Ravisseuse de magie

Le printemps avait fait fleurir les prés. Le petit peuple des fays s’y ébattait joyeusement ; qui butinant le nectar floral, qui flirtant ensemble, qui voletant entre les brins d’herbe dans une course effrénée, qui essayant d’apprivoiser des insectes pour en faire des animaux de compagnie. Au milieu de toute cette agitation féérique et champêtre, un fé aux ailes de libellule translucides contait fleurette à une fée aux ailes de papillon rouges et noires. Pour mieux impressionner la belle, il était monté sur le dos d’une mésange bleue qui lui répondait au doigt et à l’oeil. Ravie de tant d’attention, la petite fée pouffait de rire, minaudant auprès de son soupirant.

Bientôt, d’autres membres bourdonnant du petit peuple fay entourèrent l’oiseau, curieux de voir un animal aussi gros apprivoisé par l’un de leur race. Cela arrivait occasionnellement, mais suffisamment rarement pour que tout le monde vienne jeter un coup d’oeil de plus près. Lorsqu’elle réalisa qu’elle était le centre de l’attention, la mésange gonfla son poitrail jaune vif de fierté. Le fé était tout aussi satisfait de son assemblée et en profita pour se donner en spectacle. Il montra à ses comparses les quelques tours que l’oiseau acceptait de réaliser pour lui. Sous les applaudissements et les cris de joie, la fée aux ailes de papillon rejoignit son galant sur le dos du passereau coloré. Ce dernier emmena ses deux petits cavaliers haut dans le ciel à tire d’aile.

Ils survolèrent des korrigans qui dansaient en rondes en chantant à tue-tête des paroles incompréhensibles au milieu des menhirs. Puis une chasse à courre du grand peuple des fays, les elfes. N’ayant pas à voler eux-mêmes, les deux tourtereaux ne se firent pas prier pour profiter du voyage. Lorsque la mésange se posa aux abords d’une rivière, traversée par un pont à trolls, ses petits cavaliers mirent pied à terre. A l’ombre d’un bolet au grand chapeau, ils devisèrent du dragon dont ils avaient aperçu l’antre au loin et des cris stridents d’une banshee qui avait annoncé en pleurant un malheur à venir sur un château. Ils passèrent ensuite la nuit dans un nid abandonné mais encore tapissé de duvet, se livrant à moult acrobaties amoureuses et hautement inconvenantes à raconter en bonne société. Le petit peuple fay n’avait que faire des convenances et les deux tourtereaux s’aimèrent ainsi de manière créative une bonne partie de la nuit durant.

Et ils continuèrent de vivre ainsi d’amour et d’eau fraîche, alors même que la jolie fée aux ailes de papillon rouges et noires s’arrondissait. Quelques jours plus tard, elle pondit une grappe d’oeufs à l’abri des fondations lézardées d’une maison d’humains, en ruines, au coeur d’une forêt. Ceci fait, elle s’envola, de nouveau légère vers d’autres cieux, oubliant aussitôt sa progéniture et le fé aux ailes de libellule qui s’était, lui aussi, lassé de sa compagne. Ces frivoles créatures passèrent plusieurs mois à butiner de droite à gauche avant de se retrouver au détour d’un tournesol. La mésange avait été remplacée par une tourterelle, mais les débuts de leur nouvelle amourette furent les mêmes.

Une fois dans les cieux, confortablement installés sur le dos moelleux de l’oiseau, le paysage ne se montra pas aussi idyllique que la fois précédente aux deux fays. Tout l’horizon était barré d’une ombre titanesque, qui avançait, recouvrant le monde d’une cape obscure vers laquelle se précipitaient des brumes multicolores. En réalité, les filaments lumineux ne se dirigeaient pas en direction du voile ténébreux, mais étaient absorbés par lui. Les petits tourtereaux chevauchant la tourterelle distinguèrent, au loin, un dragon fuyant à toute allure l’obscurité. Mais le voile l’enveloppa et lui arracha une intense lumière qui rougeoyait comme une braise. Le cri de douleur du dragon s’arrêta brusquement et son corps inerte chut, provoquant un tremblement qui ébranla les alentours.

Si, jusqu’ici, toutes les fays des alentours avaient contemplé le spectacle avec les yeux agrandis par l’horreur, la terreur prit le dessus et toutes s’envolèrent à tire d’aile pour s’éloigner le plus possible de l’ombre qui avançait dans leur direction, aspirant l’énergie magique du monde entier. Le fé éperonna sa tourterelle qui, obéissant à l’ordre, se mit également à fuir à toute vitesse. A leurs pieds, les korrigans se réfugiaient dans leurs salles secrètes sous leurs menhirs et dolmens. Les elfes régaliens avaient abandonné toute dignité et fuyaient à en perdre haleine, rejoignant leurs royaumes de l’autre côté des arbres et des lacs. Les banshees se fondirent dans les pierres des demeures qu’elles hantaient et les trolls se tassèrent sous leurs ponts. Toutes les créatures magiques s’employèrent à fuir et à se cacher de l’ombre implacable.

Sa petite compagne agrippée à lui, il se retourna pour surveiller l’avancée des ténèbres, fasciné. Il remarqua que le voile d’obscurité ne s’étirait pas, mais avait une taille finie. De l’autre côté du voile, le ciel était de nouveau bleu. Cela lui donna une idée ; il allait faire comme les elfes et les autres. Attrapant la fée aux ailes de papillon, il se jeta de sa monture. Ignorant ses cris, il fondit en piquée en direction de l’arbre le plus proche. Un chêne centenaire. Plongeant sous les racines de se dernier, il se plaqua avec sa compagne tout au fond. Il expliqua à la fée tremblante de terreur qu’ils attendraient là, en sécurité, le passage des ténèbres et qu’ils sortiraient une fois que le danger serait passé.

L’ombre qui aspirait la magie de toutes les choses sous forme de brumes colorées passa l’arbre où les fays s’étaient réfugiées. Elle enferma les elfes et les korrigans dans leurs royaumes, scellant les entrées en aspirant leur magie et tua les autres, aspirant la magie de leurs corps. Elle fit de même avec les banshees. Seules celles qui s’étaient réfugiées au plus profond des fondations survécurent, mais ne pouvaient plus sortir des pierres. Les trolls se pétrifièrent sous les ponts. Les dragons qui n’avaient pas succombés s’enterrèrent au plus profond des montagnes et entrèrent dans un sommeil profond qui pouvait durer des milliers d’années pour ceux qui seraient assez puissants pour survivre aussi longtemps. Ils avaient besoin de magie pour vivre et il n’en restait qu’une infime quantité à la surface.

La plupart des créatures magiques avaient été balayées par le voile ténébreux qui, après avoir absorbé l’énergie du monde, disparut comme il était venu. Restaient les animaux communs et les humains. Des créatures magiques ne subsistèrent plus que les contes que les hommes et les femmes se transmettaient entre eux et à leurs enfants. Ces contes entrèrent dans le folklore en quelques générations seulement. Bientôt plus personne ne se souvint que ces histoires étaient vraies ou, du moins, avaient un fond de vérité. Pour cette terre, un cycle sans magie commença. Un cycle où les humains purent s’épanouir, bridés par aucune force pour les contrer. Le monde mettrait un temps considérable pour reconstituer ses réserves magiques.

Une tourterelle se posa sur un chêne centenaire. Elle roucoula doucement. Au milieu des racines de l’arbre, deux petites pensées fleurissaient. L’une blanche et grise, presque translucide et l’autre d’un rouge et noir profond. Les plus crédules prêtaient aux pensées des propriétés magiques, mais quiconque possédait un peu de bon sens savait bien qu’il ne s’agissait que de superstition.

 

fee

 

(Il y a quelques temps, quelqu’un est tombé sur ce blog en cherchant « ravisseuse de magie ». C’est pourquoi j’ai décidé de faire une mini-nouvelle à ce propos. Comme ça, cette personne ne sera plus déçue en venant ici ! Pour le moment, ce thème tourne un peu dans ma tête pour une éventuelle idée de NaNoWriMo. Mais d’ici le début de novembre, j’ai le temps d’oublier et de passer à autre chose !)

La série des mots-clefs : Alors, il me sembla que l’air s’épaississait…

Bien évidemment, le temps que je prenne cette grande digitale en photo, en essayant de capturer toute l’essence de sa beauté mortelle, le reste du groupe avait disparu. J’ai donc tendu l’oreille pour déterminer la direction dans laquelle ils s’étaient dirigés. Rien ne troublait les pépiements des oiseaux ni le bruit du vent qui agitait paresseusement les branches des arbres. Un peu décontenancé, je suis allé dans la direction générale qu’il me semblait qu’ils avaient prise. Hésitant, j’ai ensuite marché quelques pas dans plusieurs directions, tout en sachant que chaque moment perdu les éloignait de moi. Soudain, la lumière se fit dans mon esprit. Fier de toutes les inventions pratiques que mes congénères avaient créées, je me suis triomphalement emparé de mon téléphone. Ma satisfaction fut de courte durée. Dans cet écrin de nature perdu, mon petit bijou de technologie ne captait aucun signal, que ce soit téléphonique ou Internet.

J’ai un moment caressé l’idée de rester sur place pour être plus facile à retrouver lorsqu’ils se rendraient compte de mon absence prolongée. Mais, après être resté assis sur une souche pendant quelques minutes, j’ai compris que je ne pourrai pas rester ainsi inactif. Je me suis levé et, après m’être dégourdi les jambes, je me suis aventuré à l’exploration. De toutes façons, cette forêt devait bien avoir une fin. Plus personne ne se perdait dans les bois de nos jours, n’est ce pas ? Cette assertion se trouva bientôt confirmée par le fait que je finis bientôt par rencontrer un chemin. Rassuré, je l’ai joyeusement emprunté afin de rejoindre au plus vite un brin de civilisation. A intervalles réguliers, je vérifiais si mon téléphone captait enfin un réseau. Malheureusement, dans cet environnement vallonné recouvert d’arbres, il ne captait toujours aucune antenne ni satellite.

Tout en marchant, je commençais à me demander combien de temps il allait encore me falloir pour arriver quelque part. Le chemin forestier, bien que baigné d’une jolie lumière verte et dorée qui passait à travers les feuilles, finissait par me lasser. Un cadre peut s’avérer à la fois joli et répétitif. Un petit étang vint rompre cette monotonie et, fatigué, je décidais de me reposer un instant à son bord. Alors, il me sembla que l’air s’épaississait, tandis que l’odeur de l’humus se faisait plus prenante. Que se passait-il ? Peut-être étais-je déshydraté. Je me suis donc fébrilement emparé de ma gourde pour en boire quelques gorgées. Ceci fait, je me suis rendu compte que de légères volutes de brume s’élevaient du sol.

Je ne me sentais pas mieux ; j’avais l’impression d’avoir la tête cotonneuse. Puis le martèlement commença. J’ai d’abord cru à une migraine tapageuse mais, le son devenant plus distinct, je reconnus le bruit de sabots au galop sur le chemin de terre. Je me suis levé et retourné, soulagé de pouvoir finalement demander de l’aide. Sauf que les cavaliers qui s’offrirent à ma vue paraissaient provenir d’un autre temps. Il s’agissait de tout un équipage de damoiselles et de damoiseaux tous de blanc vêtus, menés par une femme magnifique à l’air sévère. Bouche-bée, j’admirais cette apparition surnaturelle. La tête de la meneuse était ceinte d’une couronne de feuilles de chêne et un poulain immaculé suivait sa monture richement apprêtée. Ils m’ignorèrent totalement, passant à côté de moi comme si je n’étais pas là. Au moment où les chevaux pénétrèrent dans l’eau à grand renfort de gerbe étincelantes, je sombrai dans l’inconscience.

« On l’appelle la Mare-aux-Fées ou la Mare-au-Diable. » Disait quelqu’un tandis que mon cerveau tentait désespérément de reprendre le contrôle. « Et le Diable sait comment ce touriste a pu arriver jusque là. » En ouvrant péniblement mes paupières, j’ai pu constater que je me trouvais dans un véhicule de pompiers, solidement arrimé à une civière. Le guide qui avait emmené mon groupe dans la forêt se trouvait également là. C’était lui qui parlait. « J’ai suivi le chemin, suis-je parvenu à dire avec un tout petit filet de voix.
– Le chemin ? s’étonna l’homme. Mais aucun chemin ne mène à la Mare-aux-Fées ! »

Car, oui, quelqu’un est arrivé ici en tapant dans son moteur de recherche : « Alors il me sembla que l’air s’épassissait ». J’espère que maintenant il ne sera plus déçu !