L’Avenir des Fées

Les deux adolescents se sentaient grisés par la vitesse, épicée d’un parfum d’interdit. Ils avaient subrepticement emprunté la motoneige de leurs grands-parents pendant que tout le monde était occupé à la réunion de famille. Le cousin, Jan, avait d’abord paru perplexe face à la discrétion de l’opération. Sa cousine, Edda, avait rapidement balayé ses craintes en lui assurant que la remise qui abritait l’engin était suffisamment éloignée de la maison familiale pour ne pas attirer l’attention. Ils avaient aussi dû se débarrasser de leurs cadets, mais cela s’avéra plutôt simple : les deux aînés étaient rodés à l’exercice.

Ils filaient à présent comme le vent, la motoneige fendant la piste immaculée qui bordait un petit bois. Il ne neigeait pas mais, hors du village, la nuit était noire et le phare avait bien du mal à repousser l’obscurité ambiante. La neige environnante paraissait étouffer un peu le bruit du moteur et les deux complices avaient l’impression de voler. Impressionnés par la nuit et la pression de la nature autour d’eux, les cousins ne laissaient pas échapper un seul son, se contentant l’un et l’autre de sourire jusqu’aux oreilles de ravissement.

Aucun d’entre eux n’aperçut la bosse qui leur fit quitter leur trajectoire. Ils furent projetés de leur monture qui, elle, se renversa sur le côté. La jeune fille, tombée sur le dos, avait le souffle coupé et luttait pour que l’air retrouve le chemin de ses poumons. Ce faisant, elle tourna la tête pour chercher Jan du regard. Il gisait sur le ventre, visiblement inconscient. Alors que l’oxygène se frayait de nouveau un accès dans son organisme, elle sentit le sol vibrer sous elle, comme s’il était martelé par des dizaines de maillets.

Edda se sentit soulevée de terre par des mains qui l’agrippèrent fermement. Elle voulut crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche. Les mains la jetèrent sans ménagement en travers d’une selle. Le même traitement fut infligé à son cousin, puis chevaux et cavaliers changèrent de direction dans un ensemble parfaitement synchronisé. La horde disparut en passant entre deux arbres dépouillés de l’orée du bois, comme si elle avait passé un portail invisible.

La jeune fille constata avec surprise que l’autre côté, bien qu’aussi en proie à la neige, tout lui paraissait différent. Elle n’aurait pas su expliquer en quoi tout était dissemblable, pourtant. Cela créa chez elle une sensation de malaise. Edda se demanda brièvement si elle ne s’était pas cogné la tête en tombant et si son cerveau n’était pas en train de divaguer, mais la douleur qu’elle ressentait à chaque inspiration et les heurts du pas du cheval la rappelèrent presque aussitôt à la réalité.

Comme elle reprenait son souffle, elle commença à se débattre et à essayer de descendre de l’animal. Une main de fer l’entrava, ce qui la paniqua. La jeune fille se mit à ruer de plus belle, en se mettant à crier de sa voix retrouvée. Elle n’eut pas le temps de s’essouffler ; son ravisseur la jeta bientôt dans la neige, qui amortit sa chute. Jan la rejoignit, sa chute lui arrachant un grognement. Il papillonna des paupières et jeta un regard hébété autour de lui. Ce qu’il vit le laissa aussi perplexe que sa cousine. Ils se trouvaient dans une clairière enneigée, entourés par des cavaliers vêtus comme dans l’ancien temps et dont les chevaux ne laissaient pas d’empreinte de sabot dans la poudreuse. Partout, des lucioles argentées flottaient paresseusement.

Jan poussa un nouveau grognement en se tenant la tête d’une main. Edda espéra qu’il n’avait pas fait une mauvaise chute et se précipita pour le soutenir. Lorsqu’elle releva la tête, la plupart de leurs ravisseurs avaient disparu. Il n’en restait que deux, dont l’un mit pied à terre et se posta devant eux pendant que l’autre, resté sur son cheval, leur tournait autour. En levant les yeux sur l’homme qui se tenait devant eux. Son visage, encadré d’une blanche chevelure vaporeuse, était d’une perfection presque dérangeante. Ses oreilles aussi sortaient du commun : effilées et pointues.

« Vous êtes bien audacieux de vous être aventurés près d’un portail des fées une nuit de pleine lune, déclara-t-il aux cousins en parlant avec un fort accent et d’un ton sévère.
– Quoi ? Émit Jan dont la conscience n’avait pas encore totalement fini d’émerger.
– Audacieux ? Pouffa la cavalière qui était restée sur sa monture. J’aurais plutôt dit inconscients.
– Nous ne savions pas que nous étions sur une propriété privée, confessa Edda d’une voix blanche. Laissez-nous partir, vous n’avez pas le droit de nous garder ici !
– Ce sera au Roi et à la Reine d’en décider, décréta l’homme qui leur faisait face. Mais nous sommes bienveillants : en général, nous gardons les enfants humains que nous trouvons avec nous. Ils deviennent des suivants de la famille royale.
– Quoi ? Mais non ! S’écria la jeune fille. Vous ne pouvez pas enlever les gens comme ça ! Et je n’ai pas envie d’être une simple suivante.
– C’est pourtant un grand honneur de servir le Roi et la Reine, s’étonna son interlocuteur.
– Humains ingrats… » Lâcha dédaigneusement la cavalière qui avait arrêté de leur tourner autour et avait posté son cheval à côté de son congénère.

L’homme aux oreilles pointues la fit taire et reprit, à l’intention des deux adolescents accroupis dans la neige, en parlant lentement d’un ton patient : « Le couple royal vous considèrera comme ses enfants et vous serez choyés.
– Nous avons déjà des parents, pointa Jan en le fixant d’un regard impavide. Qui s’occupent de nous.
– Vous ne manquerez de rien ici, continua d’argumenter l’étrange créature.
– Nous ne manquons déjà de rien, précisa Edda. Et nous n’avons aucune envie de rester ici.
– Pourtant, même les enfants de grands Seigneurs et Dames que nous avons amenés ici ne souhaitaient pas repartir, persista l’homme qui sentait que la conversation lui échappait peu à peu. Tous ont trouvé ici ce qui leur manquait là-bas.
– On peut devenir astrophysicien, ici ? S’enquit Jan d’un air dubitatif.
– Vous avez l’accès à Internet au moins ? » Ajouta sa cousine d’un ton d’où perçait le doute.

Les deux cavaliers échangèrent un coup d’œil médusé mêlé d’incompréhension. Ils n’avaient jamais eu l’occasion d’avoir une telle conversation avec des jeunes humains aussi impudents et ils en étaient complètement déconcertés. De plus ils n’avaient jamais entendu parler de ces choses aux noms compliqués qu’ils avaient déjà oubliées. Se reprenant rapidement, la femme remua les doigts. Un petit nuage de poussière dorée jaillit de ses mains pour envelopper les adolescents.

 

Edda se redressa en sursaut dans la neige. Elle balaya rapidement les alentours du regard, plissant les yeux lorsqu’ils croisèrent l’intense lumière prodiguée par le phare de la motoneige renversée. Son cousin était étalé sur le ventre, inconscient. La jeune fille se leva pour aller le secouer. À son grand soulagement, il se réveilla presque aussitôt. Ils se redressèrent tous les deux, encore un peu hébétés, et constatèrent que des flocons commençaient paresseusement à tomber. D’un accord tacite, ils entreprirent de redresser le véhicule et de l’enfourcher pour rentrer.

Plus tard, ils conviendraient de garder le silence sur cet étrange évènement. Pour le moment, ils conduisaient en silence en fendant prudemment les flocons, le vent sifflant à leurs oreilles, ressemblant parfois à des voix. S’ils avaient été attentifs, ils auraient entendu des questionnements troublés dans la brise nocturne : « Les humains ont changé, devons-nous changer aussi ? Qu’est ce qu’un astrophysicien ? Est-ce encore lié à une nouvelle pseudo-science dont les humains avaient le secret ? Est-ce qu’Internet était un récent plat typique ? Qu’avait-il donc bien pu se passer depuis toutes ces années où les fées n’avaient pas mis le pied hors de leur royaume ? » Mais les adolescents restèrent sourds aux interrogations féeriques.

NaNoCamp Avril 2017 J+19 : Préquelles Arkhaiologia

Elle n’eut pas l’occasion de vraiment connaître Geb l’égyptien. Après les avoir réunis et leur avoir légué leur héritage, les anciens se retirèrent presque aussitôt. Ils leur avaient laissé toutes leurs connaissances et, même, quelques conseils. Les nouveaux, étant des inconnus provenant des quatre coins du monde jusqu’alors, prirent alors le temps de faire connaissance. Après tout, puisqu’ils allaient passer les dizaines – ou centaines, ou plus – d’années ensemble à travailler pour aider l’humanité, autant essayer de se rapprocher les uns des autres. Il s’avéra qu’ils étaient tous en phase les uns avec les autres, ce qui les encouragea ; les anciens leur avaient dit que tel n’avait pas toujours été le cas. La jeune femme laissait sa mémoire revenir peu à peu, sans les presser malgré son impatience.

Yingana laissa ses vieux souvenirs de côté en arrivant au sommet de la colline et en découvrant le panorama qui s’offrait à elle. Une cité s’étendait à ses pieds. Elle n’en avait jamais vu une aussi étendue, ni aussi lumineuse. Pourtant, il ne devait pas se trouver de grande ville près de l’endroit où elle se trouvait pensait-elle. Yingana était sensée se trouver au nord des contrées qui avaient vu naître son ami Chaahk. Et les plaines nord de ce grand continent n’étaient peuplées que de petits villages et de tribus nomades. Elle s’assit, toujours environnée de son essaim de fées et, comme tous les autres à un moment, elle se posa la question de combien de temps elle avait dormi.

 

Dans le froid sibérien, une main à la peau d’ébène jaillit de la neige. Le corps, nu, suivit peu après, grelottant furieusement. L’homme était grand et très visible au milieu de la neige. Sachant qu’il allait souffrir s’il restait ainsi dans l’atmosphère glaciale – tout en étant étonné de ne pas être déjà mort – il inspecta le soleil à la recherche du sud. L’ayant trouvé, il partit instinctivement dans cette direction en courant, ignorant les morsures de la neige sous ses pieds et celles du froid sur les autres parties de son corps athlétique. Il n’avait aucune idée de ce qu’il faisait nu au milieu de la neige, ni de l’endroit où il se trouvait. Ce qui le perturbait le plus était qu’il ne savait pas non plus son nom, ni comment il survivait dans ce froid mortel.

L’homme repoussa ses pensées qui le déconcentraient. Il était déconcerté, mais s’était fixé l’objectif de trouver d’autres êtres humains ; c’était ce qu’il y avait de plus pressant en l’état, estimait-il. Lorsqu’il commença à fatiguer, il avait déjà avalé plusieurs dizaines de kilomètres. La force de ses muscles étant surhumaine, il faisait d’immenses foulées. Le coureur en était lui-même surpris ; il ne s’attendait pas à autant de puissance.

NaNoWriMo 2014 jour 12 : Bård

Une lumière éblouissante jaillit de nouveau de l’épée, accompagnée de flammes. Grâce aux flammes il alluma son petit foyer. Ceci fait, il rangea soigneusement son arme et jeta un regard triomphant à sa compagne. « Réjouissons nous que Nurri t’ait forgé cette épée magique, commenta la vane avec un fin sourire. Tu n’as jamais été très doué pour faire partir un feu de la manière classique.
– Vilaine moqueuse, la rabroua Bård en lui tirant la langue.
– Bah, au moins nous pourrons dormir au chaud, maintenant que je n’ai plus le droit de porter ma fourrure.
– Oui, approuva l’adolescent. C’est vrai que nous manquons de fourrures, nous autres sur deux pattes. Ce doit être pour cela que nous avons pris l’habitude de piquer la fourrure des autres. » Comme pour souligner ses dires, il se blottit dans les fourrures qui lui servaient de manteau. « Il reste une fourrure si tu as froid, ajouta-t-il.
– Je survivrai, dit Fen en contemplant le bandage de son bras. Tu devrais peut être dormir à présent.
– J’ai faim, se plaignit le garçon. Nous aurions du chasser un truc en route.
– Tu sais ce que vous dites, qui dort dîne, rappella-t-elle. Peut être rêveras tu de l’un des repas que Beyla nous concoctait. »

Bård grogna mais fit néanmoins ce qui lui avait été dit. Il se roula en boule dans ses fourrures près du feu et s’employa à s’endormir. Fen le contempla un moment avec tendresse. Et tristesse, aussi. Quel était ce monde dans lequel un jeune louveteau avait du passer sa tendre enfance à apprendre à tuer pour ne pas être tué au lieu de jouer et de profiter de son insouciance ? Elle soupira intérieurement. Elle s’installa ensuite dos au feu et face à l’entrée camouflée, le nez attentif aux fragrances qui provenaient de l’extérieur. Ses pensées s’envolèrent vers Siegfried. Lorsqu’ils le retrouveraient, accepterait il enfin l’existence de son petit frère ou allait il continuer de s’enferrer dans ses rancunes à l’encontre des humains ? Il pouvait parfois se montrer têtu, cet aelfe. Mais au bout de sept années, il avait largement eu le temps de prendre du recul. L’odeur, dehors, changea. Le vent se levait. Le blizzard commençait à hurler. Fen plissa les yeux. Ils avaient bien fait de rester profiter de l’abri de cette caverne. Ull ne devait pas se trouver très loin d’ici, sinon comment expliquer ce blizzard à l’orée du printemps ? Elle ne devrait pas fermer l’oeil, ses sbires devaient grouiller dans le coin. Machinalement, elle porta les mains sur les pommeaux de ses armes.

Un bruit alerta soudain ses sens de louve. Il s’agissait d’un petit bruit saccadé comme… comme des couinements de douleur ou des sanglots, réalisa-t-elle. La vane se retourna. Le monceau de fourrures de l’adolescent tressautait. Et, d’un coup, il se redressa en criant. « Non ! Laissez moi ! C’est vous qui nous avez attaqués, je ne faisais que nous défendre !
– Bård, appela Fen. Bård ? Réveille toi, ce n’est qu’un cauchemar…
– Fen ? » Il émergeait enfin et jeta des regards effarés tout autour de lui. « Je…
– Calme toi, tu rêvais.
– C’était un horrible cauchemar, dit il. L’homme qui a cloué mon père au mur et l’archer et les autres… Ils étaient tous là, tous ceux que j’ai tués et ils voulaient me rendre la pareille.
– C’est normal, tout le monde ne s’improvise pas tueur Bård, lui expliqua la vane pour l’apaiser. Le fait que tu dormes sur tes deux oreilles après avoir commis un tel massacre, ça, ça m’aurait inquiétée. Ta réaction est tout à fait normale et tes cauchemars te suivront un certain temps.
– Tes victimes te donnent elles des cauchemars à toi aussi ? s’enquit l’adolescent.
– Non, avoua Fen. Mais c’est normal, en tant que loup, je ne réagis pas de la même façon que toi.
– Alors comment sais tu tout ça ? Pour mes rêves et qu’ils vont continuer ?
– Sigurd m’en a parlé un jour, répondit elle.
– Il faisait aussi des cauchemars ? s’étonna-t-il.
– Cela lui arrivait, oui. » Confirma la vane. Le fait de savoir que même son père, qu’il considérait comme un grand guerrier courageux, cauchemardait, rassénéra le garçon. Ainsi, il n’était pas pleutre. Ces cauchemars étaient tout ce qu’il y avait de plus naturel. La seule mauvaise nouvelle étant qu’il devait s’attendre à cauchemarder de nouveau. Il soupira.

« Père ne t’a jamais dit comment on pouvait se débarrasser des mauvais rêves ?
– Non, répondit Fen. Je doute qu’il ait su lui même si c’était possible.
– C’est bien dommage, soupira Bård.
– Tout va bien à présent ? s’enquit la louve. Vas tu te rendormir ?
– Je vais essayer. » Promit l’adolescent. Il s’enfouit de nouveau dans ses fourrures, se roula de nouveau en boule près du feu qui brûlait encore et chercha le sommeil. Au bout de quelques minutes, il dormait de nouveau et la vane reprit sa garde. La nuit se déroula heureusement sans autre incident. Au petit matin, voyant qu’aucune lumière ne filtrait par l’entrée de la caverne, Fen se leva et risqua le nez dehors. Elle se heurta alors à un mur blanc qui bloquait l’ouverture. L’oeuvre du blizzard de la nuit. Au moins, la grotte ne pouvait pas mieux être dissimulée aux regards indiscrets. La vane enfonça son bras dans la couche de neige pour mesurer la quantité et, à son grand soulagement, le mur ne s’avéra pas très épais. Elle s’employa alors à secouer le guerrier en herbe qui dormait toujours à poings fermés.

« Debout ! » Il émit un grognement indistinct en réponse. « Je sais qu’il fait sombre, reprit Fen, mais c’est le matin. Et maintenant que nous sommes obligés de marcher sur deux pattes, tu ferais mieux de te réveiller maintenant parce que nos trajets vont s’avérer bien plus longs.
– Déjà ? gémit il.
– Oui, déjà. » En vue de l’encourager, elle lui ôta son nid de fourrures chaudes et douillettes. Comme le feu était éteint, il faisait froid et il frissonna. « Bien dormi ? s’enquit Fen qui se doutait de la réponse au vu des cernes qui ornaient les yeux du garçon.
– Je dirai que ça dépendait des moments, soupira-t-il. J’ai encore été hanté par les morts… Crois tu que si nous les avions enterrés ils me laisseraient tranquille ?
– Non. » Répondit abruptement la vane. Inutile qu’il se fasse des illusions : il allait être obligé d’assumer ses actes. Et c’était un acte d’importance que d’enlever sa vie à quelqu’un. Enfin, c’est ce que la louve supposait. Elle même ne causait jamais une mort inutile, en tous cas de son point de vue. « Quoiqu’il en soit, lève toi, nous devons y aller.
– J’ai faim, se plaignit Bård tandis que son estomac gargouillait pour souligner ses propos.
– C’est pour cela qu’il faut que tu te dépêches, insista Fen. Plus vite tu seras prêt, plus vite nous pourrons trouver quelque chose à nous mettre sous la dent. » Cet argument parut faire mouche et l’adolescent fut paré en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

Pendant ce temps la vane s’occupait de faire tomber le mur de neige et de sortir inspecter les abords de leur abri. Comme à son habitude, elle renifla les alentours. Aucune odeur suspecte ne rompait l’harmonie de l’atmosphère, si ce n’est celle de la neige encore très présente alors que des bourgeons devraient normalement éclore un peu partout. Elle s’étira. Son jeune compagnon la flanqua et se mit à bâiller. « Quelle fine équipe nous formons ! s’exclama Bård en pouffant de rire.
– Oui, Ull n’a qu’à bien se tenir, ajouta Fen avec un clin d’oeil.
– J’aimerais bien que nous ayons un moyen de trouver Siegfried plus facilement, souhaita l’adolescent tandis qu’ils se mettaient en route. Où allons nous, au fait ?
– Il y a une piste toute fraîche de lapin des neiges, là, pointa la louve.
– Oh oui, du lapin au petit déjeuner, se réjouit le garçon d’un ton mi figue mi raisin. Les petits gâteaux de Beyla me manquent soudainement. Ah ! Me voilà atteint du mal du pays !
– Déjà ? se moqua sa compagne. Cesse de faire l’idiot sinon nous allons le manquer. Et puis l’île du forgeron des étoiles n’est pas un pays. »

Ils pistèrent le lapin et y mirent tellement de coeur, qu’en cinq minutes ils l’avaient attrapé et dévoré. « C’est étrange, commenta Bård, lorsque je tue un lapin ou n’importe quel autre gibier, ils ne viennent pas me hanter, eux.
– La nourriture ne hante pas, fit doctement remarquer la louve. Foi de prédateur. » Le garçon hocha la tête en se léchant les doigts. Fen reprit : « Je songeais à ton souhait d’avoir un moyen plus simple de retrouver ton frère.
– Oui ?
– Et bien, n’aurais tu pas un moyen de détecter sa position avec ton épée magique ?
– Oh… » L’adolescent en resta bouche bée. Il n’avait pas pensé à l’éventualité d’utiliser son épée comme autre chose que comme une arme. Cela ne l’avait même pas effleuré, mais lui ouvrait à présent tout un champ de perspectives intéressantes. « Je… Et bien peut être bien, il faut que je réfléchisse. » Tandis qu’il mettait son esprit au travail en inspectant les runes de son anneau, la vane les fit reprendre leur trajet un peu sans but. Etant donné le froid ambiant, elle ne voulait pas qu’ils restent trop longtemps inactifs : marcher les tiendrait au chaud. « Je ne sais pas si je peux trouver Siegfried, déclara son petit frère. Mais je pense avoir un moyen de trouver Ull.
– Fort bien, le félicita fraîchement Fen. Mais trouver Ull ne nous sera pas d’une très grande utilité si nous ne sommes pas avec ton frère. Ta mère avait bien insisté sur le fait que vous deviez agir ensemble.
– C’est à lui qu’il faut dire ça, se défendit Bård une fois de plus. Je n’avais rien contre l’idée de m’allier avec lui, moi. » Et il ajouta en marmonnant : « Et toujours pas d’ailleurs. »

En effet, songea la vane par devers elle, le petit frère aurait bien voulu avoir l’opportunité de rester avec le grand et, surtout, d’obtenir son approbation. Fen ne comprenait toujours pas trop pourquoi, mais Bård avait désespérément besoin que son frère soit fier de lui. En lieu d’approbation, Siegfried l’avait tout simplement rejeté et l’adolescent en avait beaucoup souffert. Interrompant ses réflexions, le fin odorat de la louve distingua soudainement une fragrance familière de renard et son ouïe perçut une agitation un peu plus loin. Elle signala à son protégé de se montrer le plus discret possible et, aussi silencieux que des ombres, ils se rendirent avec curiosité vers l’origine du bruit, qui détonnait avec le silence ambiant. Ils rampèrent jusqu’en haut d’une petite dénivellation de terrain et, derrière, le spectacle qui les attendait n’était pas pour leur plaire. Des hommes armés de filets et de piques encerclaient une vane renarde, l’acculant devant l’entrée de sa tanière. Elle montrait les crocs, bien décidée à ne pas se laisser faire, mais il était clair qu’elle se trouvait submergée par le nombre. « Nous ne pouvons pas les laisser lui faire du mal, murmura le garçon. Ils veulent l’emmener à Ull. »

Fen le savait aussi bien que lui. Elle mesura leurs chances. Puisqu’elle ne pouvait pas se métamorphoser en louve à cause de sa blessure, cela les handicapait fortement pour intervenir. Bien sûr, elle n’avait pas à rougir de ses aptitudes de combattante à deux pattes. Loin s’en fallait. Même Sigurd le lui avait dit. Mais elle ne pouvait pas mettre bas autant de petits humains qu’en étant une louve géante. Evidemment, elle pouvait compter sur la renarde, mais elle répugnait à laisser Bård se retrouver au coeur d’une mêlée. « C’est faisable, admit elle à contre coeur. Mais très risqué.
– Faisons le Fen, la supplia l’adolescent. Ce renard ne tiendra pas longtemps sans aide.
– Bien, accepta finalement la louve. Je vais attirer leur attention sur moi. Pendant ce temps, toi tu fais le tour et tu l’aides à s’échapper discrètement.
– Compris ! » s’enchanta le garçon. Il commença aussitôt à faire le tour de la scène afin de se trouver le plus proche possible de la renarde acculée.

Lorsqu’il se trouva en place, Fen se dressa de toute sa hauteur humaine et poussa un puissant hurlement de loup, qui jeta un froid sur l’assemblée. « Que se passe-t-il par ici ? » s’enquit elle ensuite d’une voix de stentor, une fois qu’elle eût attiré l’attention des humains chasseurs de pouvoir.

NaNoWriMo 2014 jour 1 et 2 : Bård

Bård, fils de Sigurd, se blottit contre le poitrail de l’animal. Fatigué après ses frayeurs et sa fuite, il avait besoin d’un peu de réconfort. La louve pencha sa tête vers l’enfant et lui adressa un coup de langue affectueux. Quelque peu rassénéré, il se pelotonna plus avant contre l’immense bête. Elle était plus grande que le plus grand cheval et aurait pu ne faire de lui qu’une bouchée. Pourtant, lorsque les ennemis de sa famille avaient voulu le tuer, elle l’avait sauvé. Il était dos au mur, face à un adulte armé d’une épée et là, elle avait jailli de nulle part, traversant un rideau de flamme, égorgeant et piétinnant les assaillants. Après avoir éparpillé ses adversaires, elle s’était emparée de lui et l’avait emmené loin de la tourmente. D’abord tétanisé de terreur de se retrouver dans la gueule du loup, il avait hurlé pendant longtemps. En constatant qu’elle ne le dévorait pas, il avait fini par se rassurer. Et puis, il était grand maintenant : à huit ans révolus, il ne devait plus avoir peur.

Il bâilla. Le visage enfoui dans la fourrure de sa protectrice, le garçon chercha désespérément le sommeil. Mais les évènements de la journée se bousculaient dans sa tête, trop nombreux et trop terribles. Il s’agita. La louve lui adressa de tendres poussées de museau. Il eût une soudaine envie de pleurer. Retrouverait-il ses parents le lendemain ? Et qu’est ce qu’un animal, aussi géant soit-il, pouvait comprendre aux tourments humains ?

« Plus que tu ne le crois, petit d’homme, dit la louve. J’ai déjà perdu de mes proches, et ton père était un grand ami à moi.
– Mais tu… tu parles ! s’exclama Bård sidéré d’entendre une voix humaine jaillir de la gueule d’un tel fauve.
– Oui, confirma sa terrible interlocutrice en retroussant les babines dans une forme de sourire. Je suis ce que vous autres, humains, appelez un Vane. Enfin, une Vane en l’occurence. » Le garçon en resta bouche bée. Il se trouvait en présent d’un animal mythique, un esprit protecteur de la nature, et cet animal lui avait sauvé la vie. Comment son père avait-il pu devenir l’ami d’un monstre pareil ?

« Vous connaissiez mon père ? s’enquit Bård.
– Le grand Sigurd oui, répondit la louve. Il m’avait informée de la naissance de son fils, Bård. Son odeur est très présente sur toi. » Elle le renifla, comme pour vérifier ses dires. « Je me nomme Fen, reprit-elle. Tu peux m’appeler ainsi. J’ai l’impression que nous allons passer un petit moment ensemble.
– Combien de temps ? s’inquiéta le garçon qui avait envie de retrouver sa parentèle le plus rapidement possible.
– Je ne sais. » Le regard qu’elle lui lança en disant ses mots était insondable. « Pour le moment tu devrais dormir, tu es en sécurité avec moi.
– Je veux aller voir mon père ! Décréta Bård qui commençait à s’alarmer.
– Nous le verrons demain, lui assura la louve. Je te promets de te ramener à lui, d’accord ? »

L’enfant finit par hocher affirmativement la tête, un peu à contrecoeur. Tant les propos que le regard mystérieux de Fen l’avaient inquiété. Mais il avait donné son accord. Il se réinstalla entre les pattes avant de la louve, le plus confortablement qu’il pouvait. Elle dégagea une de ses pattes pour le serrer contre elle. Epuisé et au chaud blotti dans la généreuse fourrure de la Vane, Bård perdit la lutte contre le sommeil et sombra bientôt dans les ténèbres.

Les timides rayons de soleil qui s’infiltraient dans la petite caverne éveillèrent le petit garçon tard le lendemain. Il ouvrit les yeux, surpris de ne pas sentir les odeurs habituelles de repas du matin. « Père ? » Appela-t-il avant de se souvenir qu’il ne se trouvait pas dans son lit. La petite décharge d’adrénaline qui en suivit le mit tout de suite sur pied, dégageant la patte de la louve qui le tenait au chaud. Bård eût un sursaut de terreur de se retrouver face à face avec l’immense carnassier, avant que son cerveau encore endormi ne l’informe que Fen lui avait sauvé la vie la veille. « Tu as dormi longtemps, commenta celle ci. Tu devais en avoir besoin.
– Euh… Oui. » En convint il.

La Vane se leva à son tour, s’étira longuement et bâilla de tous ses crocs. « Je veux voir mon père. » Recommença Bård. Il avait faim et d’être sorti du chaleureux cocon de fourrure le faisait frissonner de tous ses membres, mais un sentiment d’urgence le pressait. Il devait retrouver sa famille avant toute autre chose. La louve lui adressa un regard scrutateur de ses yeux d’or et hocha la tête. « Soit. » Dit-elle avant de sortir de la caverne. Elle aurait préféré y aller seule, mais elle sentait que le garçon ne lui laisserait pas le choix. Celui ci lui emboîta aussitôt le pas. Dehors, ils constatèrent qu’un peu de givre recouvrait le sol. Il fondait sous le soleil, mais cela annonçait l’arrivée du froid. La Vane inspira profondément l’air des alentours. « Mmmh, ça sent la neige on dirait. Nous ferions mieux de ne pas traîner. Monte sur mon dos, ainsi nous irons plus vite.
– D’accord. »

Fen se coucha pour que son petit protégé puisse grimper car, debout, elle était bien trop haute. Une fois qu’elle se fut assurée qu’il était bien installé et fermement arrimé à la fourrure de son garrot, elle se lança. D’un petit pas d’abord, qu’elle allongea au fur et à mesure qu’elle constatait que l’enfant tenait bon. Il avait peur de tomber, aussi serrait il de toutes ses forces les poils de sa monture, mais il était décidé. Il ne se rendit pas compte de l’allure phénoménale que Fen avait adopté comme vitesse de croisière. De fait, elle courrait plus vite qu’un loup normal et pouvait tenir cette cadence plus longtemps. De tout le trajet, le garçon s’accrocha courageusement et avec opiniâtreté.

« Que se passe-t-il ? S’enquit il lorsqu’il remarqua que la louve avait ralenti le pas.
– Chut, ne fait pas de bruit, lui ordonna-t-elle. Nous sommes proches de chez toi et il reste peut-être des ennemis. Nous allons nous montrer discrets. » L’enfant avait peur mais il avait décidé de se montrer courageux. Et puis, que craignait-il avec une Vane pour compagne ? Il s’efforça de faire le moins de bruit possible, toujours accroché de toutes ses forces à sa monture. A présent, Fen marchait précautionneusement et s’arrêtait à intervalles réguliers pour renifler l’air autour d’elle. Bård se demandait ce qu’elle pouvait bien sentir car, lui, ne percevait que l’odeur du feu qui avait ravagé son village la veille. La fumée masquait en partie le timide soleil de fin d’automne, donnant une atmosphère encore plus macabre. Les oreilles de la louve étaient aussi sans cesse en mouvement. Mais de même, l’enfant n’entendait que les lamentations du vent.

« Surtout, ne descend pas avant que je te le dise. » Chuchota Fen à l’intention de son petit cavalier au moment où ils entraient dans le village ravagé. Elle avait bien fait de le mettre en garde car, à cet instant il n’avait envie que d’une chose, et c’était de se précipiter à terre pour courir jusqu’au hall de son père. D’ailleurs, il serait probablement passé outre l’interdiction de la Vane s’il n’y avait pas tant de corps éparpillés sur la terre battue. Il craignait d’avoir reconnu Rolf le forgeron parmi eux. Mais comme il était face contre terre, l’enfant n’en était pas certain. Quoiqu’il en soit, le probable Rolf était entouré des corps de plusieurs assaillants ; il avait vendu chèrement sa vie. Craignant de reconnaître d’autres personnes qu’il connaissait, l’enfant enfouit son visage dans le cou de sa protectrice. Se morigénant de réagir comme un bébé, il releva bientôt la tête. Il ne pouvait quand même se résoudre à regarder les cadavres, alors il fixa son regard sur son objectif : chez lui.

Aussi silencieuse qu’une ombre, la louve se coula de maison en maison jusqu’à la demeure de son vieil ami Sigurd. Contrairement à certaines habitations du village, le hall qu’elle visait ne brûlait pas. Sans pitié pour l’impatience du garçon qui, pour le moment, faisait des efforts surhumains pour rester coi, elle n’entra pas tout de suite par la porte ouverte. Elle craignait de tomber sur les pillards survivants qui seraient restés passer la nuit aux frais de leurs victimes. Etaient ils vraiment de simples pillards, d’ailleurs, elle n’en était pas certaine. Elle songeait à l’éventualité que son ami ait été agressé à des fins plus personnelles. Bien évidemment, elle ne pouvait pas en être certaine, mais son instinct lui criait qu’elle avait raison. De plus, elle aurait préféré venir faire ses investigations sans le petit, Bård. Mais elle subodorait que si elle l’avait laissé, il aurait tenté de la suivre. Et, seul dans les bois, il se serait probablement perdu ou fait une mauvaise rencontre. Mieux valait qu’elle le garde auprès d’elle.

Elle était contrariée. L’odeur du feu et des cendres envahissait tout et elle n’arrivait pas à déterminer la présence ou non d’humains vivants. Heureusement, les morts n’avaient pas encore commencé à sentir trop fort, mais cela s’avérait une bien piètre consolation face au carnage qui s’offrait à eux. Tant pis. Il allait falloir entrer chez Sigurd malgré le danger potentiel, sinon le petit risquait de se précipiter en courant et en criant le nom de son père partout. Elle avait beau être une Vane, ses instincts de loup étaient très forts et elle devait réprimer son réflexe de gronder. Elle poussa la porte entr’ouverte et s’aventura à l’intérieur. L’inquiétude du petit Bård faisait écho à la sienne : elle sentit ses jambes se crisper sur ses flancs.

Un feu crépitait dans l’immense cheminée de la grande salle. Fen s’immobilisa, son coeur se fendant dans sa poitrine lupine. Sigurd, son vieil ami, était là. Mais mort, ses mains et ses pieds cloués au mur. Au moment où l’idée d’empêcher le fils d’assister à ce spectacle lui effleurait l’esprit, celui ci poussa un grand cri, “Père !” et glissa au sol pour se précipiter vers le cadavre exposé de son géniteur. A son hurlement de désespoir, des formes se mirent à bouger un peu partout dans la pièce. Toute à son effarement, la louve n’avait pas vu les gens qui dormaient dans les ombres de la salle à son entrée. “Le monstre !” s’exclama l’un d’entre eux. Fondant sur Bård, elle l’attrapa par le surcôt afin de l’emmener loin de cette scène et du danger.

Fen renversa une forme indistincte sur son passage. Le vêtement de l’enfant hurlant se déchira et il tomba à terre. Au moment où la Vane s’arrêta, elle sentit l’éraflure d’une lame dans sa cuisse arrière droite. Elle laissa échapper un jappement de surprise et fit volte face pour arracher la tête de son assaillant. « Tuez ce monstre ! » Insista une voix péremptoire. La louve fixa son regard doré sur l’homme qui donnait des ordres. Et ce qu’elle vit ne lui plût pas. Le visage du chef était masqué d’un casque à visière rabattue, il exhalait une odeur mêlant le feu et le sang, mais tout ceci n’était rien à ses yeux. Pire que tout, la cible qu’il désignait n’était pas elle même, mais se situait entre ses pattes. Sigurd l’avait prévenue : des personnes risquaient d’en vouloir à la vie de son fils. Elle avait promis de protéger ce dernier au péril de sa vie si il arrivait quoique ce soit à son ami. Et un loup n’avait qu’une parole.

Protégeant Bård, qui était roulé en boule et sanglotait de manière hystérique, entre ses pattes, elle se mit dos au mur et dévoila ses crocs en grondant. Chacune de ses canines était aussi longue et effilée qu’une dague. Les pillards hésitèrent en voyant un animal de cette taille les menacer. « Vous ne craignez rien, reprit le chef en voyant ses hommes faillir. Cette bête est trop grosse pour se battre dans un endroit aussi bas de plafond ! » Ces propos mirent Fen encore plus en rogne ; à son grand déplaisir, il n’avait pas tort. Il ne serait pas facile pour elle de se dépêtrer de ce guêpier.

« Vient donc leur montrer comme c’est facile de me tuer sans mal, le défia-t-elle.
– Elle parle… » Murmurèrent plusieurs voix avec effarement. Certains reculèrent d’un pas. Ce n’était pas assez d’avoir un fauve géant à combattre : le fait que ce fauve parle les faisait encore plus hésiter. Et elle avait défié leur chef. Ce dernier ne pouvait se dérober sans perdre la face aux yeux de ses guerriers. Il s’avança lentement, en tirant une grande épée bâtarde dont le fourreau pendait dans son dos.
« Avec plaisir, répondit il. Mais nous ne sommes pas obligés de combattre, sais-tu.
– Vraiment ? Ironisa la louve grondante.
– Je t’assure, persista l’homme en continuant de s’approcher. Si tu me laisses l’enfant qui geint entre tes pattes, je te laisse partir sans heurt.
– Oh, voyez vous cela, répartit Fen.
– Je te donne ma parole que je ne te ferai aucun mal et, de plus, je pourrai te laisser faire partie de ma bande.
– Assouvit donc ma curiosité : que comptes tu faire de ce lui ? S’enquit la Vane.
– Le tuer, mais que cela peut il faire ? Qu’est ce que la vie d’un enfant aux yeux d’un puissant esprit tel que toi ? » Balaya le guerrier. Son épée se trouvait à présent à portée de la louve.

Elle bondit. Mais sa mâchoire claqua dans le vide. L’homme était doté de très bons réflexes et sa bâtarde mordit l’épaule de Fen, qui glapit de douleur. « Hey ! Se moqua-t-il. C’est que tu aurais pu me couper en deux. Je suppose donc que tu refuses ma généreuse proposition. Quel dommage… » Il abattit de nouveau sa lame mais la Vane s’y attendait, cette fois et elle esquiva à son tour. Les comparses du guerrier, un peu rassurés, s’approchèrent afin d’encercler l’animal. Elle ne pouvait rester pour combattre, ce serait trop dangereux pour Bård. Elle ne l’entendait plus, il avait du s’évanouir. Il était plus que temps de s’en aller. Elle s’empara d’une table à pleine gueule et la jeta sur les humains. Profitant de la confusion, elle prit délicatement le petit garçon inconscient dans sa gueule et défonça la cloison d’un coup d’épaule pour s’enfuir. Elle aurait bien le temps de s’occuper de venger Sigurd plus tard.

Alors qu’elle bondissait à toute allure dans le froid malgré sa profonde blessure à l’épaule, elle entendit des flèches siffler à ses oreilles. Bientôt suivirent des martèlement de sabots. Ils en voulaient vraiment au petit Bård, se dit elle, qu’ils la poursuivaient alors qu’aucun cheval ne pourrait la rattraper. Ils se lasseraient bien assez vite. Quelque chose d’humide et froid tomba sur sa truffe. Un flocon de neige. Parfait, elle n’aurait pas à masquer sa piste. La neige s’en chargerait pour elle. Quelques enjambées plus tard, elle atteignit le couvert des arbres. Les flèches ne sifflaient plus, ils ne pourraient plus l’atteindre ici. Elle se permit de ralentir un peu et d’adopter une allure qui lui permettrait de voyager pendant plusieurs heures. Car ainsi se déplaçaient les loups. Elle pensait qu’elle devait emmener son protégé le plus loin possible si elle voulait le garder en sécurité.

Assez rapidement, elle n’entendit plus aucun bruit de poursuite et les flocons se frayaient un passage entre les frondaisons des arbres pour commencer à tisser un tapis blanc moelleux sur le sol forestier. Fen continua de courir jusqu’à ce que les élancements de sa blessure la fassent trop souffrir. Elle passa alors à un petit trot puis, trouvant un endroit un peu abrité par une corniche, elle s’y infiltra et se coucha. Ainsi installée, la louve posa son précieux chargement sur ses pattes avant afin de l’isoler du froid du sol, avant de s’employer à inspecter l’endroit où l’épée bâtarde l’avait lacérée. En tant que Vane, elle ne se faisait pas de souci, elle guérirait rapidement. Mais elle saignait encore abondamment alors que sa cicatrisation aurait déjà du s’amorcer. Elle lécha sa blessure avec application, sans oublier le sang autour qui maculait sa fourrure. A chaque coup de langue sur sa chair déchiré, Fen grimaçait, tant de douleur qu’au goût étrange que l’épée du mystérieux guerrier avait laissé. Cette arme devait avoir été recouverte d’une étrange substance qui retardait la guérison.

La louve géante prit quelques minutes pour réfléchir. Cet homme, qui avait tué Sigurd et qui n’avait pas l’air de craindre de combattre un Vane, n’était certes pas un humain ordinaire. Etait il son maître ou prêtait il son épée aux desseins de quelqu’un d’autre ? Comment s’était il procuré cette substance qui permettait de blesser durablement un esprit ? Fen soupira. Son vieil ami s’était attiré des ennemis puissants et hors du commun. Elle devrait se renseigner plus avant sur eux. Son regard tomba sur l’enfant inerte sur ses pattes avant. Enquêter tout en protégeant ce petit s’annonçait difficile. La progéniture des humains mettait très longtemps avant de devenir autonome. Elle s’était même laissée dire que ces petits passaient par tout un tas de phases plus ou moins compliquées durant leur développement. Elle soupira.

La Vane se rendit compte qu’il y avait quelque chose d’étrange avec Bård. Pas qu’il était inconscient. Sa respiration s’était d’ailleurs faite régulière : choqué, il avait sombré dans un profond sommeil. Non, ce n’était rien de tout cela. Elle le renifla. Une odeur de peur flottait encore sur lui. Il sentait le bébé humain, mais pas seulement. Voilà qui était surprenant. D’où provenait cette étrange odeur sous jacente ? Elle essaya de se souvenir de ses conversations qu’elle avait eues avec Sigurd à propos de son fils. Rien de particulier ne lui revint en mémoire. Mais, maintenant qu’elle y songeait, son ami ne lui avait jamais parlé de la mère de Bård. Peut être que la réponse se trouvait là. Que les humains amenaient des complications pour tout… Elle inspecta encore l’enfant. Si il avait quelque chose de bizarre, cela ne se voyait pas selon elle. Même si elle devait avouer qu’elle n’était pas très bonne juge en la matière : pour elle, les humains se ressemblaient tous.

Les élancements de sa blessure s’étant calmés, Fen reprit délicatement le garçon dans sa gueule et se leva. Elle testa la solidité de sa patte blessée. Cela suffirait : à présent que sa cicatrisation avait commencé, elle était capable de reprendre sa course. Et puis, il fallait profiter que la neige tombait encore pour masquer ses traces. Elle reprit courageusement son voyage, adoptant l’allure endurante des loups. Elle avait la ferme intention d’emmener le petit le plus loin possible de ses assassins. Elle courrut. Longuement. D’une démarche souple à peine raidie à cause de son épaule lacérée.

Une heure plus tard, la Vane perçut que son chargement bougait. Elle ralentit et s’arrêta. La neige tombait dru à présent. Elle posa l’enfant entre ses pattes. Il paraissait lutter pour reprendre conscience et la neige glacée lui fit ouvrir brusquement les yeux. “Froid… émit il.
– Je sais, compatit Fen. Il s’est mis à neiger, regarde.” Bård leva la tête et contempla les flocons immaculés qui tombaient du ciel. Ses yeux se fermèrent de nouveau. La louve lui donna de tendres coups de truffe. “Reste éveillé maintenant, lui conseilla-t-elle.
– Pourquoi ?
– Tu as suffisamment dormi et nous avons encore beaucoup de trajet à faire. Si tu t’endors maintenant, tu vas mourir de froid.” Expliqua succinctement la Vane. Elle fixa son minuscule protégé tandis qu’il rassemblait ses lambeaux de conscience.

“Père ? Demanda Bård ainsi que Fen le redoutait. J’ai rêvé que père avait été tué. C’était horrible ! Où est il ?” La louve ne répondit pas. Le garçon plongea ses yeux verts dans le regard doré de la Vane. Il sentit les larmes monter sans pouvoir les refouler. “Ce n’était pas un rêve !” cria-t-il soudain. “Père est mort ! Il est mort et tu ne l’as pas sauvé !” Fen s’ébahit pendant que le fils de Sigurd la bourrait de coups de poings en pleurant de rage. Voilà bien un truc typiquement humain : accuser la première créature qu’ils recontrent d’être la raison de leur affliction. Elle lui donna un coup de patte pas trop fort, mais qui suffit à l’envoyer bouler dans la neige.

“Tu te trompes de cible, petit d’homme, lui dit la louve avec fermeté. Je ne suis pas responsable de la mort de Sigurd. Je ne suis responsable que du fait que tu sois encore en vie.” Elle n’était pas certaine que Bård l’écoutait vraiment. Il restait couché dans la neige, son petit corps secoué de sanglots. “Ah, ces humains !” s’exclama-t-elle avant de s’approcher de son petit protégé en proie à la déréliction la plus profonde. D’une poussée de truffe elle le fit se retourner vers elle et lui donna un tendre coup de langue qui balaya tout le visage de l’enfant. Ce dernier s’aggrippa au museau de l’immense louve et laissa libre cours à ses pleurs.