La série des mots-clefs : Alors, il me sembla que l’air s’épaississait…

Bien évidemment, le temps que je prenne cette grande digitale en photo, en essayant de capturer toute l’essence de sa beauté mortelle, le reste du groupe avait disparu. J’ai donc tendu l’oreille pour déterminer la direction dans laquelle ils s’étaient dirigés. Rien ne troublait les pépiements des oiseaux ni le bruit du vent qui agitait paresseusement les branches des arbres. Un peu décontenancé, je suis allé dans la direction générale qu’il me semblait qu’ils avaient prise. Hésitant, j’ai ensuite marché quelques pas dans plusieurs directions, tout en sachant que chaque moment perdu les éloignait de moi. Soudain, la lumière se fit dans mon esprit. Fier de toutes les inventions pratiques que mes congénères avaient créées, je me suis triomphalement emparé de mon téléphone. Ma satisfaction fut de courte durée. Dans cet écrin de nature perdu, mon petit bijou de technologie ne captait aucun signal, que ce soit téléphonique ou Internet.

J’ai un moment caressé l’idée de rester sur place pour être plus facile à retrouver lorsqu’ils se rendraient compte de mon absence prolongée. Mais, après être resté assis sur une souche pendant quelques minutes, j’ai compris que je ne pourrai pas rester ainsi inactif. Je me suis levé et, après m’être dégourdi les jambes, je me suis aventuré à l’exploration. De toutes façons, cette forêt devait bien avoir une fin. Plus personne ne se perdait dans les bois de nos jours, n’est ce pas ? Cette assertion se trouva bientôt confirmée par le fait que je finis bientôt par rencontrer un chemin. Rassuré, je l’ai joyeusement emprunté afin de rejoindre au plus vite un brin de civilisation. A intervalles réguliers, je vérifiais si mon téléphone captait enfin un réseau. Malheureusement, dans cet environnement vallonné recouvert d’arbres, il ne captait toujours aucune antenne ni satellite.

Tout en marchant, je commençais à me demander combien de temps il allait encore me falloir pour arriver quelque part. Le chemin forestier, bien que baigné d’une jolie lumière verte et dorée qui passait à travers les feuilles, finissait par me lasser. Un cadre peut s’avérer à la fois joli et répétitif. Un petit étang vint rompre cette monotonie et, fatigué, je décidais de me reposer un instant à son bord. Alors, il me sembla que l’air s’épaississait, tandis que l’odeur de l’humus se faisait plus prenante. Que se passait-il ? Peut-être étais-je déshydraté. Je me suis donc fébrilement emparé de ma gourde pour en boire quelques gorgées. Ceci fait, je me suis rendu compte que de légères volutes de brume s’élevaient du sol.

Je ne me sentais pas mieux ; j’avais l’impression d’avoir la tête cotonneuse. Puis le martèlement commença. J’ai d’abord cru à une migraine tapageuse mais, le son devenant plus distinct, je reconnus le bruit de sabots au galop sur le chemin de terre. Je me suis levé et retourné, soulagé de pouvoir finalement demander de l’aide. Sauf que les cavaliers qui s’offrirent à ma vue paraissaient provenir d’un autre temps. Il s’agissait de tout un équipage de damoiselles et de damoiseaux tous de blanc vêtus, menés par une femme magnifique à l’air sévère. Bouche-bée, j’admirais cette apparition surnaturelle. La tête de la meneuse était ceinte d’une couronne de feuilles de chêne et un poulain immaculé suivait sa monture richement apprêtée. Ils m’ignorèrent totalement, passant à côté de moi comme si je n’étais pas là. Au moment où les chevaux pénétrèrent dans l’eau à grand renfort de gerbe étincelantes, je sombrai dans l’inconscience.

« On l’appelle la Mare-aux-Fées ou la Mare-au-Diable. » Disait quelqu’un tandis que mon cerveau tentait désespérément de reprendre le contrôle. « Et le Diable sait comment ce touriste a pu arriver jusque là. » En ouvrant péniblement mes paupières, j’ai pu constater que je me trouvais dans un véhicule de pompiers, solidement arrimé à une civière. Le guide qui avait emmené mon groupe dans la forêt se trouvait également là. C’était lui qui parlait. « J’ai suivi le chemin, suis-je parvenu à dire avec un tout petit filet de voix.
– Le chemin ? s’étonna l’homme. Mais aucun chemin ne mène à la Mare-aux-Fées ! »

Car, oui, quelqu’un est arrivé ici en tapant dans son moteur de recherche : « Alors il me sembla que l’air s’épassissait ». J’espère que maintenant il ne sera plus déçu !

Le support (2/3)

La petite bande d’Arnulf prit le départ dès le lendemain. Colin admirait ses nouveaux compagnons et ne s’en cachait pas. Bran et Cygnus étaient vêtus d’armures de cuir dissimulées par des vêtements sombres qui permettraient de les faire oublier dans n’importe quel environnement. Olga avait fait de même sous sa tunique rapiécée, qui la faisait ressembler à n’importe quelle vieille femme ordinaire. Talia, elle, ne recherchait apparemment pas la discrétion, puisqu’elle arborait fièrement une armure d’écailles qui la faisait ressembler à un poisson. Quant à Arnulf et Sigurd, ils avaient enfilé des cottes de mailles rutilantes. L’adolescent s’arrangea pour effleurer chacun des mercenaires. C’était sa manière à lui de créer des liens. De plus, lorsqu’il se concentrait sur l’un de ces liens, il pouvait ressentir les émotions et les sensations éprouvées par la personne. Cela lui donnait l’impression de mieux la comprendre.

Ils se rendirent dans le petit bois voisin. D’après ce que Colin avait saisis, la bande d’Arnulf avait comme tâche de récupérer un coffret qui contenait une précieuse antiquité. En tous cas, c’était ainsi que le commanditaire avait présenté la chose. Les mercenaires savaient que le contenu avait une chance sur deux de s’avérer effectivement être une précieuse antiquité. Peu leur importait la véritable nature de l’objet, ils devaient le récupérer, voilà tout. La somme à la clef était rondelette, ce qui avait convaincu Arnulf de réunir de nouveau ses anciens compagnons.

Concernant leur plan d’action, le chef avait tout prévu en termes assez simples. Cygnus, qui avait été le premier à le rejoindre, avait effectué tout un travail d’espionnage en amont. Il savait donc que le coffret allait être transporté jusqu’à la ville voisine en passant par ce bois, avec d’autres bien dont ils pourraient s’emparer s’ils en avaient l’occasion. Il ne faudrait d’ailleurs pas hésiter à prendre d’autres objets de valeur, histoire de dissimuler le véritable objectif de leur larcin. Arnulf tenait au travail bien fait. Cygnus avait estimé que le petit convoi passerait le lendemain. Ils avaient donc la journée pour organiser une embuscade.

Colin était impatient de voir comment les choses allaient se dérouler. Bran avait essayé de le dissuader de venir. Il lui avait dit qu’il y allait sûrement avoir des blessés, probablement des morts et qu’il n’était pas certain que l’adolescent soit prêt à assister à ce genre de spectacle. Mais Colin n’était pas aussi naïf que l’homme se plaisait à le croire. Il avait assisté à des évènements terribles. C’était d’ailleurs comme cela qu’il avait découvert qu’il possédait cette étrange capacité… Bran avait soupiré lorsque son protégé avait insisté pour venir malgré tout et lui avait lancé un regard douloureux. Colin avait répondu avec son sourire candide, qui désarmait la plupart des gens, agrémenté d’un « Ne t’inquiète pas pour moi ! »

Assis sur une souche sur le bord du chemin qui traversait le petit bois, l’adolescent contemplait la mise en place. Cygnus et Bran inspectaient les meilleurs endroits pour se dissimuler pendant que Sigurd entamait un tronc avec une petite hache de bûcheron et qu’Arnulf donnait les dernières instructions. Talia s’occupait d’aiguiser les pointes de son trident tandis qu’Olga, assise non loin de Colin, s’éventait paresseusement. Il s’agissait de professionnels rompus à ce genre de tâches ; les préparatifs ne prirent pas beaucoup de temps. Ils s’installèrent ensuite pour la nuit dans une petite clairière non loin.

Le jour de l’embuscade était arrivé. Bran avait tenté une ultime fois d’écarter son protégé de la probable violence des évènements à venir. Colin avait accepté de rester caché dans les fourrés, mais il tenait absolument à assister à l’opération. Arnulf les rappela à l’ordre : il n’était plus temps de tergiverser, mais d’agir. Ils se mirent tous rapidement en place et l’attente commença. Blotti dans son buisson, le garçon s’assit en tailleur. Il posa ses mains sur ses genoux et baissa un peu les paupières, laissant ses yeux mi-clôts. Ainsi installé, il se projeta dans l’esprit de Bran.

Il s’y fit tout petit, pour ne pas gêner son protecteur. L’adolescent put tout de même constater que Bran avait un excellent point de vue sur la scène. Les mercenaires avaient fait tomber le tronc au milieu du chemin sans le rouler, pour mimer un incident forestier sans gravité. Afin d’agrémenter le sentiment de sécurité, Olga s’était assise sur le tronc. Toute seule au milieu du bois et jouant la vieille femme fatiguée, elle paraissait encore plus voûtée et inoffensive que d’ordinaire.

Une trille se fit entendre. Colin l’entendit à la fois des oreilles de Bran et des siennes. Il savait qu’il s’agissait de Cygnus qui informait la troupe que leur cible venait d’entrer dans le petit bois. L’adolescent sentit son hôte se tendre et toute sa concentration s’intensifier. Quelques minutes plus tard, un petit convoi se montra dans le champ de vision de Bran.

Texto du matin : Résumé sur l’origine d’Halloween

Aujourd’hui, nous allons parler d’Halloween, mais pas des bonbons. Comme beaucoup le savent déjà, Halloween était déjà fêtée par nos ancêtres celtes qui l’appelaient Samain. Elle se déroulait d’ailleurs au début de leur mois de Samonios qui se trouvait être leur premier mois de l’année et marquait le début de la saison sombre. En cette période, il y a ouverture vers l’Autre Monde. Petite parenthèse, les mois celtes étaient Samonios, Dvmanios, Rivros, Anagantios, Ogroniv, Cvtios, Giamonios, Simi Visonnios, Eqvos, Elembivs, Aedrinnis, Cantlos.

En fait, la célébration de Samain se déroulait sur toute une semaine (trois jours avant – le jour en question – trois jours après) ; les dieux et les esprits demandent beaucoup d’attention. Puisque les celtes ne nous ont laissés pratiquement aucun écrit (à part un superbe calendrier, le calendrier de Coligny, que vous pouvez voir en vrai au musée gallo-romain de Lyon) nous tirons nos informations de deux sources principales. Les romains, qui n’ont pas donné d’indications très précises, mais surtout des petits moines (notamment ceux d’Irlande) qui, bien que prolifiques, ont déformé pas mal de choses.

Avec la disparition du calendrier celte, la fête de Samain fut fixée à la nuit entre le 31 octobre et le 1er novembre. Les gens sculptaient déjà des navets (les citrouilles n’avaient pas encore été rapportées des Amériques pas encore découvertes) et, à ce sujet, il est attesté qu’au début du 20ème siècle les bretons creusaient encore des betteraves pour les éclairer et effrayer les gens cette fameuse nuit.

Traditional Irish halloween Jack-o'-lantern

Le terme Halloween est, en fait, la contraction de All Hallows Evening, qui est un équivalent de the eve of the all saints day (soit la veille du jour de tous les saints -> la Toussaint). Jack O’Lantern était, quant à lui, un maréchal ferrant qui s’est joué du diable à moult reprises durant sa vie. A sa mort, refoulé à la fois du Paradis et des Enfers, il s’est retrouvé à errer pour toujours entre les monde. Pour cela, il dut éclairer son chemin avec un charbon des enfers dans une lanterne. Il réapparaît tous les ans le jour de sa mort.

Jack-o-lantern-FR

Le support (1/3)

Arnulf reposa sa pinte. Il essuya la mousse qui maculait ses barbe et moustache blondes du revers d’un bras poilu. « Nan Bran, j’crois pas que ce soit une bonne idée de récupérer un… un petiot comme ça avec nous.
– Ecoute Arnulf, insista ledit Bran, ce gosse et moi, nous nous sommes vraiment attachés tous les deux. Tu comprends ?
– Tu veux dire que toi, que tout le monde surnomme l’Impitoyable, tu t’es attaché à quelqu’un ?
– Tout le monde a beaucoup changé en cinq ans, tu sais, bougonna Bran.
– Ouais, ouais. Je vois, déclara Arnulf après une autre lampée. Si t’es autant attaché à ce p’tit, pourquoi voudrais-tu qu’il vienne prendre des risques avec nous ? »

Bran resta un instant silencieux, comme pour rassembler ses mots. « Y a plusieurs choses, dit-il finalement. D’abord j’aimerais le garder vers moi, je me sentirai plus à l’aise. Et puis, il avait envie de participer. Ca m’a surpris qu’il veuille venir avec une bande de soudards comme nous, mais il veut se rendre utile, il m’a dit. Il pourra apprendre une ou deux choses.
– Bah, balaya Arnulf, c’est d’accord. Un peu de sang neuf ne peut pas faire d’mal. Et puis Talia l’a à la bonne. Garde-le si ça te fait plaisir, mais vient pas t’plaindre s’il se fait trancher. »

Bran soupira. Il avait convaincu le chef, mais ce n’était pas le plus dur. Le plus difficile était à venir : l’angoisse de savoir Colin perpétuellement en danger à partir de maintenant. Il considéra gravement l’adolescent. En toute franchise, Bran devait en convenir : le petit n’était plus si petit que ça. Il avait seize ans et la plupart des gens vivaient déjà des vies d’adultes à cet âge là. Mais Colin dégageait une telle innocence que le guerrier avait du mal à le considérer comme tel. Il n’était pas le seul ; l’insensible Talia avait fondu devant cette angélique candeur. Il faut dire qu’elle n’avait pas l’habitude de cotoyer autant d’innocence. D’ailleurs, Bran admettait que la naïveté de ce petit lui portait parfois sur les nerfs.

La porte de la taverne s’ouvrit brutalement. Le géant Sigurd fit irruption. « De l’hydromel ! » tonna le nouveau-venu en venant s’installer à la table d’Arnulf avec les autres. « Je suis le dernier, gloussa-t-il ensuite.
– C’est aimable à toi de ne pas perturber nos habitudes, ronronna Cygnus l’Aplyr.
– Tu devrais te montrer plus ponctuel Sissi, prévint la vieille Olga.
– Ne m’appelle pas Sissi, gronda le géant.
– Lorsque tu feras preuve de maturité, asséna Olga d’un ton sec.
– Suffit vos querelles familiales, balaya Arnulf en claquant sa chope contre la table. Bon retour à vous tous les enfants ! J’espère que vous vous êtes bien amusés durant ces cinq ans passés chacun de notre côté. »

Tout le monde acquiesça, avec des sourires plus ou moins prononcés. Bran prévoyait de bonnes histoires pour les soirées au coin du feu. « Comme vous pouvez l’voir, nous avons un p’tit nouveau. C’est not’ assassin Bran qui nous l’a amené. Il s’appelle… ?
– Colin, répondit l’adolescent avec un doux sourire.
– Voilà, continua le chef. Je n’sais pas encore à quoi il va nous servir, mais nous trouverons bien. Colin, voici tout l’monde. Le grand là, c’est Sigurd. Un combattant hors pair, mais mieux ne vaut pas rester trop près de lui dans la rage de la bataille. Lui et sa tante qui est là, la vieille Olga, sont des vikingars du nord.
– Je ne suis pas vieille, intervint Olga.
– Non, tu n’es pas vieille. » Soupira Arnulf comme si c’était une habitude, avant de reprendre à l’intention du garçon : « Elle est not’ garante de survie. C’est un très bon médecin et herboriste. Bien sûr, elle peut aussi tuer avec ses potions. »

La vieille dame se rengorgea en remettant une mèche de cheveux blancs derrière son oreille. Malgré son grand âge, Olga était particulièrement alerte. Bien conservée, comme d’aucuns disent. Elle pouvait très certainement encaisser les longs trajets qu’effectuaient souvent les mercenaires aussi bien que ceux-ci. Le chef continuait : « Ensuite, l’homme à la peau noire et à la tache orange dans la zone du nez s’appelle Cygnus. Ne laisse pas tes poches à sa portée. C’est un véritable roublard. L’un des meilleurs. Comme c’est un Aplyr, quand il se transforme en cygne il nous sert d’éclaireur. » Colin adressa un regard émerveillé à Cygnus, qui lui retourna un clin d’oeil charmeur. « Et je n’ai pas besoin de te présenter Talia qui est une guerrière marine des Morgans. Ni Bran avec qui tu as passé tellement de temps. » Conclut Arnulf.

Il reprit une gorgée de son breuvage, comme s’il réfléchissait. « Si j’ai de nouveau fait appel à vous tous, c’est parce qu’on m’a proposé un travail intéressant. » Tous écoutaient religieusement leur chef. Leurs anciennes habitudes étaient revenues d’elles-mêmes tandis qu’Arnulf leur expliquait ce qu’avait demandé le commanditaire.

Le cycle du brouillard

La brume s’épaississait de plus en plus. Elle enveloppait le monde nocturne dans un écrin de coton vaporeux, étouffant tous les sons et recouvrant les ruines de la ville humaine. La guerre était passée par là, avec son lot de destruction. Le Korrigan buta sur un cadavre et prit une mine dégoûtée en le contournant. Affligé, il secoua la tête, faisant ainsi virevolter ses boucles flamboyantes. Il posa son bâton pareil à un charbon ardent sur le corps sans vie et laissa tomber un mot sec. Le mort se retrouva réduit en cendres. « Quel gâchis… lâcha-t-il ensuite dans le silence surnaturel ambiant.
– Chut. » souffla l’Elfe, aussi légèrement que le vent.

Le Korrigan leva les yeux vers le visage pâle de son compagnon. Ce dernier paraissait absorbé, presque éthéré, et penchait la tête sur le côté, comme pour mieux écouter la brise. « Par ici. » Murmura finalement le Maître de l’Air en reprenant la route. Ses pieds touchaient à peine le sol. Le petit Maître du Feu s’empressa de lui emboîter le pas. Il suivit son aérien compagnon jusqu’à ce qu’il supposa, en trébuchant sur la margelle d’une fontaine, être une placette dévastée. Le brouillard se trouvait particulièrement épais à cet endroit et il était impossible de voir plus loin que le bras tendu.

N’y tenant plus, l’ardent Korrigan appela : « Dame Fisdiad ? » Comme en réponse à son appel, toute la brume disparut d’un seul coup, dévoilant une silhouette encapuchonnée au milieu de ce qui était bel et bien une place en ruines. Elle se tourna vers les deux Maîtres et ôta sa capuche, dévoilant son visage ridé encadré de longs cheveux gris et vaporeux. Elle leur adressa un vague sourire fatigué. « Je demande votre pardon pour ces désagréments, déclara-t-elle.
– Nul besoin, balaya le Korrigan. Il était facile de vous retrouver avec tout ce brouillard étalé de partout.
– Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ? s’enquit ensuite l’Elfe.
– Malheureusement non. »

La vieille humaine soupira et s’assit sur le rebord de la fontaine à sec. Elle paraissait plus voûtée par ses soucis que par son âge avancé. « Je ne serai bientôt plus et je n’ai pas trouvé la femme enceinte de l’enfant qui devra me succéder, reprit-elle. Personne ne semble avoir survécu ici. Si elle est morte avec son bébé, qu’adviendra-t-il des Maîtres du Brouillard ? » Aucun de ses deux compagnons ne répondit à cette question ; personne ne connaissait la réponse. Sauf, peut-être, leur divine protectrice qui était à l’origine de leurs pouvoirs. Mais elle n’était pas une entité que l’on peut invoquer à l’envie.

« Soyez tranquille, exhala le Maître de l’Air. Nous trouverons cet enfant.
– Je le sais bien, Fisavel, je le sais bien, assura doucement Dame Fisdiad. C’est seulement que j’aurais aimé mettre les choses en ordre pour mon départ. » Elle soupira de nouveau. De légères volutes de brume l’environnaient.

« C’est bien facile, pour cet Elfe, de considérer cette situation comme triviale… » Songeait le Maître du Feu. Ne subissant pas les affres du temps – comme tous ceux de sa race immortelle d’ailleurs – Fisavel était le seul survivant du groupe initial des Maîtres des Eléments. Le Korrigan se demandait si l’Elfe était capable de comprendre le tourment de la Maîtresse du Brouillard. Néanmoins le Maître de l’Air avait raison : les Maîtres des quatre Eléments trouveraient leur futur cinquième compagnon. Il en avait toujours été ainsi, même si Dame Fisdiad craignait que la mère de l’enfant, qui devrait lui succéder, n’ait succombé à la fureur des combats qui avaient eu lieu dans cette petite ville.

Bien que la longévité des Maîtres soit allongée, les Maîtres du cinquième Elément – le Brouillard – étaient ceux qui changeaient le plus souvent. Ils étaient en effet toujours humains, or les humains étaient ceux qui vivaient le moins d’années parmi les races créées par Etre sur Inisilydan. En compensation, ils avaient des capacités d’adaptation accrues et donnaient facilement naissance à des enfants. Compréhensif face à l’angoisse de Dame Fisdiad, le Korrigan lui adressa un chaleureux sourire, qui se voulait rassurant. La vieille femme lui répondit de même.

Le sourire de la Maîtresse du Brouillard se figea soudain et ses yeux gris se voilèrent. Cette cent quarantième année de vie écoulée était la dernière. Elle s’affaissa avec légèreté et sans un bruit. Sous les regards peinés de ses compagnons, son corps sans vie se trouva enveloppé d’un linceul de brume. Même en étant préparés au fait que sa mort était inévitable et proche, les coeurs des deux Maîtres saignèrent en choeur. Puis Fisavel, après avoir murmuré des paroles elfiques de deuil, s’approcha de leur amie. « Aide-moi Fisaed. » Le Maître du Feu vint prêter assistance à son compagnon, afin d’emporter la dépouille mortelle auprès des deux absents de l’Eau et de la Terre.

Les pleurs d’un nouveau-né se firent alors entendre dans les ruines.

Brouillard

Texto du matin : La tapisserie de Bayeux

Salutations en ce radieux lundi !

Je ne sais plus trop à qui j’ai raconté mes aventures normandes. Bref, j’ai parcouru toute la côte de Omaha Beach à Cabourg, et visité Bayeux ainsi que Caen. Voilà en résumé. Néanmoins, je vais vous rapporter l’histoire racontée sur la tapisserie de Bayeux, magnifique pièce de presque 1000 ans. Elle a été tissée aux environs de 1070 et expose la récupération du trône d’Angleterre par Guillaume le Conquérant sous forme de scènes. Une sorte de BD sans bulles. Il s’agit d’une pièce de lin brodée de laine, elle mesure presque 70 mètres de long et on ne sait pas vraiment quel est le côté de la Manche qui l’a tissée. C’est impressionnant, mais cela n’a pas empêché les révolutionnaires de s’en servir de bâche à chariot. Le tissu avait alors environ 700 ans.

Voici ce que raconte la tapisserie : il était une fois, le Roi d’Angleterre qui se sentait mourant mais qui n’avait point de descendance. Il décida de céder son trône à son petit cousin Guillaume le Bâtard (qui avait des origines norroises). Celui-ci avait déjà fait son bonhomme de chemin car il me semble bien qu’il était déjà Duc de Normandie et avait obtenu un mariage avantageux en épousant Mathilde, fille du Roi des Flandres. Rien que ça. Le Roi d’Angleterre envoya son neveu (je crois) Harold, afin d’informer Guillaume qu’il était désormais l’héritier du trône d’Angleterre. Harold partit alors en Normandie et, après quelques mésaventures (qui sont expliquées sur la tapisserie mais sur lesquelles je vais passer), finit par rejoindre le futur conquérant. Là, il délivra son message et, avant de repartir, il participa aux combats de Guillaume qui avait des démêlés avec un seigneur voisin. Harold fit montre de moult bravoure et force. Du coup, une fois la guerre finie, Guillaume fit de lui un chevalier et son vassal. Harold jura sa loyauté et prêta serment de reconnaître Guillaume en tant que souverain légitime, une fois que le vieux Edouard trépasserait. Et ce, sur deux reliques sacrées. Ceci fait, Harold retourna en Angleterre. Le Roi mourut peu après son retour. Il fut alors temps d’appeler Guillaume à régner ! Au lieu de cela, Harold se parjura et accapara le trône pour lui-même. Quel vilain !

L'attaque de Dinan où le brave Harold s'est illustré.

L’attaque de Dinan où le brave Harold s’est illustré.

Le bruit parvint bientôt à Guillaume que son vassal lui avait volé son trône et s’était parjuré. Furieux, il lança de grands préparatifs pour une invasion en règle. Nan mais ! Tout est très bien détaillé sur la tapisserie : la construction de navires aux airs de drakkars, le chargement des cottes de mailles, des armes, des vivres, des chevaux, etc etc. Bien sûr, dans toute cette entreprise ainsi que celle d’avant (où Harold avait fait des merveilles), le brave Guillaume est assisté par son demi-frère Odon, évêque de son état. A propos d’Odon, il fait partie des possibles commanditaires de la tapisserie de Bayeux, en vue de l’afficher dans sa cathédrale pour que tout le monde puisse la voir et connaître ainsi l’histoire de la Conquête (rappel : la tapisserie fait 70m de long et devait être compréhensible pour tous). Ce brave évêque était un homme de foi à l’ancienne ; il accompagnait toujours Guillaume au cœur du combat. Mais comme il n’a pas le droit de tuer son prochain, il s’équipe généralement d’une masse d’arme. En vue d’assommer bien sûr. Quant aux traumatismes crâniens possibles bah… C’est Dieu qui décide, n’est ce pas ?

Guillaume et ses deux demi-frères Odon et Robert

Guillaume et ses deux demi-frères Odon et Robert

Bref. Aussitôt ont-il embarqué, aussitôt sont-ils arrivés. Guillaume et ses gens posèrent le pied en Angleterre. Harold, ayant vent de la nouvelle, monta également une armée afin de rencontrer son rival sur le champ de bataille. Mais le parjure se montrait fort inquiet car, dans le ciel, un astre céleste avait fait son apparition et il l’estimait de mauvais augure. Il s’agissait en fait de la comète de Halley qui suivait son bonhomme de chemin, insensible aux tourments des hommes. Harold était un parjure, mais non un pleutre. Il était donc bien présent avec son armée sur le champ de bataille. Il encaissa la charge des cavaliers normands couverts par leurs archers.

Le fameux astre céleste, de bon augure pour certains, de mauvais pour d'autres.

Le fameux astre céleste, de bon augure pour certains, de mauvais pour d’autres.

La bataille fit rage pendant longtemps. Guillaume trucidait les anglois tandis qu’Odon les « assommait » (moi j’aime bien les évêques de l’époque), lorsque, finalement, une flèche normande jaillie de nulle part transperça l’œil d’Harold. Il trépassa, bien entendu, sur le champ et Guillaume devint ainsi Roi d’Angleterre. A ce moment là, plus personne ne l’affubla du sobriquet de « le Bâtard ». Non. Désormais on le surnommait Guillaume le Conquérant. Bien plus classe.

La bataille finale où Harold perdit la vie.

La bataille finale où Harold perdit la vie.

Dernière chose, cette tapisserie est dite la Tapisserie de la Reine Mathilde, car la légende voulait qu’elle l’ait tissée elle-même. En réalité on suppose qu’elle a été commandée à un atelier, probablement par Odon.

Et voilà ! L’histoire contée sur la tapisserie de Bayeux est terminée !

Texto du matin : une petite histoire du chocolat

A propos du chocolat, l’on suppose que les Mayas (ou peut-être même les Olmèques) furent les premiers à cultiver le cacao. Outre ses vertus religieuses (car il était consommé à titre de boisson divine, mélangé à de la vanille et moult épices), les fèves de cacao servaient de monnaie d’échange et même à payer les impôts. Pour ma part, ça m’évoque les Oompa-Loompas, mais bref, passons.

La culture du cacao s’est vite répandue jusque chez les Aztèques, qui considéraient que c’était au dieu Quetzalcoatl (dieu serpent à plumes) que l’on devait le cacaoyer. Ce peuple pensait également que Quetzalcoatl (essayez de le dire en boucle très vite, vous rirez moins) était parti vers l’est sur un grand navire et qu’il reviendrait dans la période où Cortès mit le pied chez eux. Quel chance de cocu pour ce fier espagnol qui ne pouvait surveiller les agissements de sa femme ! Il fut fort bien accueilli et les Aztèques lui firent boire le chocolat sacré. Cortès ramena donc des fèves de cacao au Royaume d’Espagne où elles eurent beaucoup de succès, avant de se répandre dans le reste de l’Europe.

En France, Louis XIV qui régnait à ce moment là n’accorda le privilège de fabriquer le chocolat qu’à une seule personne. Cette personne, à qui la bonne fortune souriait de toutes ses dents, se nommait David Chaillou et était premier valet de chambre du Comte Soisson. Mais qu’un seul fabricant dans un pays de la Renaissance ne produit que trop peu de cet amer nectar des dieux aztèques. Du coup, à cette période, se mit en place une filière illégale fournisseuse en fèves de cacao.

Cette filière était due à une communauté juive, installée à ce moment là au Pays Basque après avoir été chassée du Portugal et d’Espagne. Ils armaient des navires corsaires afin de piller les galions espagnols transporteurs de cacao (pauvre galions espagnols, pillés de toutes parts par des corsaires et pirates… C’est ça d’être trop riche). Pour ne pas éveiller trop de soupçons (les histoires de corsaires étaient des secrets de polichinelle), ils avaient également des filières d’approvisionnement légales passant par le Vénézuela et Amsterdam. Originellement, ils approvisionnaient juste les chanoines de Bayonne… (Tout ça pour ça) Bien sûr, puisque l’autorisation unique de fabriquer et vendre du chocolat durait 29 ans, j’imagine qu’ensuite cela s’est vite répandu.

En tous cas, maintenant nous en avons moult !

Quetzalcoatl