Le cube des Morton

Spoiler alert : Dans cette historiette, il y a des informations concernant certains personnages d’Arkhaiologia. Si vous êtes sensibles au spoil, vous n’aurez peut-être pas envie de lire ce qui suit avant d’avoir lu au moins le premier tome !

 

« Cet objet est de très mauvais goût, ma chère, ne trouvez-vous pas ? » Charles Morton contemplait d’un œil critique le cube que sa femme enceinte tenait dans ses mains, tout en maintenant difficilement son ombrelle sous un bras. L’objet était lui-même composé de cubes colorés plus petits, chaque face du plus grand comportant vingt-cinq petits. Les faces colorées étaient réparties de façon aléatoire, heurtant la sensibilité esthétique de Charles. « Cora ? l’appela-t-il en récupérant l’ombrelle pour l’aider.
— Mmmh ? Oh, oui, j’étais seulement intriguée. Je pensais qu’il s’agissait d’un objet décoratif, mais maintenant j’ai plutôt l’impression qu’il s’agit d’un casse-tête à résoudre. »

Pour appuyer ses dires, elle montra à son époux que chaque rangée de petits cubes pouvait pivoter. « Un cube dispose de six faces, reprit-elle. Or, comme il y a également six couleurs sur les petits cubes, je suppose qu’il faut regrouper une couleur par face. » Elle continua à manipuler l’objet, puis soupira. « Cela semble compliqué. Il me faudrait plus de temps pour trouver la solution !
— Soit. » acquiesça Charles avec un sourire. Ravi de voir Cora retrouver de son enthousiasme, elle qui était si lasse ces derniers temps, il acheta le cube coloré au marchand de la grande foire de Rysel.

« Vous avez l’œil pour les raretés ! Le félicita le vendeur avec gouaille. Ceci n’est pas qu’un simple objet décoratif. Vous avez là un artefact qui vient tout droit de la cité perdue de Lug !
— La cité perdue de Lug ? répéta monsieur Morton. Je n’en ai jamais entendu parler.
— D’aucuns disent qu’elle est au centre de Gallica, mais les rares qui ont réussi à y mettre les pieds ne sont jamais arrivés à la retrouver. »

Charles jeta un coup d’œil agacé au marchand. « Encore une cité mystique qui n’existe pas, lâcha-t-il. Je ne suis pas si crédule, vous savez.
— Bah, vous pouvez me croire, lui assura le vendeur en haussant les épaules. Vous avez déjà acheté l’objet, je n’ai aucune raison d’essayer de vous convaincre.
— La Gallica n’est pas une région inexplorée, persista monsieur Morton. Depuis le temps qu’elle est sous la houlette de l’Empire d’Angeland, il ne reste aucun territoire qui ne soit pas connu, répertorié et cartographié. De plus, le train dessert toute la région, je ne vois pas ce qu’il pourrait y avoir de mystérieux en Gallica.
— Haha, vous êtes un homme sceptique, c’est bon pour vous, ça ! Ça va bien vous éviter de vous faire rouler. Il n’empêche que je crois à la magie, moi. Et je suis persuadé que la cité de Lug existe en Gallica ; elle est juste dissimulée.
— Si vous le dites. » capitula Charles en haussant les épaules, avant de prendre congé.

Il tourna la tête à la recherche de Cora et fut surpris de ne pas la voir à ses côtés. Fouillant les alentours du regard, il l’aperçut enfin qui s’était assise sur un banc, toujours en train de manipuler le cube composé de cubes pour le résoudre. Il sourit, attendri de la voir si concentrée, et la rejoignit, s’asseyant près d’elle. « C’est compliqué, commenta-t-elle en faisant furieusement pivoter les rangées de cubes colorés. J’essaie de ne m’occuper que d’une seule face pour le moment, je pense que ce sera plus simple ainsi. »

Charles acquiesça et resta silencieux, profitant de ce moment de quiétude avec sa femme. Ses activités de conseiller financier lui prenaient beaucoup de temps et d’énergie à Eastlond. Il se félicitait d’avoir eu l’idée de cette petite virée de l’autre côté du bras de Saltarm pour se ressourcer en compagnie de Cora qui, elle, s’étiolait d’être recluse chez eux en attendant la naissance de leur bébé.

 

Plus sa grossesse avançait, plus Cora paraissait obnubilée par son cube coloré. Et plus elle résolvait de faces, plus la suivante semblait la mettre en échec. Charles déplorait de ne pas parvenir à passer autant de temps qu’il l’aurait voulu auprès d’elle. Il était à présent conseiller financier pour trois entreprises toutes neuves basées sur les nouvelles technologies : RotorCorp dirigée par Rose Wemyss, AérosTech dirigée par Jeremiah Finley et MécanInc dirigée par Abigail Lyons. Les trois directeurs se montraient très demandeurs en ce qui concernait ses services et monsieur Morton se retrouvait souvent invité à des dîners chez les unes ou l’autre.

Il réussissait à en esquiver quelques-uns, mais pas suffisamment à son goût. Cora ne lui en tenait pas rigueur ; cela dit, il s’en voulait assez pour deux. La seule chose qu’elle se laissait à lui rappeler de temps à autre était qu’elle préférait lorsqu’il passait des moments avec elle. Ils avaient alors la même sempiternelle conversation.

« J’aimerais beaucoup, lui assurait-il à chaque fois. Mais je me suis promis de vous offrir une douce existence, c’est pourquoi je ne dois pas négliger mes clients.
— Mon existence serait plus douce si vous la passiez à mes côtés, ronchonnait-elle alors. Ma famille serait prête à nous donner suffisamment de rentes pour que vous n’ayez pas besoin de travailler.
— Voyons ma douce, vous savez bien que vous seriez la première embarrassée si nous devions quoi que ce soit à votre famille.
— Je sais bien, soupirait-elle. Mais vous me manquez lorsque vous passez vos journées et soirées loin de moi. J’aimerais tellement vous accompagner !
— Bientôt, lorsque le bébé sera né.
— Vivement. »

Cora et sa famille avaient des relations compliquées. Originaires de la Pictie, où la plupart d’entre eux vivaient toujours, les MacFarlane étaient toujours très versés dans les anciennes croyances. Or, il s’avérait que celle qui était désormais madame Morton était la septième fille d’une septième fille. Selon le folklore populaire, cela signifiait qu’elle était une sorcière et sa chevelure de feu donnait un argument supplémentaire dans ce sens. La moitié de sa famille la vénérait pour cela et l’autre moitié se méfiait d’elle pour la même raison.

En grandissant, Cora s’était très rapidement sentie étouffée par ce cocon de considérations contradictoires. Elle avait demandé à être mise en pension très loin, à Eastlond, célèbre cité du sud, rutilante de modernité. La capitale de l’Empire d’Angeland la faisait rêver et elle espérait pouvoir se fondre dans la masse. Sa tactique fonctionna au-delà de ses espérances ; elle ne suscitait plus d’intérêt particulier. Libérée de cette aura de sorcellerie qui l’oppressait, elle put enfin s’épanouir.

Durant ses études eastlondiennes, elle s’éprit de Charles Morton, grand sceptique qui l’aimait pour ses qualités propres et non par curiosité de son état de soi-disant sorcière. Les MacFarlane ne virent pas cette nouvelle d’un très bon œil. Ils étaient réticents à laisser une fille de leur clan fricoter avec un étranger du sud. Et, pire encore, ils se trouvèrent vexés lorsque la fille en question parut ignorer complètement leur refus. C’était bien d’une sorcière, ça, de n’en faire qu’à sa tête !

La doyenne MacFarlane, dans une lettre aux accents tragédiens, donna un ultimatum à son arrière-petite-fille : ou Cora quittait ce parvenu de Charles Morton, ou sa famille leur coupait les vivres. Les deux jeunes gens répondirent avec hauteur qu’ils pouvaient conserver leur argent, qu’ils s’en sortiraient bien seuls. Ce qu’ils firent avec enthousiasme. Leurs débuts furent un peu difficiles. En effet, l’un comme l’autre venaient de terminer leurs études et il leur fallut un peu de temps pour trouver chacun un emploi. Heureusement, lorsque leurs fins de mois étaient maigres, la mère de Charles leur donnait un peu de son faible surplus.

Monsieur Morton trouva bientôt une place comme commis des finances et mademoiselle MacFarlane comme aide-bibliothécaire. Leur situation ainsi stabilisée, ils se marièrent. Cela réconcilia Cora avec sa famille, qui n’avait plus rien à redire au sujet de Charles. Les MacFarlane leur précisèrent cependant bien qu’ils ne renouvelleraient pas leur aide financière, ce dont les deux jeunes mariés n’avaient cure.

Cora tomba bientôt enceinte et, la grossesse étant particulièrement éprouvante pour elle, elle dut momentanément quitter son emploi de bibliothécaire. Charles, quant à lui, mit les bouchées doubles afin de procurer à sa femme le même confort que celui qu’ils avaient réussi à obtenir à deux. Ces opportunités de devenir conseiller financier de trois entreprises prometteuses était une véritable aubaine pour lui.

Et pourtant Charles se sentait un peu angoissé. Il avait l’impression que malgré tous ses efforts pour entourer Cora de ce dont elle avait besoin, elle continuait à s’étioler. Et ce, même après leur petite virée à Rysel. Il utilisa alors beaucoup de ses ressources pour faire appel aux meilleurs médecins d’Eastlond. Les hommes et femmes de médecine qui examinèrent Cora ne purent guérir son esprit erratique et parurent inquiets concernant le terme de la grossesse. Inquiet, Charles s’arrangea pour que des praticiens passent quotidiennement s’assurer de la santé de sa femme. Les MacFarlane, tous aussi inquiets de ces nouvelles, envoyèrent une cousine de Cora lui tenir compagnie.

Laoghaire, aussi rousse que sa cousine, était reconnue dans le clan comme une femme capable de voir et bannir les mauvais esprits et autres fées. La doyenne l’avait envoyée, elle, avec cette deuxième mission dont Charles ne devait pas avoir connaissance : vérifier que la septième fille de la septième fille n’était tourmentée par aucun mauvais esprit. Et, le cas échéant, s’assurer qu’il ne s’agissait pas de son héritage de sorcière qui était en train de se révéler. Monsieur Morton accueillit chaleureusement Laoghaire, rassuré que Cora puisse avoir de la compagnie pendant que lui-même serait occupé à ses affaires.

Ses inquiétudes revinrent rapidement. Madame Morton semblait un peu moins perdue grâce à la présence stimulante de sa cousine, mais il n’y avait toujours que le cube coloré qui parvenait à vraiment focaliser son attention. Laoghaire avait tout essayé pour la distraire de l’étrange objet. Rien n’y fit. Cora se mettait même en colère lorsqu’on tentait de le soustraire à sa portée. Alors qu’elle allait accoucher d’un jour à l’autre, il n’y avait plus que deux faces qui lui donnaient du fil à retordre et elle paraissait plus déterminée que jamais à le résoudre.

Malgré la présence de la cousine MacFarlane, Charles décida de prendre plus de temps pour s’occuper de sa femme. Ses partenaires se montrèrent compréhensifs, Cora approchant du terme et les rumeurs concernant ses problèmes de santé allant bon train. De toute façon, monsieur Morton était trop préoccupé pour pouvoir gérer les affaires avec efficacité, tout le monde l’avait bien remarqué, lui compris.

« Avez-vous bien avancé dans la résolution du cube, ma chère ? s’enquit Charles un jour où il avait pu se couper de ses responsabilités.
— Mmhmm, répondit Cora qui réfléchissait en tournant le cube en tous sens dans ses mains. Je pense que nous allons avoir une fille.
— Vraiment ? Comment le savez-vous ?
— J’ai… comment dire, j’ai regardé à l’intérieur de moi-même. J’aimerais l’appeler Ethelle.
— C’est un joli prénom. » convint Charles.

Il se demandait s’il pouvait croire les propos de sa femme, mais peu lui importait. Il voyait dans cette discussion un signe d’amélioration de son état. « Je suis très heureuse de vous avoir près de moi, continua Cora. J’ai l’impression que vous m’aidez à garder l’esprit clair ; je ne me sens pas très bien ces derniers temps.
— Rassurez-vous, cela va bientôt s’arranger.
— Serez-vous là demain aussi ?
— Demain non, déplora Charles en lui prenant tendrement la main. Mais après-demain oui, je me tiendrai à vos côtés toute la journée. Peut-être même pourrons-nous sortir faire un tour si votre état le permet.
— Quelle bonne idée ! »

Monsieur Morton passa le reste du temps à divertir sa femme de toutes les manières auxquelles il put penser ; elle en oublia même son cube coloré. Et ce, au grand dam de Laoghaire qui s’était habituée à avoir l’exclusivité du bien-être de sa cousine. Surtout que, lorsqu’il était là, Charles l’empêchait de brûler des herbes dans leur chambre sous prétexte que cela l’incommodait. Elle avait argumenté qu’il s’agissait là d’une magie commune pour protéger Cora des mauvais esprits qui voudraient profiter de la faiblesse de son état, mais en vain : monsieur Morton refusait catégoriquement de croire au surnaturel. Laoghaire se résigna à attendre le lendemain, lorsqu’il serait absent, pour renouveler ses bienfaits magiques.

Ce qu’elle fit.

Charles venait de passer une après-midi éprouvante à l’ambassade de Nueva Azteca. Il avait accompagné mesdames Wemyss et Lyons ainsi que monsieur Finley pour tisser de nouveaux liens commerciaux. Pressé de retrouver Cora, il prit rapidement congé de ses collaborateurs et se rendit chez lui le plus vite possible. En ouvrant la porte, il se figea. Laoghaire discutait avec un médecin et tous deux arboraient des mines graves.

« Que se passe-t-il ? s’inquiéta Charles.
— Ah, monsieur Morton, le salua brièvement le médecin. Je suis navré, j’ai de bonnes et de mauvaises nouvelles pour vous.
— Cora ?
— Je… et bien, hum, elle n’a pas survécu à l’accouchement. Toutes mes condoléances, monsieur.
— Comment ? » s’enquit Charles d’une voix blanche, tandis que Laoghaire fondait en larmes.

Sans attendre de réponse, il se précipita dans la chambre. Le lit était vide. Le seul témoin de la présence de Cora était le cube coloré, presque entièrement résolu sur la table de chevet. « Cora ! » s’écria Charles d’une voix étranglée par les sanglots. « Cora ! Qu’avez-vous fait d’elle ? s’enquit-il ensuite auprès de Laoghaire qui l’avait suivi.
— Je n’ai rien fait, se défendit la cousine MacFarlane en essuyant ses propres larmes. Elle est morte et puis les fées l’ont emmenée, mais…
— Les fées ?! rugit monsieur Morton. Ce n’est pas le moment de débiter des inepties pareilles, où se trouve ma femme ? »

Laoghaire, effrayée, lui désigna la fenêtre. Les rideaux se balançaient légèrement dans la brise qui entrait par les battants ouverts. Charles s’apprêta à crier de nouveau, lorsque des pleurs de nourrisson déchirèrent le silence. « Et, hum, voici la bonne nouvelle, intervint le médecin en pénétrant dans la pièce. Vous avez un bébé en bonne santé, une petite fille. » Monsieur Morton ne répondit pas et s’approcha du berceau à côté du lit où aurait dû se reposer Cora. Un bébé enveloppé de langes s’y tortillait, le visage crispé d’effort pour essayer de pleurer et respirer en même temps.

Lentement et avec tendresse, Charles prit sa fille dans ses bras et se mit à la bercer. Très vite, l’enfant se calma. En prenant garde d’adoucir sa voix pour ne pas effrayer le petit être blotti contre lui, il demanda au médecin : « Où se trouve ma femme ?
— Je… je ne sais pas, avoua-t-il. Je m’occupais de vérifier la santé de votre fille et de lui faire prendre son premier repas quand le corps a… disparu. Je pensais que votre cousine s’était chargée des dispositions…
— Je vois. Vous pouvez partir, je n’ai plus besoin de vous à présent. » Le ton de monsieur Morton était définitif et le médecin s’en fut en secouant la tête. « Vous pouvez partir aussi, ajouta Charles à l’intention de Laoghaire.
— Mais…
— Et dès demain, vous pourrez retourner en Pictie, auprès du clan MacFarlane.
— Mais non, je ne peux pas laisser la petite comme ça…
— Si vous me ramenez Cora, vous pourrez rester. »

Laoghaire ne savait pas où se trouvait la dépouille de sa cousine et elle avait des consignes de la doyenne concernant le bébé. Elle voulut argumenter, mais le regard de Charles l’en empêcha. Elle ne l’avait jamais vu aussi dur et capitula, quittant la pièce avec un air pincé. Maintenant seul avec sa fille, qui avait déjà ses yeux grands ouverts, il plongea son regard à présent attendri dans le sien.

« Ma jolie Ethelle, chuchota-t-il au nourrisson qui le contemplait d’un air grave comme seuls savent le faire les bébés. Je suis terriblement triste d’avoir perdu ta mère, mais tellement heureux de t’avoir avec moi. Je ferai tout pour t’offrir la vie de rêve que tu mérites. » Les larmes aux yeux, Charles posa délicatement Ethelle sur le couvre-lit et s’étendit à côté, ne parvenant pas à détacher son regard d’elle. Le cube sur la table de chevet émit une faible lueur palpitante, avant de s’éteindre de nouveau. Seuls deux petits cubes colorés ne se trouvaient pas encore à leur place.

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