NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 17

Éléonore et Gaël les attendirent tranquillement, fidèles à l’impression de paisibles promeneurs qu’ils voulaient donner. « Que faites-vous ici ? tonna Arthur à l’intention de sa fille.
— J’avais envie de prendre l’air.
— Oh. Oui, très bien, mais pourquoi ici ?
— Je n’y ai pas réfléchi, c’est un endroit comme un autre, n’est-ce pas ?
— J’espère que vous n’aviez pas l’intention de sortir du domaine ! lança le seigneur sur un ton menaçant.
— Je ne vois pas comment je pourrais : tout est bien clos.
— En effet. Venez à présent, rentrons. »

Il lança un coup d’œil hostile à Gaël et fit faire demi-tour à son cheval. Après avoir échangé un regard de connivence, Éléonore talonna sa propre monture et son valet les suivit. Pendant qu’Arthur faisait la liste de toutes les choses horribles qui pouvaient arriver si sa fille se promenait ainsi de manière frivole, sans prendre garde aux dangers qui l’environnaient. Ignorant les mises en garde, qu’elle estimait farfelues, d’Arthur, Éléonore réfléchissait à ce qu’il venait de se produire.

Si Gaël et elle voulaient ouvrir la grille, il leur faudrait des outils, ou apprendre à crocheter des serrures. Elle supposa que, comme Gaël n’avait pas proposé, il ne possédait pas non plus cette compétence. S’ils trouvaient des outils adéquats, la fuite par là restait possible. Cependant il faudrait qu’ils se montrent prudents, car le fait qu’Arthur et ses gardes soient arrivés si vite à les retrouver signifiait probablement qu’il y avait des caméras quelque part qui les avaient filmés.

Elle n’avait pas repéré de caméras dans le château, mais elle n’avait pas très bien cherché. Il y en avait peut-être aussi. Éléonore se disait que ce serait un plus de connaitre leurs positions. Elle laissa un moment son cerveau s’occuper de réfléchir à toute cette situation en tâche de fond, tandis qu’elle s’occupait de nouveau des propos d’Arthur. Éléonore se retint de lever les yeux au ciel en l’écoutant déblatérer et lui fut reconnaissante de ne pas lui demander de répondre lorsqu’il lui demanda, à plusieurs reprises, ce qui lui était passé par la tête de s’aventurer dehors toute seule.

« En dehors des bourreaux pervers, je ne pensais pas qu’il y avait autant de dangers sur le domaine, ironisa-t-elle. Comment se fait-il qu’étant clos et gardé, il y ait autant de risques par ici ?
— Il est toujours risqué pour une femme de s’aventurer seule où que ce soit, balaya Arthur.
— Je n’étais pas seule, j’avais mon nouveau valet avec moi.
— Votre… hum, oui, votre nouveau valet. Est-il seulement capable de vous défendre ? Il est encore blessé et je vous rappelle que c’est vous qui l’avez défendu et non pas l’inverse. Je ne peux décemment pas me fier à lui pour vous protéger. »

Éléonore se retourna brièvement vers Gaël, qui bayait aux corneilles avec un demi-sourire sur les lèvres. Voyant qu’elle le regardait, il lui fit un clin d’œil. Se sentant encouragée à supporter la conversation avec Arthur, elle continua à endurer ses inepties, mais ses pensées s’imposèrent de nouveau. S’il les avait si vite rejoints, c’est que ses parents devaient avoir des moyens de le contacter. Ses parents, ou les personnes qui s’occupaient des caméras. Peut-être avait-il accès aux caméras ? Dans tous les cas, ses parents devaient avoir un moyen de transmettre des consignes.

Elle espérait qu’ils n’étaient pas présents eux-mêmes, déguisés et dissimulés parmi la maisonnée. Un pressentiment l’informait que la rencontre ne serait pas apaisée entre les trois Duchesne et elle savait que ce serait principalement de son fait à elle, car elle serait incapable de garder son calme. Comment rester calme alors que ses propres parents expérimentaient sur elle ?

Ils parvinrent au château. Arthur tint à ce qu’Éléonore soit présente avec lui pour gérer les affaires courantes dans la salle des doléances, ce qu’elle accepta à contrecœur. Elle aurait préféré continuer à chercher un moyen de fuir avec Gaël, mais elle se disait qu’en acceptant une requête d’Arthur de temps à autre, il serait plus enclin à la laisser vaquer à ses occupations le reste du temps.

« Votre valet n’est pas obligé de venir avec vous, vous savez, mentionna le seigneur à sa fille.
— Oh, je sais, mais je tiens à sa présence. » répondit Éléonore. Elle voulait bien faire des concessions, mais pas celle-là. La dernière fois qu’elle avait laissé partir Gaël tout seul, elle l’avait retrouvé en train de se faire torturer par un bourreau pervers.

Il y avait moins de curieux que la première fois, constata Éléonore. Elle supposa que les doléances du jour devaient être moins intéressantes que l’arrivée du prisonnier. Cela lui paraissait normal puisque, contrairement à tout le reste qui devait être un minimum scénarisé, la venue de Gaël était totalement imprévue. Ce qui la rassurait. Elle n’avait pas envie de faire preuve de paranoïa envers lui ; elle avait vraiment besoin de se raccrocher à un allié.

Puisqu’il n’y avait aucun endroit prévu pour lui, Gaël resta debout derrière Éléonore, qui avait pris place sur son siège à côté de celui d’Arthur. Ce dernier désapprouvait de manière visible la présence du valet, mais sa fille ignorait sa désapprobation de manière toute aussi visible. La séance des doléances débuta dans une atmosphère lourde. Éléonore hésita à participer ; chacune de ses décisions enchanterait ses parents qui auraient ainsi des informations sur son compte à rajouter dans leurs notes.

D’un autre côté, sa mauvaise volonté provoquerait certainement des évènements désagréables de leur part. Or, elle avait besoin de tranquillité le temps de trouver la sortie. Elle prit le parti de participer avec parcimonie, privilégiant les décisions bienveillantes. À chaque fois, elle se demandait quelles conclusions allaient être tirées de ses actions, ce qui, comme l’avait remarqué Gaël, ressemblait assez à un jeu de rôles finalement.

La séance de doléance avait paru très ennuyeuse à Éléonore. De plus, elle commençait à fatiguer de se demander et d’évaluer en permanence quelles allaient être les implications de ses paroles et de ses actes. Elle n’avait plus l’habitude. « Dînerez-vous avec moi tout à l’heure, ma fille ? Cela me ferait très plaisir.
— Oh, oui, je mangerai avec vous ce soir. Y aura-t-il Edmond, Raymond et Sigismond ?
— Je les ai conviés, oui. Leur présence vous sied-elle ?
— Tout à fait. »

Même si, maintenant, elle se posait des questions sur Raymond et Sigismond qui lui avaient paru inoffensifs, Éléonore préférait ne pas rester en tête à tête avec Arthur. Tellement de choses lui venaient à l’esprit, toutes plus désagréables les unes que les autres. Pourquoi ses parents avaient-ils décidé de lui attribuer un père aux tendances incestueuses ? Elle trouvait cela horrible. Sans même parler du bourreau samedi… Où avaient-ils trouvé un esprit dérangé pareil ? Et surtout, pourquoi l’avaient-ils envoyé torturer Gaël ?

S’ils ne craignaient pas d’aller si loin, peut-être n’hésiteraient-ils pas à l’éliminer. Pourquoi l’avaient-ils laissé le garder finalement ? Elle se prit la tête entre les mains. Trop de questions, trop d’implications affreuses, trop de complications. « Vous sentez-vous souffrante ? s’enquit Arthur.
— Oui, je vais devoir me reposer un moment. »

Elle s’en fut retrouver ses appartements, sans plus de cérémonie, suivie comme son ombre par Gaël. « Je suis complètement cassé ! s’exclama-t-il. J’ai mal partout et j’ai du mal à me réchauffer.
— Viens devant la cheminée et posons-nous un instant, ça nous fera du bien je pense.
— Je pense aussi, mais avant il faut absolument que j’aille faire une course. Sinon je n’aurai jamais le courage de me relever.
— Une course ? Quoi comme course ?
— Tu verras, c’est une surprise. »

N’ayant pas le courage de discuter, elle le laissa partir et se blottit dans un divan proche de la cheminée pour en contempler les braises. Elle craignait de ne plus le revoir, mais essayait de rester rationnelle et confiante. Maintenant qu’elle s’empêchait d’écrire à [Bidulon] pour lui raconter ses tribulations, elle avait l’impression d’avoir perdu un lien essentiel et il lui manquait d’autant plus.

Éléonore sentit une boule se former dans sa gorge et les larmes lui monter aux yeux. Pour enrayer son affliction, elle s’efforça d’occuper son esprit à autre chose. Son cerveau lui rappela alors que la cuisinière lui avait interdit d’explorer la zone des cuisines. Peut-être y avait-il quelque chose d’intéressant par là. Elle trouvait dommage de ne pas pouvoir lui faire plus confiance qu’à Jodie…

À son grand regret, parce qu’elle avait trouvé Sigismond, Raymond et la cuisinière très sympathiques, elle avait décidé de considérer tout le monde comme étant dans le camp adverse. Elle détestait les camps, préférant en général trouver des compromis, mais dans le cas présent, elle craignait de ne pas pouvoir se le permettre.

La porte des appartements s’ouvrit sur un Gaël qui paraissait très content de lui-même. Il exhiba fièrement un luth. « Regarde ce que j’ai trouvé ! » s’exclama-t-il. De le voir si joyeux fit oublier un instant ses idées noires à Éléonore. « J’étais pas sûr de pouvoir trouver un instrument qui ressemble suffisamment à une guitare pour que je puisse en jouer, mais je pense que ça fera l’affaire. » Il pouffa en voyant le regard interrogateur que lui lançait Éléonore. « Je parie que tu ne sais pas pourquoi je tenais autant à trouver un instrument de musique !
— Je ne vois pas, non.
— Je vais te montrer, attend. »

S’installant juste à côté d’elle, Gaël commença à jouer. De manière un peu hésitante d’abord. Puis, une fois qu’il eut pris un peu d’assurance, il se pencha vers Éléonore sans cesser de pincer les cordes de son luth et lui dit tout bas : « Je pense qu’on peut rendre nos conversations plus compliquées à suivre comme ça.
— Oh ! Mais c’est une excellente idée !
— Merci. Je l’ai bien inspecté de tous les côtés et il n’a pas l’air d’avoir de micro ou quoi. »

Son moral regonflé, Éléonore résuma toutes les réflexions qu’elle avait eues pendant le trajet, les doléances et devant le feu. « Tu n’es pas restée à te tourner les pouces non plus, commenta Gaël. Nous avons tout un programme, donc : trouver de quoi ouvrir la grille, visiter l’arrière-cuisine, découvrir comment sont surveillés nos faits et gestes… Pour la cuisine, c’est facile.
— Ah bon ? »

Gaël sourit et, regardant pensivement ses doigts sur les cordes du luth, il expliqua : « Eh oui, j’ai bien remarqué que c’était une servante qui t’amenait ton petit-déjeuner. Comme je suis maintenant ton valet, je vais forcément devoir me rendre aux cuisines régulièrement sans que ça questionne personne. Du moins, ils s’habitueront vite, surtout si je fais des trucs anodins, comme aider à préparer un plateau de petit-déjeuner.
— Bien vu, ça pourrait marcher. Mais il faudra que tu sois vraiment prudent : ils doivent avoir des consignes particulières à ton propos. Je pense que tu seras particulièrement surveillé.
— Noté. Je leur jouerai du luth pour endormir leur méfiance. Ou je jonglerai avec des pommes, j’aviserai sur le moment. »

Éléonore pouffa de rire. Gaël savait la rassurer sur le fait de ne pas être fourrée dans cette situation toute seule. Il arrêta de jouer. « Ça fait mal aux doigts à force. J’avais déjà mal partout ailleurs, maintenant je suis entièrement endolori, je dois être un peu maso… Bon, avec tout ça, le temps passe : je suppose que tu vas bientôt devoir dîner avec le mec bizarre, là.
— Oui, soupira-t-elle. Je n’ai pas envie, mais je me dis qu’au moins il me lâchera un peu la grappe après.
— Je comprends. Je t’accompagne, si tu veux.
— Mais ça va être ennuyeux et en plus tu vas nous regarder manger sans pouvoir manger toi…
— C’est pas grave. Tu sais, on est tous les deux dans cette galère, alors je propose qu’on se soutienne dans nos épreuves respectives.
— Ça me va. » acquiesça Éléonore avec un sourire.

Gaël posa son luth et se leva en grimaçant. « T’es sûr que tu ne veux pas rester ici à te reposer ?
— Oui oui, ça ira. J’ai pas très envie de rester tout seul de toute façon. »

Éléonore hocha la tête ; elle comprenait très bien ce sentiment. Ils se rendirent donc tous les deux dans la salle à manger, s’attirant un regard courroucé de la part d’Arthur. Gaël s’acquitta de son rôle de valet du mieux possible. Pendant tout le repas, Éléonore surveilla Raymond. S’il jouait juste un rôle de vieil homme qui perdait pied avec la réalité, il méritait un oscar. Concernant Edmond, elle s’en était toujours méfiée.

Celui dont le fait de savoir qu’il travaillait pour ses parents l’embêtait le plus était Sigismond. Il s’était montré prévenant pendant l’incendie et l’avait défendue face au bourreau. Si c’était pour lui faire subir une expérience, elle trouvait son attitude particulièrement répugnante.

 

2134 mots pour aujourd’hui. C’est pas tant pour un dimanche, mais je continue à manger mon retard.

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 15

Le visage d’Arthur s’assombrit. « Pourquoi vous montrez-vous si cruelle avec moi ?
— Je ne fais que me défendre. Et puis, en parlant de cruauté, que pouvez-vous me dire à propos du cheval qui a été la cause de ma blessure ?
— Je… eh bien ce cheval a été abattu, bien sûr, je ne voulais pas risquer qu’il ne vous blesse de nouveau, ou qu’il blesse quelqu’un d’autre.
— Ce n’est pas de cela que je parle. Et vous savez très bien ce que je veux dire par là. »

Le seigneur paraissait désarçonné par le tour que prenait la conversation. « Je ne sais pas ce que vous cherchez à me faire dire, ma fille. Je n’ai jamais eu l’intention de vous causer du mal avec ce cheval.
— À moi, non, je suppose. Mais je vous garde à l’œil et j’espère que vous n’aurez jamais plus l’intention de causer du mal à qui que ce soit avec quoi que ce soit.
— Je… hum… je garderai vos paroles à l’esprit, même si je ne suis pas certain d’avoir tout compris. »

Il resta encore quelques instants, comme s’il réfléchissait à la meilleure façon de formuler sa pensée, puis secoua la tête et quitta les appartements de sa fille. Soulagée qu’il soit parti, Éléonore était tout de suite retournée au chevet du blessé, qui dormait à poings fermés. Elle avait ensuite pris quelques minutes pour continuer sa longue lettre à [Bidulon], où elle retraçait toutes ses aventures, ses émotions et ses doutes. Comme toujours, elle sentit mieux après lui avoir écrit. Un peu comme s’ils avaient vraiment une discussion, mais ses réponses lui faisaient cruellement défaut ; les avis de [Bidulon] lui manquaient.

Malgré tout ce qu’Éléonore avait pu dire pour s’en débarrasser, Jodie refit une apparition pour l’avertir qu’elle était attendue dans la salle à manger pour dîner en compagnie d’Arthur. « Je mangerai ici. » fut la seule réponse d’Éléonore. Une fois que la servante fut partie, elle se dit qu’elle aurait dû demander de quoi manger pour Gaël aussi, mais étant donné la quantité que Jodie lui apportait à chaque fois, il y en aurait assez pour deux, voire trois. Ceci dit, elle n’était pas certaine que le blessé dans son lit soit éveillé lorsque le repas arriverait.

En revenant débarrasser le plateau, Jodie afficha une nouvelle mine désapprobatrice en constatant que l’homme blessé dormait toujours dans le lit de sa maîtresse. « Il n’allait pas soudainement disparaître, lança Éléonore d’un ton moqueur.
— Oui madame, quel dommage. »

Éléonore leva les yeux au ciel et ne chercha pas plus le dialogue, soulagée que la servante la laisse tranquille. Toutes les émotions de la journée l’avaient fatiguée et elle décida d’imiter Gaël. Elle passa un peu de temps à comprendre comment enlever cette nouvelle tenue, passa une chemise de nuit, puis se glissa dans son lit en prenant garde de ne pas déranger son occupant. Souriant d’imaginer la tête outrée que ferait Jodie en les voyant, elle s’endormit à son tour. Au milieu de la nuit, elle sursauta. Gaël avait visiblement le sommeil agité, comme s’il cauchemardait. Elle le prit dans ses bras, attendant qu’il se calme, puis ils se rendormirent tous les deux paisiblement.

 

533 mots minuscules. Ça va être rigolo quand je vais devoir rattraper les 2500 mots de retard x)

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 14

« Ou alors, quand tu te sentiras un peu mieux… suggéra-t-elle en voyant que les yeux de Gaël se fermaient tous seuls.
— Oui, promis, je ferai ça. »

Éléonore espéra que le fait qu’il se laisse aller au sommeil signifiait que la douleur s’était suffisamment calmée pour qu’il puisse récupérer. Juste au moment où elle le pensait endormi, elle l’entendit marmonner. « Quoi ? lui demanda-t-elle.
— Me laisse pas.
— Aucune chance.
— Très bien. » Il avait à peine fini de parler qu’il dormait déjà.

Fidèle à sa promesse, Éléonore ne quitta pas le chevet de Gaël. Ou presque. Arthur vint lui rendre visite et elle l’accueillit dans le salon, mais ce fut le plus loin qu’elle s’écarta de lui. « Ma fille, je ne suis pas à l’aise de savoir que vous ayez un valet adulte pour vous servir de… de femme de chambre.
— Tant pis.
— Je vous trouve bien insolente avec moi.
— Je vous trouve un peu trop empressé à vous occuper de mes affaires.
— C’est mon rôle ! Je suis votre père, voyons.
— Je suis adulte, je peux tout à fait m’occuper de mes affaires toute seule, arranger mes problèmes comme une grande et faire des erreurs comme tout le monde. »

Le seigneur écarquilla les yeux de surprise ; il ne devait pas être habitué à ce qu’on lui parle ainsi. Après quelques instants de réflexion, il reprit : « Êtes-vous certaine que vous ne préférez pas avoir Jodie à votre service ? Ou je peux continuer à vous chercher une vraie chambrière si vous le souhaitez. Vous pourriez même me dire lesquelles vous plaisent ou non.
— Quelle bonne idée ! C’est une chance que j’ai déjà trouvé. »

 

284 minis mots pour aujourd’hui, c’est jour de pause !

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 13

Un silence tendu les enveloppa quelques instants. « Bien, soit, ce gueux sera votre valet, si telle est votre volonté, ma fille. » Arthur paraissait mal à l’aise en disant ces mots, qui avaient l’air d’être le produit d’un gros effort. « Il devra tout de même subir une punition.
— Encore ? s’emporta Éléonore. Ne pensez-vous pas qu’il a été assez puni par la prison et, maintenant, par la torture ?
— Il n’a subi que quelques coups de fouet, ma fille, n’exagérez pas, tout de même.
— Il a subi bien plus. Voyez ces marques ? Elles me disent que cela fait un moment que ce c… que le bourreau Samedi s’échauffait sur lui. Et là, il est sur le point de perdre conscience. Je ne sais pas ce qu’il vous faut ! »

Le seigneur pinça les lèvres, fâché. « Il va falloir le couvrir, le transporter et le soigner, continua Éléonore avec fermeté.
— Et que voulez-vous d’autre encore ? se rebiffa Arthur. Une baronnie, peut-être ?
— Bien sûr que non. Mais il ne me sera d’aucune utilité en si mauvais état.
— Je vais faire appeler des gens pour le transporter et nous appellerons un médecin une fois revenus au château. » intervint Edmond.

Arthur ne répondit pas, se contentant de tourner les talons et de quitter le pavillon comme une furie. Éléonore remercia Edmond qui emboîta le pas à son seigneur afin d’aller quérir de quoi amener Gaël au château. Raymond était de retour dans le vague et Sigismond s’approcha du bourreau Samedi et de son aide, qui affichait une mine hostile. « Trouvez-nous de quoi couvrir ce pauvre homme, leur ordonna-t-il du ton le plus ferme qu’il pouvait produire.
— Vous devriez avoir honte d’interrompre ainsi une représentation du célèbre bourreau Samedi ! jappa le petit homme en colère.
— Cela m’est complètement égal. » L’intendant était désormais écarlate. Éléonore avait l’impression qu’il était lui aussi soulagé que ladite représentation ne soit pas allée plus loin.

L’aide n’argumenta pas plus, mais n’obéit pas, non plus que le bourreau, qui se contenta de se retirer de la pièce d’un pas pesant. « Laissez-les, conseilla Éléonore à Sigismond. Du secours va bientôt arriver. » Ce disant, elle se tortilla pour enlever son manteau, tout en essayant de faire bouger Gaël le moins possible. Ce dernier avait les yeux fermés, mais s’agrippait fermement à elle.

« Ça va ? lui murmura-t-elle à l’oreille.
— Pas très bien… avoua Gaël en grimaçant à chaque mot. Merci. Encore. » Il sourit. Éléonore le serra un peu plus fort. Au milieu de toute cette étrangeté, elle le trouvait suffisamment normal pour la rassurer, au moins un peu. Elle sentit l’étreinte de Gaël se détendre et tout son corps se relâcher : il avait perdu connaissance.

 

Éléonore refusa catégoriquement de quitter son valet d’une semelle. Elle craignait qu’on ne l’emmène elle ne savait où, si elle le lâchait des yeux. Comme Arthur ne se trouvait nulle part en vue, elle fit emmener Gaël dans sa propre chambre et le fit allonger sur son lit, en attendant qu’un médecin vienne le soigner. Le transport avait réveillé le blessé, qui gémissait par intermittence. Comme il avait des plaies sur tout le corps, il avait été décidé de le laisser nu, le temps qu’on lui applique des bandages. Éléonore l’avait tout de même laissé recouvert de son manteau, pour qu’il n’ait pas trop froid.

Elle fut surprise de ne voir venir qu’un seul médecin, accompagné d’une infirmière. Qui plus est, elle ne se souvenait pas les avoir vus, même si elle préférait ne pas trop se fier à ce qu’elle se rappelait du moment où elle était elle-même blessée. Les deux praticiens examinèrent gravement Gaël, puis firent de leur mieux pour désinfecter les plaies, malgré la douleur que cela causait à leur patient. Éléonore attrapa sa main, qu’il broya dans la sienne. Enfin, ils bandèrent le tout, puis vérifièrent qu’il n’avait rien de cassé et qu’il n’y avait pas d’autres problèmes.

Le médecin recommanda du repos et l’infirmière leur donna une crème à appliquer régulièrement. Ils se lavèrent ensuite consciencieusement les mains et Éléonore réalisa qu’elle les avait aussi vus se laver les mains à leur arrivée. Cette idée avait même étonné Jodie, qui n’en voyait pas l’intérêt. La Renaissance n’était pas réputée comme une époque où l’on prêtait vraiment attention à l’hygiène. « Attendez ! les interpella Éléonore alors qu’ils s’apprêtaient à partir, profitant que la servante était sortie. Emmenez-nous avec vous.
— Pardon ? s’étonna le médecin tandis que l’infirmière détournait le regard.
— Vous savez très bien ce que je veux dire, reprit Éléonore. Vous ne pouvez pas nous abandonner ici, je ne sais même pas ce que ça implique d’être ici, mais ça me rend folle. S’il vous plait, emmenez-nous. »

L’infirmière et le médecin échangèrent un regard empli de culpabilité. Après avoir toussoté d’un air gêné, l’infirmière déclara : « Je ne vois pas de quoi vous parlez, madame. Vous vous trouvez bien chez vous, n’est-ce pas ? Vous devez être fatiguée après toutes ces émotions, vous devriez vous reposer aussi. » Jodie revint sur ces entrefaites et, ayant entendu la dernière phrase de l’infirmière, elle demanda :

« Êtes-vous lasse, madame ?
— Je… Non. Je leur disais seulement que je les accompagnerais volontiers, pour visiter leur hôpital. » Elle jeta un dernier regard suppliant en direction des deux praticiens, qui détournèrent les yeux une nouvelle fois et battirent en retraite, au grand désespoir d’Éléonore.

« Voulez-vous quelque chose, madame ? s’enquit Jodie. Peut-être faire enlever cet homme nu de votre lit ?
— Non Jodie, je veux le garder là.
— Mais voyons, madame, c’est indécent de le garder là, sauf votre respect.
— La décence peut aller se faire voir, avec tout mon respect.
— Madame !
— Oui, Jodie ?
— Qu’est-ce qui vous prend ?
— Il me prend que j’ai vu une scène horrible juste après manger, que je vis un cauchemar depuis que je me suis réveillée ici et qu’il n’y a pas moyen d’être tranquille plus de cinq minutes dans ce château et que j’ai envie de rentrer chez moi.
— Oh… euh… et bien je vous laisse, madame.
— Merci. »

La servante fila en dehors des appartements et Éléonore expira longuement en se frottant le visage. Elle retourna s’asseoir sur le lit, à côté de Gaël, et remarqua qu’il la fixait. S’efforçant de sourire, elle lui demanda : « Est-ce que ça va mieux maintenant ?
— Plutôt, oui. Ce lit est quand même vachement plus confortable que le poteau de tout à l’heure. »

Éléonore avait l’impression que la bonne humeur du blessé était forcée. Il souffrait visiblement et son regard était hanté. Elle reprit : « Il te… te torturait depuis longtemps lorsque nous sommes arrivés ?
— Oui, il avait commencé de bon matin.
— Je suis désolée que tout ça te soit arrivé.
— Il ne faut pas, c’est pas de ta faute. En plus, tu as fait de ton mieux pour que je puisse m’enfuir ET tu m’as tiré des pattes de ce gros pervers, là.
— Oui, mais c’est temporaire. En fait, maintenant que je t’ai ramené au château, c’est un peu le retour à la case départ pour toi.
— Bah, au moins je suis vivant et entier. On pourra s’enfuir ensemble.
— J’aimerais beaucoup. J’ai pas envie de rester ici plus que nécessaire, j’ai vraiment envie de rentrer chez moi maintenant.
— Et moi donc…
— D’ailleurs, maintenant que nous avons le temps, peux-tu m’expliquer ce qu’il se passe ici ? » s’enquit Éléonore.

 

1237 mots pour aujourd’hui. COMME ÇA J’AI MANGÉ TOUTE LA PETITE AVANCE QUE J’AVAIS !

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 12

— Enfin, je vous vois sourire. Voilà quelque chose qui n’arrive pas si souvent ces derniers temps. Bien ! Voici une deuxième nouvelle : l’incendie n’a pas causé de dégâts trop importants. Il y aura quelques menus travaux de réfection à effectuer, mais rien de bien grave. »

Arthur continua à expliquer qu’ils allaient en profiter pour redécorer cette partie du château et comment. Éléonore n’écouta les détails que d’une oreille distraite. [Introduire à un moment l’explication sur l’origine de l’incendie] Elle jeta un coup d’œil à Edmond qui lui rendit un regard impassible. Il n’était pas certain qu’elle puisse lui accorder sa confiance, mais il avait réussi sa part du marché et, lorsque les invités seraient arrivés, elle n’aurait plus qu’à tenir la sienne. Elle espérait qu’Arthur ne ferait pas fuir le prochain comme il avait, apparemment, fait fuir Lance.

Lorsque le repas se termina, Éléonore n’avait aucune idée de ce qu’elle avait mangé. Tous se levèrent et le seigneur Arthur suggéra à sa fille de s’habiller chaudement pour l’extérieur, car ils allaient devoir sortir. Jodie se tenait déjà là, juste hors de la salle à manger, avec gants, manteau, chapeau et tout ce qu’il fallait pour protéger Éléonore du froid. Cette dernière se promit de trouver une autre femme de chambre qui ne serait pas à la botte du seigneur du château. Elle refuserait toutes celles que lui proposerait Arthur.

Il l’emmena dans un bâtiment éloigné du château, mais — à la grande déception d’Éléonore — toujours sur le domaine. Les trois conseillers suivaient, même s’il fallait parfois détourner l’attention de Raymond des beautés de la nature hivernale qui l’émerveillaient. Éléonore s’apprêta à s’occuper du vieil homme, mais Sigismond s’en chargeait déjà avec prévenance.

Ils parvinrent à un grand pavillon circulaire aux couleurs éclatantes. Des cris s’en échappaient. Des cris humains. « Que se passe-t-il ? s’alarma Éléonore.
— Vous verrez, ma fille. C’est une surprise qui, je l’espère, vous endurcira un peu. » lui répondit Arthur sur un ton énigmatique, qui ne plut pas à son interlocutrice.

Lorsqu’ils parvinrent à l’entrée du pavillon, Sigismond les précéda pour sonner une petite cloche à l’entrée. Un individu maigrelet au visage chafouin vint soulever le battant. Voyant à qui il avait à faire, il s’inclina très bas. « Soyez les bienvenus, messeigneurs et madame. » Un nouveau hurlement l’interrompit. Il sourit. « Comme vous pouvez le constater, le bourreau Samedi est déjà à pied d’œuvre. Veuillez entrer. »

Arthur entra le premier. Éléonore considéra les trois conseillers. Raymond arborait un sourire absent. Sigismond, qui le maintenait dans la bonne direction en l’empêchant d’éparpiller son attention, avait pâli. Seul Edmond restait impassible et emboîta aussitôt le pas à son seigneur, comme si de rien n’était. « Qu’attendez-vous, ma fille ? » Elle n’osait pas poser le pied à l’intérieur ; étant donné les cris qu’elle entendait, Éléonore avait dépassé le stade du mauvais pressentiment.

Alors qu’elle essayait désespérément de faire abstraction du vacarme mâtiné de sanglots, Éléonore regardait tout autour d’elle. L’intérieur du pavillon était divisé en plusieurs parties par d’imposantes tentures richement brodées. Les invités se trouvaient dans une sorte de hall d’accueil, où étaient étalés de nombreux signes extérieurs de richesse [à décrire], certainement pour épater la galerie, supposa-t-elle.

Si tout cela appartenait bien au bourreau Samedi, celui-ci devait mener une véritable vie de patachon, songea Éléonore. Pourquoi, alors, officiait-il toujours comme bourreau ? La réponse lui parvint sous la forme d’un nouveau cri — de douleur ou de terreur, elle ne pouvait le déterminer — : cet homme aimait son métier. Éléonore, quant à elle, peinait à endurer ces hurlements et, pourtant, elle ne voulait pas quitter le pavillon.

« Bien bien bien, commenta Arthur au petit homme qui le regardait par en-dessous. Montrez-nous donc ce spectacle, dans ce cas. » Éléonore n’avait pas suivi leur conversation et espéra qu’elle n’en avait rien raté d’important. « Je suis impatient de voir œuvrer ce fameux bourreau Samedi dont j’ai tant entendu parler.
— Vous ne serez pas déçu, lui assura l’aide. Veuillez me suivre. »

Elle ne se sentait pas très vaillante et se demanda si son propre visage paraissait aussi décomposé que celui de Sigismond. Le petit homme les précéda dans le plus grand espace du pavillon, qui était aussi circulaire. Il était composé de quelques gradins entourant un espace vide, au centre duquel quelqu’un était attaché, nu, à un poteau autour duquel il pouvait bouger, mais pas s’enfuir. Il était ligoté de manière à présenter son dos au bourreau Samedi, qui s’amusait à le zébrer à l’aide d’un petit fouet.

Le tortionnaire était particulièrement massif et un peu bedonnant. Éléonore n’imaginait pas quelqu’un pouvoir s’échapper de son étreinte, une fois agrippé de ses mains puissantes. Il portait un capuchon classique de bourreau et possédait tout un arsenal d’outils dont elle ne voulait même pas connaître l’utilité. Pour le moment, elle avait les yeux écarquillés d’horreur en reconnaissant le supplicié. C’était Gaël, qui suppliait et poussait des cris de douleur. Un nouveau coup de fouet s’abattit sur son dos, l’ornant d’une nouvelle zébrure rouge. « Stop ! » hurla-t-il dans un sanglot.

Cette fois, il n’était plus possible de considérer qu’il s’agissait d’un jeu. Éléonore était effarée de tout ce que cela impliquait. Elle eut le tournis et se demanda si elle allait se sentir mal, mais Gaël poussa un cri éraillé qui la ramena à la conscience. « Comme vous pouvez le constater, commença le bourreau Samedi d’une voix si douce qu’elle détonnait avec la violence dont il faisait preuve, j’ai commencé les préliminaires avec mon sujet. Le fouet est un grand classique, parfait pour se mettre en jambe. »

Constatant qu’Arthur et ses conseillers avaient pris place sur les gradins, elle sentit une vague d’irritation l’envahir. « Comment pouvez-vous assister à ça comme si c’était normal ? leur lança-t-elle en s’efforçant de maîtriser sa voix qui tremblait de colère.
— Voyons ma fille, je vous avais pourtant dit que ce manant subirait ma sentence. Vous vous étiez beaucoup trop rapprochée de lui : et s’il vous avait transmis une maladie ou je ne sais quoi ? Je me dois de vous protéger.
— Me protéger ? » s’étrangla Éléonore.

Il ne servait à rien d’argumenter avec cet homme infect. S’il ne s’agissait pas d’un jeu, alors elle avait bel et bien à faire à un pervers de la pire espèce. « Et vous, comment pouvez-vous cautionner de telles actions ? » lança-t-elle aux conseillers. Aucun ne répondit. Elle n’avait pas besoin de leur réponse : elle avait conscience qu’ils ne faisait que suivre les ordres de leur seigneur. Se détournant d’eux, elle s’avança d’un pas décidé dans l’espèce de petite arène.

L’aide du bourreau Samedi voulut l’en empêcher, mais son maître l’arrêta d’un geste. « Laisse, dit-il de sa voix douce. Et voyons ce que me veut la dame. » Éléonore s’empara du premier objet qui lui tomba sous la main — un gourdin — et, le prenant à deux mains, elle en frappa le bourreau de toutes ses forces. Le coup ne parvint jamais à destination : Samedi avait attrapé ses poignets d’une seule main, bloquant ainsi son élan.

« Lâche-moi ! lui intima-t-elle en laissant tomber tout vouvoiement.
— Allons allons, je ne vous laisserai pas faire preuve de violence de bas étage, comme cela. Ce serait une insulte à mon art. » Le visage du bourreau était dissimulé sous son capuchon noir, mais Éléonore perçut à sa façon de parler qu’il souriait. Elle tenta vainement de se dégager, pendant qu’Arthur s’était redressé, la mine sombre.

« Que faites-vous ? s’enquit le seigneur d’une voix impérieuse.
— Je l’empêche seulement de me frapper, n’ayez crainte. Avec tout le respect que je vous dois, votre dame est impertinente. Je peux la punir pour vous, si vous le souhaitez. Ou vous montrer des moyens amusants de le faire. »

De voir Arthur songeur face à cette proposition alimenta encore plus la rage d’Éléonore. Voyant qu’elle ne pourrait pas dégager ses poignets, elle lança un puissant coup de genou en direction de l’entrejambe du bourreau. Puis, pâlit en constatant que cela avait à peine eu l’air de l’affecter. Il rit. « Monseigneur, intervint Sigismond d’une voix blanche. Vous ne pouvez pas laisser votre fille traitée de cette manière.
— Vous avez raison, Sigismond, concéda Arthur après un instant de réflexion. Lâchez donc ma fille ! »

Samedi libéra Éléonore, qui le fusilla du regard et s’empara d’une lame qui faisait partie de l’arsenal du bourreau. « Pourriez-vous lui demander de cesser de toucher mes précieux instruments ? plaida Samedi de sa voix douce où commençaient à percer quelques signes d’irritation.
— Ma fille, laissez cette lame, ce n’est pas un objet pour vous ! »

Ignorant tout le reste, Éléonore trancha les liens de Gaël, qui tomba à genoux. Elle le prit dans ses bras, prenant garde de ne pas toucher les zébrures du fouet. « J’ai pas pu m’échapper, souffla-t-il. Ils étaient trop nombreux à me chasser… » Dans tous les cas, se dit Éléonore, il ne pouvait plus aller nulle part dans son état. Elle se tourna alors vers son soi-disant père et ses conseillers, puis leur déclara, une lueur de défi dans le regard :

« J’ai décidé que sa vie m’appartenait, maintenant que je l’ai sauvée. Il est à moi. Ainsi, vous n’aurez plus à me trouver une nouvelle femme de chambre : il me servira de page ou de valet ou de je ne sais quoi et il ne quittera jamais mes côtés. Entendu ?
— Voyons ma fille… Arthur était pris de court.
— Ne vous avisez même pas de refuser ! Je ne demande que peu de choses, vous pouvez bien m’accorder celle-là.
— Mais, ma mie…
— Ma fille, corrigea-t-elle vivement.
— Ma fille, c’est un homme, il ne peut pas rester auprès de vous comme cela.
— Bien sûr que si. En tous cas, si vous souhaitez continuer à me voir au château, ce sera le cas. »

Sigismond était bouche bée, Edmond réfléchissait visiblement à toute allure à une façon de désamorcer la situation et même Raymond paraissait conscient de ce qu’il se passait autour de lui, pour une fois. « Et bien alors, pouffa-t-il d’ailleurs. Voyons, beaucoup de dames possèdent des pages sans qu’il y ait de souci. Ne lui faites-vous pas confiance ?
— Je… hésita Arthur. Bien sûr, je lui fais confiance.
— Vous vous souvenez certainement de ce qu’il s’est passé la dernière fois qu’elle avait ce regard-là, poursuivit Raymond. Ne risquez pas une nouvelle fuite de sa part pour quelque chose d’aussi trivial. Elle veut un serviteur, eh bien quoi ? La belle affaire ! »

 

1746 mots pour aujourd’hui, j’avais tellement peur de pas faire le quota avec ma journée nulle que je suis contente de l’avoir atteint ^^

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 11

Éléonore ouvrit la bouche, puis la referma. Refusait-il d’aller prêter assistance à Gaël parce que le prisonnier ne risquait rien ou parce qu’il avait vraiment peur de se retrouver au milieu des flammes ? Sa détermination se durcit et elle lança : « J’irai moi, puisque vous êtes trop peureux pour le faire.
— C’est juste un manant !
— C’est une vie. Donnez-moi les clefs tout de suite. »

Alors qu’André fouillait maladroitement ses poches pour en extraire le trousseau des cachots, Éléonore se dit qu’en agissant ainsi, ou elle rendrait l’histoire plus intéressante, ou elle sauvait véritablement quelqu’un. Elle arracha les clefs de la main du garde, qui avait fini par les trouver, et s’en fut en courant en direction de la porte extérieure, ignorant les appels de Sigismond. Si le feu brûlait près des cuisines, elle estimait qu’il était trop risqué de passer par l’intérieur.

Malgré le manteau de Sigismond sur ses épaules, elle percevait la morsure du froid et d’autant plus lorsqu’elle batailla contre la serrure avec ses doigts gelés. Lorsque la porte céda devant son acharnement, elle descendit les quelques marches quatre à quatre et rejoignit la cellule de Gaël. « Ah, enfin quelqu’un, s’exclama-t-il avec soulagement. Qu’est-ce qu’il se passe ? Il y a de la fumée qui arrive et les gardes se sont fait la malle…
— Il y a le feu, répondit succinctement Éléonore en cherchant quelle clef ouvrait la porte.
— Ah les connards ! Ils allaient m’abandonner là ! Où tu as trouvé les clefs ?
— Je les ai demandées à André. » lui expliqua-t-elle en ouvrant finalement la porte.

Gaël se précipita dehors. « Merci, vraiment, c’est très gentil de ta part d’être venue me sortir de là.
— De rien, mais nous devrions sortir d’ici avant de discuter.
— Oui oui, partons, j’ai pas envie de rôtir ici. »

Ils filèrent et, une fois éloignés du bâtiment, ils s’arrêtèrent pour souffler. « Bon, bah il fait pas chaud ici, commenta Gaël en se frottant les bras. Ça fait pas beaucoup de différence avec la prison, si ce n’est qu’ici il y a plus de vent glacial. Brrr…
— Et maintenant ? s’enquit Éléonore en frissonnant. Tu vas m’expliquer ce qu’il se passe ici et me dire quelle est la suite du plan ?
— La suite du plan est simple : je vais me tirer d’ici. Tu es la bienvenue, si tu veux.
— Sans vouloir te vexer, ça ne me parait pas très judicieux de partir comme ça dans la nuit glaciale. On pourrait tout à fait mourir de froid !
— Possible, mais je préfère risquer des engelures plutôt que de rester ici plus longtemps. Viens avec moi et je t’expliquerai tout en chemin. »

Éléonore hésita. L’offre la tentait suffisamment pour qu’elle envisage de passer la nuit à s’enfuir dans le froid pénétrant. « Je… Je ne sais pas ce que je dois faire, avoua-t-elle.
— Tu devrais venir avec moi, tu vas devenir folle ici sinon. Il faut s’échapper de l’emprise des détraqués qui ont mis tout ça en place et retourner à la vraie vie. Par contre, s’il te plait, décide-toi vite, parce que je vais congeler à rester là sans bouger ! »

Alors qu’elle allait poser une nouvelle question, ils furent interrompus par de nouveaux cris : « Ils sont là, monseigneur !
— Eh bien, qu’attendez-vous ? tempêta Arthur. Attrapez-les !
— Oh merde… » lâcha Gaël avant de se mettre à courir.

Éléonore n’essaya même pas de distancer les trois gardes qui se précipitaient dans leur direction. Comme elle se savait mauvaise à la course, elle se contenta de se mettre le plus possible en travers de leur route, afin de les empêcher de rattraper Gaël. Après tout, elle était la dame du château, personne ne lui ferait de mal. L’un des gardes s’arrêta à ses côtés et lui empoigna le bras. « Ne me touchez pas. » lui ordonna-t-elle en se dégageant. Il obéit, mais l’escorta tout de même auprès du seigneur Arthur.

Celui-ci fulminait. « Comment avez-vous osé libérer un prisonnier ? Et, qui plus est, comment avez-vous pu risquer votre vie pour un gueux pareil ? Vous, ma propre fille ?
— Il risquait de brûler vif, se justifia-t-elle.
— Plutôt lui que vous, je vous avais dit de ne plus côtoyer ce manant. Et voilà que j’apprends que vous lui avez rendu visite à plusieurs reprises et maintenant il s’est enfui par votre faute !
— J’espère qu’il ne se fera pas rattraper. Il ne méritait pas de se retrouver enfermé pour si peu.
— Je constate qu’il a su vous bercer de douces paroles, ma fille. Cette fois, ma sentence sera terrible.
— Oh ? Qu’allez-vous me faire ?
— À vous, rien. Mais lui prendra pour vos étourderies. Du moins, s’il ne meurt pas de froid avant. [Je vais faire venir un bourreau]. »

Éléonore pinça les lèvres et jeta un regard pensif dans la direction que Gaël et les deux gardes à sa poursuite avaient prise. Frissonnant, elle retourna en direction du château, où l’on s’affairait encore à éteindre l’incendie. Elle rendit son manteau à Sigismond, qui portait des seaux d’eau pour soutenir les effets de la pompe et l’imita. « Madame, s’étonna-t-il, vous ne devriez pas accomplir une telle tâche !
— Pourquoi ? Plus nous sommes à aider, moins il y aura de dégâts, non ?
— Certes, mais… ne vous abaissez pas à cela.
— J’ai envie. »

Ignorant désormais Sigismond, de même qu’Arthur, elle participa à maîtriser le feu, ce qui lui permit de constater qu’il s’agissait bel et bien d’un véritable début d’incendie. Heureusement, les habitants du château s’étaient montrés particulièrement efficaces et le feu avait été rapidement contenu. L’éteindre totalement avait pris un peu de temps supplémentaire, mais tout s’était terminé sans réduire l’édifice en cendres.

Après toute cette agitation nocturne, l’aube commençait à pointer. Éléonore était épuisée et à la fois transpirante de l’effort et frigorifiée par la température extérieure. Comme tout danger paraissait écarté et que le seigneur Arthur donnait l’impression qu’il tenait encore à lui faire la conversation, ou la morale, ou les deux, elle se retira dans ses appartements. Elle y fit un brin de toilette pour se débarrasser de la suie, ainsi que de l’odeur de fumée, et se réfugia dans le lit, espérant rattraper un peu de sommeil. Avant de s’endormir, elle songea au prisonnier qu’elle avait fait évader et se dit qu’elle aurait peut-être du le suivre dès le départ, sans poser de questions.

 

« Madame ? Êtes-vous réveillée ?
— Grmbl… Maintenant oui, Jodie. Que se passe-t-il ?
— Je me suis dit que vous aimeriez savoir que votre père a fait appeler le bourreau Samedi.
— Le bourreau… Samedi ? Mais pourquoi a-t-il fait appeler un bourreau ?
— Pas n’importe quel bourreau, madame. » précisa Jodie dont le visage exprimait un mélange de crainte et de ravissement.
« Oui oui, ça d’accord, balaya Éléonore qui décida d’agir comme si elle connaissait la réputation de ce fameux bourreau nommé Samedi. Mais pourquoi ?
— Pour le prisonnier, bien sûr.
— A-t-il été rattrapé ?
— Ah, ça, je ne sais pas, madame. »

Éléonore se sentit de mauvaise humeur de bon matin, ou de matinée bien avancée se corrigea-t-elle. Voilà donc ce que sous-entendait le seigneur Arthur lorsqu’il avait menacé Gaël d’une terrible sentence ! Elle ne pouvait pas laisser faire une chose pareille. « Quelle heure est-il et où puis-je trouver le seigneur Arthur ?
— Il est pas loin de dix heures, madame. Quant au seigneur Arthur, il est parti rendre visite aux métayers tôt ce matin. Mais il devrait être de retour pour midi ; il a dit que ce ne serait qu’une courte visite.
— Bon, alors j’ai le temps de me préparer. »

Éléonore eut en effet tout le temps de se laver, s’habiller et même de prendre un petit-déjeuner léger avant de quitter ses appartements. Elle n’osa pas demander de nouveau à Jodie si le prisonnier avait été capturé, de crainte que la servante rapporte ses inquiétudes au seigneur Arthur. Décidant de trouver la réponse à sa question par elle-même, elle abandonna une fois de plus Jodie pour se rendre aux cachots.

Ils étaient vides. Levant les yeux au ciel, elle songea qu’il était tout à fait normal de ne trouver aucun garde dans un endroit où il n’y avait plus rien à garder. Éléonore remonta, espérant que cela signifiait que Gaël courait toujours. Comme il restait du temps avant midi, où elle pourrait demander à Arthur ce qu’il en était, elle retourna dans ses appartements, d’où elle chassa Jodie, pour pouvoir écrire la suite de sa lettre à [Bidulon] en paix. Elle était au moins satisfaite d’une chose : elle produisait beaucoup moins de taches d’encre, tant sur le papier que sur elle-même.

Lorsque midi sonna, Éléonore descendit aussitôt à la salle à manger. Seul Raymond se trouvait là, assis et souriant dans le vague. Elle prit place à côté de lui et patienta. Lorsque, enfin, Arthur fit son entrée, elle n’eut pas le temps de lui poser sa question qu’il lui lança : « Ah ! Ma fille, je suis fort aise de vous voir. J’ai des nouvelles pour vous et j’ai également quelque chose à vous montrer après le déjeuner. Mais commençons par les nouvelles. »

Il s’installa à son tour, déploya sa serviette et commenta les premiers plats du repas. Éléonore maîtrisait son impatience de son mieux. Les nouvelles allaient-elles concerner le bourreau ? Ou Gaël ? Ou autre chose ? Et que pouvait-il bien avoir à lui montrer ? « Ma fille, j’ai eu de grandes discussions avec Edmond, dernièrement. Et j’ai fini par accepter qu’il organise une petite réception, qui pourrait peut-être conduire à vous trouver un partenaire. J’espère que si tel est le cas, vous cesserez de vous intéresser au moindre manant qui passe. »

Elle avait totalement oublié cette discussion avec Edmond. Éléonore se demanda quels arguments avaient fini par convaincre Arthur de lui laisser la possibilité de convoler avec quelqu’un d’autre que lui. « Quelle bonne idée ! s’exclama-t-elle d’un ton réjoui qu’elle espérait naturel.

 

1676 mots pour aujourd’hui. J’ai bien pas profité de mon jour férié pour avancer, hahaha !

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 10

Éléonore lui tendit le vin et il s’en empara avec avidité. Arborant un sourire satisfait, elle commença à avancer. « Il faudra m’en amener d’autres, madame, si vous voulez revenir. Par contre, pas plus de quelques minutes, hein ! Le sergent revient bientôt. » Elle acquiesça et se rendit à la cellule de Gaël, qui chantonnait tout bas.

« Tiens ! s’exclama-t-il en s’approchant des barreaux. Voilà ma plus chouette visiteuse, bonjour !
— Parce que tu as beaucoup de visiteuses ?
— Ouais, plein. Principalement des rattes. Elles sont pas farouches en tous cas ! Elles viennent tout le temps piquer dans mon assiette.
— De toute façon, je t’ai amené des choses meilleures que ce que tu partages avec les rats. » déclara Éléonore en extirpant la taie d’oreiller garnie.

Gaël rit en voyant ce qu’elle lui avait apporté. Il commença à engloutir un pâté en croûte, tout en remerciant Éléonore : « Je dois être le prisonnier le mieux nourri de toute cette époque, c’est vraiment sympa de ta part de t’embêter à venir jusqu’ici pour m’apporter tout ça.
— Je t’avoue que c’est un peu intéressé de ma part.
— Je me doute, déclara Gaël en mâchant. Je vois pas pourquoi tu viendrais dans ce trou à rats sinon : c’est pas très agréable ici.
— Je suis désolée pour ça, oui, je vais voir si je peux convaincre le seigneur Arthur de te laisser partir. »

Gaël pouffa de rire et manqua de s’étouffer. « C’est gentil, mais il ne le fera pas.
— Pourquoi ? s’enquit Éléonore. Tu as déjà eu à faire avec lui avant ?
— Ah non, je ne l’avais jamais vu avant. C’est juste à cause des connards derrière tout ça. Ils ont du lui dire de me garder enfermé, ou je ne sais quoi.
— Qui sont-ils ? Et ils sont derrière quoi, au juste ?
— Écoute, tout ça serait trop long à expliquer là maintenant, mais tu devrais faire attention à tout ce que tu dis et tout ce que tu fais. Vu ta façon de parler, tu n’es pas d’ici non plus. Il faut que tu te montres très très prudente. Parce que moi, je suis là de manière clandestine, je sais dans quoi je me lançais, même s’ils m’ont coupé toute retraite. Mais si toi, tu es là, c’est que tu fais partie d’une expérience.
— Une expérience ? s’étonna Éléonore. De quel genre d’expérience tu parles ? »

Des pas résonnèrent et Gaël s’empressa de dissimuler ce qu’il n’avait pas encore pu manger. André fit son apparition et lâcha : « Madame, il vous faut partir maintenant. Vous êtes restée trop longtemps et il n’y a plus de vin. » Éléonore se leva, pliant sa taie d’oreiller et l’enroulant autour de ses mains pour la porter comme un manchon. Elle lança un regard de regret au prisonnier et obtempéra, quittant les cachots à toute allure.

Éléonore commençait à nourrir de sérieux doutes sur sa propre situation. Les propos de Gaël avaient fait vibrer un écho chez elle, mais elle n’avait pas envie de le croire. Ce qu’il sous-entendait était beaucoup trop gênant à digérer. « Ah, ma fille, que faites-vous dans les corridors alors que vous auriez pu venir dîner avec votre vieux père ?
— Oh, je ne me sentais pas très bien sur le moment. J’allais mieux après avoir mangé un peu et j’ai eu besoin de marcher un peu. »

Éléonore espérait qu’elle paraissait suffisamment crédible. Elle se sentait secouée et elle avait du mal à se concentrer sur les apparences. « Vous ne me semblez toujours pas très en forme, vous devriez aller vous reposer au lieu d’errer dans ces couloirs battus par les courants d’air.
— Oh, euh, oui, je vais aller me mettre au chaud, vous avez raison. »

Elle amorça un mouvement, mais il la retint : « Et, ma fille, vous ne devriez pas quitter le château pour de telles escapades. Vous êtes encore faible et c’est dangereux pour vous.
— Je garderai cela en tête, merci. » Tout en s’en allant, elle ressentit de l’irritation du fait que Jodie ait rapporté leur promenade au seigneur Arthur. Et, de plus, quelque chose fit surface, qu’elle n’avait pas perçu depuis bien longtemps : son esprit de contradiction. Elle avait soudainement très envie d’aller voir ce qui se trouvait au-delà des limites du domaine.

De retour dans ses appartements, Éléonore leva les yeux au ciel en apercevant Jodie. « Ah, vous êtes enfin revenue, madame. Je commençais à m’inquiéter. Je suis contente de voir que vous avez bien mangé ce que je vous ai apporté ; j’ai presque cru que vous étiez enceinte !
— Comment ça, enceinte ?
— Oh et bien vous avez mangé comme deux.
— Ah, d’accord, je vois. Et bien c’est surtout que notre promenade m’avait ouvert l’appétit. Maintenant, j’ai envie de dormir.
— Bien sûr, madame. »

Éléonore réussit à se défaire de sa robe tout en se rendant dans la chambre. Elle songeait que ces vêtements étaient plus faciles à enlever qu’à mettre, jusqu’à ce qu’elle entende un craquement. « Attention, vous l’avez déchirée, madame.
— Tant pis. » dit-elle avec humeur en finissant de se débarrasser de la robe. Laissant son habit tomber au sol, elle l’enjamba et alla se jeter sur le lit, ne gardant que la taie d’oreiller à la main. Elle la glissa sous les coussins, en même temps qu’elle y enfouissait son visage.

« Madame, ne voulez-vous pas passer votre chemise de nuit ?
— Non, laisse-moi, j’ai besoin d’être seule.
— Dois-je revenir plus tard, madame ?
— Non, ne reviens plus. »

Éléonore entendit la porte se refermer. Elle ne savait pas si elle reverrait Jodie au matin, mais pour le moment, elle était soulagée de ne plus subir sa présence. Bien sûr, elle n’avait jamais vraiment apprécié la servante — encore moins depuis qu’Arthur la lui avait assignée en tant que femme de chambre — mais maintenant qu’Éléonore savait que Jodie rapportait ses faits et gestes, elle la détestait cordialement.

Elle souleva son visage des oreillers pour se placer de côté et s’en voulut d’avoir été discourtoise avec Jodie. Pourquoi se sentait-elle si touchée de sa dénonciation, alors qu’il s’agissait juste d’un jeu ? Les propos de Gaël l’avaient marquée bien plus qu’elle ne l’aurait voulu. Frissonnant, elle s’enfouit sous l’édredon. Les câlins réconfortants de [Bidulon] lui manquaient ; Éléonore en avait bien besoin. Elle sombra dans un sommeil agité.

[j’ai complètement zappé de parler de l’éclairage intérieur, je crois]

Ses rêves ne lui furent pas agréables. Éléonore cauchemarda qu’elle se disputait de manière violente avec ses parents — chose qui ne lui était pas arrivée depuis des années — ce qui la mit mal à l’aise, surtout qu’elle était en retard pour un examen important. Puis, elle se retrouva poursuivie par quelque chose de vague, mais elle ne parvenait pas à courir car ses jambes ne lui répondaient pas, lourdes comme du plomb. Elle se redressa brusquement, aussitôt réveillée.

À présent assise et consciente, Éléonore se prit la tête dans ses mains, le temps de se calmer. Elle savait qu’elle venait de subir ce qu’elle appelait un rêve de stress. De fait, elle se sentait angoissée et se leva, blottissant ses pieds dans des chaussons, pour se rendre devant la cheminée. Assise sur une bergère, elle bâilla longuement, mais n’éprouvait plus aucune fatigue. Elle se gratta la tête et se dit que, puisqu’elle était debout, autant qu’elle continue le jeu. La nuit, la plupart des gens devaient dormir et elle aurait tout le loisir de visiter et fouiller.

En ouvrant la porte de ses appartements, Éléonore constata que le couloir baignait dans une obscurité presque totale. Elle retourna dans le salon éclairé par la cheminée et s’empara d’un chandelier, dont elle alluma les trois bougies, avant de retourner s’aventurer dans le corridor silencieux. Que c’était plaisant de profiter du calme de la nuit pour une petite promenade dans [arpenter] le château !

Elle visita des appartements et chambres vides, qu’elle supposa dédiées aux invités. Cela lui fit penser qu’elle devrait s’enquérir de l’endroit qui avait été attribué à Lance lors de son séjour au château. Il avait peut-être laissé des choses intéressantes. Songeant à son ancien prétendant, elle réalisa qu’il était étrange de ne rien avoir trouvé en terme de correspondance personnelle dans son secrétaire. La première fois qu’elle s’y était assise, il était neuf, de même que tout son contenu : les feuilles toutes vierges, les buvards tous immaculés, les fioles d’encre non encore ouvertes, les plumes impeccables… Elle devrait se renseigner sur ce mystère aussi.

Une cloche sonna frénétiquement, faisant sursauter Éléonore. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Elle retourna en direction de ses appartements, mais s’immobilisa en entendant des gens crier au feu. Des domestiques paniqués s’égayaient en direction des sorties, tandis que d’autres allaient dans l’autre sens, portant des seaux d’eau. Une odeur de brûlé parvint aux narines d’Éléonore, qui prit le parti de suivre le mouvement général vers l’extérieur.

Tout le monde grelottait dans la nuit hivernale, contemplant la bâtisse avec angoisse, à la recherche de signes de flammes. Éléonore sursauta lorsque quelqu’un posa un manteau sur ses épaules. Il s’agissait de Sigismond, l’intendant. Elle le remercia d’un sourire et lui demanda : « Où donc a pris le feu ?
— Je ne saurais pas trop dire, avoua-t-il. Peut-être des cuisines.
— Je crois que c’était à côté des cuisines, intervint une femme qu’Éléonore ne se rappelait pas avoir encore vue.
— Des cuisines ? » répéta-t-elle d’un air absent.

Elle faisait de gros efforts pour se convaincre que le feu était sûrement une simulation. Ce ne pouvait pas être un véritable incendie, n’est-ce pas ? Si c’était le cas, ils ne tarderaient pas à voir les pompiers arriver. « Installez la pompe ! » cria quelqu’un. Du monde se précipita à côté du lac pour suivre les ordres et en pomper l’eau. C’est alors qu’Éléonore aperçut des flammes, des vraies, de l’autre côté d’une fenêtre du rez-de-chaussée.

Si le feu avait pris près des cuisines, comme on lui avait rapporté, alors il pouvait très bien s’étendre aux geôles. Elle s’inquiéta pour Gaël et se mit à fouiller la foule du regard. Avisant André, elle s’approcha de lui pour s’enquérir de la santé du prisonnier. « Je ne sais pas où il est, répondit-il en haussant les épaules. J’étais pas de garde, moi. Je suppose qu’il est toujours dans sa cellule.
— Mais vous ne pouvez pas le laisser rôtir comme ça !
— Bah, je vais pas retourner là-dedans, hein. »

 

1751 petits mots, pas très reluisant pour un dimanche où j’aurais voulu prendre un peu d’avance ! Enfin, plus que ça en tous cas.