter au loin. Blessés tous les deux, la louve était consciente qu’elle avait encore moins d’agilité que son adversaire, avec sa patte ensanglantée qu’elle ne pouvait presque plus poser par terre. Il était temps d’en finir ; un combat qui s’éternisait pouvait devenir très dangereux. Elle vit que son opposant avait eu la même réflexion. Néanmoins, elle avait toujours l’avantage de la force, ce que devait aussi savoir le renard, mais aucun des deux n’avait plus le choix à présent.

Ils s’élancèrent l’un contre l’autre pour un ultime assaut. Fen parvint à se frayer un passage jusqu’à la gorge du renard, qu’elle mordit avidement avant de le plaquer sur le sol neigeux. Lorsqu’elle desserra son étreinte, son adversaire était encore vivant mais haletait, à l’agonie. « Tu veux savoir pourquoi je capture d’autres vanes pour Ull, n’est ce pas ? souffla-t-il. Je n’ai pas vraiment eu le choix. Il sait où se trouve ma tanière avec ma renarde et mon renardeau. J’ai du lui proposer ce stratagème afin qu’il leur laisse la vie sauve.
– Il aurait fini par tous vous tuer quand même, pointa la louve.
– J’aurai bien… trouvé… un stratagème… » Emit le renard avant que la vie ne le quitte totalement. Fen réprima son envie de pousser un hurlement de loup déchirant. Que de gaspillage de vies.

Elle n’eût pas le temps de s’apitoyer plus avant qu’un filet gigantesque s’abattit sur elle. Fen avait négligé les petits humains qui accompagnaient le vane renard et ceux ci n’étaient pas restés inactifs. Le filet était solide et ni ses crocs, ni ses griffes, ne parvinrent à le déchirer. Ils l’avaient de nouveau encerclée, piques en avant, mais se tenant désormais à une distance raisonnable, tout en restant le plus possible à l’abri des flèches meurtrières qui continuaient de s’abattre sur eux. « Il est là ! » s’exclama soudain l’un d’entre eux en désignant un arbre. « Il se déplace ! » ajouta un second. La louve s’inquiéta : ils avaient fini par repérer son protégé et elle ne pouvait rien faire pour l’aide. Le moindre mouvement qu’elle esquissait l’empêtrait plus dans le filet. Elle gronda de manière menaçante, en espérant attirer l’attention sur elle. Peine perdue, ils étaient suffisamment nombreux pour se répartir les tâches.

Voguant de branche en branche avec agilité, Bård était assez satisfait de lui même. Après avoir égorgé l’archer que Fen l’avait aidé à atteindre, l’adolescent s’était emparé de son arc. Et, après avoir éliminé tous les autres archers qu’il avait pu repérer, s’était occupé de bombarder les assaillants de la louve de flèches. Par contre, à présent que la vane se trouvait prisonnière d’un filet et que ses assaillants l’avaient repéré, il se sentait un peu moins glorieux. Heureusement, il avait encore pour lui d’être plus agile qu’eux et de pouvoir se mouvoir d’arbre en arbre avec presque autant d’aisance qu’un écureuil. Tout en se moquant de ses poursuivants, il réfléchit. Il devait absolument délivrer Fen. Il n’avait pas besoin d’éliminer tout le monde – encore faudrait il le pouvoir – puisqu’une fois qu’elle serait sortie du filet, ils pourraient s’enfuir tous les deux et facilement semer leurs poursuivants. Malheureusement, l’endroit où se trouvait la vane était envahi d’ennemis. La situation devenait trop intenable, lui même commençait à se faire submerger. Il n’était plus temps de réfléchir. Il lâcha l’arc, bondit d’arbre en arbre jusqu’au dessus de Fen, et se laissa tomber sur elle, s’employant à déchirer le filet de son couteau. Revenant de leur surprise et comprenant ce que cherchait le garçon, les hommes armés de piques commencèrent à s’approcher de la louve. Après tout, maintenant ils n’avaient plus besoin de rester à couvert puisque l’archer qui décimait leurs rangs était bien en vue, et ne possédait plus d’arc. Bård s’échina sur les mailles du filet avec l’énergie du désespoir.

Au moment où Fen allait se faire embrocher par des piques agressives, l’intégrité de sa prison se désagrégea et elle bondit en dehors, faisant chuter son sauveur dans sa précipitation. Elle prit juste le temps de le soulever dans sa gueule, comme lorsqu’il était petit, sauta par dessus les rangs piqueux et s’enfuit dans la forêt avec l’adolescent. A cause de la morsure qui la faisait souffrir à la patte, elle ne courut pas très longtemps. Juste suffisamment pour se soustraire aux éventuelles poursuites des humains. Elle déposa délicatement Bård sur le sol et entreprit de lécher ses blessures avec application. « Et bien ! Quelle embuscade ! s’exclama l’adolescent. Penses tu que nous étions attendus ? Ou qu’ils attendaient Siegfried ?
– Nous, lui, ou n’importe quelle autre créature dont Ull pourrait s’arroger le pouvoir, répondit la louve. Je ne pense pas que nous étions visés en particulier. Ce ruisseau est un endroit ou de nombreux vanes et aelfes apprécient de se retrouver. Parfois même les dvergs.
– Pourquoi y avait il un vane avec ces crapules ? demanda-t-il ensuite.
– Parce que pour protéger sa famille, il a du s’allier à Ull et lui amener de quoi devenir plus puissant.
– Oh. » Bård s’interrogea sur ce qu’il aurait fait à la place du renard. Il n’en avait aucune idée. Son premier réflexe aurait été de confronter Ull. Mais un tel chantage changeait assurément la donne. Son regard tomba sur la morsure profonde que sa protectrice arborait à la patte. Il entreprit de la nettoyer avec de la neige et écopa d’un coup de langue affectueux.

« Bon ! lâcha la louve. Je pense que ma première idée pour retrouver ton frère tombe à l’eau. De plus, il a du se retrouver confronté au même type de déboire que nous.
– Comment allons nous le trouver dans ce cas ?
– Je ne sais pas, avoua la vane. Suivre ma deuxième idée je présume. Chercher la neige jusqu’à tomber sur lui.
– Cela me parait hasardeux, commenta l’adolescent.
– A moi aussi. Mais avec un peu de chance, nous pourrons rencontrer Svart ou Mørk. Ceux là sauront certainement où se trouve Siegfried. » Dans tous les cas, ils n’avaient pas vraiment de choix plus attirant.

« Avant cela, nous devrions peut être mettre encore plus de distance entre nous et ces fils de catin qui nous poursuivent probablement, suggéra Bård. Ainsi tu pourrais te remettre un peu de tes blessures.
– Faisons cela, c’est une bonne idée. » Estima Fen. Le garçon monta de nouveau sur son dos et, en boitillant, la louve aborda un petit trot efficace. Ils sortirent de la forêt pour longer un affleurement montagneux. La vane émit soudain un petit bruit de satisfaction en voyant au loin ce qui paraissait être l’entrée d’une grotte. L’adolescent se réjouissait aussi, il avait bien envie d’une pause. Cela avait beau être leur premier jour de voyage, ils avaient déjà des blessures à panser et essuyé deux combats. Il espérait que la suite ne serait pas aussi mouvementée.

« Tu sais, déclara-t-il à la louve une fois qu’ils se furent installés à l’abri, je pense que nous devrions essayer de nous montrer particulièrement discrets.
– C’est également mon avis, acquiesça la vane.
– Du coup, je pense que nous devrions nous promener à pieds d’homme, si tu vois ce que je veux dire.
– Je ne sais pas si cette proposition me plait, repartit Fen qui préférait sa forme lupine.
– Je m’en doute bien, tempéra le garçon. Mais une louve géante telle que toi ne passe pas inaperçue, surtout pour des gens qui en recherchent activement. De même que je ne passe pas inaperçu non plus en chevauchant une telle monture.
– Je ne suis pas une monture, signala la louve. Je te porte parce que j’en ai envie, pas parce que tu m’as dressée à le faire.
– Oui oui, je sais bien, mais tu vois ce que je veux dire.
– Oui, ronchonna la vane que la douleur sous jacente de sa blessure rendait un peu bougonne.
– Je vais soigner la morsure de ta patte, précisa l’adolescent. Mais avant il faudrait que tu te décides si tu prends ta forme humanoïde ou pas. Parce que tu sais bien que Beyla disait que tu vas mal cicatriser si tu changes sans cesse de forme. »

Fen claqua sa mâchoire et rétrécit. Tandis qu’elle devenait presque humaine d’apparence, Bård fouillait dans son sac à dos à la recherche de la petite trousse de soin que la femme du forgeron des étoiles avait laissé à leur intention. Ses oreilles pointues lui donnaient une apparence aelfique. Mais ses mains griffues, lorsqu’elle quittait ses gants, et ses crocs, lorsqu’elle souriait, ne laissaient aucun doute sur sa nature sauvage. Une fois qu’il eût trouvé ce qu’il cherchait, la vane releva sa manche et déclara en grimaçant : « Fait ton oeuvre, petit d’homme.
– L’avantage de te soigner lorsque tu fais cette taille, nota l’adolescent, c’est que je vais utiliser bien moins de bandages.
– Hmpf, grommela Fen en réponse.
– Allez, arrête de t’en faire, continua-t-il. Je pense que nous devrions inventer une histoire pour les gens qui nous poserons des questions.
– Bien que l’idée de croiser des gens ne m’enchante pas, je pense que tu as raison, concéda la vane. Nous devrions être parés à toute éventualité. Je dois dire que je n’avais pas mesuré que le monde se trouverait dans un tel chaos. J’ai peut être trop attendu.
– Peu importe, balaya Bård avec l’insouciance propre aux personnes de son âge. Veux tu être ma soeur ou ma mère ou ma tante ? » L’idée paraissait l’enchanter. Beaucoup plus qu’elle n’enchantait Fen.

« Je ne te ressemble pas assez pour être ta mère ou ta soeur, finit elle par dire. En revanche je pense que je peux passer pour être ta tante.
– Va pour ma tante ! se réjouit l’adolescent en terminant de bander la blessure de sa nouvelle tante auto proclamée. Et, du coup, tu serais la soeur de mon père ou de ma mère ?
– Disons de ton père, puisque je l’ai bien mieux connu que ta mère, suggéra-t-elle.
– Oui mais nous ne cherchons pas forcément la vérité, rappela Bård.
– Tout mensonge est plus crédible s’il est proche de la vérité.
– Vraiment ? s’étonna l’adolescent. Et bien d’accord. Tu es désormais ma tante, soeur de mon défunt père. Comment aurait il pu mourir d’ailleurs ? Tué par un ours ?
– Oui, cela me parait crédible. Et ta mère serait morte en couches, ajouta la vane. Ainsi nous avons toute l’histoire.
– Elle est simple à retenir, cela ne va-t-il pas paraitre trop basique ?
– Bien sûr que si, et comme ça nous resterons discrets, expliqua Fen. Il n’y a rien de moins discret que des gens qui ont des vies romanesques à raconter.
– Mmmh, dommage, soupira le garçon. Mais en parlant de discrétion, tu devrais faire quelque chose pour dissimuler tes oreilles pointues. »
La vane fouilla dans ses poches et en sortit un bandeau qu’elle passa de manière à dissimuler les pointes de ses oreilles. « Est ce mieux ? s’enquit elle.
– Tout à fait mieux, approuva Bård avec satisfaction.
– Tes oreilles sont aussi légèrement pointues, lui fit remarquer Fen.
– Oui, mais si je garde mon bonnet, ça devrait aller.
– En effet, concéda-t-elle. Et bien, nous voilà d’apparence la plus humaine possible.
– On dirait bien, approuva l’adolescent. Il ne faut pas que les gens nous regardent de trop près, mais nous devrions pouvoir passer à peu près inaperçus.
– Veux tu reprendre notre voyage ou passer la fin de la journée ici ? lui proposa la vane.
– Je ne sais, hésita-t-il. D’un côté je n’ai pas envie de perdre du temps, mais d’un autre, je doute que nous trouvions un meilleur abri que celui ci pour la nuit. » De plus, même si il ne voulait pas l’avouer, il préférerait que Fen se repose dès à présent afin que la morsure que lui avait infligée le renard se guérisse plus rapidement. Si elle prenait du repos dès maintenant, peut être qu’elle serait presque totalement guérie le lendemain.

Elle posa soudainement sa main sur la tête du garçon et lui sourit de manière rassurante. « Restons ici ce soir, car ce sera probablement notre dernière soirée tranquille. Qui sait ce qui pourra nous arriver demain ? » Bård hocha la tête avec un sourire de soulagement. Même si il s’estimait trop grand pour ce genre d’effusions, il se pendit à son cou. Car, tout de même, c’était parfois bien agréable d’agir en petit garçon avec quelqu’un pour prendre soin de vous. Elle le serra tendrement dans ses bras et reprit : « Nous feras tu du feu ?
– Et si quelqu’un nous voyait ? s’inquiéta l’adolescent.
– Ne t’inquiètes pas pour ça, fait nous du feu dans ce petit recoin et moi, je vais m’occuper de dissimuler l’entrée. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Tandis que le plus jeune rassemblait du bois, la vane rassemblait des pierres et des branchages pour camoufler l’entrée aux éventuels regards curieux. L’atmosphère sentant la neige à plein nez, elle ne s’inquiétait pas trop pour cela. Le blizzard qui s’annonçait les cacherait efficacement à la vue de quiconque serait assez fou pour le braver. Néanmoins, il en était d’autant plus essentiel de calfeutrer la petite grotte.

Lorsqu’elle rejoignit de nouveau son protégé, il avait assemblé un petit foyer et sorti son épée. « Que comptes tu faire avec ton arme ? s’enquit curieusement Fen. Tuer le bois ?
– Bien sûr que non, pouffa l’adolescent, il est déjà mort. » Il tira la langue. « Non, je veux voir si je peux réussir à allumer mon feu grâce à la rune du soleil.
– C’est cette rune là que tu as utilisée contre le meurtrier de ton père ? supposa la vane.
– Oui, tout à fait. » Confirma-t-il. Il plaça de nouveau l’encoche de son anneau devant la rune du soleil et tourna la tête de loup du pommeau.

Le cycle du brouillard

La brume s’épaississait de plus en plus. Elle enveloppait le monde nocturne dans un écrin de coton vaporeux, étouffant tous les sons et recouvrant les ruines de la ville humaine. La guerre était passée par là, avec son lot de destruction. Le Korrigan buta sur un cadavre et prit une mine dégoûtée en le contournant. Affligé, il secoua la tête, faisant ainsi virevolter ses boucles flamboyantes. Il posa son bâton pareil à un charbon ardent sur le corps sans vie et laissa tomber un mot sec. Le mort se retrouva réduit en cendres. « Quel gâchis… lâcha-t-il ensuite dans le silence surnaturel ambiant.
– Chut. » souffla l’Elfe, aussi légèrement que le vent.

Le Korrigan leva les yeux vers le visage pâle de son compagnon. Ce dernier paraissait absorbé, presque éthéré, et penchait la tête sur le côté, comme pour mieux écouter la brise. « Par ici. » Murmura finalement le Maître de l’Air en reprenant la route. Ses pieds touchaient à peine le sol. Le petit Maître du Feu s’empressa de lui emboîter le pas. Il suivit son aérien compagnon jusqu’à ce qu’il supposa, en trébuchant sur la margelle d’une fontaine, être une placette dévastée. Le brouillard se trouvait particulièrement épais à cet endroit et il était impossible de voir plus loin que le bras tendu.

N’y tenant plus, l’ardent Korrigan appela : « Dame Fisdiad ? » Comme en réponse à son appel, toute la brume disparut d’un seul coup, dévoilant une silhouette encapuchonnée au milieu de ce qui était bel et bien une place en ruines. Elle se tourna vers les deux Maîtres et ôta sa capuche, dévoilant son visage ridé encadré de longs cheveux gris et vaporeux. Elle leur adressa un vague sourire fatigué. « Je demande votre pardon pour ces désagréments, déclara-t-elle.
– Nul besoin, balaya le Korrigan. Il était facile de vous retrouver avec tout ce brouillard étalé de partout.
– Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ? s’enquit ensuite l’Elfe.
– Malheureusement non. »

La vieille humaine soupira et s’assit sur le rebord de la fontaine à sec. Elle paraissait plus voûtée par ses soucis que par son âge avancé. « Je ne serai bientôt plus et je n’ai pas trouvé la femme enceinte de l’enfant qui devra me succéder, reprit-elle. Personne ne semble avoir survécu ici. Si elle est morte avec son bébé, qu’adviendra-t-il des Maîtres du Brouillard ? » Aucun de ses deux compagnons ne répondit à cette question ; personne ne connaissait la réponse. Sauf, peut-être, leur divine protectrice qui était à l’origine de leurs pouvoirs. Mais elle n’était pas une entité que l’on peut invoquer à l’envie.

« Soyez tranquille, exhala le Maître de l’Air. Nous trouverons cet enfant.
– Je le sais bien, Fisavel, je le sais bien, assura doucement Dame Fisdiad. C’est seulement que j’aurais aimé mettre les choses en ordre pour mon départ. » Elle soupira de nouveau. De légères volutes de brume l’environnaient.

« C’est bien facile, pour cet Elfe, de considérer cette situation comme triviale… » Songeait le Maître du Feu. Ne subissant pas les affres du temps – comme tous ceux de sa race immortelle d’ailleurs – Fisavel était le seul survivant du groupe initial des Maîtres des Eléments. Le Korrigan se demandait si l’Elfe était capable de comprendre le tourment de la Maîtresse du Brouillard. Néanmoins le Maître de l’Air avait raison : les Maîtres des quatre Eléments trouveraient leur futur cinquième compagnon. Il en avait toujours été ainsi, même si Dame Fisdiad craignait que la mère de l’enfant, qui devrait lui succéder, n’ait succombé à la fureur des combats qui avaient eu lieu dans cette petite ville.

Bien que la longévité des Maîtres soit allongée, les Maîtres du cinquième Elément – le Brouillard – étaient ceux qui changeaient le plus souvent. Ils étaient en effet toujours humains, or les humains étaient ceux qui vivaient le moins d’années parmi les races créées par Etre sur Inisilydan. En compensation, ils avaient des capacités d’adaptation accrues et donnaient facilement naissance à des enfants. Compréhensif face à l’angoisse de Dame Fisdiad, le Korrigan lui adressa un chaleureux sourire, qui se voulait rassurant. La vieille femme lui répondit de même.

Le sourire de la Maîtresse du Brouillard se figea soudain et ses yeux gris se voilèrent. Cette cent quarantième année de vie écoulée était la dernière. Elle s’affaissa avec légèreté et sans un bruit. Sous les regards peinés de ses compagnons, son corps sans vie se trouva enveloppé d’un linceul de brume. Même en étant préparés au fait que sa mort était inévitable et proche, les coeurs des deux Maîtres saignèrent en choeur. Puis Fisavel, après avoir murmuré des paroles elfiques de deuil, s’approcha de leur amie. « Aide-moi Fisaed. » Le Maître du Feu vint prêter assistance à son compagnon, afin d’emporter la dépouille mortelle auprès des deux absents de l’Eau et de la Terre.

Les pleurs d’un nouveau-né se firent alors entendre dans les ruines.

Brouillard