NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 17

Éléonore et Gaël les attendirent tranquillement, fidèles à l’impression de paisibles promeneurs qu’ils voulaient donner. « Que faites-vous ici ? tonna Arthur à l’intention de sa fille.
— J’avais envie de prendre l’air.
— Oh. Oui, très bien, mais pourquoi ici ?
— Je n’y ai pas réfléchi, c’est un endroit comme un autre, n’est-ce pas ?
— J’espère que vous n’aviez pas l’intention de sortir du domaine ! lança le seigneur sur un ton menaçant.
— Je ne vois pas comment je pourrais : tout est bien clos.
— En effet. Venez à présent, rentrons. »

Il lança un coup d’œil hostile à Gaël et fit faire demi-tour à son cheval. Après avoir échangé un regard de connivence, Éléonore talonna sa propre monture et son valet les suivit. Pendant qu’Arthur faisait la liste de toutes les choses horribles qui pouvaient arriver si sa fille se promenait ainsi de manière frivole, sans prendre garde aux dangers qui l’environnaient. Ignorant les mises en garde, qu’elle estimait farfelues, d’Arthur, Éléonore réfléchissait à ce qu’il venait de se produire.

Si Gaël et elle voulaient ouvrir la grille, il leur faudrait des outils, ou apprendre à crocheter des serrures. Elle supposa que, comme Gaël n’avait pas proposé, il ne possédait pas non plus cette compétence. S’ils trouvaient des outils adéquats, la fuite par là restait possible. Cependant il faudrait qu’ils se montrent prudents, car le fait qu’Arthur et ses gardes soient arrivés si vite à les retrouver signifiait probablement qu’il y avait des caméras quelque part qui les avaient filmés.

Elle n’avait pas repéré de caméras dans le château, mais elle n’avait pas très bien cherché. Il y en avait peut-être aussi. Éléonore se disait que ce serait un plus de connaitre leurs positions. Elle laissa un moment son cerveau s’occuper de réfléchir à toute cette situation en tâche de fond, tandis qu’elle s’occupait de nouveau des propos d’Arthur. Éléonore se retint de lever les yeux au ciel en l’écoutant déblatérer et lui fut reconnaissante de ne pas lui demander de répondre lorsqu’il lui demanda, à plusieurs reprises, ce qui lui était passé par la tête de s’aventurer dehors toute seule.

« En dehors des bourreaux pervers, je ne pensais pas qu’il y avait autant de dangers sur le domaine, ironisa-t-elle. Comment se fait-il qu’étant clos et gardé, il y ait autant de risques par ici ?
— Il est toujours risqué pour une femme de s’aventurer seule où que ce soit, balaya Arthur.
— Je n’étais pas seule, j’avais mon nouveau valet avec moi.
— Votre… hum, oui, votre nouveau valet. Est-il seulement capable de vous défendre ? Il est encore blessé et je vous rappelle que c’est vous qui l’avez défendu et non pas l’inverse. Je ne peux décemment pas me fier à lui pour vous protéger. »

Éléonore se retourna brièvement vers Gaël, qui bayait aux corneilles avec un demi-sourire sur les lèvres. Voyant qu’elle le regardait, il lui fit un clin d’œil. Se sentant encouragée à supporter la conversation avec Arthur, elle continua à endurer ses inepties, mais ses pensées s’imposèrent de nouveau. S’il les avait si vite rejoints, c’est que ses parents devaient avoir des moyens de le contacter. Ses parents, ou les personnes qui s’occupaient des caméras. Peut-être avait-il accès aux caméras ? Dans tous les cas, ses parents devaient avoir un moyen de transmettre des consignes.

Elle espérait qu’ils n’étaient pas présents eux-mêmes, déguisés et dissimulés parmi la maisonnée. Un pressentiment l’informait que la rencontre ne serait pas apaisée entre les trois Duchesne et elle savait que ce serait principalement de son fait à elle, car elle serait incapable de garder son calme. Comment rester calme alors que ses propres parents expérimentaient sur elle ?

Ils parvinrent au château. Arthur tint à ce qu’Éléonore soit présente avec lui pour gérer les affaires courantes dans la salle des doléances, ce qu’elle accepta à contrecœur. Elle aurait préféré continuer à chercher un moyen de fuir avec Gaël, mais elle se disait qu’en acceptant une requête d’Arthur de temps à autre, il serait plus enclin à la laisser vaquer à ses occupations le reste du temps.

« Votre valet n’est pas obligé de venir avec vous, vous savez, mentionna le seigneur à sa fille.
— Oh, je sais, mais je tiens à sa présence. » répondit Éléonore. Elle voulait bien faire des concessions, mais pas celle-là. La dernière fois qu’elle avait laissé partir Gaël tout seul, elle l’avait retrouvé en train de se faire torturer par un bourreau pervers.

Il y avait moins de curieux que la première fois, constata Éléonore. Elle supposa que les doléances du jour devaient être moins intéressantes que l’arrivée du prisonnier. Cela lui paraissait normal puisque, contrairement à tout le reste qui devait être un minimum scénarisé, la venue de Gaël était totalement imprévue. Ce qui la rassurait. Elle n’avait pas envie de faire preuve de paranoïa envers lui ; elle avait vraiment besoin de se raccrocher à un allié.

Puisqu’il n’y avait aucun endroit prévu pour lui, Gaël resta debout derrière Éléonore, qui avait pris place sur son siège à côté de celui d’Arthur. Ce dernier désapprouvait de manière visible la présence du valet, mais sa fille ignorait sa désapprobation de manière toute aussi visible. La séance des doléances débuta dans une atmosphère lourde. Éléonore hésita à participer ; chacune de ses décisions enchanterait ses parents qui auraient ainsi des informations sur son compte à rajouter dans leurs notes.

D’un autre côté, sa mauvaise volonté provoquerait certainement des évènements désagréables de leur part. Or, elle avait besoin de tranquillité le temps de trouver la sortie. Elle prit le parti de participer avec parcimonie, privilégiant les décisions bienveillantes. À chaque fois, elle se demandait quelles conclusions allaient être tirées de ses actions, ce qui, comme l’avait remarqué Gaël, ressemblait assez à un jeu de rôles finalement.

La séance de doléance avait paru très ennuyeuse à Éléonore. De plus, elle commençait à fatiguer de se demander et d’évaluer en permanence quelles allaient être les implications de ses paroles et de ses actes. Elle n’avait plus l’habitude. « Dînerez-vous avec moi tout à l’heure, ma fille ? Cela me ferait très plaisir.
— Oh, oui, je mangerai avec vous ce soir. Y aura-t-il Edmond, Raymond et Sigismond ?
— Je les ai conviés, oui. Leur présence vous sied-elle ?
— Tout à fait. »

Même si, maintenant, elle se posait des questions sur Raymond et Sigismond qui lui avaient paru inoffensifs, Éléonore préférait ne pas rester en tête à tête avec Arthur. Tellement de choses lui venaient à l’esprit, toutes plus désagréables les unes que les autres. Pourquoi ses parents avaient-ils décidé de lui attribuer un père aux tendances incestueuses ? Elle trouvait cela horrible. Sans même parler du bourreau samedi… Où avaient-ils trouvé un esprit dérangé pareil ? Et surtout, pourquoi l’avaient-ils envoyé torturer Gaël ?

S’ils ne craignaient pas d’aller si loin, peut-être n’hésiteraient-ils pas à l’éliminer. Pourquoi l’avaient-ils laissé le garder finalement ? Elle se prit la tête entre les mains. Trop de questions, trop d’implications affreuses, trop de complications. « Vous sentez-vous souffrante ? s’enquit Arthur.
— Oui, je vais devoir me reposer un moment. »

Elle s’en fut retrouver ses appartements, sans plus de cérémonie, suivie comme son ombre par Gaël. « Je suis complètement cassé ! s’exclama-t-il. J’ai mal partout et j’ai du mal à me réchauffer.
— Viens devant la cheminée et posons-nous un instant, ça nous fera du bien je pense.
— Je pense aussi, mais avant il faut absolument que j’aille faire une course. Sinon je n’aurai jamais le courage de me relever.
— Une course ? Quoi comme course ?
— Tu verras, c’est une surprise. »

N’ayant pas le courage de discuter, elle le laissa partir et se blottit dans un divan proche de la cheminée pour en contempler les braises. Elle craignait de ne plus le revoir, mais essayait de rester rationnelle et confiante. Maintenant qu’elle s’empêchait d’écrire à [Bidulon] pour lui raconter ses tribulations, elle avait l’impression d’avoir perdu un lien essentiel et il lui manquait d’autant plus.

Éléonore sentit une boule se former dans sa gorge et les larmes lui monter aux yeux. Pour enrayer son affliction, elle s’efforça d’occuper son esprit à autre chose. Son cerveau lui rappela alors que la cuisinière lui avait interdit d’explorer la zone des cuisines. Peut-être y avait-il quelque chose d’intéressant par là. Elle trouvait dommage de ne pas pouvoir lui faire plus confiance qu’à Jodie…

À son grand regret, parce qu’elle avait trouvé Sigismond, Raymond et la cuisinière très sympathiques, elle avait décidé de considérer tout le monde comme étant dans le camp adverse. Elle détestait les camps, préférant en général trouver des compromis, mais dans le cas présent, elle craignait de ne pas pouvoir se le permettre.

La porte des appartements s’ouvrit sur un Gaël qui paraissait très content de lui-même. Il exhiba fièrement un luth. « Regarde ce que j’ai trouvé ! » s’exclama-t-il. De le voir si joyeux fit oublier un instant ses idées noires à Éléonore. « J’étais pas sûr de pouvoir trouver un instrument qui ressemble suffisamment à une guitare pour que je puisse en jouer, mais je pense que ça fera l’affaire. » Il pouffa en voyant le regard interrogateur que lui lançait Éléonore. « Je parie que tu ne sais pas pourquoi je tenais autant à trouver un instrument de musique !
— Je ne vois pas, non.
— Je vais te montrer, attend. »

S’installant juste à côté d’elle, Gaël commença à jouer. De manière un peu hésitante d’abord. Puis, une fois qu’il eut pris un peu d’assurance, il se pencha vers Éléonore sans cesser de pincer les cordes de son luth et lui dit tout bas : « Je pense qu’on peut rendre nos conversations plus compliquées à suivre comme ça.
— Oh ! Mais c’est une excellente idée !
— Merci. Je l’ai bien inspecté de tous les côtés et il n’a pas l’air d’avoir de micro ou quoi. »

Son moral regonflé, Éléonore résuma toutes les réflexions qu’elle avait eues pendant le trajet, les doléances et devant le feu. « Tu n’es pas restée à te tourner les pouces non plus, commenta Gaël. Nous avons tout un programme, donc : trouver de quoi ouvrir la grille, visiter l’arrière-cuisine, découvrir comment sont surveillés nos faits et gestes… Pour la cuisine, c’est facile.
— Ah bon ? »

Gaël sourit et, regardant pensivement ses doigts sur les cordes du luth, il expliqua : « Eh oui, j’ai bien remarqué que c’était une servante qui t’amenait ton petit-déjeuner. Comme je suis maintenant ton valet, je vais forcément devoir me rendre aux cuisines régulièrement sans que ça questionne personne. Du moins, ils s’habitueront vite, surtout si je fais des trucs anodins, comme aider à préparer un plateau de petit-déjeuner.
— Bien vu, ça pourrait marcher. Mais il faudra que tu sois vraiment prudent : ils doivent avoir des consignes particulières à ton propos. Je pense que tu seras particulièrement surveillé.
— Noté. Je leur jouerai du luth pour endormir leur méfiance. Ou je jonglerai avec des pommes, j’aviserai sur le moment. »

Éléonore pouffa de rire. Gaël savait la rassurer sur le fait de ne pas être fourrée dans cette situation toute seule. Il arrêta de jouer. « Ça fait mal aux doigts à force. J’avais déjà mal partout ailleurs, maintenant je suis entièrement endolori, je dois être un peu maso… Bon, avec tout ça, le temps passe : je suppose que tu vas bientôt devoir dîner avec le mec bizarre, là.
— Oui, soupira-t-elle. Je n’ai pas envie, mais je me dis qu’au moins il me lâchera un peu la grappe après.
— Je comprends. Je t’accompagne, si tu veux.
— Mais ça va être ennuyeux et en plus tu vas nous regarder manger sans pouvoir manger toi…
— C’est pas grave. Tu sais, on est tous les deux dans cette galère, alors je propose qu’on se soutienne dans nos épreuves respectives.
— Ça me va. » acquiesça Éléonore avec un sourire.

Gaël posa son luth et se leva en grimaçant. « T’es sûr que tu ne veux pas rester ici à te reposer ?
— Oui oui, ça ira. J’ai pas très envie de rester tout seul de toute façon. »

Éléonore hocha la tête ; elle comprenait très bien ce sentiment. Ils se rendirent donc tous les deux dans la salle à manger, s’attirant un regard courroucé de la part d’Arthur. Gaël s’acquitta de son rôle de valet du mieux possible. Pendant tout le repas, Éléonore surveilla Raymond. S’il jouait juste un rôle de vieil homme qui perdait pied avec la réalité, il méritait un oscar. Concernant Edmond, elle s’en était toujours méfiée.

Celui dont le fait de savoir qu’il travaillait pour ses parents l’embêtait le plus était Sigismond. Il s’était montré prévenant pendant l’incendie et l’avait défendue face au bourreau. Si c’était pour lui faire subir une expérience, elle trouvait son attitude particulièrement répugnante.

 

2134 mots pour aujourd’hui. C’est pas tant pour un dimanche, mais je continue à manger mon retard.

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 16

***
« Je ne sais pas si c’est une bonne idée de garder l’intrus dans l’expérience, ma chérie.
— Je n’en suis pas sûre non plus, mais puisqu’il a influé notre sujet depuis qu’il est arrivé, il est trop tard pour nous en débarrasser ; il a faussé la mise en situation de base, mais faut faire avec à présent.
— C’est vrai. » Il se gratta pensivement le menton, puis parcourut rapidement certaines de ses notes du regard.

« L’épisode avec le bourreau était intéressant cela dit, reprit-il. Nous pensions le faire avec Lance, mais je ne sais pas si cela aurait eu autant d’impact, puisque nous ne l’avions pas faite interagir avec.
— Oui, le fait qu’elle ait créé un lien d’elle-même a joué. Elle ne se serait pas précipitée aussi tôt sinon.
— C’est plutôt positif. Nous pourrons garder Lance pour une autre situation.
— Tout à fait, approuva la femme en rehaussant ses lunettes. Je la trouve remarquablement calme étant donné sa situation.
— Je trouve aussi, mais tu sais bien qu’elle intériorise beaucoup. Nous nous sommes toujours demandé pourquoi elle exprimait si peu ses ressentis.
— Jusqu’où devrons-nous aller pour la faire extérioriser ?
— Nous verrons bien, conclut l’homme.
— En tous cas, je trouve les réactions de nos personnages très intéressantes aussi. Et j’aimerais beaucoup étudier plus avant notre bourreau Samedi. C’est tellement rare de pouvoir étudier les réactions d’un véritable eunuque…
— Oui, ils sont tous autant nos sujets finalement ; notre étude est vraiment riche d’informations ! Il nous faudra des mois pour décortiquer tout ça. »
***

[Le lendemain petit dialogue explicatif entre Gaël et Éléonore que j’ai la flemme de faire. Globalement Gaël avait une sœur qui s’est retrouvée dans un hôpital psy et des praticiens un peu fous ont fait des expériences pas très cool sur elle et ça a mal fini. Depuis il veut leur faire payer, ou au moins les faire cesser de détruire des gens tout ça, et il a trouvé le lieu de leur prochaine expérience qui devait être grandiose. Du coup il est venu saboter tout ça, mais ça ne s’est pas passé comme prévu. La question c’est est-ce qu’il dit tout de suite les noms ou pas à Éléonore ? Oh et puis proute.]

Éléonore et Gaël furent réveillés tôt le lendemain, avec les rayons du soleil qui pénétraient généreusement par les fenêtres, desquelles les rideaux n’avaient pas été tirés. « Aïe ! s’exclama Gaël en grimaçant. J’avais oublié que j’étais une vraie plaie. » Éléonore pouffa et l’aida à se lever. « Il ne faut pas que je fasse trop de mouvements brusques, mais sinon ça devrait aller. » Il grimaça une nouvelle fois. « Ou peut-être pas trop de mouvements en général. »

Ils suivirent les indications du médecin et de l’infirmière pour s’occuper de la chair à vif, puis il se retira derrière le paravent pour revêtir une tenue de valet qui avait été déposée à son intention. « J’aime pas du tout, commenta-t-il en émergeant du paravent.
— Les tenues de cette époque sont bizarres.
— C’est le moins qu’on puisse dire. C’est comme tes robes, là, tu ressembles à un gâteau sur décoré à chaque fois, avec.
— Et en plus, elles ne sont pas très pratiques ! » ajouta Éléonore.
Quelqu’un frappa à la porte. « Êtes-vous réveillée, madame ?
— Oui Jodie. » soupira-t-elle en lançant un regard ennuyé à son nouveau valet.

La servante entra et adressa un coup d’œil hostile à Gaël en le voyant. Celui-ci s’approcha d’elle, aussi prestement que le lui permettait la douleur, et ôta le plateau de petit-déjeuner des bras de Jodie. « Merci de vous être si bien occupée de ma maîtresse pendant que j’étais souffrant, lui déclara-t-il avec verve. Maintenant, je prends le relais. Pourriez-vous juste m’expliquer comment fonctionnent ces gâteaux de tissu ?
— Des gâteaux de tissu ?
— Oui, ces robes, là. Il faut que j’apprenne à l’aider pour les mettre, vous comprenez. »

Jodie jeta un coup d’œil interrogateur à Éléonore, qui hocha la tête, et accepta à contrecœur. Une fois que la maîtresse eut enfilé la robe du jour, la servante expliqua au valet comment tout devait s’attacher et ce à quoi il fallait être attentif. Elle lui montra ensuite rapidement comment aider à arranger les cheveux et lui fit un résumé de tous les devoirs qu’il aurait désormais envers Éléonore.

« Je suppose que vous n’avez plus besoin de moi, maintenant, madame.
— C’est vrai, Jodie. Tu peux à présent profiter du temps libre que te procurera le fait de ne plus avoir à t’occuper de moi.
— Sauf votre respect, madame, vous allez vite regretter votre décision. Un homme n’est pas très doué pour s’occuper correctement de quoi que ce soit.
— Nous verrons bien. » conclut Éléonore.

De fait, peu lui importait si Gaël se montrait un serviteur correct ou pas. Elle ne voulait pas d’un serviteur, elle voulait un allié pour se sortir de ce nid de vipères où elle avait été jetée. Une fois que Jodie eut quitté les appartements, Éléonore et Gaël s’installèrent pour profiter du petit-déjeuner. « Bon, lança-t-il la bouche pleine. Je suppose que tu voudrais quelques explications de ma part maintenant. »

Éléonore hocha affirmativement la tête. Elle avait impatiemment attendu que quelqu’un lui apprenne de quoi il retournait. Gaël commença : [insérer ici le blabla résumé plus haut].

Le temps avait passé pendant que Gaël donnait ses explications. Ils entendirent l’horloge du salon sonner midi, qu’ils n’avaient pas encore terminé. Quelqu’un vint s’enquérir de la présence d’Éléonore au repas, mais elle déclina et le renvoya aussitôt, pressée qu’elle était de savoir tout ce que son valet avait à lui apprendre. Elle n’avait pas eu l’impression de réussir à témoigner à quel point elle compatissait à l’histoire de Gaël et se promit de faire de son mieux dans leur alliance pour les sortir de là.

« Tu penses qu’ils nous entendent ? demanda Éléonore. Et qu’ils nous voient ?
— Ça, je ne sais pas. Je pense qu’ils nous entendent ou nous voient dans une certaine mesure oui. Et je pense que le reste leur est rapporté. Ils mettent peut-être des micros dans nos vêtements et il doit y avoir des caméras partout.
— Mmmh, oui, du coup c’est compliqué d’avoir une discussion privée sauf à se mettre tous nus dans un champ loin de tout ?
— Haha oui ! En gros, c’est ça.
— Notre discussion n’a pas l’air de les inquiéter plus que ça, commenta Éléonore. Personne ne vient nous interrompre ou nous séparer de force ou quoi.
— C’est certainement parce qu’ils doivent encore avoir plusieurs coups d’avance sur nous pour le moment. Et puis, ce qui les intéresse, c’est surtout de nous voir évoluer dans leur petite fantaisie, là.
— C’est horrible de faire ça. Qui sont ces gens ?
— Bah, je pense pas que ça te sera très utile de le savoir, mais si tu y tiens. Ce sont les docteurs Caroline et Bruno Duchesne. »

Les noms résonnèrent comme un glas dans l’esprit d’Éléonore, précédant une vague d’angoisse mêlée de paranoïa. Elle les connaissait. Elle lança un regard douloureux à Gaël ; il venait de l’informer que les responsables de cette expérience qui injuriait toute éthique étaient ses propres parents. Une vague de souvenirs désagréables l’assaillit.

Lorsqu’elle était enfant, ses relations avec ses parents s’avéraient très compliquées. Il y avait beaucoup d’incompréhension de part et d’autre et la communication n’était que parcellaire. Sous couvert d’agir pour son bien-être, ils avaient passé leur temps à surveiller et commenter tous ses faits et gestes. Cela avait tendu vers le harcèlement. Elle avait découvert comment agir de manière normale grâce à ses interactions extérieures et, pour préserver sa santé mentale, Éléonore avait fini par couper tous les liens avec ses parents.

Et voilà qu’ils l’avaient retrouvée ! Et qu’ils la faisaient participer à une affreuse expérience. Submergée par une rage soudaine, elle dut faire un effort surhumain pour ne pas tout casser autour d’elle. « Euh… ça ne va pas ? Tu les connais ? » s’enquit Gaël, surpris de la voir se lever soudainement et arpenter la pièce avec des aller-retour furieux.

« Oui, je les connais. » Éléonore avait les larmes aux yeux. Comment pouvaient-ils lui faire subir une chose pareille ? Elle secoua la tête : elle savait très bien pourquoi, il y avait plusieurs explications possibles. Ou ils voulaient la rendre plus forte ou plus intelligente grâce à cette expérience, ou ils se contentaient de l’étudier pour la comprendre. Tous fins psychologues qu’ils étaient, ils n’avaient jamais réussi comprendre son fonctionnement. Dès lors, il devait être plus simple pour eux de la traiter comme le sujet d’une expérience.

Elle avait envie de vomir.

« Ce sont mes parents, informa-t-elle Gaël en se passant une main sur le visage.
— Tes… wow… euh… Et… et tu ne savais pas ?
— Non. J’aurais certainement fini par comprendre à force. Il y a effectivement des détails qui m’avaient chiffonnée et qui m’auraient mise sur la voie [réfléchir aux détails en question]. Mais je n’en avais aucune idée. En fait, avant même de te voir torturé, j’étais persuadée d’être dans un jeu de rôles grandeur nature.
— C’est un peu ça, au final, commenta Gaël. Je suis désolé, pour tout ça.
— Oh, bah ce n’est pas de ta faute. »

Éléonore continua à faire les cent pas, puis se rendit soudainement dans le salon, où Gaël la suivit. Elle ouvrit le secrétaire et récupéra les pages de lettre qu’elle avait écrites à [Bidulon] et les jeta dans la cheminée. « Qu’est-ce que c’est ? demanda Gaël.
— Une lettre où je racontais tout ce qu’il m’arrivait.
— Ah, un peu comme un journal intime alors.
— Oui, c’est ça, c’était pour mon compagnon. Mais je n’ai pas envie que ça arrive jusqu’aux deux docteurs, là. Tant pis, je raconterai tout ça à [Bidulon] quand je le retrouverai. D’ailleurs… il doit être terriblement inquiet là tout de suite. Ça fait des jours que je suis ici, je me demande bien ce qu’ils lui ont dit pour justifier mon absence. »

Ils contemplèrent les flammes dévorer la lettre, dont il ne resta bientôt plus que des cendres. « Ça doit être vraiment horrible d’apprendre ça, compatit Gaël.
— Oui, c’est horrible. Et, tu sais, le plus horrible dans tout ça, c’est que ça ne m’étonne même pas. Pas du tout. Mais maintenant, j’ai plus que jamais envie de rentrer chez moi. Viens. »

Sans mot dire, il lui emboîta le pas et elle leur fit prendre des manteaux. « Nous allons faire des expériences, nous aussi, expliqua Éléonore.
— J’aime l’idée !
— Bien. » Elle s’arrêta brusquement, s’approcha de lui et lui murmura à l’oreille : « Notre but principal, c’est de sortir d’ici, mais il faut parler de nos plans le moins possible, ou de manière à ce que personne ne nous entende.
— Compris.
— Nous allons commencer par le plus simple. » décréta-t-elle en passant son manteau et en sortant des appartements.

Éléonore les emmena aux écuries, où elle demanda à un palefrenier de leur préparer deux chevaux. « Êtes-vous certaine, madame ? demanda l’aide d’écurie avec un air gêné. Parce que votre père ne veut plus que vous montiez un cheval, même un gentil.
— Oh, si ce n’est que ça, il a changé d’avis, lui assura-t-elle avec un sourire.
— Vrai ? Parce que je ne veux pas avoir des problèmes, madame.
— Vous n’en aurez pas. Allez, deux gentils chevaux, vite ! »

Après avoir encore hésité, le palefrenier obtempéra et commença à préparer les chevaux. « Éléonore ? l’interpella Gaël. Je ne suis jamais monté sur un cheval.
— Rassure-toi, moi presque pas. C’est juste pour aller plus vite. » Elle lui expliqua rapidement les bases qu’elle avait, puis ils enfourchèrent leurs chevaux. Après avoir pris leurs marques avec les animaux, ils partirent sur le chemin qui semblait mener vers l’extérieur du domaine.

Comme ils n’osaient pas presser les chevaux, ils mirent du temps à parvenir à l’extrémité du domaine. Comme ils avaient suivi le chemin, ils se retrouvèrent devant une immense grille, fermée et bordée de murs de part et d’autre. De l’autre côté, la campagne continuait, mais la route était goudronnée. « Comme quoi, des fois il n’y a pas besoin de chercher compliqué, commenta joyeusement Gaël. À nous la liberté !
— C’est vrai, mais je ne vois pas comment passer la grille. Ni toi ni moi ne pouvons passer à travers. » Elle essaya de tirer et pousser le battant et continua : « Apparemment, c’est verrouillé et je ne me vois pas escalader un truc pareil. C’est beaucoup trop haut…
— Oui, et les murs aussi. Rha… C’est rageant d’être si près du but ! Allez, viens, reprenons les chevaux et suivons le mur. Il doit bien y avoir un endroit par lequel nous pouvons nous en aller. Et sinon, la prochaine fois on prendra une échelle. »

Éléonore acquiesça. Ils commencèrent à suivre le mur, malgré le froid et la douleur des blessures de Gaël qui le faisaient toujours souffrir. Dans ces conditions, ils eurent rapidement l’impression que ce mur était sans fin, mais ils ne se laissaient pas décourager. « Vivement que je puisse aller voir un vrai médecin, déclara Gaël.
— Je pense que c’étaient un véritable médecin et une véritable infirmière qui t’ont soigné.
— Ah bon ?
— Oui, ils avaient l’air coupables quand je les ai suppliés de nous emmener. »

Elle lui raconta les évènements en détail, puisqu’il était inconscient à ce moment-là [à vérifier]. « Tu sais, dit pensivement Gaël une fois qu’Éléonore eut terminé, je me demande si le fait que nous passions juste à ça de pouvoir nous échapper ne fait pas partie de leur expérience.
— C’est possible, mais ne dit pas ça, ça m’angoisse.
— Désolé, mais il faut bien parler des possibilités.
— C’est vrai. »

Éléonore soupira. Il avait raison, elle devait tout considérer, même si elle ne s’aimait pas lorsqu’elle remarquait et analysait tout ce qui l’entourait. Elle avait passé des années à gommer sa mauvaise habitude de surinterprétation et voilà qu’il lui fallait recommencer. Cela la mit de mauvaise humeur, heureusement que la présence de Gaël l’empêchait de sombrer totalement dans la morosité.

« Tu entends ? » lui demanda soudain ce dernier. Un tonnerre de sabots au galop paraissait se rapprocher d’eux. « J’ai bien peur que la balade soit terminée.
— Peu importe, balaya Éléonore. Nous aurons bien d’autres occasions de nous promener aux abords du domaine.
— Sauf si le seigneur te punit dans ta chambre ! »

À sa grande joie, elle pouffa de rire : c’est quelque chose qui pourrait arriver, malgré le ridicule que ça serait. Sans compter qu’elle ne se laisserait pas faire. La seule chose qui pourrait vraiment l’embêter, ce serait de se retrouver toute seule dans cette expérience humaine. Et cela, elle n’était pas prête de l’avouer à haute voix. Elle ne savait pas si ses parents pouvaient l’entendre ou pas, mais elle préférait ne pas risquer de leur donner des armes contre elle.

« Qu’est-ce qu’on fait ? On les attend ici ? proposa Éléonore.
— Ça va pas la tête ? On ne va quand même pas leur faire ce plaisir. Ils vont devoir nous suivre un petit moment. Continuons !
— Tu as raison, ne leur simplifions pas la tâche. »

Ils continuèrent leur promenade, comme s’ils n’étaient pas poursuivis, devisant tranquillement. C’est ainsi que les trouvèrent quelques gardes, accompagnés du seigneur Arthur lui-même.

 

2565 mots pour aujourd’hui ! Si je continue sur cette lancée, j’aurai rattrapé mon retard après-demain.

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 15

Le visage d’Arthur s’assombrit. « Pourquoi vous montrez-vous si cruelle avec moi ?
— Je ne fais que me défendre. Et puis, en parlant de cruauté, que pouvez-vous me dire à propos du cheval qui a été la cause de ma blessure ?
— Je… eh bien ce cheval a été abattu, bien sûr, je ne voulais pas risquer qu’il ne vous blesse de nouveau, ou qu’il blesse quelqu’un d’autre.
— Ce n’est pas de cela que je parle. Et vous savez très bien ce que je veux dire par là. »

Le seigneur paraissait désarçonné par le tour que prenait la conversation. « Je ne sais pas ce que vous cherchez à me faire dire, ma fille. Je n’ai jamais eu l’intention de vous causer du mal avec ce cheval.
— À moi, non, je suppose. Mais je vous garde à l’œil et j’espère que vous n’aurez jamais plus l’intention de causer du mal à qui que ce soit avec quoi que ce soit.
— Je… hum… je garderai vos paroles à l’esprit, même si je ne suis pas certain d’avoir tout compris. »

Il resta encore quelques instants, comme s’il réfléchissait à la meilleure façon de formuler sa pensée, puis secoua la tête et quitta les appartements de sa fille. Soulagée qu’il soit parti, Éléonore était tout de suite retournée au chevet du blessé, qui dormait à poings fermés. Elle avait ensuite pris quelques minutes pour continuer sa longue lettre à [Bidulon], où elle retraçait toutes ses aventures, ses émotions et ses doutes. Comme toujours, elle sentit mieux après lui avoir écrit. Un peu comme s’ils avaient vraiment une discussion, mais ses réponses lui faisaient cruellement défaut ; les avis de [Bidulon] lui manquaient.

Malgré tout ce qu’Éléonore avait pu dire pour s’en débarrasser, Jodie refit une apparition pour l’avertir qu’elle était attendue dans la salle à manger pour dîner en compagnie d’Arthur. « Je mangerai ici. » fut la seule réponse d’Éléonore. Une fois que la servante fut partie, elle se dit qu’elle aurait dû demander de quoi manger pour Gaël aussi, mais étant donné la quantité que Jodie lui apportait à chaque fois, il y en aurait assez pour deux, voire trois. Ceci dit, elle n’était pas certaine que le blessé dans son lit soit éveillé lorsque le repas arriverait.

En revenant débarrasser le plateau, Jodie afficha une nouvelle mine désapprobatrice en constatant que l’homme blessé dormait toujours dans le lit de sa maîtresse. « Il n’allait pas soudainement disparaître, lança Éléonore d’un ton moqueur.
— Oui madame, quel dommage. »

Éléonore leva les yeux au ciel et ne chercha pas plus le dialogue, soulagée que la servante la laisse tranquille. Toutes les émotions de la journée l’avaient fatiguée et elle décida d’imiter Gaël. Elle passa un peu de temps à comprendre comment enlever cette nouvelle tenue, passa une chemise de nuit, puis se glissa dans son lit en prenant garde de ne pas déranger son occupant. Souriant d’imaginer la tête outrée que ferait Jodie en les voyant, elle s’endormit à son tour. Au milieu de la nuit, elle sursauta. Gaël avait visiblement le sommeil agité, comme s’il cauchemardait. Elle le prit dans ses bras, attendant qu’il se calme, puis ils se rendormirent tous les deux paisiblement.

 

533 mots minuscules. Ça va être rigolo quand je vais devoir rattraper les 2500 mots de retard x)

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 14

« Ou alors, quand tu te sentiras un peu mieux… suggéra-t-elle en voyant que les yeux de Gaël se fermaient tous seuls.
— Oui, promis, je ferai ça. »

Éléonore espéra que le fait qu’il se laisse aller au sommeil signifiait que la douleur s’était suffisamment calmée pour qu’il puisse récupérer. Juste au moment où elle le pensait endormi, elle l’entendit marmonner. « Quoi ? lui demanda-t-elle.
— Me laisse pas.
— Aucune chance.
— Très bien. » Il avait à peine fini de parler qu’il dormait déjà.

Fidèle à sa promesse, Éléonore ne quitta pas le chevet de Gaël. Ou presque. Arthur vint lui rendre visite et elle l’accueillit dans le salon, mais ce fut le plus loin qu’elle s’écarta de lui. « Ma fille, je ne suis pas à l’aise de savoir que vous ayez un valet adulte pour vous servir de… de femme de chambre.
— Tant pis.
— Je vous trouve bien insolente avec moi.
— Je vous trouve un peu trop empressé à vous occuper de mes affaires.
— C’est mon rôle ! Je suis votre père, voyons.
— Je suis adulte, je peux tout à fait m’occuper de mes affaires toute seule, arranger mes problèmes comme une grande et faire des erreurs comme tout le monde. »

Le seigneur écarquilla les yeux de surprise ; il ne devait pas être habitué à ce qu’on lui parle ainsi. Après quelques instants de réflexion, il reprit : « Êtes-vous certaine que vous ne préférez pas avoir Jodie à votre service ? Ou je peux continuer à vous chercher une vraie chambrière si vous le souhaitez. Vous pourriez même me dire lesquelles vous plaisent ou non.
— Quelle bonne idée ! C’est une chance que j’ai déjà trouvé. »

 

284 minis mots pour aujourd’hui, c’est jour de pause !

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 13

Un silence tendu les enveloppa quelques instants. « Bien, soit, ce gueux sera votre valet, si telle est votre volonté, ma fille. » Arthur paraissait mal à l’aise en disant ces mots, qui avaient l’air d’être le produit d’un gros effort. « Il devra tout de même subir une punition.
— Encore ? s’emporta Éléonore. Ne pensez-vous pas qu’il a été assez puni par la prison et, maintenant, par la torture ?
— Il n’a subi que quelques coups de fouet, ma fille, n’exagérez pas, tout de même.
— Il a subi bien plus. Voyez ces marques ? Elles me disent que cela fait un moment que ce c… que le bourreau Samedi s’échauffait sur lui. Et là, il est sur le point de perdre conscience. Je ne sais pas ce qu’il vous faut ! »

Le seigneur pinça les lèvres, fâché. « Il va falloir le couvrir, le transporter et le soigner, continua Éléonore avec fermeté.
— Et que voulez-vous d’autre encore ? se rebiffa Arthur. Une baronnie, peut-être ?
— Bien sûr que non. Mais il ne me sera d’aucune utilité en si mauvais état.
— Je vais faire appeler des gens pour le transporter et nous appellerons un médecin une fois revenus au château. » intervint Edmond.

Arthur ne répondit pas, se contentant de tourner les talons et de quitter le pavillon comme une furie. Éléonore remercia Edmond qui emboîta le pas à son seigneur afin d’aller quérir de quoi amener Gaël au château. Raymond était de retour dans le vague et Sigismond s’approcha du bourreau Samedi et de son aide, qui affichait une mine hostile. « Trouvez-nous de quoi couvrir ce pauvre homme, leur ordonna-t-il du ton le plus ferme qu’il pouvait produire.
— Vous devriez avoir honte d’interrompre ainsi une représentation du célèbre bourreau Samedi ! jappa le petit homme en colère.
— Cela m’est complètement égal. » L’intendant était désormais écarlate. Éléonore avait l’impression qu’il était lui aussi soulagé que ladite représentation ne soit pas allée plus loin.

L’aide n’argumenta pas plus, mais n’obéit pas, non plus que le bourreau, qui se contenta de se retirer de la pièce d’un pas pesant. « Laissez-les, conseilla Éléonore à Sigismond. Du secours va bientôt arriver. » Ce disant, elle se tortilla pour enlever son manteau, tout en essayant de faire bouger Gaël le moins possible. Ce dernier avait les yeux fermés, mais s’agrippait fermement à elle.

« Ça va ? lui murmura-t-elle à l’oreille.
— Pas très bien… avoua Gaël en grimaçant à chaque mot. Merci. Encore. » Il sourit. Éléonore le serra un peu plus fort. Au milieu de toute cette étrangeté, elle le trouvait suffisamment normal pour la rassurer, au moins un peu. Elle sentit l’étreinte de Gaël se détendre et tout son corps se relâcher : il avait perdu connaissance.

 

Éléonore refusa catégoriquement de quitter son valet d’une semelle. Elle craignait qu’on ne l’emmène elle ne savait où, si elle le lâchait des yeux. Comme Arthur ne se trouvait nulle part en vue, elle fit emmener Gaël dans sa propre chambre et le fit allonger sur son lit, en attendant qu’un médecin vienne le soigner. Le transport avait réveillé le blessé, qui gémissait par intermittence. Comme il avait des plaies sur tout le corps, il avait été décidé de le laisser nu, le temps qu’on lui applique des bandages. Éléonore l’avait tout de même laissé recouvert de son manteau, pour qu’il n’ait pas trop froid.

Elle fut surprise de ne voir venir qu’un seul médecin, accompagné d’une infirmière. Qui plus est, elle ne se souvenait pas les avoir vus, même si elle préférait ne pas trop se fier à ce qu’elle se rappelait du moment où elle était elle-même blessée. Les deux praticiens examinèrent gravement Gaël, puis firent de leur mieux pour désinfecter les plaies, malgré la douleur que cela causait à leur patient. Éléonore attrapa sa main, qu’il broya dans la sienne. Enfin, ils bandèrent le tout, puis vérifièrent qu’il n’avait rien de cassé et qu’il n’y avait pas d’autres problèmes.

Le médecin recommanda du repos et l’infirmière leur donna une crème à appliquer régulièrement. Ils se lavèrent ensuite consciencieusement les mains et Éléonore réalisa qu’elle les avait aussi vus se laver les mains à leur arrivée. Cette idée avait même étonné Jodie, qui n’en voyait pas l’intérêt. La Renaissance n’était pas réputée comme une époque où l’on prêtait vraiment attention à l’hygiène. « Attendez ! les interpella Éléonore alors qu’ils s’apprêtaient à partir, profitant que la servante était sortie. Emmenez-nous avec vous.
— Pardon ? s’étonna le médecin tandis que l’infirmière détournait le regard.
— Vous savez très bien ce que je veux dire, reprit Éléonore. Vous ne pouvez pas nous abandonner ici, je ne sais même pas ce que ça implique d’être ici, mais ça me rend folle. S’il vous plait, emmenez-nous. »

L’infirmière et le médecin échangèrent un regard empli de culpabilité. Après avoir toussoté d’un air gêné, l’infirmière déclara : « Je ne vois pas de quoi vous parlez, madame. Vous vous trouvez bien chez vous, n’est-ce pas ? Vous devez être fatiguée après toutes ces émotions, vous devriez vous reposer aussi. » Jodie revint sur ces entrefaites et, ayant entendu la dernière phrase de l’infirmière, elle demanda :

« Êtes-vous lasse, madame ?
— Je… Non. Je leur disais seulement que je les accompagnerais volontiers, pour visiter leur hôpital. » Elle jeta un dernier regard suppliant en direction des deux praticiens, qui détournèrent les yeux une nouvelle fois et battirent en retraite, au grand désespoir d’Éléonore.

« Voulez-vous quelque chose, madame ? s’enquit Jodie. Peut-être faire enlever cet homme nu de votre lit ?
— Non Jodie, je veux le garder là.
— Mais voyons, madame, c’est indécent de le garder là, sauf votre respect.
— La décence peut aller se faire voir, avec tout mon respect.
— Madame !
— Oui, Jodie ?
— Qu’est-ce qui vous prend ?
— Il me prend que j’ai vu une scène horrible juste après manger, que je vis un cauchemar depuis que je me suis réveillée ici et qu’il n’y a pas moyen d’être tranquille plus de cinq minutes dans ce château et que j’ai envie de rentrer chez moi.
— Oh… euh… et bien je vous laisse, madame.
— Merci. »

La servante fila en dehors des appartements et Éléonore expira longuement en se frottant le visage. Elle retourna s’asseoir sur le lit, à côté de Gaël, et remarqua qu’il la fixait. S’efforçant de sourire, elle lui demanda : « Est-ce que ça va mieux maintenant ?
— Plutôt, oui. Ce lit est quand même vachement plus confortable que le poteau de tout à l’heure. »

Éléonore avait l’impression que la bonne humeur du blessé était forcée. Il souffrait visiblement et son regard était hanté. Elle reprit : « Il te… te torturait depuis longtemps lorsque nous sommes arrivés ?
— Oui, il avait commencé de bon matin.
— Je suis désolée que tout ça te soit arrivé.
— Il ne faut pas, c’est pas de ta faute. En plus, tu as fait de ton mieux pour que je puisse m’enfuir ET tu m’as tiré des pattes de ce gros pervers, là.
— Oui, mais c’est temporaire. En fait, maintenant que je t’ai ramené au château, c’est un peu le retour à la case départ pour toi.
— Bah, au moins je suis vivant et entier. On pourra s’enfuir ensemble.
— J’aimerais beaucoup. J’ai pas envie de rester ici plus que nécessaire, j’ai vraiment envie de rentrer chez moi maintenant.
— Et moi donc…
— D’ailleurs, maintenant que nous avons le temps, peux-tu m’expliquer ce qu’il se passe ici ? » s’enquit Éléonore.

 

1237 mots pour aujourd’hui. COMME ÇA J’AI MANGÉ TOUTE LA PETITE AVANCE QUE J’AVAIS !

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 12

— Enfin, je vous vois sourire. Voilà quelque chose qui n’arrive pas si souvent ces derniers temps. Bien ! Voici une deuxième nouvelle : l’incendie n’a pas causé de dégâts trop importants. Il y aura quelques menus travaux de réfection à effectuer, mais rien de bien grave. »

Arthur continua à expliquer qu’ils allaient en profiter pour redécorer cette partie du château et comment. Éléonore n’écouta les détails que d’une oreille distraite. [Introduire à un moment l’explication sur l’origine de l’incendie] Elle jeta un coup d’œil à Edmond qui lui rendit un regard impassible. Il n’était pas certain qu’elle puisse lui accorder sa confiance, mais il avait réussi sa part du marché et, lorsque les invités seraient arrivés, elle n’aurait plus qu’à tenir la sienne. Elle espérait qu’Arthur ne ferait pas fuir le prochain comme il avait, apparemment, fait fuir Lance.

Lorsque le repas se termina, Éléonore n’avait aucune idée de ce qu’elle avait mangé. Tous se levèrent et le seigneur Arthur suggéra à sa fille de s’habiller chaudement pour l’extérieur, car ils allaient devoir sortir. Jodie se tenait déjà là, juste hors de la salle à manger, avec gants, manteau, chapeau et tout ce qu’il fallait pour protéger Éléonore du froid. Cette dernière se promit de trouver une autre femme de chambre qui ne serait pas à la botte du seigneur du château. Elle refuserait toutes celles que lui proposerait Arthur.

Il l’emmena dans un bâtiment éloigné du château, mais — à la grande déception d’Éléonore — toujours sur le domaine. Les trois conseillers suivaient, même s’il fallait parfois détourner l’attention de Raymond des beautés de la nature hivernale qui l’émerveillaient. Éléonore s’apprêta à s’occuper du vieil homme, mais Sigismond s’en chargeait déjà avec prévenance.

Ils parvinrent à un grand pavillon circulaire aux couleurs éclatantes. Des cris s’en échappaient. Des cris humains. « Que se passe-t-il ? s’alarma Éléonore.
— Vous verrez, ma fille. C’est une surprise qui, je l’espère, vous endurcira un peu. » lui répondit Arthur sur un ton énigmatique, qui ne plut pas à son interlocutrice.

Lorsqu’ils parvinrent à l’entrée du pavillon, Sigismond les précéda pour sonner une petite cloche à l’entrée. Un individu maigrelet au visage chafouin vint soulever le battant. Voyant à qui il avait à faire, il s’inclina très bas. « Soyez les bienvenus, messeigneurs et madame. » Un nouveau hurlement l’interrompit. Il sourit. « Comme vous pouvez le constater, le bourreau Samedi est déjà à pied d’œuvre. Veuillez entrer. »

Arthur entra le premier. Éléonore considéra les trois conseillers. Raymond arborait un sourire absent. Sigismond, qui le maintenait dans la bonne direction en l’empêchant d’éparpiller son attention, avait pâli. Seul Edmond restait impassible et emboîta aussitôt le pas à son seigneur, comme si de rien n’était. « Qu’attendez-vous, ma fille ? » Elle n’osait pas poser le pied à l’intérieur ; étant donné les cris qu’elle entendait, Éléonore avait dépassé le stade du mauvais pressentiment.

Alors qu’elle essayait désespérément de faire abstraction du vacarme mâtiné de sanglots, Éléonore regardait tout autour d’elle. L’intérieur du pavillon était divisé en plusieurs parties par d’imposantes tentures richement brodées. Les invités se trouvaient dans une sorte de hall d’accueil, où étaient étalés de nombreux signes extérieurs de richesse [à décrire], certainement pour épater la galerie, supposa-t-elle.

Si tout cela appartenait bien au bourreau Samedi, celui-ci devait mener une véritable vie de patachon, songea Éléonore. Pourquoi, alors, officiait-il toujours comme bourreau ? La réponse lui parvint sous la forme d’un nouveau cri — de douleur ou de terreur, elle ne pouvait le déterminer — : cet homme aimait son métier. Éléonore, quant à elle, peinait à endurer ces hurlements et, pourtant, elle ne voulait pas quitter le pavillon.

« Bien bien bien, commenta Arthur au petit homme qui le regardait par en-dessous. Montrez-nous donc ce spectacle, dans ce cas. » Éléonore n’avait pas suivi leur conversation et espéra qu’elle n’en avait rien raté d’important. « Je suis impatient de voir œuvrer ce fameux bourreau Samedi dont j’ai tant entendu parler.
— Vous ne serez pas déçu, lui assura l’aide. Veuillez me suivre. »

Elle ne se sentait pas très vaillante et se demanda si son propre visage paraissait aussi décomposé que celui de Sigismond. Le petit homme les précéda dans le plus grand espace du pavillon, qui était aussi circulaire. Il était composé de quelques gradins entourant un espace vide, au centre duquel quelqu’un était attaché, nu, à un poteau autour duquel il pouvait bouger, mais pas s’enfuir. Il était ligoté de manière à présenter son dos au bourreau Samedi, qui s’amusait à le zébrer à l’aide d’un petit fouet.

Le tortionnaire était particulièrement massif et un peu bedonnant. Éléonore n’imaginait pas quelqu’un pouvoir s’échapper de son étreinte, une fois agrippé de ses mains puissantes. Il portait un capuchon classique de bourreau et possédait tout un arsenal d’outils dont elle ne voulait même pas connaître l’utilité. Pour le moment, elle avait les yeux écarquillés d’horreur en reconnaissant le supplicié. C’était Gaël, qui suppliait et poussait des cris de douleur. Un nouveau coup de fouet s’abattit sur son dos, l’ornant d’une nouvelle zébrure rouge. « Stop ! » hurla-t-il dans un sanglot.

Cette fois, il n’était plus possible de considérer qu’il s’agissait d’un jeu. Éléonore était effarée de tout ce que cela impliquait. Elle eut le tournis et se demanda si elle allait se sentir mal, mais Gaël poussa un cri éraillé qui la ramena à la conscience. « Comme vous pouvez le constater, commença le bourreau Samedi d’une voix si douce qu’elle détonnait avec la violence dont il faisait preuve, j’ai commencé les préliminaires avec mon sujet. Le fouet est un grand classique, parfait pour se mettre en jambe. »

Constatant qu’Arthur et ses conseillers avaient pris place sur les gradins, elle sentit une vague d’irritation l’envahir. « Comment pouvez-vous assister à ça comme si c’était normal ? leur lança-t-elle en s’efforçant de maîtriser sa voix qui tremblait de colère.
— Voyons ma fille, je vous avais pourtant dit que ce manant subirait ma sentence. Vous vous étiez beaucoup trop rapprochée de lui : et s’il vous avait transmis une maladie ou je ne sais quoi ? Je me dois de vous protéger.
— Me protéger ? » s’étrangla Éléonore.

Il ne servait à rien d’argumenter avec cet homme infect. S’il ne s’agissait pas d’un jeu, alors elle avait bel et bien à faire à un pervers de la pire espèce. « Et vous, comment pouvez-vous cautionner de telles actions ? » lança-t-elle aux conseillers. Aucun ne répondit. Elle n’avait pas besoin de leur réponse : elle avait conscience qu’ils ne faisait que suivre les ordres de leur seigneur. Se détournant d’eux, elle s’avança d’un pas décidé dans l’espèce de petite arène.

L’aide du bourreau Samedi voulut l’en empêcher, mais son maître l’arrêta d’un geste. « Laisse, dit-il de sa voix douce. Et voyons ce que me veut la dame. » Éléonore s’empara du premier objet qui lui tomba sous la main — un gourdin — et, le prenant à deux mains, elle en frappa le bourreau de toutes ses forces. Le coup ne parvint jamais à destination : Samedi avait attrapé ses poignets d’une seule main, bloquant ainsi son élan.

« Lâche-moi ! lui intima-t-elle en laissant tomber tout vouvoiement.
— Allons allons, je ne vous laisserai pas faire preuve de violence de bas étage, comme cela. Ce serait une insulte à mon art. » Le visage du bourreau était dissimulé sous son capuchon noir, mais Éléonore perçut à sa façon de parler qu’il souriait. Elle tenta vainement de se dégager, pendant qu’Arthur s’était redressé, la mine sombre.

« Que faites-vous ? s’enquit le seigneur d’une voix impérieuse.
— Je l’empêche seulement de me frapper, n’ayez crainte. Avec tout le respect que je vous dois, votre dame est impertinente. Je peux la punir pour vous, si vous le souhaitez. Ou vous montrer des moyens amusants de le faire. »

De voir Arthur songeur face à cette proposition alimenta encore plus la rage d’Éléonore. Voyant qu’elle ne pourrait pas dégager ses poignets, elle lança un puissant coup de genou en direction de l’entrejambe du bourreau. Puis, pâlit en constatant que cela avait à peine eu l’air de l’affecter. Il rit. « Monseigneur, intervint Sigismond d’une voix blanche. Vous ne pouvez pas laisser votre fille traitée de cette manière.
— Vous avez raison, Sigismond, concéda Arthur après un instant de réflexion. Lâchez donc ma fille ! »

Samedi libéra Éléonore, qui le fusilla du regard et s’empara d’une lame qui faisait partie de l’arsenal du bourreau. « Pourriez-vous lui demander de cesser de toucher mes précieux instruments ? plaida Samedi de sa voix douce où commençaient à percer quelques signes d’irritation.
— Ma fille, laissez cette lame, ce n’est pas un objet pour vous ! »

Ignorant tout le reste, Éléonore trancha les liens de Gaël, qui tomba à genoux. Elle le prit dans ses bras, prenant garde de ne pas toucher les zébrures du fouet. « J’ai pas pu m’échapper, souffla-t-il. Ils étaient trop nombreux à me chasser… » Dans tous les cas, se dit Éléonore, il ne pouvait plus aller nulle part dans son état. Elle se tourna alors vers son soi-disant père et ses conseillers, puis leur déclara, une lueur de défi dans le regard :

« J’ai décidé que sa vie m’appartenait, maintenant que je l’ai sauvée. Il est à moi. Ainsi, vous n’aurez plus à me trouver une nouvelle femme de chambre : il me servira de page ou de valet ou de je ne sais quoi et il ne quittera jamais mes côtés. Entendu ?
— Voyons ma fille… Arthur était pris de court.
— Ne vous avisez même pas de refuser ! Je ne demande que peu de choses, vous pouvez bien m’accorder celle-là.
— Mais, ma mie…
— Ma fille, corrigea-t-elle vivement.
— Ma fille, c’est un homme, il ne peut pas rester auprès de vous comme cela.
— Bien sûr que si. En tous cas, si vous souhaitez continuer à me voir au château, ce sera le cas. »

Sigismond était bouche bée, Edmond réfléchissait visiblement à toute allure à une façon de désamorcer la situation et même Raymond paraissait conscient de ce qu’il se passait autour de lui, pour une fois. « Et bien alors, pouffa-t-il d’ailleurs. Voyons, beaucoup de dames possèdent des pages sans qu’il y ait de souci. Ne lui faites-vous pas confiance ?
— Je… hésita Arthur. Bien sûr, je lui fais confiance.
— Vous vous souvenez certainement de ce qu’il s’est passé la dernière fois qu’elle avait ce regard-là, poursuivit Raymond. Ne risquez pas une nouvelle fuite de sa part pour quelque chose d’aussi trivial. Elle veut un serviteur, eh bien quoi ? La belle affaire ! »

 

1746 mots pour aujourd’hui, j’avais tellement peur de pas faire le quota avec ma journée nulle que je suis contente de l’avoir atteint ^^

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 11

Éléonore ouvrit la bouche, puis la referma. Refusait-il d’aller prêter assistance à Gaël parce que le prisonnier ne risquait rien ou parce qu’il avait vraiment peur de se retrouver au milieu des flammes ? Sa détermination se durcit et elle lança : « J’irai moi, puisque vous êtes trop peureux pour le faire.
— C’est juste un manant !
— C’est une vie. Donnez-moi les clefs tout de suite. »

Alors qu’André fouillait maladroitement ses poches pour en extraire le trousseau des cachots, Éléonore se dit qu’en agissant ainsi, ou elle rendrait l’histoire plus intéressante, ou elle sauvait véritablement quelqu’un. Elle arracha les clefs de la main du garde, qui avait fini par les trouver, et s’en fut en courant en direction de la porte extérieure, ignorant les appels de Sigismond. Si le feu brûlait près des cuisines, elle estimait qu’il était trop risqué de passer par l’intérieur.

Malgré le manteau de Sigismond sur ses épaules, elle percevait la morsure du froid et d’autant plus lorsqu’elle batailla contre la serrure avec ses doigts gelés. Lorsque la porte céda devant son acharnement, elle descendit les quelques marches quatre à quatre et rejoignit la cellule de Gaël. « Ah, enfin quelqu’un, s’exclama-t-il avec soulagement. Qu’est-ce qu’il se passe ? Il y a de la fumée qui arrive et les gardes se sont fait la malle…
— Il y a le feu, répondit succinctement Éléonore en cherchant quelle clef ouvrait la porte.
— Ah les connards ! Ils allaient m’abandonner là ! Où tu as trouvé les clefs ?
— Je les ai demandées à André. » lui expliqua-t-elle en ouvrant finalement la porte.

Gaël se précipita dehors. « Merci, vraiment, c’est très gentil de ta part d’être venue me sortir de là.
— De rien, mais nous devrions sortir d’ici avant de discuter.
— Oui oui, partons, j’ai pas envie de rôtir ici. »

Ils filèrent et, une fois éloignés du bâtiment, ils s’arrêtèrent pour souffler. « Bon, bah il fait pas chaud ici, commenta Gaël en se frottant les bras. Ça fait pas beaucoup de différence avec la prison, si ce n’est qu’ici il y a plus de vent glacial. Brrr…
— Et maintenant ? s’enquit Éléonore en frissonnant. Tu vas m’expliquer ce qu’il se passe ici et me dire quelle est la suite du plan ?
— La suite du plan est simple : je vais me tirer d’ici. Tu es la bienvenue, si tu veux.
— Sans vouloir te vexer, ça ne me parait pas très judicieux de partir comme ça dans la nuit glaciale. On pourrait tout à fait mourir de froid !
— Possible, mais je préfère risquer des engelures plutôt que de rester ici plus longtemps. Viens avec moi et je t’expliquerai tout en chemin. »

Éléonore hésita. L’offre la tentait suffisamment pour qu’elle envisage de passer la nuit à s’enfuir dans le froid pénétrant. « Je… Je ne sais pas ce que je dois faire, avoua-t-elle.
— Tu devrais venir avec moi, tu vas devenir folle ici sinon. Il faut s’échapper de l’emprise des détraqués qui ont mis tout ça en place et retourner à la vraie vie. Par contre, s’il te plait, décide-toi vite, parce que je vais congeler à rester là sans bouger ! »

Alors qu’elle allait poser une nouvelle question, ils furent interrompus par de nouveaux cris : « Ils sont là, monseigneur !
— Eh bien, qu’attendez-vous ? tempêta Arthur. Attrapez-les !
— Oh merde… » lâcha Gaël avant de se mettre à courir.

Éléonore n’essaya même pas de distancer les trois gardes qui se précipitaient dans leur direction. Comme elle se savait mauvaise à la course, elle se contenta de se mettre le plus possible en travers de leur route, afin de les empêcher de rattraper Gaël. Après tout, elle était la dame du château, personne ne lui ferait de mal. L’un des gardes s’arrêta à ses côtés et lui empoigna le bras. « Ne me touchez pas. » lui ordonna-t-elle en se dégageant. Il obéit, mais l’escorta tout de même auprès du seigneur Arthur.

Celui-ci fulminait. « Comment avez-vous osé libérer un prisonnier ? Et, qui plus est, comment avez-vous pu risquer votre vie pour un gueux pareil ? Vous, ma propre fille ?
— Il risquait de brûler vif, se justifia-t-elle.
— Plutôt lui que vous, je vous avais dit de ne plus côtoyer ce manant. Et voilà que j’apprends que vous lui avez rendu visite à plusieurs reprises et maintenant il s’est enfui par votre faute !
— J’espère qu’il ne se fera pas rattraper. Il ne méritait pas de se retrouver enfermé pour si peu.
— Je constate qu’il a su vous bercer de douces paroles, ma fille. Cette fois, ma sentence sera terrible.
— Oh ? Qu’allez-vous me faire ?
— À vous, rien. Mais lui prendra pour vos étourderies. Du moins, s’il ne meurt pas de froid avant. [Je vais faire venir un bourreau]. »

Éléonore pinça les lèvres et jeta un regard pensif dans la direction que Gaël et les deux gardes à sa poursuite avaient prise. Frissonnant, elle retourna en direction du château, où l’on s’affairait encore à éteindre l’incendie. Elle rendit son manteau à Sigismond, qui portait des seaux d’eau pour soutenir les effets de la pompe et l’imita. « Madame, s’étonna-t-il, vous ne devriez pas accomplir une telle tâche !
— Pourquoi ? Plus nous sommes à aider, moins il y aura de dégâts, non ?
— Certes, mais… ne vous abaissez pas à cela.
— J’ai envie. »

Ignorant désormais Sigismond, de même qu’Arthur, elle participa à maîtriser le feu, ce qui lui permit de constater qu’il s’agissait bel et bien d’un véritable début d’incendie. Heureusement, les habitants du château s’étaient montrés particulièrement efficaces et le feu avait été rapidement contenu. L’éteindre totalement avait pris un peu de temps supplémentaire, mais tout s’était terminé sans réduire l’édifice en cendres.

Après toute cette agitation nocturne, l’aube commençait à pointer. Éléonore était épuisée et à la fois transpirante de l’effort et frigorifiée par la température extérieure. Comme tout danger paraissait écarté et que le seigneur Arthur donnait l’impression qu’il tenait encore à lui faire la conversation, ou la morale, ou les deux, elle se retira dans ses appartements. Elle y fit un brin de toilette pour se débarrasser de la suie, ainsi que de l’odeur de fumée, et se réfugia dans le lit, espérant rattraper un peu de sommeil. Avant de s’endormir, elle songea au prisonnier qu’elle avait fait évader et se dit qu’elle aurait peut-être du le suivre dès le départ, sans poser de questions.

 

« Madame ? Êtes-vous réveillée ?
— Grmbl… Maintenant oui, Jodie. Que se passe-t-il ?
— Je me suis dit que vous aimeriez savoir que votre père a fait appeler le bourreau Samedi.
— Le bourreau… Samedi ? Mais pourquoi a-t-il fait appeler un bourreau ?
— Pas n’importe quel bourreau, madame. » précisa Jodie dont le visage exprimait un mélange de crainte et de ravissement.
« Oui oui, ça d’accord, balaya Éléonore qui décida d’agir comme si elle connaissait la réputation de ce fameux bourreau nommé Samedi. Mais pourquoi ?
— Pour le prisonnier, bien sûr.
— A-t-il été rattrapé ?
— Ah, ça, je ne sais pas, madame. »

Éléonore se sentit de mauvaise humeur de bon matin, ou de matinée bien avancée se corrigea-t-elle. Voilà donc ce que sous-entendait le seigneur Arthur lorsqu’il avait menacé Gaël d’une terrible sentence ! Elle ne pouvait pas laisser faire une chose pareille. « Quelle heure est-il et où puis-je trouver le seigneur Arthur ?
— Il est pas loin de dix heures, madame. Quant au seigneur Arthur, il est parti rendre visite aux métayers tôt ce matin. Mais il devrait être de retour pour midi ; il a dit que ce ne serait qu’une courte visite.
— Bon, alors j’ai le temps de me préparer. »

Éléonore eut en effet tout le temps de se laver, s’habiller et même de prendre un petit-déjeuner léger avant de quitter ses appartements. Elle n’osa pas demander de nouveau à Jodie si le prisonnier avait été capturé, de crainte que la servante rapporte ses inquiétudes au seigneur Arthur. Décidant de trouver la réponse à sa question par elle-même, elle abandonna une fois de plus Jodie pour se rendre aux cachots.

Ils étaient vides. Levant les yeux au ciel, elle songea qu’il était tout à fait normal de ne trouver aucun garde dans un endroit où il n’y avait plus rien à garder. Éléonore remonta, espérant que cela signifiait que Gaël courait toujours. Comme il restait du temps avant midi, où elle pourrait demander à Arthur ce qu’il en était, elle retourna dans ses appartements, d’où elle chassa Jodie, pour pouvoir écrire la suite de sa lettre à [Bidulon] en paix. Elle était au moins satisfaite d’une chose : elle produisait beaucoup moins de taches d’encre, tant sur le papier que sur elle-même.

Lorsque midi sonna, Éléonore descendit aussitôt à la salle à manger. Seul Raymond se trouvait là, assis et souriant dans le vague. Elle prit place à côté de lui et patienta. Lorsque, enfin, Arthur fit son entrée, elle n’eut pas le temps de lui poser sa question qu’il lui lança : « Ah ! Ma fille, je suis fort aise de vous voir. J’ai des nouvelles pour vous et j’ai également quelque chose à vous montrer après le déjeuner. Mais commençons par les nouvelles. »

Il s’installa à son tour, déploya sa serviette et commenta les premiers plats du repas. Éléonore maîtrisait son impatience de son mieux. Les nouvelles allaient-elles concerner le bourreau ? Ou Gaël ? Ou autre chose ? Et que pouvait-il bien avoir à lui montrer ? « Ma fille, j’ai eu de grandes discussions avec Edmond, dernièrement. Et j’ai fini par accepter qu’il organise une petite réception, qui pourrait peut-être conduire à vous trouver un partenaire. J’espère que si tel est le cas, vous cesserez de vous intéresser au moindre manant qui passe. »

Elle avait totalement oublié cette discussion avec Edmond. Éléonore se demanda quels arguments avaient fini par convaincre Arthur de lui laisser la possibilité de convoler avec quelqu’un d’autre que lui. « Quelle bonne idée ! s’exclama-t-elle d’un ton réjoui qu’elle espérait naturel.

 

1676 mots pour aujourd’hui. J’ai bien pas profité de mon jour férié pour avancer, hahaha !