Le fort du Dragon

Je me suis adossé à une colonne. Je haletais et maintenais debout Carline, dont les jambes flageolaient et les yeux roulaient dans leurs orbites. Bon sang, elle avait besoin de soins de toute urgence ; la fléchette devait être empoisonnée, à moins qu’elle n’ait perdu trop de sang.

Je devais me dépêcher : après avoir inspiré profondément, j’ai jeté un bref coup d’œil derrière le pilier. Aucun poursuivant en vue, mais je les entendais distinctement, au loin. Raffermissant ma prise sur mon amie d’un côté et ma masse d’arme de l’autre, j’ai continué à avancer en prenant garde où je posais les pieds. Je ne voulais pas finir comme Entus ; le sol du vieil édifice s’était écroulé sous ses pas trop lourds et précipités. Son harnois rutilant n’avait pas suffi à le protéger de la chute ; il était mort sur le coup.

En inspectant les alentours, nous avons compris que ce fort était piégé. Le bourgmestre du village avait omis de nous prévenir ! Furieux, j’ai promis de faire payer à ce nigaud bedonnant le décès de notre compagnon. Dielline, d’une voix vibrante d’émotion, avait déclaré : « La colère ne nous mènera à rien pour le moment, Gath. Nous… nous ne nous sommes pas montrés très prudents. Avoue que, mise en garde du bourgmestre ou non, ce n’était pas très professionnel de notre part de ne pas avoir pris le temps de chercher des pièges.

— Bien sûr que nous n’en avons pas cherché ! Le seul danger de cet endroit est censé être un dragon et les dragons sont beaucoup trop présomptueux pour s’abaisser à installer des protections ou systèmes d’alarme, tout le monde le sait ! »

La douce Dielline s’était recroquevillée sous l’éclat de ma véhémence. Les jointures de ses doigts agrippés à son bâton blanchirent. Carline était intervenue en nous assurant qu’elle allait désormais s’occuper des pièges, au cas où il y en aurait d’autres. J’ai soupiré. « C’est une gentille proposition de ta part, mais ce n’est pas ta spécialité.

— Haha ! Je n’ai pas de spécialité, tu sais bien, mais je m’y connais quand même mieux en traquenards que vous deux. »

Elle avait raison, bien sûr. Nous avons donc continué, plus lentement. Pendant que Carline s’occupait de chercher des pièges éventuels, je ruminais en mon for intérieur. Sans Entus, serions-nous capables d’affronter le dragon ? Même si je suis un bon guerrier, je ne portais pas une aussi grosse armure que lui. Nous allions devoir compter sur la magie de Dielline pour en finir au plus vite et Carline devrait probablement nous soigner plus que d’ordinaire. En tous cas, pas question d’abandonner maintenant : nous étions trop avancés dans cet ancien fort qui servait d’antre au dragon. Et la somme promise par le bourgmestre était rondelette, sans parler du prestige d’être venus à bout d’un si formidable adversaire.

« Attention ! » Carline s’était précipitée sur Dielline, les entraînant toutes les deux à terre. J’ai à peine eu le temps de lever mon bouclier pour me protéger de la volée de fléchettes s’abattant sur nous. À ma grande surprise, j’en suis sorti indemne. Mes deux compagnes n’avaient pas été aussi chanceuses : le corps menu de Dielline était criblé de traits et son regard, désormais vide, contemplait le plafond. Carline gémissait, agenouillée à côté du cadavre encore chaud de notre petite magicienne. Elle se tenait l’épaule, dans laquelle était fichée une fléchette.

Atterré, j’ai fixé une dernière fois la douce Dielline. Nous n’allions plus pouvoir continuer à deux, dont une blessée. Si le dragon arrivait maintenant, il aurait tout le loisir de nous dévorer. J’ai attrapé Carline pour l’aider à se relever. « Viens, filons de cet endroit maudit… » Elle gémissait en continu et ne paraissait pas être en état de pouvoir se soigner elle-même. La soutenant de mon mieux, j’ai entrepris de rebrousser chemin en direction de la sortie.

Et puis, les bruits ont commencé, mais pas assez distincts pour que je puisse déterminer quelles créatures les produisaient. Des gobelins ? Des kobolds ? Bon sang, ce pouvait être n’importe quoi ! La seule chose dont j’étais sûr, c’était qu’ils se rapprochaient. J’ai poussé un juron et j’ai bifurqué avec Carline dans un autre couloir. J’espérais ne pas croiser le dragon ou tomber dans un piège, ces derniers ayant certainement été installés par les créatures que j’entendais au loin. C’est là que nous avons débouché sur une vaste salle à colonnades, où je nous avais cachés pour reprendre notre souffle.

Au fur et à mesure de notre progression entre les colonnes, Carline avançait avec de plus en plus de difficulté. J’ai tenté de l’encourager en chuchotant, mais elle ne réagissait presque plus, posant juste un pied après l’autre de manière mécanique et de plus en plus erratique. Occupé à la soutenir, je me suis empêtré les jambes dans un filin qui courait près du sol.

Une détonation retentit pendant que je trébuchais, entrainé par la masse inerte de Carline.

J’ai eu le temps de voir une colonne tomber dans ma direction, mais pas de l’éviter. La douleur était si intense que j’ai pensé mourir sur le coup. Bloqué sous le pilier, je ne sentais plus mes jambes. Lorsque j’ai rouvert les yeux, mon regard a croisé ceux de Carline et son crâne fracassé par une pierre au sol, dans la chute. Les éclats de sa mandoline en miettes étaient éparpillés tout autour de nous, comme une décoration mortuaire.

Je ne pouvais ni bouger, ni proférer le moindre son, et des pas s’approchaient de moi. La lumière tremblotante d’une torche m’éblouit. « Ils sont là ! » cria la voix de celui qui portait la torche. Je sentais ma conscience s’effilocher peu à peu. Quelqu’un enjamba la colonne pour se retrouver du côté de Carline, vers laquelle ma tête était tournée. Il la poussa négligemment du pied, avant de toussoter d’un air dégouté. Puis, il se pencha vers moi.

C’était le bourgmestre. « Ah ben il n’est pas encore mort, lui, constata-t-il. Viens l’achever et puis après on s’occupera de réinstaller tout ça pour les prochains qui se sentiront assez téméraires pour affronter le soi-disant dragon du fort. Je pense qu’on tirera un bon prix de leur équipement ! »

A l’aube d’une nouvelle ère

Elle se réveilla en sursaut. Tout était noir autour de la jeune femme et il lui semblait se trouver dans un environnement très étroit. Elle tâtonna et son impression se confirma : du tissu molletonné l’entourait de partout et, derrière le textile, elle perçut une matière solide. Elle se racla la gorge et tenta d’appeler à l’aide. Sa gorge la brûlait, mais sa voix en sortit tout de même, à son grand soulagement. Sauf que le son était étouffé dans cette atmosphère capitonnée. Cela ressemblait à un cauchemar ; il ne lui fallut pas longtemps avant d’arriver à la conclusion qu’elle se trouvait dans un cercueil.

La panique la gagna instantanément. Qui avait donc bien pu l’enterrer vivante ? Des dizaines de questions se bousculaient dans sa tête. La principale, qui submergeait toutes les autres, étant : comment allait-elle sortir de là ? En criant, elle se mit à frapper contre la couvercle, arrachant le tissu au passage. La jeune femme savait qu’elle allait manquer d’air dans un futur proche et ses coups se firent frénétiques.

Un craquement retentit. De la terre se déversa sur elle. L’espoir qui naquit en elle à ce moment lui donna un regain d’énergie et, finissant d’arracher les lattes de son cercueil bon marché, elle creusa la terre. Sachant que l’amas de terre risquait de l’étouffer, elle avait l’intention de se frayer un chemin vers la surface d’une seule traite. Ses efforts se virent récompensés plus vite que ce qu’elle pensait ; elle ne devait pas avoir été enterrée très profondément. A son grand soulagement, elle s’extirpa bientôt entièrement du sol. La reconnaissance envers quiconque avait décidé de ne pas poser de dalle en pierre sur sa tombe lui effleura brièvement l’esprit.

La jeune femme jeta un coup d’oeil circulaire. Il faisait nuit, rendant le petit cimetière où elle se trouvait particulièrement lugubre. Elle épousseta machinalement la terre de ses vêtements. Ce faisant, elle remarqua qu’elle portait la plus jolie robe qu’elle possédait, robe qu’elle n’avait mise qu’une seule fois à l’occasion d’un mariage. Cette constatation lui arracha un sourire. Puis elle secoua la tête et, se dirigeant vers la sortie du cimetière, elle se demanda ce qui avait pu la conduire à se retrouver enterrée.

Elle était considérée comme malchanceuse en général, mais à ce point, cela dépassait l’entendement. Ses derniers souvenirs remontaient à son agression. La jeune femme avait l’impression que c’était la veille, mais comment le savoir ? Elle n’avait certainement pas été enterrée en un jour. Et puis elle se souvenait avoir été prise en charge par une ambulance à l’issue de l’agression. Les médecins avaient certainement du pouvoir faire quelque chose pour elle ; ses blessures n’étaient pas si graves que cela, si ? Elle avait entendu parler de ces gens dans le coma qui avaient été déclarés morts et avaient été enterrés par erreur et se demanda si cela avait été son cas. Peut-être que son agresseur l’avait bel et bien battue à mort.

A ce souvenir, la jeune femme frissonna. Et, lorsqu’elle se remémora sa terrible rencontre, ses jambes se dérobèrent et elle se retrouva, sanglotante, par terre sous un cyprès. Elle s’efforça de sécher ses larmes au plus vite. Il ne fallait pas rester là. La jeune femme se leva, tentant de renforcer sa détermination. Elle devait absolument retrouver sa famille. Ils étaient certainement tous effondrés à l’heure qu’il était.

En sortant du petit cimetière qui ne lui évoquait rien, elle pénétra dans un petit village, où elle ne se souvenait pas avoir déjà mis les pieds non plus. La jeune femme ne savait pas si sa mémoire était défaillante, ou si il s’agissait d’une lubie familiale de l’avoir enterrée ici. Laissant ses questionnements de côté, elle avisa la première maison qu’elle rencontra. Son éducation l’informa qu’elle allait déranger ses occupants au milieu de leur sommeil. Mais sa raison la rassura en lui faisant réaliser qu’elle était choquée, pleine de terre, morte de faim et qu’elle avait besoin d’assistance.

Comme personne ne répondit à son coup de sonnette, elle se laissa aller à appuyer frénétiquement sur le bouton et si elle dérangeait des voisins, tant mieux. Cela ne produisit aucun effet. « Ouvrez-moi ! S’il vous plait ! » Se mit-elle à hurler de sa voix cassée tout en continuant de torturer le bouton de la sonnette, avant de se mettre à frapper comme une forcenée.

La jeune femme se tut soudainement, surprise de voir la porte s’ouvrir sous l’action de son poing, en grinçant. Intriguée, elle entra. La maison avait l’air d’avoir subi une vraie tornade. La jeune femme se demanda si elle avait été cambriolée et si elle devait appeler la police. Une cuisine s’ouvrait directement à sa gauche. En pénétrant dans la pièce, elle se précipita sur le réfrigérateur pour manger quelque chose. Mais celui ci était vide, de même que les placards. Un papier arraché se trouvait aimanté sur la porte du frigo à l’aide d’un magnet représentant un lama dédaigneux.

Elle s’approcha pour déchiffrer le mot écrit à la va-vite. « Daniel, nous sommes partis nous réfugier à l’abri 07 avec les enfants. Si tu lis ce mot, rejoins-nous. A bientôt, j’espère. » La jeune femme n’avait jamais entendu parler de l’abri 07. Y avait-il eu une catastrophe durant son coma ? Elle se laissa tomber sur une chaise, épuisée, démoralisée et affamée. Elle souhaita brièvement ne s’être jamais réveillée. Assaillie par de noires pensées, elle se leva bientôt pour errer dans la maison abandonnée, telle une âme en peine.

Avisant la télévision du salon, elle l’alluma. Aucune image ne s’afficha, mais une voix prodiguait des conseils : « … Ne sortez de chez vous que de jour et seulement si nécessaire. Si vous décidez de vous rendre dans un abri, faites le voyage d’une traite et en journée. Ne vous approchez d’aucun individu que vous ne connaissez pas et… » La jeune femme éteignit le poste aussitôt, ne pouvant se résoudre à digérer plus d’informations effrayantes dans l’immédiat.

Puisque les consignes étaient de sortir seulement en journée, elle décida d’attendre le matin pour s’en aller. Pour plus de précautions, elle alla même fermer la porte d’entrée, inquiète des dangers qui pouvaient la menacer dehors, dans la nuit. Heureusement, elle n’eût pas à attendre très longtemps. L’aube pointa rapidement le bout de son nez. Ne pouvant plus attendre, elle sortit impatiemment de la maison, espérant trouver rapidement quelqu’un qui pourrait l’aider, avant qu’elle ne tombe d’inanition.

Sortant du village désert, elle emprunta la route qui passait à travers champ. Après avoir fait quelques dizaines de mètres, le soleil la baigna de ses rayons matinaux. Elle hurla de douleur. Les rayons la brûlaient et elle se sentit flamber. Sa dernière pensée fut pour l’homme qui l’avait violemment agressée dans une ruelle et à ses canines proéminentes qui l’avaient mordue dans le cou.

Les Plus Grandes Peurs

Faramund balaya d’un regard expert la table chargée de victuailles, toutes plus appétissantes les unes que les autres. Ses petits yeux s’illuminèrent de convoitise alors qu’il sélectionnait délicatement une cuisse de pintade rôtie à point. Il mordit dedans avec entrain. « Délicieux ! » Estima-t-il, en croquant ensuite dans une pomme juteuse qu’il tenait dans son autre main aux doigts tous aussi boudinés. « Oh non ! Lui lança Perrine sur un ton de reproche. Tu as encore touché à la nourriture des plats avec tes doigts ! » Un masque dégoûté tordit son visage, mais la remarque provoqua une hilarité irrépressible chez leur compagnon Morghan. Perrine tourna la tête dans sa direction, ses yeux lançant des éclairs.

« Arrête de te moquer, lui lança-t-elle tandis que l’interpellé frappait la lourde table en chêne du poing tellement il riait. L’hygiène c’est du sérieux ! On peut attraper des choses dangereuses en mangeant de la nourriture souillée, et personne ne sait si Faramund s’est lavé les mains avant de se mettre à table…
– Cesse donc de t’embêter avec des trucs pareils, s’esclaffa Morghan. Vis un peu, Perrine, au lieu de paniquer à chaque fois que tu penses que des microbes vont t’agresser. » Pour prouver ses dires, il s’employa à mettre ses doigts dans tous les plats à la portée de son amie phobique des germes. Elle poussa un petit cri horrifié.

« Qu’est ce que tu fais ? S’alarma Perrine dont la voix grimpa aussitôt dans les aigus.
– Calmez-vous un peu, intervint posément la quatrième. Je n’aime pas quand vous vous disputez.
– Ne t’en fait pas Guylaine, la rassura Morghan en se précipitant vers elle comme si il était monté sur ressorts pour la serrer dans ses bras. Ce n’est pas une vraie dispute, il n’y a aucun conflit ici. » Faramund avait continué de profiter goulûment des plats fumants qui l’entouraient, ignorant totalement ses compagnons. Perrine lui jeta un regard désespéré.

« Tu sais, lui dit-elle, la nourriture ne va pas s’envoler : prend le temps de mâcher au moins. Je ne voudrais pas que tu t’étouffes.
– Aucun risque, postillonna son ami glouton. Je préfère profiter de manger tant qu’il y a de la nourriture. Au cas où il n’y en ait plus. On ne sait jamais !
– Toi et ta peur de manquer… Soupira Perrine.
– Tu peux parler ! Lui lança moqueusement Morghan en bondissant. Tu as autant la trouille des germes que Faramund la peur de manquer. Une belle bande de bras cassés !
– Inutile de nous chamailler, intervint une nouvelle fois Guylaine de sa voix apaisante. Nous avons tous les quatre des peurs très profondes.
– C’est vrai, appuya Faramund en mordant dans une côtelette de sanglier. Tu es particulièrement fatigant avec ton entrain, Morghan. Ce n’est pas parce qu’il y a du silence que nous avons arrêté de respirer.
– Je n’y suis pour rien, je me sens obligé de remplir le silence de vie, ça m’angoisse sinon.
– C’est notre cas à tous, posa Guylaine. Nous avons tous nos angoisses et elles sont irrépressibles, alors cela ne sert à rien de nous disputer à ce propos. »

Une cloche au glas sinistre l’interrompit. « On nous appelle : il est l’heure, soupira-t-elle en se levant de table.
– Quelqu’un peut-il m’aider avec mon armure ? » S’enquit Faramund en bourrant ses poches de pain et de fruits. Ses trois compagnons l’aidèrent à enfiler les différentes pièces d’acier et à les boucler. Lorsqu’ils se retrouvèrent tous parés à sortir de la salle, Morghan lança joyeusement : « C’est parti ! Allons enfin répandre nos plus grandes peurs dans les cœurs des hommes ! »

Sortant de leur demeure, les quatre cavaliers attrapèrent leurs fières montures, les enfourchèrent et s’abattirent sur le monde.

Le cycle du brouillard

La brume s’épaississait de plus en plus. Elle enveloppait le monde nocturne dans un écrin de coton vaporeux, étouffant tous les sons et recouvrant les ruines de la ville humaine. La guerre était passée par là, avec son lot de destruction. Le Korrigan buta sur un cadavre et prit une mine dégoûtée en le contournant. Affligé, il secoua la tête, faisant ainsi virevolter ses boucles flamboyantes. Il posa son bâton pareil à un charbon ardent sur le corps sans vie et laissa tomber un mot sec. Le mort se retrouva réduit en cendres. « Quel gâchis… lâcha-t-il ensuite dans le silence surnaturel ambiant.
– Chut. » souffla l’Elfe, aussi légèrement que le vent.

Le Korrigan leva les yeux vers le visage pâle de son compagnon. Ce dernier paraissait absorbé, presque éthéré, et penchait la tête sur le côté, comme pour mieux écouter la brise. « Par ici. » Murmura finalement le Maître de l’Air en reprenant la route. Ses pieds touchaient à peine le sol. Le petit Maître du Feu s’empressa de lui emboîter le pas. Il suivit son aérien compagnon jusqu’à ce qu’il supposa, en trébuchant sur la margelle d’une fontaine, être une placette dévastée. Le brouillard se trouvait particulièrement épais à cet endroit et il était impossible de voir plus loin que le bras tendu.

N’y tenant plus, l’ardent Korrigan appela : « Dame Fisdiad ? » Comme en réponse à son appel, toute la brume disparut d’un seul coup, dévoilant une silhouette encapuchonnée au milieu de ce qui était bel et bien une place en ruines. Elle se tourna vers les deux Maîtres et ôta sa capuche, dévoilant son visage ridé encadré de longs cheveux gris et vaporeux. Elle leur adressa un vague sourire fatigué. « Je demande votre pardon pour ces désagréments, déclara-t-elle.
– Nul besoin, balaya le Korrigan. Il était facile de vous retrouver avec tout ce brouillard étalé de partout.
– Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ? s’enquit ensuite l’Elfe.
– Malheureusement non. »

La vieille humaine soupira et s’assit sur le rebord de la fontaine à sec. Elle paraissait plus voûtée par ses soucis que par son âge avancé. « Je ne serai bientôt plus et je n’ai pas trouvé la femme enceinte de l’enfant qui devra me succéder, reprit-elle. Personne ne semble avoir survécu ici. Si elle est morte avec son bébé, qu’adviendra-t-il des Maîtres du Brouillard ? » Aucun de ses deux compagnons ne répondit à cette question ; personne ne connaissait la réponse. Sauf, peut-être, leur divine protectrice qui était à l’origine de leurs pouvoirs. Mais elle n’était pas une entité que l’on peut invoquer à l’envie.

« Soyez tranquille, exhala le Maître de l’Air. Nous trouverons cet enfant.
– Je le sais bien, Fisavel, je le sais bien, assura doucement Dame Fisdiad. C’est seulement que j’aurais aimé mettre les choses en ordre pour mon départ. » Elle soupira de nouveau. De légères volutes de brume l’environnaient.

« C’est bien facile, pour cet Elfe, de considérer cette situation comme triviale… » Songeait le Maître du Feu. Ne subissant pas les affres du temps – comme tous ceux de sa race immortelle d’ailleurs – Fisavel était le seul survivant du groupe initial des Maîtres des Eléments. Le Korrigan se demandait si l’Elfe était capable de comprendre le tourment de la Maîtresse du Brouillard. Néanmoins le Maître de l’Air avait raison : les Maîtres des quatre Eléments trouveraient leur futur cinquième compagnon. Il en avait toujours été ainsi, même si Dame Fisdiad craignait que la mère de l’enfant, qui devrait lui succéder, n’ait succombé à la fureur des combats qui avaient eu lieu dans cette petite ville.

Bien que la longévité des Maîtres soit allongée, les Maîtres du cinquième Elément – le Brouillard – étaient ceux qui changeaient le plus souvent. Ils étaient en effet toujours humains, or les humains étaient ceux qui vivaient le moins d’années parmi les races créées par Etre sur Inisilydan. En compensation, ils avaient des capacités d’adaptation accrues et donnaient facilement naissance à des enfants. Compréhensif face à l’angoisse de Dame Fisdiad, le Korrigan lui adressa un chaleureux sourire, qui se voulait rassurant. La vieille femme lui répondit de même.

Le sourire de la Maîtresse du Brouillard se figea soudain et ses yeux gris se voilèrent. Cette cent quarantième année de vie écoulée était la dernière. Elle s’affaissa avec légèreté et sans un bruit. Sous les regards peinés de ses compagnons, son corps sans vie se trouva enveloppé d’un linceul de brume. Même en étant préparés au fait que sa mort était inévitable et proche, les coeurs des deux Maîtres saignèrent en choeur. Puis Fisavel, après avoir murmuré des paroles elfiques de deuil, s’approcha de leur amie. « Aide-moi Fisaed. » Le Maître du Feu vint prêter assistance à son compagnon, afin d’emporter la dépouille mortelle auprès des deux absents de l’Eau et de la Terre.

Les pleurs d’un nouveau-né se firent alors entendre dans les ruines.

Brouillard

Terreur Nocturne

Il s’immobilisa, tous les sens en alerte dans l’obscurité environnante. Il avait marché sur une lame grinçante du parquet et il craignait d’avoir attiré l’attention de la Créature. Ses yeux fouillèrent la pénombre dans laquelle la maison était plongée, à la recherche d’un mouvement suspect. Son coeur battait la chamade ; il devait faire preuve d’une grande maîtrise de soi afin de ne pas céder à la panique et se mettre à courir en hurlant. S’étant assuré, autant que possible, que la Chose n’avait pas été alertée, il reprit sa lente progression en direction de la sortie de la maison.

Le coeur tambourinant à tout rompre sous l’angoisse, il s’employait à lever doucement un pied après l’autre et de les poser avec tout autant de précaution, pour ne pas faire gémir le plancher. A chaque instant, la frayeur menaçait de le submerger. Il ne voulait pas mourir ! Il savait qu’il allait devoir passer devant la cuisine et que c’était là où il supposait que la Créature se trouvait. Il n’osait même pas imaginer qu’elle aurait pu s’être déplacée ailleurs. Cette bête là était étonnamment silencieuse et paraissait douée pour tendre des embuscades fulgurantes.

Pris d’une impulsion soudaine, il se retourna brusquement et inspecta rapidement l’obscurité du regard à la recherche des yeux bleus électriques de la Chose. Rien. Il s’autorisa un soupir intérieur avant de reprendre sa progression vers la sortie, en repoussant courageusement les assauts de son angoisse. Silencieusement, un pied en chaussette après l’autre et il pourrait survivre.

Un bruit assourdissant provint de la cuisine. Il s’arrêta de nouveau, comme une bête traquée, le coeur battant encore plus vite dans sa poitrine. La Créature devait avoir fait tomber de la vaisselle. Il resta immobile, priant qu’elle ne sorte pas de la pièce. Il entendit des fouissements dans les tessons, accompagnés de grognements. Espérant que la Chose était occupée à dévorer le contenu de la vaisselle cassée et que le bruit couvrirait sa progression, il avança un peu plus vite, jusqu’à arriver à la porte de la cuisine. Une fois là, il s’adossa au mur, prit une silencieuse inspiration et risqua un coup d’oeil dans la pièce.

Ses yeux rencontrèrent alors les yeux bleus électriques de la Créature. Sa bouche s’ouvrit sur un cri, qu’il ne put jamais pousser, tandis qu’elle lui tranchait la gorge. Avant que son regard ne se voile définitivement, il aurait pu jurer qu’elle souriait.

Les affres des révisions

A un ami qui avouait se prendre la tête sur ses révisions de sociologie en statut facebook, j’ai répondu ça :

Il était une fois, au sommet d’une tour d’ivoire, la plus haute, un homme qui se tenait, assis à une table, dans une petite pièce étriquée. Comme il se sentait seul et désemparé ! Régulièrement, il jetait un oeil désespéré au travers de la meurtrière qui lui servait de fenêtre. L’enfermement lui pesait moult et ô combien se sentait-il oppressé… Il avait comme mission de lire et mémoriser un grimoire gigantesque sur la couverture duquel était gravé dans le cuir : Sociologia. Un mot dangereux à prononcer dans son entier et que d’aucun des plus courageux en parlaient à voix basse sous le terme de Socio. De fait, l’ouvrage ne paraissait pas si volumineux au premier abord. Mais il avait été maudit des dizaines d’années auparavant par un sorcier mal intentionné qui détestait le pauvre malheureux cloîtré. La malédiction rendit le livre infini : à chaque fois que le prisonnier arrivait à la dernière page, il s’en trouvait toujours une à la suite et jamais cela ne se terminait. Il tint ainsi des mois et des mois, subissant son calvaire de manière héroïque. D’un héroïsme dont personne n’entendrait jamais parler et qu’aucun Barde ne mettrait jamais en chanson. Finalement, devenant fou, l’homme ne supporta brutalement plus sa condition. N’ayant pas d’autre possibilité d’en finir, il heurta violemment la table de sa tête. Cette dernière éclata comme un fruit mûr, éclaboussant les alentours de morceaux de cervelle baignant dans du sang encore chaud, et brisant le meuble dans un « Klong ! » assourdissant. Que personne n’entendit.