NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 17

Éléonore et Gaël les attendirent tranquillement, fidèles à l’impression de paisibles promeneurs qu’ils voulaient donner. « Que faites-vous ici ? tonna Arthur à l’intention de sa fille.
— J’avais envie de prendre l’air.
— Oh. Oui, très bien, mais pourquoi ici ?
— Je n’y ai pas réfléchi, c’est un endroit comme un autre, n’est-ce pas ?
— J’espère que vous n’aviez pas l’intention de sortir du domaine ! lança le seigneur sur un ton menaçant.
— Je ne vois pas comment je pourrais : tout est bien clos.
— En effet. Venez à présent, rentrons. »

Il lança un coup d’œil hostile à Gaël et fit faire demi-tour à son cheval. Après avoir échangé un regard de connivence, Éléonore talonna sa propre monture et son valet les suivit. Pendant qu’Arthur faisait la liste de toutes les choses horribles qui pouvaient arriver si sa fille se promenait ainsi de manière frivole, sans prendre garde aux dangers qui l’environnaient. Ignorant les mises en garde, qu’elle estimait farfelues, d’Arthur, Éléonore réfléchissait à ce qu’il venait de se produire.

Si Gaël et elle voulaient ouvrir la grille, il leur faudrait des outils, ou apprendre à crocheter des serrures. Elle supposa que, comme Gaël n’avait pas proposé, il ne possédait pas non plus cette compétence. S’ils trouvaient des outils adéquats, la fuite par là restait possible. Cependant il faudrait qu’ils se montrent prudents, car le fait qu’Arthur et ses gardes soient arrivés si vite à les retrouver signifiait probablement qu’il y avait des caméras quelque part qui les avaient filmés.

Elle n’avait pas repéré de caméras dans le château, mais elle n’avait pas très bien cherché. Il y en avait peut-être aussi. Éléonore se disait que ce serait un plus de connaitre leurs positions. Elle laissa un moment son cerveau s’occuper de réfléchir à toute cette situation en tâche de fond, tandis qu’elle s’occupait de nouveau des propos d’Arthur. Éléonore se retint de lever les yeux au ciel en l’écoutant déblatérer et lui fut reconnaissante de ne pas lui demander de répondre lorsqu’il lui demanda, à plusieurs reprises, ce qui lui était passé par la tête de s’aventurer dehors toute seule.

« En dehors des bourreaux pervers, je ne pensais pas qu’il y avait autant de dangers sur le domaine, ironisa-t-elle. Comment se fait-il qu’étant clos et gardé, il y ait autant de risques par ici ?
— Il est toujours risqué pour une femme de s’aventurer seule où que ce soit, balaya Arthur.
— Je n’étais pas seule, j’avais mon nouveau valet avec moi.
— Votre… hum, oui, votre nouveau valet. Est-il seulement capable de vous défendre ? Il est encore blessé et je vous rappelle que c’est vous qui l’avez défendu et non pas l’inverse. Je ne peux décemment pas me fier à lui pour vous protéger. »

Éléonore se retourna brièvement vers Gaël, qui bayait aux corneilles avec un demi-sourire sur les lèvres. Voyant qu’elle le regardait, il lui fit un clin d’œil. Se sentant encouragée à supporter la conversation avec Arthur, elle continua à endurer ses inepties, mais ses pensées s’imposèrent de nouveau. S’il les avait si vite rejoints, c’est que ses parents devaient avoir des moyens de le contacter. Ses parents, ou les personnes qui s’occupaient des caméras. Peut-être avait-il accès aux caméras ? Dans tous les cas, ses parents devaient avoir un moyen de transmettre des consignes.

Elle espérait qu’ils n’étaient pas présents eux-mêmes, déguisés et dissimulés parmi la maisonnée. Un pressentiment l’informait que la rencontre ne serait pas apaisée entre les trois Duchesne et elle savait que ce serait principalement de son fait à elle, car elle serait incapable de garder son calme. Comment rester calme alors que ses propres parents expérimentaient sur elle ?

Ils parvinrent au château. Arthur tint à ce qu’Éléonore soit présente avec lui pour gérer les affaires courantes dans la salle des doléances, ce qu’elle accepta à contrecœur. Elle aurait préféré continuer à chercher un moyen de fuir avec Gaël, mais elle se disait qu’en acceptant une requête d’Arthur de temps à autre, il serait plus enclin à la laisser vaquer à ses occupations le reste du temps.

« Votre valet n’est pas obligé de venir avec vous, vous savez, mentionna le seigneur à sa fille.
— Oh, je sais, mais je tiens à sa présence. » répondit Éléonore. Elle voulait bien faire des concessions, mais pas celle-là. La dernière fois qu’elle avait laissé partir Gaël tout seul, elle l’avait retrouvé en train de se faire torturer par un bourreau pervers.

Il y avait moins de curieux que la première fois, constata Éléonore. Elle supposa que les doléances du jour devaient être moins intéressantes que l’arrivée du prisonnier. Cela lui paraissait normal puisque, contrairement à tout le reste qui devait être un minimum scénarisé, la venue de Gaël était totalement imprévue. Ce qui la rassurait. Elle n’avait pas envie de faire preuve de paranoïa envers lui ; elle avait vraiment besoin de se raccrocher à un allié.

Puisqu’il n’y avait aucun endroit prévu pour lui, Gaël resta debout derrière Éléonore, qui avait pris place sur son siège à côté de celui d’Arthur. Ce dernier désapprouvait de manière visible la présence du valet, mais sa fille ignorait sa désapprobation de manière toute aussi visible. La séance des doléances débuta dans une atmosphère lourde. Éléonore hésita à participer ; chacune de ses décisions enchanterait ses parents qui auraient ainsi des informations sur son compte à rajouter dans leurs notes.

D’un autre côté, sa mauvaise volonté provoquerait certainement des évènements désagréables de leur part. Or, elle avait besoin de tranquillité le temps de trouver la sortie. Elle prit le parti de participer avec parcimonie, privilégiant les décisions bienveillantes. À chaque fois, elle se demandait quelles conclusions allaient être tirées de ses actions, ce qui, comme l’avait remarqué Gaël, ressemblait assez à un jeu de rôles finalement.

La séance de doléance avait paru très ennuyeuse à Éléonore. De plus, elle commençait à fatiguer de se demander et d’évaluer en permanence quelles allaient être les implications de ses paroles et de ses actes. Elle n’avait plus l’habitude. « Dînerez-vous avec moi tout à l’heure, ma fille ? Cela me ferait très plaisir.
— Oh, oui, je mangerai avec vous ce soir. Y aura-t-il Edmond, Raymond et Sigismond ?
— Je les ai conviés, oui. Leur présence vous sied-elle ?
— Tout à fait. »

Même si, maintenant, elle se posait des questions sur Raymond et Sigismond qui lui avaient paru inoffensifs, Éléonore préférait ne pas rester en tête à tête avec Arthur. Tellement de choses lui venaient à l’esprit, toutes plus désagréables les unes que les autres. Pourquoi ses parents avaient-ils décidé de lui attribuer un père aux tendances incestueuses ? Elle trouvait cela horrible. Sans même parler du bourreau samedi… Où avaient-ils trouvé un esprit dérangé pareil ? Et surtout, pourquoi l’avaient-ils envoyé torturer Gaël ?

S’ils ne craignaient pas d’aller si loin, peut-être n’hésiteraient-ils pas à l’éliminer. Pourquoi l’avaient-ils laissé le garder finalement ? Elle se prit la tête entre les mains. Trop de questions, trop d’implications affreuses, trop de complications. « Vous sentez-vous souffrante ? s’enquit Arthur.
— Oui, je vais devoir me reposer un moment. »

Elle s’en fut retrouver ses appartements, sans plus de cérémonie, suivie comme son ombre par Gaël. « Je suis complètement cassé ! s’exclama-t-il. J’ai mal partout et j’ai du mal à me réchauffer.
— Viens devant la cheminée et posons-nous un instant, ça nous fera du bien je pense.
— Je pense aussi, mais avant il faut absolument que j’aille faire une course. Sinon je n’aurai jamais le courage de me relever.
— Une course ? Quoi comme course ?
— Tu verras, c’est une surprise. »

N’ayant pas le courage de discuter, elle le laissa partir et se blottit dans un divan proche de la cheminée pour en contempler les braises. Elle craignait de ne plus le revoir, mais essayait de rester rationnelle et confiante. Maintenant qu’elle s’empêchait d’écrire à [Bidulon] pour lui raconter ses tribulations, elle avait l’impression d’avoir perdu un lien essentiel et il lui manquait d’autant plus.

Éléonore sentit une boule se former dans sa gorge et les larmes lui monter aux yeux. Pour enrayer son affliction, elle s’efforça d’occuper son esprit à autre chose. Son cerveau lui rappela alors que la cuisinière lui avait interdit d’explorer la zone des cuisines. Peut-être y avait-il quelque chose d’intéressant par là. Elle trouvait dommage de ne pas pouvoir lui faire plus confiance qu’à Jodie…

À son grand regret, parce qu’elle avait trouvé Sigismond, Raymond et la cuisinière très sympathiques, elle avait décidé de considérer tout le monde comme étant dans le camp adverse. Elle détestait les camps, préférant en général trouver des compromis, mais dans le cas présent, elle craignait de ne pas pouvoir se le permettre.

La porte des appartements s’ouvrit sur un Gaël qui paraissait très content de lui-même. Il exhiba fièrement un luth. « Regarde ce que j’ai trouvé ! » s’exclama-t-il. De le voir si joyeux fit oublier un instant ses idées noires à Éléonore. « J’étais pas sûr de pouvoir trouver un instrument qui ressemble suffisamment à une guitare pour que je puisse en jouer, mais je pense que ça fera l’affaire. » Il pouffa en voyant le regard interrogateur que lui lançait Éléonore. « Je parie que tu ne sais pas pourquoi je tenais autant à trouver un instrument de musique !
— Je ne vois pas, non.
— Je vais te montrer, attend. »

S’installant juste à côté d’elle, Gaël commença à jouer. De manière un peu hésitante d’abord. Puis, une fois qu’il eut pris un peu d’assurance, il se pencha vers Éléonore sans cesser de pincer les cordes de son luth et lui dit tout bas : « Je pense qu’on peut rendre nos conversations plus compliquées à suivre comme ça.
— Oh ! Mais c’est une excellente idée !
— Merci. Je l’ai bien inspecté de tous les côtés et il n’a pas l’air d’avoir de micro ou quoi. »

Son moral regonflé, Éléonore résuma toutes les réflexions qu’elle avait eues pendant le trajet, les doléances et devant le feu. « Tu n’es pas restée à te tourner les pouces non plus, commenta Gaël. Nous avons tout un programme, donc : trouver de quoi ouvrir la grille, visiter l’arrière-cuisine, découvrir comment sont surveillés nos faits et gestes… Pour la cuisine, c’est facile.
— Ah bon ? »

Gaël sourit et, regardant pensivement ses doigts sur les cordes du luth, il expliqua : « Eh oui, j’ai bien remarqué que c’était une servante qui t’amenait ton petit-déjeuner. Comme je suis maintenant ton valet, je vais forcément devoir me rendre aux cuisines régulièrement sans que ça questionne personne. Du moins, ils s’habitueront vite, surtout si je fais des trucs anodins, comme aider à préparer un plateau de petit-déjeuner.
— Bien vu, ça pourrait marcher. Mais il faudra que tu sois vraiment prudent : ils doivent avoir des consignes particulières à ton propos. Je pense que tu seras particulièrement surveillé.
— Noté. Je leur jouerai du luth pour endormir leur méfiance. Ou je jonglerai avec des pommes, j’aviserai sur le moment. »

Éléonore pouffa de rire. Gaël savait la rassurer sur le fait de ne pas être fourrée dans cette situation toute seule. Il arrêta de jouer. « Ça fait mal aux doigts à force. J’avais déjà mal partout ailleurs, maintenant je suis entièrement endolori, je dois être un peu maso… Bon, avec tout ça, le temps passe : je suppose que tu vas bientôt devoir dîner avec le mec bizarre, là.
— Oui, soupira-t-elle. Je n’ai pas envie, mais je me dis qu’au moins il me lâchera un peu la grappe après.
— Je comprends. Je t’accompagne, si tu veux.
— Mais ça va être ennuyeux et en plus tu vas nous regarder manger sans pouvoir manger toi…
— C’est pas grave. Tu sais, on est tous les deux dans cette galère, alors je propose qu’on se soutienne dans nos épreuves respectives.
— Ça me va. » acquiesça Éléonore avec un sourire.

Gaël posa son luth et se leva en grimaçant. « T’es sûr que tu ne veux pas rester ici à te reposer ?
— Oui oui, ça ira. J’ai pas très envie de rester tout seul de toute façon. »

Éléonore hocha la tête ; elle comprenait très bien ce sentiment. Ils se rendirent donc tous les deux dans la salle à manger, s’attirant un regard courroucé de la part d’Arthur. Gaël s’acquitta de son rôle de valet du mieux possible. Pendant tout le repas, Éléonore surveilla Raymond. S’il jouait juste un rôle de vieil homme qui perdait pied avec la réalité, il méritait un oscar. Concernant Edmond, elle s’en était toujours méfiée.

Celui dont le fait de savoir qu’il travaillait pour ses parents l’embêtait le plus était Sigismond. Il s’était montré prévenant pendant l’incendie et l’avait défendue face au bourreau. Si c’était pour lui faire subir une expérience, elle trouvait son attitude particulièrement répugnante.

 

2134 mots pour aujourd’hui. C’est pas tant pour un dimanche, mais je continue à manger mon retard.

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