NaNoWriMo 2014 jour 17 : Bård

– Ah oui, c’est vrai. » Tout à sa concentration pour se débarrasser de la meute de chiens, il en avait oublié le principal : sa blessure était la cause de leur poursuite. Estimant qu’il se trouvait suffisamment loin pour que le cavaliers ne risquent pas de lui tomber dessus à l’improviste, il redescendit au sol. Il s’agenouilla dans la neige et en prit de grandes poignées pour s’occuper de nettoyer son éraflure causée par la flèche de l’archer. Sylveig voulut lécher le sang qui coulait de la plaie, mais Bård la repoussa sans ménagement. « C’est pour aider à te soigner, argument la petite renarde aux yeux verts.
– Oui, cela nettoie bien, renchérit Skade.
– Cela se peut, mais ce qui donne une odeur si forte à ma blessure est peut être du poison, leur opposa l’adolescent. Et ce n’est pas le moment de s’empoisonner.
– Moi je pense que si c’était du poison, tu serais déjà mort, rétorqua Sylveig.
– Je suis peut être en train de mourir, répartit le garçon.
– Non, moi je pense que ces personnes là préfèrent poursuivre leur proie, intervint la renarde aux yeux bleus.
– Peu importe. » Conclut Bård.

Les deux soeurs durent se ranger à l’avis de leur aîné et se contentèrent dès lors de le fixer sagement tandis qu’il bandait sa blessure dûement nettoyée à la neige. Ceci fait, il testa la fixation du bandage. Satisfait, il confectionna plusieurs boules de neige souillées qu’il jeta dans plusieurs directions au hasard. Puis il se lava se nouveau les mains dans de la neige propre et commenta : « J’espère que ça sera suffisant. » Les petites renardes acquiescèrent. Elles s’installèrent de nouveau sur leur monture qui se remit en route. Encore une fois, l’adolesccent n’avait aucune idée de la direction à suivre qui le mènerait jusqu’à Ull. L’idée de se rendre aux archers l’avait effleuré. Si il s’était laissé capturer, ils l’auraient très certainement emmené devant leur maître. Mais il craignait de ne plus se trouver en mesure de tuer Ull si il était mené devant lui en tant que prisonnier. Il aurait probablement été désarmé, voire attaché. Sans compter que cette situation aurait potentiellement pu s’avérer très dangereuse pour Sylveig et Skade les petites vanes. Tant pis. Puisque Fen avait l’air de penser que Ull se tenait au centre de son propre bois d’ifs, Bård s’efforça de s’enfoncer du côté le plus touffu de la forêt.

« Il est vraiment difficile de discerner quoique ce soit, maître, déplora Svart.
– Peu m’importe, balaya Siegfried. Continuez de chercher Fen et cet imbécile de Bård.
– Bien maître. » Se plia le corbeau qui reprit son essort et retourna explorer la forêt d’ifs en compagnie de Mørk. L’aelfe progressait d’un bon pas entre les arbres. Contrairement à son frère, il ne se préoccupait pas de la piste qu’il pourrait laisser puisque les gens de sa race ne laissaient aucune trace en marchant, y compris dans la neige moelleuse ou la terre meuble. Sur le qui vive, il éprouvait une grande inquiétude. Il avait pu constater, lors de sa précédente visite, que plusieurs entités plus ou moins dangereuses parcouraient ces bois. Il espérait que le petit groupe mené par Fen n’avait pas fait de mauvaise rencontre. Il avait éliminé la géante Skadi, cela faisait un risque potentiel en moins. Sa conscience profita de ce moment pour lui souffler qu’il n’aurait jamais réussi à vaincre la femme au fouet si Bård ne l’avait pas handicapée avec son épée magique. Il refoula bien vite sa conscience avec une question d’un tout autre ordre : d’où tirait il, d’ailleurs, une si belle ouvrage ? Tant mieux pour lui si cela lui permettait de survivre à la cour des grands. Mais que n’avait il pu se tenir, ce petit arrogant… Cette revanche contre Skadi c’était à lui seul, Siegfried, de s’en charger. Cette tête brûlée avait bien failli en périr. Attirer ainsi sur lui l’attention d’une adversaire aussi dangereuse, fallait il être vraiment idiot. Comment Fen avait elle pu s’embarrasser d’un tel poids ? Cela le dépassait. La loyauté ne pouvait pas tout expliquer. Franchement.

« Maître ! l’interrompit Mørk dans ses réflexions. Venez vite ! » Siegfried réagit instantanément et se précipita derrière l’oiseau. Le spectacle que lui firent découvrir les corbeaux était macabre. L’aelfe ne voyait pas de mot plus juste. A part, peut être, morbide. Du sang maculait la neige et les troncs des ifs de partout, accompagné de poils arrachés et parfois même de lambeaux de peau. Une véritable mise à mort s’était tenue là. Malgré sa répugnance face à une telle boucherie, Siegfried s’accroupit à côté d’un corps à priori humanoïde et écarta la chevelure qui lui en dissimulait le visage. Il écarquilla les yeux. Cette personne, qui qu’elle fut, était le portrait craché de Ull. Voici donc ce qu’étaient les mystérieux archers qui menaient les nombreuses meutes de chiens de l’ase : des reproductions de lui même. L’aelfe se releva, balayant du regard l’étendue de cadavres des canins et des deux cavaliers qui les accompagnaient. Qui, ou quoi, avait bien pu commettre une chose pareille ? Certains des cadavres étaient partiellement démembrés et dévorés, ce qui excluait la possibilité que ce soit l’oeuvre de Fen. Elle ne se serait pas attardée après s’être débarrassée de ses ennemis. Et, surtout, le chien ne faisait pas partie de ses habitudes alimentaires. Quelque chose de très dangereux parcourait ces bois.

« Il y a une grosse empreinte, maître. » L’informa Svart. Siegfried s’approcha. L’empreinte était grosse, en effet. Et maculée de rouge. Apparemment, le responsable du massacre de la meute avait pataugé dans le sang de ses victimes. En l’étudiant rapidement, il en conclut qu’elle ressemblait à une empreinte de patte de loup. Mais d’un loup formidable. Encore plus grand que Fen. « Suivrons nous ces empreintes ? s’enquit le corbeau tandis que son frère Mørk becquetait des morceaux de viande du cadavre de l’un des chiens.
– Oui, acquiesça l’aelfe. Suivons les, mais prudemment. Je souhaite éviter une confrontation avec un monstre pareil. » Il espérait de tout son coeur que la vane et ses protégés se trouvaient loin de cette bestiole carnassière. « Mørk, nous y allons, insista-t-il en constatant que le deuxième corbeau ne semblait pas prêt à laisser un tel festin.
– Mais, toute cette viande… protesta l’oiseau charognard.
– Nous y allons. » Le ton de l’aelfe ne laissait pas de place au compromis. En ronchonnant, Mørk rejoignit son frère.

Les empreintes ensanglantées les conduisirent jusqu’à une clairière. En débouchant dans l’espace libre, Siegfried s’empara instantanément de sa corne de narval plaquée d’acier et bondit sur l’énorme bête qui venait de mettre Fen à terre. Fenrir rugit, furieux, et accorda toute son attention à cet aelfe importun qui l’empêchait de dévorer le pouvoir de cette vane qu’il venait de vaincre. « Ne sur estime pas ta force, petit être. » Gronda le grand loup noir en faisant claquer sa mâchoire. Mais Siegfried avait esquivé. Etant donné la taille de la bête qui l’empêchait d’être aussi vive que lui, il pouvait éviter facilement n’importe laquelle de ses morsures. En revanche, le tuer était une autre affaire. Il avait beau percer le cuir de l’animal encore et encore, cela ne semblait jamais être suffisant. Il décida de viser des endroits encore plus sensibles. En quelques bonds agiles, toujours poursuivi par des claquements de la mâchoire qui essayait de l’attraper au vol, il se trouva assez haut dans un arbre pour se laisser tomber sur l’horrible tête et lui planter sa lame torsadée dans l’oeil. Fenrir poussa un glapissement retentissant. Siegfried esquiva prestement une nouvelle tentative de morsure. La douleur paraissait avoir fait entrer le grand loup dans une fureur aussi noire que son pelage qui paraissait absorber la lumière. Le regard fou de son oeil valide cherchait l’aelfe en tous sens et de la bave commençait à bouillonner dans sa gueule. « Attention maître ! Cria Svart. Il devient berserk ! »

A présent totalement enragé, Fenrir se mit à tout détruire sur son passage. Siegfried estima qu’il était temps de s’en aller. Il glissa jusqu’à Fen, qui s’était toute recroquevillée en position humanoïde. Il ne savait même pas si elle vivait encore. La prenant dans ses bras, il esquiva un coup de patte furieux du loup noir, et s’en fut se réfugier dans le couvert de la forêt d’ifs. Tout en fuyant, il se demandait si le monstre était capable de détruire tous les arbres. Il espéra que ce serait le cas car, ainsi, il serait plus facile de mettre la main sur Ull. Mais aussi sur Bård. Si Fen était ici, où pouvait bien se trouver cet idiot ?

Avant toute chose, il devait se réfugier dans un endroit suffisamment isolé pour s’occuper de la vane. D’endroits isolés il n’y avait pas foison. Siegfried se contenta dès lors de s’arrêter lorsqu’il n’entendit plus les hurlements de rages de Fenrir. Il posa un genou à terre et se servit de ses jambes comme de support pour poser le corps inerte. « Montez la garde et restez vigilants. » Ordonna-t-il aux corbeaux qui obéirent aussitôt. Sans plus s’occuper d’eux, il tourna toute son attention sur Fen. Elle avait été grièvement blessée. Elle saignait de partout et respirait à peine. Mais, au moins, elle respirait. L’aelfe ne put retenir un souffle de soulagement. En revanche il devait la soigner rapidement, sinon elle risquait de mourir bientôt. Il jura. Normalement il n’avait pas le temps pour ça. Et Bård qui risquait de faire des bêtises plus grosses que lui tant qu’il ne l’aurait pas retrouvé… Son regard erra sur le visage de Fen. Il n’avait pas de temps à perdre et ne voulait pas la laisser mourir. Il cessa de réfléchir et se mit à l’oeuvre. En quelques minutes, il eût nettoyé et bandé les plus grosses blessures de la vane. Ceci fait, il balaya un carré de la neige, déposa une fourrure sur le sol ainsi libéré et coucha la blessée le plus confortablement qu’il le put. Il la couvrit d’une autre fourrure. Maintenant qu’il avait commencé à la soigner, il serait ironique qu’elle meure de froid. Il ne devait pas perdre une minute de plus. « Svart, appela-t-il.
– Oui maître ?
– Assure toi qu’il ne lui arrive rien pendant mon absence. » Le corbeau n’eût pas le temps de répondre que l’aelfe avait déjà disparu.

« Comment compte-t-il que j’accomplisse une chose pareille dans ce bois mal fréquenté ? » Ronchonna Svart.

Bård en avait assez de chercher Ull. Il en avait assez des ifs. Il en avait assez que Fen ne soit pas avec eux. Il en avait assez de fuir les meutes de chiens qu’il entendait de temps à autre. Il en avait assez que son frère le traite comme un moins que rien. Il ne savait pas depuis combien de temps il se trouvait dans cette forêt. Il avait juste envie de se retrouver chez le forgeron des étoiles et de manger un plat chaud de Beyla. Que lui dirait la louve si elle se trouvait avec lui, se demanda-t-il. Elle lui dirait probablement quelque chose de l’ordre de : si il ne venait pas à bout de Ull, il ne pourrait pas profiter de nouveau de passer un moment chaleureux dans la demeure des deux dvergs. De toutes façons, si ses deux parents étaient morts, c’était du fait de cet Ull. Il avait vu les sbires qui avaient tué son père et sa mère lui avait dit que l’ase l’avait assassinée. Et cela, il ne pouvait pas le laisser passer. Ull devait payer.

Le coeur plein de sombres pensées, il trébucha. Doté de bons réflexes, il attrapa une branche de justesse qui lui permit de tomber sur ses pieds. Il prit alors conscience qu’il se trouvait au bord d’un petit étang gelé et qu’il n’était pas seul. Un homme aux longs cheveux aussi noirs que sa moustache contemplait rêveusement la glace. Il était revêtu d’une tunique verte et d’une cape de fourrure au capuchon repoussé en arrière. Comme Skadi la géante, il possédait un grand couteau de chasse et un arc en if lui barrait le dos. En revanche, il ne possédait pas de fouet. A la place, une épée pendait à sa ceinture. Toute sa personne dégageait un pouvoir immense. Bård en resta bouche bée. Constatant qu’il n’était plus seul dans sa clairière à l’étang, l’homme tourna sa tête vers les trois jeunes intrus et leur adressa un sourire avenant. « Soyez les bienvenus chez moi. » Les accueillit le doux rêveur d’une voix chaleureuse. Il exsudait la bienveillance par tous les pores de sa peau. Du moins était ce là l’impression qu’il donnait à l’adolescent, qui se trouvait à deux doigts de se jeter dans ses bras. « Je me nomme Ull. »

NaNoWriMo 2014 jour 16 : Bård

Pas parce qu’elle comptait le délivrer, non. Son ton enjôleur ne la laissait pas dupe et elle trouvait qu’il lorgnait du côté de Bård avec beaucoup trop de convoitise à son goût. En revanche, elle hésitait sur la marche à suivre. « Qu’est ce qui me prouve que tu ne te mettras pas en tête de nous dévorer ? demanda-t-elle afin de gagner quelques précieuses secondes de réflexion.
– Ma reconnaissance, évidemment, lui assura Fenrir avec un aplomb inébranlable.
– Et que gagnerons nous en échange ? marchanda la louve.
– Ma loyauté indéfectible et je vous prêterai également assistance pour ce que vous êtes venus faire ici, quelle qu’en soit la raison. » La vane en était certaine, son protégé se trouvait en danger en présence de cet animal là. Après tout, ce ruban pouvait être assimilé à une laisse et ce loup noir pouvait tout à fait être une créature dévouée à Ull. Une chose, cependant, était certaine : jamais elle ne pourrait vaincre une telle créature en combat. Alors que son esprit fonctionnait à toute allure, Bård intervint, épée flamboyante dégainée.

« Je ne te fais pas confiance, lança l’adolescent. Je pense, moi, que si tu te trouves attaché, ce doit être pour une bonne raison.
– Le crois tu, petit d’homme arrogant ? s’enquit mielleusement Fenrir.
– Recule Bård ! » S’écria Fen. Alors que celui ci bondissait sur le côté, elle prit sa forme lupine pour bousculer le loup noir dont la mâchoire immense claqua dans le vide. « Prend les petites et va-t-en, ordonna-t-elle au garçon tout en faisant face à Fenrir.
– Mais… commença-t-il.
– Fait ce que je te dis ! » rugit la louve. A son grand soulagement, il obtempéra et battit en retraite avec les renardes, disparaissant rapidement tous les trois dans la forêt. Le grand loup noir s’esclaffa d’un rire qui semblait provenir d’outre tombe, avant de demander :

« Penses tu réellement que tu pourras m’empêcher de mettre la patte dessus ?
– Je te retiendrai le temps qu’il lui faudra pour se mettre hors de ta portée, répondit la vane sur un ton résigné. Ainsi, tu ne pourras pas l’emmener à ton maître.
– Mon maître ? répéta Fenrir. Je n’ai pas de maître, juste un geôlier. Non, je compte vraiment garder cette proie pour moi seul. Je pourrai néanmoins la partager avec toi, si tu consentais à rester à mes côtés.
– Et bien tu ne feras ni l’un ni l’autre, l’informa Fen avec hauteur. Une fois qu’il sera suffisamment loin, tu seras retenu par ta chaîne enrubannée.
– Ne t’en fait pas pour si peu, cette chaîne me permet d’aller où bon me semble dans toute cette forêt.
– Peut être, mais tu ne pourras plus le pister avec ton odorat. Dès lors, il lui sera très facile de se dissimuler.
– Il est vrai que cette envahissante odeur d’if est gênante, concéda le loup noir. Il reste donc juste à voir si tu es capable de me retenir suffisamment longtemps. »

Sur ces mots, il montra les crocs et bondit sur la louve. Malgré qu’elle soit bien plus petite que lui, elle avait de quoi lui répondre. Plusieurs fois elle parvint à se suspendre à la gorge de son ennemi, à la recherche de la veine jugulaire. Mais, à chaque fois, Fenrir parvint à la repousser. Il finit par remarquer la faiblesse qu’avait Fen à la patte où le renard l’avait mordue et commença à prendre sérieusement le dessus. De plus, son haleine glaçante pénétrait la fourrure de la vane et de subir un tel froid l’affaiblissait d’autant plus. Elle se retrouva bientôt avec sa fourrure poisseuse de sang, recouverte qu’elle était des blessures infligées par les redoutables crocs de Fenrir. Elle l’avait blessé également, mais ses crocs à elle paraissaient manquer d’efficacité sur le cuir épais de son opposant. « Je vais me faire un plaisir de te tuer avant de chasser ton petit, se réjouit le loup noir avec expectative.
– Il doit déjà être hors de ta portée, rétorqua la louve en haletant.
– Ah, les mères qui se sacrifient pour leurs enfants, quelle chose admirable. » Ironisa Fenrir. Il attrapa Fen par l’échine et la jeta par terre. Elle luttait contre l’évanouissement et seule la douleur l’empêchait de sombrer totalement. Sa conscience s’effilochait. Elle espéra alors que Bård avait véritablement réussi à se mettre hors de la portée du cruel loup noir. Elle avait promis à Sigurd qu’elle protègerait son fils si il lui arrivait quoique ce soit. Elle espéra que, désormais, il n’aurait plus besoin d’elle, car elle sentait sa vie s’échapper et savait qu’elle ne pourrait plus le protéger. Son grand corps de louve lui demandant trop d’énergie, elle se métamorphosa inconsciemment dans sa forme humanoïde, qui se recroquevilla en position foetale. Toujours dans cet état de semi conscience où elle ne parvenait pas à différencier le rêve de la réalité, elle se demanda si elle était déjà morte ou pas encore. Après avoir vaillamment lutté pour maintenir sa conscience, elle sombra dans les ténèbres.

Pendant ce temps, Bård fuyait de toutes ses forces. Les petites renardes avaient pris appui sur son sac à dos de leurs pattes arrières et s’agrippaient fermement à ses épaules afin qu’il puisse garder ses mains libres. Et de ses mains, il en avait rapidement eu besoin. Après avoir réfléchi qu’il laissait une piste trop visible à suivre dans la neige s’il venait à être poursuivi, que ce soit par le grand loup noir ou n’importe quoi d’autre de dangereux, il s’était vivement hissé sur les branches d’un if. Puis, il avait continué sa course dans les arbres. Même sans se montrer aussi agile que son aelfe de frère, il conservait une cadence hors du commun. Il s’arrêta un moment pour reprendre son souffle : ses poumons le brûlaient. Les deux petites soeurs s’employèrent à lui lécher consciencieusement les oreilles en vue de le réconforter. Toujours un peu apeurées, elles laissaient de temps à autre échapper un petit geignement. « Tout va bien. » Les rassura-t-il brièvement. De cela, il n’en était pourtant pas certain. Si il réussissait à se montrer habile à semer qui que ce soit, comment Fen le retrouverait elle ? Il regrettait de l’avoir laissée seule face à un ennemi. Mais il y avait eu un tel sentiment d’urgence dans sa voix lorsqu’elle lui avait intimé de s’en aller… Il n’avait pu que lui obéir. Il éprouvait beaucoup d’admiration pour la louve. En ce moment encore plus que d’habitude : comment comptait elle se dépêtrer du grand loup noir, telle était son interrogation. Si elle arrivait à accomplir l’exploit de le vaincre, nul doute qu’elle parviendrait à trouver une astuce pour les retrouver dans les bois, ses petites renardes et lui.

L’adolescent reprit sa progression d’arbre en arbre. Plus lentement, mais aussi avec plus de détermination. Il venait de décider qu’il trouverait Ull lui même. Si Fen pouvait battre ce Fenrir, alors lui pouvait vaincre cet ase. Et même si elle trouvait juste une astuce pour ne pas avoir à terrasser son adversaire, lui pouvait trouver une astuce pour débarrasser tout le monde de Ull et montrer qu’ainsi il méritait le respect de tous. Sa mère avait dit qu’il devrait agir de concert avec son frère. Et bien, si Siegfried se trouvait si fort que cela et qu’il voulait sa part de victoire, il n’avait qu’à le retrouver avant que lui même, Bård fils de Sigurd l’humain et Doelyn l’aelfe, ne défasse Ull de ses propres mains. Ses fantasmes de grandeur furent interrompus par des aboiements. Il s’arrêta un moment. Sylveig et Skade dressèrent également les oreilles. « Ils se rapprochent… » Gémit Skade. Sa soeur aux yeux verts signifia son approbation avec force hochements de tête. Le garçon ne réfléchit pas longtemps. Comme il ne pouvait pas rebrousser chemin et que les aboiements provenaient de sa droite, il continua tout droit. Bientôt il s’arrêta de nouveau. Il ne se montrait pas très inquiet vis à vis des chiens. Il y avait de grandes chances qu’ils ne se rendent même pas compte de sa présence. Si même Fen et les renardes ne parvenaient pas à utiliser leur odorat à cause des ifs, aucun chien n’y arriverait non plus. Par contre, il se pouvait que ces chiens ne soient pas seuls et s’ils étaient accompagnés de personnes, elles pourraient avoir l’idée de regarder en l’air et de l’apercevoir.

Il s’arrêta de nouveau. Et si ces chiens étaient une meute de chasse appartenant à Ull ? Il lui suffirait de les suivre pour le trouver, n’est ce pas ? « Surtout, quoiqu’il se passe, ne faites pas un bruit. » Enjoignit il aux renardes. Sur ces mots, il rebroussa chemin. Il sentit Skade se crisper. Il bondit lestement de branche en branche jusqu’à voir les chiens. Il resta tout de même suffisamment loin afin qu’ils ne l’entendent pas. Car, comme les fillettes sur son épaules, il savait qu’ils avaient l’ouïe fine. Il pu dénombrer une vingtaine de chiens, encadrés par deux chasseurs à cheval. L’un des deux était il Ull ? Il se remémora alors Skadi, la femme géante au fouet contre laquelle combattait Siegfried. Il se dit que l’ase devait être plus grand que ces deux là, qui paraissaient avoir taille humaine. Après, l’étaient ils ou non, c’était difficile à dire à cause de leurs capuchons qui dissimulaient leurs visages dans l’ombre. Il suivit la meute et les cavaliers aussi rapidement qu’il le pouvait. Heureusement, dans un bois aussi dense, les chevaux ne pouvaient galoper très vite.

Il glissa et se rattrapa de justesse. Mais Sylveig émit un petit glapissement de surprise qui fit dresser l’oreille des deux cavaliers. Ils arrêtèrent leurs chevaux et rappellèrent leurs chiens. Tandis que Bård s’efforçait de rester immobile, à moitié dissimulé par les branches, la meute commença à chercher une proie éventuelle tout autour de son arbre. De même, les cavaliers cherchaient l’origine du bruit qu’ils avaient entendu de tous les côtés. « Là ! » S’écria soudain l’un des deux en désignant l’adolescent du doigt. Le garçon jura et tourna le dos pour s’enfuir. Il entendit les galopades et les aboiements le suivre, puis les premières flèches commencèrent à siffler à ses oreilles. Il s’efforça de mettre le plus de troncs et de branches possible entre les flèches et lui même. Une douleur ne lui en déchira pas moins le bras gauche. Heureusement, le projectile n’avait fait que lui entamer le bras sans se ficher dedans. Il n’en avait pas moins écopé d’une profonde estafilade. A peine fut il blessé que les chiens aboyèrent de plus belle. Les flèches ne sifflaient plus, mais il ne paraissait pas réussir à semer les chiens. « Bård, l’interpella Sylveig, tu dégages une forte odeur.
– Oui, une odeur facile à suivre. » Renchérit Skade. Cette dernière se pencha sur le bras blessé et reprit : « Cela devait venir de la flèche, les chiens suivent ta blessure.
– Quelle plaie ! » S’exclama l’adolescent.

A présent tout était limpide : il devait absolument se débarrasser de la meute. Il força encore son allure autant que possible, même si il risquait de s’en rompre le cou, afin de prendre un peu d’avance. « Que vas tu faire ? » S’enquit Sylveig. Bård ne répondit pas et continua de courir et de bondir de plus belle. Lorsque enfin il aperçut un gros rocher jaillir du sol de la forêt, il sauta légèrement dessus et se tourna pour faire face aux chiens. Faisant pivoter son anneau sur la rune de l’eau, il pointa son épée sur le rocher et tourna la tête de loup du pommeau. Un puissant jet d’eau survint qui créa une étendue d’eau tout autour de lui en seulement quelques secondes. Au moment où tous les chiens hurlant et aboyant furent entrés dans l’onde, il fit tourner l’encoche de son anneau devant la rune de glace, gelant l’eau jaillissante. Il poussa un soupir de soulagement en même temps que les membres de la meute se mirent à glapir et à geindre. Son stratagème avait fonctionné : il avait emprisonné les pattes des chiens dans la glace. L’adolescent ne s’attarda pas : il n’avait aucune envie de se trouver de nouveau confronté aux deux cavaliers mystérieux. Il grimpa de nouveau dans un arbre, et s’en fut mettre le plus de distance entre lui et eux. Suivre la meute pour retrouver Ull ne s’était finalement pas avéré une si bonne idée que cela. « L’odeur de ta blessure est toujours très forte. » L’informa Skade.

NaNoWriMo 2014 jour 10 : Bård

Les deux dvergs continuèrent de se montrer des hôtes exemplaires, entretenant leurs invités de conversations intéressantes et leur aménageant un coin douillet pour passer la nuit. Puis, ce fut l’heure du repos. Mais, malgré toute la fatigue qu’il éprouvait, Bård ne réussissait pas à trouver le sommeil ; tous les évènements de la journée tournaient sans cesse dans sa tête, menaçant de lui donner la migraine. « Fen ? » s’enquit il en espérant qu’elle ne dormait pas. Elle répondit par un grognement indistinct. Il reprit : « As tu toujours mal à l’endroit où je t’ai blessée ? » Il savait qu’elle souffrait terriblement de l’épaule puisque, couchée sur le côté, elle lui tournait le dos afin de ne pas s’appuyer dessus.

« Non petit d’homme, tu ne m’as infligé qu’une infime éraflure, elle sera guérie demain, le rassura-t-elle.
– C’est vrai ? insista-t-il.
– Bien sûr que c’est vrai, confirma la vane. De toutes façons, même si je sentais une gêne à ce niveau là, elle serait éclipsée par la douleur de la blessure que je dois à la corne de ton frère. Dors à présent et si c’est ce qui te taraude : ne t’inquiètes pas, si jamais quelqu’un entrait ici, il devrait me marcher dessus pour pouvoir t’atteindre. » En effet, elle l’avait installé près du mur et elle même s’était couchée entre lui et le reste du monde. « Rassuré maintenant ? s’enquit elle.
– Oui, souffla le garçon. Dans combien de temps ta blessure à l’épaule sera-t-elle guérie ?
– Je ne sais pas, répondit Fen. Ne t’embarrasse pas pour ça, j’en ai connu d’autres. Tu ne veux toujours pas dormir ?
– Je vais essayer, promit l’enfant. Bonne nuit Fen.
– Bonne nuit Bård. »

Le lendemain matin, lors d’un copieux petit déjeuner, Nurri leur demanda ce qu’ils comptaient faire dorénavant. Le garçon ne répondit pas. Il aurait bien aimé rester chez Beyla et le forgeron des étoiles tant il appréciait l’ambiance chaleureuse et douillette de leur foyer. Mais sa raison lui disait que ce ne serait probablement pas possible. Et puis, sa mère avait écrit que Ull était à sa recherche, il n’aimerait pas que cette petite maison et ses habitants soient ravagés par la colère de l’ase. Ne sachant que dire, il se tourna vers sa protectrice, qui saurait certainement qu’elle serait la meilleure conduite à adopter. Mais celle ci paraissait aussi hésitante que lui. Le dverg, voyant leur indécision, leur suggéra : « Si tu veux mon avis, jeune Bård, vous feriez bien de rester quelques jours ici. Ainsi ton chaperon pourrait récupérer de sa blessure à l’épaule et peut être que je pourrai te forger un petit quelque chose pour t’aider à te défendre contre Ull. » L’enfant n’en croyait pas ses oreilles. Son visage afficha un grand sourire tandis qu’il réalisait qu’il allait pouvoir rester ici quelques temps. Il se tourna de nouveau vers Fen d’un air interrogateur.

« Cela me convient, acquiesça-t-elle en le considérant pensivement. Nous pourrons en profiter pour continuer de t’apprendre les arts du combat.
– C’est vrai, nous pouvons rester ici ?
– Pendant quelques jours du moins, confirma la vane. Et tant que nous ne dérangeons pas nos hôtes.
– Oh mais vous ne nous dérangez pas le moins du monde ! s’enthousiasma Beyla. Restez tant que vous voudrez. »
Dans les jours qui suivirent, Beyla confectionna à l’enfant des vêtements chauds plus adaptés que ceux qu’il portait. Et, fidèle à ce qu’il avait proposé, Nurri lui fabriqua une épée à sa taille pour remplacer son bâton ainsi qu’un petit arc. Pour les remercier de leur généreuse hospitalité, Fen et Bård partaient régulièrement en quête de gibier pour agrémenter leur table. Le garçon effectuait aussi quelques menues tâches comme nourrir les moutons dans la petite bergerie située derrière la maison ou aider Beyla à la cuisine. Lors de ses sessions d’entraînement aux arts martiaux qu’il effectuait sous la direction de la vane, il faisait d’étonnants progrès de jour en jour. Beaucoup de sa facilité d’assimilation lui venait de sa part aelfique. Mais sa part humaine lui apportait tant de joie de constater ses améliorations, qu’il en tirait des forces redoublées pour continuer encore et encore, jusqu’à l’épuisement. Sa protectrice devait parfois l’arrêter tant elle craignait qu’il ne se tue à la tâche.

« Je sais que tu dois devenir plus fort, et c’est bien pour cela que nous nous entraînons, mais pourquoi fais tu autant preuve d’acharnement ? demanda un jour Fen à son élève trop studieux.
– Je veux devenir très fort, précisa Bård. Je veux montrer à mon frère que je peux le surpasser même en étant en partie humain, je veux venger la mort de mon père et aussi celle de ma mère. Pour toutes ces choses, il faut que je devienne vraiment très très fort. Je pense même qu’il faut que je devienne plus fort que toi.
– Si tu veux confronter Ull tout seul, il faut assurément que tu deviennes bien plus fort que moi, acquiesça la vane. Mais tu n’es pas obligé de combattre avec ta seule force. Des alliés ne sont jamais à négliger.
– Il faut que je sois très fort quand même, insista le garçon, sinon personne ne voudra m’aider. »

La louve, qui gardait encore son enveloppe humanoïde à cause de sa blessure, lui jeta un regard perplexe. Elle espérait que la quête de puissance de son protégé ne le mènerait pas à de regrettables extrêmités. Cela s’était déjà vu. « Soit, convint elle finalement. Mais prend garde de ne pas finir comme Ull, à vouloir être à ce point le plus fort. » Cette phrase parût faire réfléchir l’enfant qui se promit d’essayer d’être plus modéré. Pour se faire, il décida de s’intéresser à d’autres arts que ceux du combat, et s’en fut voir Nurri afin qu’il lui apprenne la signification des runes de son anneau. Pour le moment il ne lui servait pas à grand chose, mais il ne désespérait pas de retrouver Siegfried et d’oeuvrer de concert avec lui comme le leur avait demandé leur mère, Dame Doelyn. Le forgeron des étoiles entreprit donc de lui révéler tous les secrets des runes. En étudiant son anneau, Bård découvrit qu’il pouvait combiner ces runes entre elles. En effet, si il plaçait l’encoche au niveau d’un premier symbole et qu’il exerçait une pression sur elle, la rune restait brillante et il pouvait en sélectionner une deuxième. Il pouvait en combiner ainsi jusqu’à trois. Il se demanda combien cela représentait de possibilités et quels étaient tous ces lieux auxquels il pouvait accéder.

Les jours succédèrent aux jours, l’hiver laissa sa place au printemps et finit par revenir encore et encore. Fen et Bård profitèrent de l’hospitalité des dvergs sept années durant, pendant lesquelles le garçon devint un jeune adolescent élancé, agile, endurant et redoutable. Il se demandait parfois ce qu’il était advenu de son frère et à quoi il pouvait bien occuper ses journées. Sa protectrice et lui avaient décidé de partir à sa recherche une fois l’hiver présent terminé. Fen estimait que Bård était maintenant assez grand et débrouillard pour se risquer dans la périlleuse entreprise qui l’attendait. Il n’était pas encore suffisamment fort pour confronter Ull en duel, loin s’en fallait, mais il serait largement capable de survivre aux sbires qui cherchaient probablement sa trace en ce moment même. La vane considérait qu’ils avaient attendu aussi longtemps qu’ils le pouvaient sans risquer de se faire surprendre. Rester encore signifiait s’empâter, risquer de se faire surprendre et mettre leurs gentils hôtes en danger.

Le petit couple de dvergs leur avait préparé des provisions en quantité ainsi que tout un tas de choses qui leur seraient plus ou moins utiles. Cela allait du dé à coudre à la corde de vingt mètres en passant par des ustensiles de cuisine divers et quantité de fourrures pour le tenir au chaud. Voyant cette profusion de biens, l’adolescent rit de plaisir. « Vous êtes adorables, mais je ne pourrai jamais transporter tout ceci ! s’exclama-t-il.
– Pourtant, tout ce qu’il y a ici est utile, protesta Beyla.
– Je n’en doute pas, mais il va falloir que je fasse des choix, persista Bård en étudiant avec curiosité un broc en céramique d’une main et une pipe de l’autre. Je vais devoir voyager léger pour aller vite. » Il mit également de côté une louche et une poele en fonte. Puis une grande partie des fourrures, au grand désarrois de la petite bonne femme qui craignait qu’il n’attrape froid. Fen, quant à elle, considérait la scène sans mot dire. Elle aurait eu du mal à intervenir, elle qui n’avait besoin de rien d’autre que de ses crocs et de sa propre fourrure pour survivre. Elle comprenait que pour la survie de son protégé il allait devoir s’encombrer d’une partie de ce bric à brac. Après tout, elle même arborait des vêtements et deux lames sous sa forme humanoïde, mais elle se trouvait tout de même soulagée de constater qu’il ne comptait pas tout prendre.

Finalement, il réduisit ce qu’il comptait prendre à la contenance d’un petit sac à dos qui ne le gênerait pas dans ses mouvements. En plus de cela il comptait ne prendre que ses vêtements d’hiver qu’il portait et une fourrue en plus qu’il amarra à son sac, juste au cas où. Sans oublier, bien sûr, le petit couteau que lui avait offert sa mère. Mais, alors qu’il allait ceindre l’épée que lui avait forgée Nurri, ce dernier l’arrêta : « J’ai quelque chose de mieux pour toi, garçon.
– De mieux ? s’étonna l’adolescent.
– Oui, un cadeau de départ. » Expliqua le forgeron des étoiles. Sur ces mots, il farfouilla dans un tiroir derrière lui et en tira une lame toute neuve. Elle était de bien meilleure facture que la petite épée avec laquelle Bård avait appris à se battre. Nurri la lui tendit et l’adolescent la prit délicatement en admirant le fil aiguisé comme un rasoir et l’ouvrage de la poignée. Celle ci se terminait par une tête de loup, probablement en hommage à Fen songea le garçon. Nurri reprit : « Voici une épée d’homme, pour l’homme d’arme que tu es devenu. J’ai forgé cette épée pour toi uniquement. Quiconque voudra s’en servir ne pourra jamais atteindre son plein potentiel.
– Comment ça ? s’enquit un Bård abasourdi.
– Tourne la tête du loup, pour commencer. » L’enjoignit le forgeron des étoiles avec un sourire en coin.

Le garçon fit ce que le dverg lui demandait et un fil d’argent, incrusté en spiralant autour de la poignée et marquant le centre de la lame de bout en bout, s’illumina. L’adolescent ne put s’empêcher de faire le lien avec les runes brillantes de son couteau et celles de son anneau. Nurri eût un petit rire ravi et reprit, lissant sa barbe avec fierté : « Comme tu t’en doutes peut être, j’ai réussi à faire que cette épée réponde à ton anneau. Après tout, c’est moi qui avait enseigné à ta mère l’art de forger des anneaux de pouvoir. Tiens, essaie donc avec la rune de la glace pour voir. » Curieux, Bård obéit immédiatement et plaça l’encoche de son anneau en face de la rune de la glace. Instantanément, le fil de l’épée émit un froid polaire, de la glace se formant même dessus. « Voilà, conclut le forgeron des étoiles en se rengorgeant. Il s’agit d’une épée magique et toi seul peut profiter de sa magie !
– C’est… C’est merveilleux ! balbutia l’adolescent. Merci merci merci merci merci ! » Il se précipita sur le dverg et l’étreignit de toutes ses forces. Il n’aurait jamais pu imaginer que Nurri lui fabriquerait quelque chose d’aussi surprenant et, surtout, d’aussi somptueux.

« Hey ! Mais doucement ! Ronchonna le forgeron des étoiles gêné par autant d’effusions. Tu m’étouffes ! Et ton épée me donne froid, prend garde voyons !
– Haha mille pardons ! » s’excusa le garçon en riant tant et plus. Il tourna de nouveau la tête du loup et ceignit son épée, avant de prendre Beyla par les mains pour esquisser quelques pas de danse avec elle. Puis il la lâcha pour se jeter au cou de Fen qui, même sous sa forme humanoïde, était la seule à se trouver encore plus grande que lui. « Siegfried n’aura qu’à bien se tenir, se réjouit il ensuite. Je suis certain qu’il sera affreusement jaloux en voyant mon épée magique, j’ai hâte de voir la tête qu’il fera ! Youhou ! » Il sortit dehors pour gambader de joie dans la neige. En effet, le printemps tardait à se montrer et la neige était encore très présente. Fen s’inquiétait de voir que d’année en année, l’hiver durait de plus en plus longtemps. Il commençait plus tôt et finissait plus tard. Elle soupçonnait l’Ase Archer, Ull, de ne pas y être étranger. Elle soupira. Bård et Siegfried pourraient peut être réussir à se libérer de sa Chasse impitoyable, mais jamais ils ne pourraient le vaincre. Seuls des ases, ou parfois des géants, pouvaient tuer d’autres ases. Malheureusement, personne ne semblait s’élever contre Ull. Elle soupira.

« Nous avons été très heureux de vous avoir avec nous durant ces sept dernières années, déclara Beyla avec émotion à la vane. Vous allez beaucoup nous manquer avec le petit.
– Ce hâvre de paix nous manquera aussi, réalisa Fen en le disant. J’ai l’impression que nous regretterons votre chaleureuse maisonnette plus vite que nous le pensons.
– Allons, il ne faut pas dire une chose pareille ! l’encouragea Nurri avec enthousiasme. Vous allez succomber à l’appel de l’aventure, des tas de choses passionnantes vous attendent ! Ah, que n’ai je plus ma prime jeunesse que je puisse partir avec vous…
– Il vous aurait été tellement utile, ironisa sa femme, lui qui ne supporte pas d’être loin de tout son petit confort.
– Un forgeron est toujours utile, rétorqua le dverg avec hauteur. Toujours.
– Je n’en doute pas, l’apaisa Fen avec un sourire. Portez vous bien durant notre absence, tous les deux.
– Bon voyage, lui souhaitèrent les deux dvergs.
– Bård ! Appela-t-elle en sortant dehors à son tour. Nous partons !
– Oui Fen ! » Répondit l’interpellé avec entrain. Il revint rapidement se planter devant Beyla et Nurri pour leur dire au revoir, puis courut rejoindre sa protectrice qui, ayant repris sa forme de louve, commençait déjà à traverser le lac encore gelé. En arrivant à la hauteur de celle ci, l’adolescent l’escalada prestement afin de retrouver sa place favorite : sur le dos de la vane. Il avait tant et si bien peaufiné cette technique qu’elle n’avait plus besoin de s’arrêter pour le laisser monter. Une fois qu’ils eûrent traversé le lac, Bård s’exclama : « Attend Fen ! » Elle s’arrêta. « Souhaitons leur un au revoir en bonne et due forme, et prévenons le monde que nous nous mettons en route, suggéra-t-il.
– Es tu sûr que c’est bien prudent ? s’enquit la louve.
– Allez, s’il te plait ! la supplia-t-il.
– Soit. » Accepta Fen.

Elle leva alors la tête vers le ciel et se mit à hurler, longuement, d’un puissant hurlement de loup. Elle hurla pour remercier Beyla et Nurri, elle hurla pour appeler Siegfried, elle hurla de défi pour tous ceux qui voudraient du mal à son protégé. Et celui ci hurlait avec elle. Lorsqu’ils eurent terminé de défier le monde entier, Fen se remit en route, pénétrant dans la forêt. Elle galopait depuis quelques minutes à peine que des formes entreprirent de lui barrer le chemin. Elle ralentit et s’arrêta. « C’est bien aimable à vous que de m’avoir indiqué votre position, leur déclara ce qui semblait être le chef du groupe de bandits.
– Nous sommes des gens aimables, confirma moqueusement Bård qui se tenait dans une position on ne peut plus détendue, les bras croisés en support derrière la tête.
– Je n’en doute pas. » Répondit l’homme sur le même ton. Fen eût le déplaisir de reconnaitre l’odeur de l’individu : il s’agissait de celui qui avait cloué Sigurd au mur de sa propre maison sept ans auparavant. Elle se mit à gronder. « Holà, tout doucement la belle, reprit l’homme avec un rictus. Ton p’tit et toi allez nous suivre gentiment, mon maître vous mande. Si tu refuses, je me ferai un manteau de ta peau avant de saucissonner le blanc bec sur ton dos et de l’emmener à mon maître.
– Je ne pensais pas que nous aurions déjà la chance d’avoir de quoi nous amuser. » Se réjouit l’adolescent en sautant par dessus la tête de la louve pour se retrouver face à l’homme. Il inspecta ce dernier et reprit : « Dites donc, vous là, je vous connais il me semble.
– Oui tu le connais, confirma la louve. Tu as devant toi le meurtrier de ton père.
– Fantastique ! S’épanouit le garçon. Notre voyage n’aurait pas pu mieux commencer. »

Même en sachant que Bård utilisait ces railleries pour déstabiliser ses adversaires, certains de ses propos laissaient toutefois sa protectrice parfois perplexe. L’homme, en revanche, parut apprécier la saillie de sa proie et partit d’un gros rire. « Tu me plait mon garçon ! s’exclama-t-il.
– C’est un peu dommage, déplora l’adolescent, parce que je vais devoir te tuer. Tu sais, pour venger mon père, des choses comme ça.
– Vraiment ? s’esclaffa l’homme. J’aimerais bien voir ça.
– Tant mieux, conclut Bård avec un sourire froid tout en sortant sa nouvelle épée et son petit couteau. Fen ? Laisse moi celui là. Tu peux t’occuper des autres par contre. » Tout en espérant que son protégé ne sur estimait pas ses forces, elle s’abattit sur les sbires comme la neige sur le monde un jour de blizzard.

Insensibles au carnage qui avait lieu autour d’eux, l’adolescent et le meurtrier de son père se tournèrent un moment autour. Estimant que son adversaire voulait juste le jauger, Bård prit l’initiative. D’un coup de pied il balaya un rideau de neige poudreuse sur l’homme et, tandis que ce dernier essuyait la neige de ses yeux, il porta la première attaque. Mais, bien que surpris, cet adversaire n’était pas né de la dernière pluie et il parvint à parer la lame de justesse. L’adolescent asséna ensuite un tourbillon de coups à une vitesse fulgurante. Sa qualité de demi aelfe le rendait surhumain et il comptait là dessus pour prendre l’avantage sur cet homme qui, visiblement, possédait bien plus d’expérience que lui. D’ailleurs celui ci para ou esquiva la plupart des coups portés rapidement, mais avec peu de précision, et ceux qui atteignirent leur cible ne rencontrèrent que les anneaux de la chemise de maille qui le protégeait. Bård repartit instantanément à l’assaut, ne voulant pas lui laisser la moindre seconde de répit. Moins de coups mais plus précis. Alors qu’il pensait toucher sa cible, il se trouva repoussé par un coup de bouclier qui l’envoya bouler dans la neige. Comme si il ne s’était rien passé, l’adolescent se retrouva presque instantanément sur ses pieds et, à peine sonné, attaqua derechef.

Mais l’homme en avait assez de jauger les capacités de Bård. Il le trouvait trop dangereux à son goût. « Tu crois que tu pourras me vaincre ? railla-t-il l’adolescent. J’en ai vu d’autres avant toi et j’ai même tué des aelfes. Alors tu penses bien qu’un avorton comme toi ne me fait ni chaud ni froid.
– Avec ton allure pataude, j’ai peine à croire que tu aies réussi à tuer le moindre aelfe, rétorqua Bård.
– Qu’est ce que tu crois ? Jusqu’ici je ne faisais que me défendre. Il est temps de passer au choses sérieuses. » La louve, qui avait terminé de tuer ou blesser gravement tous les compagnons de l’homme qui ne s’étaient pas enfuis, voulut s’interposer. Mais l’adolescent l’en empêcha.

« Ne t’inquiète pas pour moi Fen ! lui lança-t-il. Et admire comme je suis devenu fort grâce à Nurri et toi ! » Malgré son entrain apparent, la vane se rendait bien compte qu’il prenait son combat au sérieux. Si ses yeux pouvaient tuer, le meurtrier de son père serait déjà mort des centaines de fois. Mais il était tellement sans défense le jour où elle l’avait pris sous son aile, qu’elle ne pouvait pas s’empêcher de s’en faire et de se tenir prête à intervenir si, d’aventure, il y avait le moindre risque. Les deux se regardaient en chiens de faïence. Sans aucun signe avant coureur, Bård se jeta brusquement sur l’homme qui, surpris, eut du mal à parer. L’épée lui érafla le cou mais, lorsqu’il voulut riposter, l’agile adolescent s’était déjà mis hors de portée. Entrant dans une colère noire, l’homme attaqua à son tour. Ses coups étaient lents, mais puissants et traîtres. Bård se retrouva de nouveau cueilli par le bouclier et jeté contre un arbre. Un peu hébété, il ne se redressa pas tout de suite et son assaillant en profita pour placer la pointe de son épée sur son cou.

“Ainsi tu ne me crois pas lorsque je te dis que j’ai déjà tué des aelfes ? reprit l’homme. Le dernier que j’ai tué combattait avec une arme ridicule, une sorte de corne de bête.
– Je ne te crois pas, répondit Bård en tournant discrètement l’encoche sur son anneau.

NaNoWriMo 2014 jour 6 : Bård

– Oui, dérobé, s’agaça l’aelfe. Ne comprends tu pas des mots aussi simples que ceux ci ?
– Si si, répondit rapidement Bård. Mais Sigurd n’était pas un voleur !
– Pas un voleur dis tu ? Comment le sais tu ? » S’enquit le maître des corbeaux, d’un ton qui marqua un semblant d’intérêt, bien que toujours aussi sévère. Le garçon déglutit. Quelque chose lui soufflait qu’il ne devrait peut être pas révéler qu’il se trouvait être le fils de Sigurd. Il esquissa un léger pas en arrière.

« Je vivais dans ce village, expliqua-t-il. J’ai été obligé de m’enfuir lorsqu’il a été attaqué.
– Tu vivais dans ce village ? » Le beau visage féérique se fendit d’un étonnement non feint. « Qu’est ce qu’un aelfe faisait donc dans un village humain ?
– Il est en partie humain, maître, intervint Svart.
– Tu ne m’avais pas raconté que Dame Doelyn avait eu un enfant avec un humain, Svart ? » Gloussa niaisement Mørk. Il écopa d’un coup de bec de la part de son frère. L’aelfe ne daigna pas se retourner vers eux, mais le regard peu chaleureux dont il gratifiait l’enfant depuis le début de la conversation se fit plus dur encore. Bård recula d’un nouveau pas, par prudence.

« Un bâtard… Serais tu d’aventure le fils de ce Sigurd que je cherchais ? s’enquit l’aelfe d’un ton acide qui n’augurait rien de bon.
– Oui. » Répondit le garçon pour qui la perte était encore tellement cuisante qu’il n’était pas capable de nier une chose pareille suite à une question aussi directe. Son interlocuteur dégaina alors une arme qui pendait à sa ceinture et la brandit. L’enfant réalisa en la regardant qu’il s’agissait en fait d’une longue corne de narval, plaquée d’acier et effilée, sur laquelle brillait la lumière rougeoyante du soleil couchant. Il en resta bouche bée. « C’est magnifique, murmura-t-il.
– C’est une arme passable, l’interrompit l’aelfe. Te dit elle quelque chose ?
– Je ne l’ai jamais vue, lui assura Bård. Mais… » Il sortit son couteau. Outil modeste à côté de celui de l’aelfe. Son manche était néanmoins constitué d’une base de corne de narval et sa lame était de facture féérique. L’être aux oreilles pointues qui le questionnait ne s’y trompa pas.

« Donne le moi, lui ordonna-t-il. Cet objet m’appartient.
– Non ! s’écria le garçon. C’est un cadeau de ma mère, je ne le donnerai à personne !
– Ta mère ?! manqua de s’étrangler l’aelfe. Impossible ! Donne moi ce couteau et je te laisserai la vie sauve.
– Jamais ! cracha l’enfant. Il est à moi !
– Dans ce cas, je le prendrai sur ton cadavre. »

Alors que l’aelfe s’apprêtait à marcher sur lui, une gigantesque forme lupine bondit par dessus la tête de Bård et, se métamorphosant en même temps, s’interposa sous sa forme humanoïde, l’une de ses lames bloquant la corne de narval plaquée d’acier. « Tu ne lui feras aucun mal, gronda-t-elle.
– Oh, une louve qui parle, commenta Mørk en pouffant avant de subir une nouvelle fois un furieux coup de Svart.
– Encore toi ? s’irrita l’aelfe à l’intention de la vane. Tu te mets toujours en travers de mon chemin lorsque des humains cherchent mon ire.
– Celui là ne cherche rien du tout, balaya la louve sous forme presque humaine. Si tu lui veux du mal, il faudra d’abord passer par moi. Et je suppose que tu te souviens ce que cela fait de te confronter à moi. »

L’aelfe grimaça. « Je n’avais pas vraiment envie de te tuer de jour là, surtout pour un humain, se justifia-t-il. C’est pourquoi je n’ai pas combattu sérieusement.
– Quand je pense que nous étions amis autrefois… déplora Fen.
– Tu as rompu notre amitié en protégeant un misérable humain contre moi alors qu’il m’avait offensé, lui rappela l’aelfe. Et maintenant tu protèges un insignifiant bâtard…
– Je n’ai rien rompu du tout, Sigurd ne méritait pas de souffrir de ta colère et il faisait lui aussi partie de mes amis.
– Comment oses tu comparer ton amitié avec moi avec celle que tu avais avec ce scélérat ? Tu devrais te montrer plus regardante avec les êtres dont tu gratifies ton amitié. » Tandis que la vane levait les yeux au ciel, il continua : « Prouve que tu n’as pas oublié les sentiments amicaux qui nous liaient autrefois : donne moi ce couteau.
– Je ne dépossèderai pas cet enfant du seul bien qui lui reste, refusa Fen.
– Cet objet m’appartient de droit, persista l’aelfe. Il aurait du m’être légué. »

Sans se retourner vers son protégé et sans baisser son arme bloquant la corne de narval, la vane demanda : « Bård, veux tu donner ton couteau à ce monsieur ?
– Non ! persista l’interpellé.
– Je suis désolée Siegfried, reprit alors Fen. Tu n’auras pas ce couteau. » L’aelfe adressa un regard meurtrier au garçon, qui le soutint avec un air de défi. En présence de sa protectrice, il se sentait comme si rien ne pouvait lui arriver. Il avait très envie de lui tirer la langue, mais il n’osa pas.
« J’aurai ce couteau. » Affirma Siegfried sur un ton définitif qui sonnait comme une promesse. Démentant ses paroles, il baissa sa lame annelée et s’en fut, englouti entre les arbres. Fen le regarda pensivement disparaître, puis rengaina et reprit sa forme lupine. Svart s’envola à la suite de son maître et Mørk le suivit après un joyeux salut à l’intention de la louve et de son protégé.

« Vivement que je sois plus fort, soupira Bård. Le monde est décidément peuplé de beaucoup de gens dangereux…
– En effet, confirma la vane en se tournant vers lui. Mais tu tueras des colonies entières d’araignées géantes avant de pouvoir rivaliser avec la puissance de cet aelfe là.
– Cela fait beaucoup de travail alors, se découragea le garçon. Mais tant que tu es là, je ne risque rien. » Il lui adressa un sourire tellement illuminé de confiance qu’elle sentit son coeur fondre. Comment Siegfried pouvait il rester de marbre face à une frimousse pareille ?

« Allez, viens, lui enjoignit elle d’un ton affectueux. Allons dormir, nous avons encore de la route à faire demain.
– Il ne m’aime pas beaucoup, cet aelfe, n’est ce pas ? déclara Bård en emboitant le pas de sa protectrice.
– Il n’aime pas beaucoup de monde en général et les humains en particulier, expliqua Fen. Il a une très haute estime de lui même pour ne rien arranger. Ne t’occupe pas de lui.
– Etait ce lui l’aelfe qui chassait le cerf blanc avec mon père et toi ? vérifia l’enfant.
– Lui même, confirma la louve avec un soupçon d’amertume à ce souvenir.
– Il a dit que mon père lui avait volé mon couteau, est ce pour cela qu’il ne l’aime pas ?
– Il n’aime pas les humains quels qu’ils soient, rappela la vane. Sigurd ne m’a jamais parlé de cet objet, je ne peux donc pas t’en dire plus : je ne sais pas.
– Mon père n’était pas un voleur.
– Je sais, petit d’homme, l’apaisa sa protectrice. Ne prête pas attention aux propos de cet aelfe. » Voilà qui était plus facile à dire qu’à faire, songea le garçon. Il trouva dommage que le dénommé Siegfried montre autant d’hostilité à son égard, parce que Bård aurait bien voulu lui demander si il connaissait sa mère. Au moins pour connaître son nom. Il se rappella alors que Mørk avait mentionné une certaine Doelyn qui avait eu un enfant avec un humain. Parlait il de sa mère ? Il soupira en s’installant dans un creux entre les pattes avant et le cou de Fen. Il se blottit dans son nid de fourrure et, tout à ses réflexions, finit par s’endormir.

Le lendemain il se réveilla tôt, impatient qu’il était de rencontrer ce fameux dverg connu sous le sobriquet de forgeron des étoiles. Peut être que ce Nurri pourrait lui en dire plus sur toutes ces questions qui le taraudaient. « Fen ! Fen ! Réveille toi, nous avons encore un long voyage à faire aujourd’hui !
– Hmpf, souffla la louve.
– Il faut trouver le forgeron des étoiles !
– Nous arriverons chez lui ce soir. » Dit la vane en bâillant. Elle se leva et s’étira longuement tandis que Bård bondissait autour d’elle, aussi excité qu’une puce en répétant « Vite Vite Vite » en boucle. Ignorant son entrain enfantin, Fen sortit tranquillement de leur caverne de neige. Le garçon escalada sa patte arrière pour se retrouver sur son dos, puis sur son encolure. Sa dextérité s’était décidément bien affinée, pensa la louve en prenant de la vitesse. Elle avait décidé d’accéder au désir de son protégé d’arriver le plus rapidement possible. En galopant à longues foulées dans le froid, elle entendit l’enfant rire de plaisir. « Et bien, si il arrive encore à rire après tout ce qui lui est arrivé, tout n’est pas perdu. » se dit elle. Elle allongea encore le pas.

A cette allure, ils arrivèrent à destination en milieu d’après midi. « Nous y sommes. » Déclara Fen en désignant à son petit cavalier une île située au milieu d’un lac gelé. Elle s’arrêta au bord du lac pour prendre le temps d’inspecter la glace. Elle posa une patte dessus. Un sinistre craquement retentit. « Ca ne m’a pas l’air très solide, commenta le garçon.
– A moi non plus, confirma la louve. Descend. » Il obéit et, une fois qu’il eût posé le pied à terre, la vane prit une nouvelle fois sa forme humanoïde. « Je serai plus légère ainsi, dit elle. Suit moi. » Elle s’aventura sur la glace. Son protégé lui emboîta le pas. Il glissa presque aussitôt. Fen le rattrapa et lui prit la main. Ainsi maintenu, il parvint à traverser le lac gelé. La promenade ne fut pas trop au goût de l’enfant : il avait sursauté à chaque craquement de la glace. Si la vane n’avait pas été avec lui pour le guider, jamais il n’aurait tenté une telle entreprise.

Enfin, ils posèrent le pied sur le sol de l’île. Elle était de modeste dimension et une maison se dressait timidement en son centre, escortée par les deux arbres les plus noueux et biscornus que Bård ait jamais vu. En évaluant la taille de la porte de la maison, Fen soupira et garda sa forme sur deux pattes. Tenant toujours la main de son protégé, elle frappa à la porte de son autre main et patienta. “Si c’est pour me refourguer vos chiffons, j’en veux pas !” glapit une voix masculine et légèrement erraillée à l’intérieur. “Ce n’est pas pour vendre des chiffons, cria à son tour la vane.
– Mais je ne veux pas de cuillères en bois, ni de marmite en cuivre non plus ! les prévint la voix.
– C’est moi, Fen, précisa-t-elle. Je ne viens rien te vendre !”

La porte s’ouvrit. “Et bah tu fais bien, ronchonna le dverg en sortant la tête dehors. Je n’aime pas tous ces camelots qui viennent me harceler pour me vendre des trucs.
– Ils viennent jusqu’ici ? s’étonna Bård.
– Ah ! s’écria Nurri en remarquant le garçon. Mais qu’est ce que c’est que ça ?
– Un enfant, répondit patiemment Fen.
– Ca, je le vois bien, bougonna le dverg. Pourquoi te promènes tu avec un truc pareil ? Ca refile des maladies, sais tu cela ?
– Ce n’est pas vrai ! Protesta le petit garçon tandis que sa protectrice pouffait de rire.
– Si c’est vrai ! Argumenta Nurri.
– Comptes tu nous laisser dehors dans le froid ? les interrompit la vane.
– Pfff, entrez donc.” Capitula le petit être ronchon en s’effaçant pour les laisser entrer dans sa maisonnette.

NaNoWriMo 2014 jour 5 : Bård

Le petit oiseau se redressa péniblement et voleta maladroitement jusque sur la main de l’enfant. Ceci fait, il pépia avec insistance. « Il semblerait qu’il veuille te parler, supposa la Vane.
– Je ne comprends pas ce qu’il dit. » Ronchonna Bård qui se trouvait déçu que sa condition de demi aelfe ne lui permette pas de comprendre les animaux. Il pensait que c’était pourtant le cas lorsqu’il avait discuté avec les deux corbeaux. Mais les corbeaux étaient des oiseaux particuliers, c’était de notoriété publique. Il se pouvait donc qu’ils sachent parler la langue des hommes.

C’est alors qu’il remarqua que quelque chose avait été fixé à la patte du rouge gorge. Il approcha sa main pour le détacher, en prenant garde de ne pas blesser le petit oiseau. Ce faisant, il lui parut être plus adroit que la veille. Etait ce du à sa transformation ? « On dirait un message, dit il.
– Voilà qui est intéressant, s’ébroua Fen. Que raconte ce message ?
– Je ne sais pas lire, avoua le garçon.
– Montre le moi dans ce cas. » Son protégé lui tendit la fine bande de parchemin. « Rejoint le forgeron des étoiles, lu-t-elle. Ce n’est pas très exaustif comme indication.
– Ce message m’est-il adressé à moi ? demanda l’enfant.
– Si l’on en croit cet oiseau qui se rengorge comme si il avait fait un exploit, oui. » Confirma la louve. Le rouge gorge, apparemment vexé par ces propos, se percha sur la tête de son destinataire et pépia furieusement sur la Vane. Ceci fait, il s’envola à tire d’aile.

« Qui est ce forgeron des étoiles et comment allons nous le trouver ? s’enquit Bård.
– Il se nomme Nurri et c’est un dverg, répondit Fen.
– Il nous faut donc trouver un dverg… » Conclut le garçon. Il tenta de se remémorer tout ce qu’il savait sur les dvergs. Chez lui, les adultes les lui décrivaient comme de petits êtres de la taille d’un enfant mais biscornus et costauds, à la prompte colère mais merveilleux artisans. « Je ne sais pas où ils habitent, reprit il.
– Moi si, le rassura la grande louve. Es tu certain que tu veux aller voir Nurri le forgeron des étoiles ?
– Oui, enfin non… » Son protégé réfléchit à toute allure. « Tu crois que ça pourrait être un piège tendu par quelqu’un qui voudrait me tuer, comme celui qui a… tué… mon père ?
– Non, je ne pense pas que qui que ce soit de sensé te tendrait un piège chez Nurri, balaya la Vane.
– Très bien, se réjouit Bård. Allons y alors.
– Le voyage durera quelques jours, précisa Fen.
– Partons tout de suite dans ce cas !
– Pourquoi es tu si impatient d’aller voir ce forgeron des étoiles ? s’étonna la louve. Tu connaissais à peine l’existence des dvergs il y a deux minutes.
– Je ne sais pas, avoua le garçon. J’aime bien avoir quelque chose à faire. »

C’était donc cela, songea la Vane. Ce petit a besoin d’un but. Elle se demanda quel nouveau but il se fixerait une fois qu’ils auraient rencontré Nurri. Comme elle était encore couchée sur le sol, Bård grimpa lestement sur son dos. « Partons partons ! » s’écria-t-il. L’animal se leva et prit la direction du nord. « A ton avis, qui m’a envoyé ce message ? demanda l’enfant.
– Je n’en ai aucune idée, avoua sa protectrice. Peut être Nurri lui même.
– Et comment me connaitrait il ?
– Comment veux tu que je le sache ? » Le gourmanda gentiment la louve. Ils passèrent la journée, puis le jour suivant à établir des hypothèses tout en voyageant tranquillement. La Vane avait décidé de ne pas aller trop vite pour que son protégé profite le plus longtemps possible de son but à atteindre.

Le troisième jour, elle décida de commencer à lui apprendre à chasser entre deux sessions de trajet. Pour ce faire, elle du prendre sa forme humanoïde, car Bård ne pourrait jamais chasser à la manière des loups : il n’avait pas de croc hormis son petit couteau et se déplaçait sur deux pattes au lieu de quatre. Comme il constata que la Vane possédait deux lames sous sa forme humanoïde, le garçon lui suggéra : « Et si tu m’apprenais à me battre ?
– Pourquoi pas. » Accepta Fen en rendant compte qu’elle avait du mal à refuser quoique ce soit au fils de son ami. « Mais sache que ce sera un apprentissage long qui s’étendra sur plusieurs années, le prévint elle.
– Oui mais il me faudra moins de temps que cela pour devenir un grand guerrier. » Se pavana-t-il avec une confiance toute juvénile. La louve sourit. Cela au moins, était universel : les petits, qu’ils soient louvetaux, humains ou n’importe quoi d’autre, ne doutaient de rien.
Au fur et à mesure, elle lui autorisa également de petits instants de liberté où il se retrouvait seul avec lui même à se promener sans but précis. Cela se produisait souvent le matin au réveil ou le soir avant de dormir. Bård était rapidement devenu friand de ces petites balades en solitaire. D’autant qu’en cette fin d’automne, la nature était souvent d’un calme presque surnaturel. Que ce soit la forêt ou la plaine, tout se tenait coi sous la neige. Fen lui avait expliqué que nombre d’animaux étaient entrés en hibernation et que c’était la raison principale à cette impression de vie ralentie en hiver. « Les vanes aussi hibernent ils ? avait demandé le garçon.
– Certains oui, surtout les vanes ours, mais cela reste assez aléatoire. » avait expliqué la louve.

Ce matin là, il se promenait près d’un affleurement rocheux et s’amusait à explorer des petites cavernes. Il ne s’aventurait jamais très loin car, même si il voyait mieux dans le noir depuis que sa nature semi aelfique s’était révélée, il finissait par trébucher car il ne distinguait plus rien. L’une de ces grottes lui apparaissait tout à fait intéressante, car elle était dotée de stalactites et de stalagmites, ce qu’il trouvait très beau, même si il ne savait pas comment cela se nommait. Il s’occupait à faire des dessins avec moult spirales dans la poussière humide à l’aide d’un morceau de bois, magnifique, qu’il avait adopté comme épée.

Soudain il entendit un son étrange derrière lui. Une sorte de chuintement. Il se retourna, aux aguêts, mais ne vit rien dans l’ombre de la grotte. Peu rassuré, il estima qu’il était temps qu’il rejoigne sa protectrice. Il se leva et commençait à rejoindre l’entrée de la caverne lorsque le chuintement recommença, accompagné d’un cliqueti qui ne lui dit rien qui vaille. Il se dépêcha. Quelque chose lui effleura subrepticement le dos. Il cria et se mit à courir sans prendre le temps de se retourner. Le cliqueti se fit plus rapide et le chuintement s’intensifia. La course poursuite s’intensifia ; Bård courrait avec la force de la peur et du dégoût. La panique serrait sa gorge, il percevait une présence maligne derrière lui et cela lui donnait des ailes. Enfin, la sortie se profila. Le chuintement se fit furieux et le garçon cru entendre des mots au milieu : « Non ! Ressste iccci petit aelfffe, je ne te ffferai aucun mal ! » En arrivant à l’entrée il se retourna et manqua de crier de nouveau. Une araignée de la taille d’un poney le poursuivait à toutes pattes, les chélicères frémissantes et avides. Trébuchant en se tournant de nouveau pour fuir, il s’arrêta net. Une deuxième araignée, toute aussi grosse que la première, se découpait dans l’ouverture de la grotte.

« Un aelffe pour le petit déjeuner, se réjouit la deuxième arachnide. Encore quelquesss uns et je ssserai le vane le plus puisssant du monde ! » L’enfant était acculé. Il brandit son bâton d’une main et le couteau de sa mère de l’autre. Si ces créatures voulaient le manger, il leur faudrait le mériter. « Cccette fois, tu m’en laissseras la moitié, chuinta la première araignée à l’intention de sa compagne. Ccc’est moi qui l’ai repéré en premier après tout !
– Je te laissse tout le temps la moitié, se défendit la deuxième. Nous ssserons toutes les deux les vanes les plus puisssants, alors cccessse de te plaindre et attrapons ccce joli morccceau de viande tout rose.
– Si vous vous approchez, vous le regretterez ! Les prévint Bård d’une voix blanche.
– Oh, regarde, il a un tout petit croc, se moqua l’arachnide qui bloquait la sortie.
– Et moi, j’en ai deux gros. » Une ombre obscurcit la grotte. Le garçon ne put retenir un petit cri de soulagement en reconnaissant la voix grondante de Fen. Elle se tenait derrière l’araignée, à l’entrée. Cette dernière se retourna.

« Tu crois pouvoir nousss enlever notre proie ? chuinta-t-elle furieusement.
– Oui ! Nous l’avons trouvée les premières ! Ajouta sa compagne avec véhémence.
– Peu me chaut, balaya la louve. Personne ne mangera ce petit.
– Mais, et le pouvoir que l’on obtiendrait en mangeant un aelfffe ? se récrièrent les deux arachnides.
– Vous l’obtiendrez autrement. » Son ton était sans appel. Elle posa sa patte sur l’araignée qui bloquait la sortie à son petit protégé, ignorant ses cris de douleur et approcha son museau de l’enfant. La deuxième arachnide amorça un mouvement mais un grondement l’arrêta. « N’y pense même pas. » La prévint Fen tandis que Bård grimpait le long de son museau jusque sur sa tête, puis sur son cou. Une fois que le fils de Sigurd se trouva bien à l’abri, la louve se retira et s’en fut, sous les chuintements et cliquetits furieux des deux araignées.

« Tu es arrivée juste à temps ! s’exclama le garçon avec soulagement. Comment as tu fait ?
– Je trouvais que tu mettais du temps, alors je suis partie à ta recherche. » Expliqua brièvement la vane. Elle n’avait pas l’intention de lui révéler que tant qu’il ne serait pas capable de se défendre tout seul, elle garderait toujours un oeil – même lointain – sur lui. C’était ce qui lui avait permis de voir l’araignée arriver dans la grotte où son louveteau d’adoption était entré quelques instants auparavant. « Reste toujours prudent où que tu te rendes, le mit elle néanmoins en garde.
– Elles voulaient me manger, reprit l’enfant.
– Les araignées sont très voraces en général.
– Non, mais elles voulaient me manger pour gagner du pouvoir, précisa Bård. Comment cela fonctionne-t-il ?
– Mal, lâcha la louve. Les vanes gagnent un peu en puissance en dévorant des créatures dotées de magie comme des aelfes, des dvergs ou d’autres vanes. Ils absorbent ensuite leur force. Certains s’attaquent même parfois à des ases, mais cela ne se termine jamais bien pour eux. A mon avis, le jeu n’en vaut jamais la chandelle. » Son ton exsudait le dédain. Elle continua : « Le ratio puissance gagnée par rapport à l’énergie dépensée et au risque pris est très mauvais. C’est d’ailleurs pour cette raison que les vanes ne s’entre tuent pas plus. C’est totalement idiot de faire une chose pareille. Mais les araignées ne sont pas réputées pour leur intelligence. »

Le garçon se mit à réfléchir à la question pendant que sa protectrice trottinait dans la direction du forgeron des étoiles. « Quand penses tu que nous arriverons ? s’enquit l’enfant.
– Probablement demain dans la soirée si nous n’avons pas de contre temps.
– Et continueras tu de m’apprendre à me battre aussi ? s’inquiéta-t-il.
– Evidemment, lui assura sa grande protectrice. Il faut bien que tu sois à même de te défendre contre deux malheureuses araignées géantes.
– C’est vrai, approuva Bård. J’ai l’intention de devenir un guerrier, et les guerriers se rient des araignées. »

Fen sourit par devers elle. Il ressemblait beaucoup à Sigurd, ce petit. Elle s’arrêta plus tôt que prévu dans son cheminement, le soir, afin de donner au garçon une petite leçon de combat. Elle avait approuvé le bâton qu’il avait choisi en tant qu’arme. En effet, plus lourd que ne le serait une petite lame, il lui musclerait le bras. Lors de ses leçons, le garçon tenait à utiliser le bâton dans une main et le couteau que lui avait légué sa mère de l’autre. Fen avait accepté de lui enseigner le combat à deux armes, d’autant qu’elle le pratiquait elle même sous sa forme humanoïde. Après environ une heure d’entraînement, elle finit par laisser quartier libre à son élève, pendant qu’elle même retrouvait avec délice sa peau de louve.

Bård était galvanisé après sa leçon. La vane ne l’avait pas ménagé et il était perclus de courbatures. Mais il en était satisfait. Il se dirigea sans but en attaquant les buissons et en testant des bottes de son invention sur des arbres. « Hey Svart, regarde qui voilà ! » L’enfant leva la tête au son de la voix qui venait de s’exclamer. Comme il s’y attendait, il aperçut deux corbeaux perchés dans les branches d’un arbre qu’il venait de tuer d’un coup d’épée ravageur. « Bonsoir Mørk, bonsoir Svart, les salua-t-il poliment.
– Bonsoir jeune homme, lui retourna aimablement le plus intelligent des deux oiseaux.
– Maître ! Maître ! S’égosilla Mørk. Nous l’avons retrouvé !
– Retrouvé qui ? Demanda le garçon. Moi ? » Avant que Svart ait eu le temps de lui répondre, un homme apparut devant lui, comme par magie. Bård lui adressa un regard surpris et constata qu’il s’agissait d’un aelfe. Elancé et aussi richement vêtu que l’était sa mère dans son rêve, l’être merveilleux possédait également les mêmes yeux violets. L’enfant fut instantanément conquis par la prestance de l’aelfe. Malheureusement ce dernier ne parut pas lui accorder autant de considération et le toisa d’un air supérieur.

« C’est lui qui nous a indiqué le village de Sigurd, maître ! Se rengorgea Mørk.
– Ce village était en ruine, déclara l’être féérique d’une belle voix grave tout en fixant le jeune garçon. Et Sigurd était mort. Sais tu quoique ce soit à ce propos ?
– Euh… » Bård était décontenancé. La présence de l’aelfe l’impressionnait profondément et il ne pouvait pas s’empêcher de lui trouver un air familier. « Pas vraiment, dit il enfin. Je ne sais pas pourquoi le village a été dévasté.
– Peu me chaut que ce misérable village humain soit détruit, balaya l’aelfe. Je cherche un objet qui m’appartient de droit que Sigurd m’a dérobé.
– Dérobé ? répéta machinalement le garçon surpris.

NaNoWriMo 2014 jour 4 : Bård

– Cet aelfe était il si fort que ça ? s’enquit Bård.
– Oui, il l’était, confirma Fen.
– Tu l’as tué ?
– Non, répondit la louve. Je ne l’ai pas tué.
– Pourquoi ? insista l’enfant.
– Parce que je n’ai pas eu à le faire. » Eluda sa protectrice.

Le souvenir de ce jour remonta dans sa mémoire. « Pourquoi ? » Avait hurlé l’aelfe comme si elle l’avait trahi. « Pourquoi protèges tu cette vermine ? » Elle soupira et tourna de nouveau son attention sur le petit garçon. Ce dernier lui parut tourmenté. « Qu’est ce qui te chagrine, petit d’homme ?
– Cet aelfe…
– Et bien ? le poussa-t-elle.
– Etait ce lui, chez moi ? demanda le fils de Sigurd.
– Non, répondit la Vane. Je suis certaine que ce n’était pas un aelfe et presque sûre qu’il était humain.
– Quand je serai grand, je le tuerai, décréta Bård.
– Occupe toi d’abord de devenir grand. » Conseilla la louve. Elle bâilla et se roula en boule pour dormir. « Vient te mettre au chaud. » Dit elle à son petit d’homme qui ne se fit pas prier. Comme il était parti de chez lui en catastrophe, il n’était pas vêtu en vue de supporter le temps froid et se blottir au milieu de la fourrure chaude du grand animal était une agréable perspective.

Isolé du froid et se sentant en sécurité, il ne tarda pas à s’endormir. Malgré les émotions de la journée, il était trop épuisé pour garder l’oeil ouvert. Mais, alors qu’il s’attendait à sombrer dans le noir de l’inconscience, le garçon se retrouva dans un jardin. Loin de l’hiver, il était verdoyant, arboré et fleuri de toutes parts. Il s’avança timidement et aperçut une femme richement vêtue, assise sur un banc sous un pêcher chargé de fruits. Dardant sur lui un regard perçant, elle lui sourit chaleureusement et, d’un geste, l’invita à la rejoindre. Sans savoir pourquoi, Bård se sentait en confiance. Il s’assit avec empressement aux côtés de la femme magnifique. Elle lui caressa la joue d’un geste empreint de tendresse. L’enfant remarqua qu’elle avait les yeux violets, les oreilles pointues et une opulente chevelure qui tombait jusqu’à terre. « Mon fils, lui dit elle d’une voix chantante. Je suis heureuse de pouvoir te voir avant la fin.
– Mère ? La fin ? Balbutia-t-il. Comment… ? Pourquoi… ? » Un tourbillon d’émotions contradictoires l’envahit.

« Chut, lui murmura-t-elle en ébouriffant ses cheveux. Le temps qu’il me reste est compté, un Vane très puissant, ou peut être un Ase m’a tuée. J’ai rassemblé ce qui me reste de pouvoir pour une dernière conversation avec toi, mon petit Bård.
– Tuée ? » Répéta le garçon. C’est alors qu’il repéra la tâche de sang qui s’élargissait sur l’abdomen de la belle Aelfe. « Non, non, non ! Pas toi non plus ! » s’écria-t-il. Elle lui caressa de nouveau tendrement la joue, avec un sourire empreint d’amour. Il se jeta dans ses bras, où elle le berça doucement.

« Je suis contente de t’avoir vu, dit elle doucement. Sigurd t’a bien élevé.
– Ne me laisse pas, mère ! Sanglota leur fils.
– Je n’ai pas le choix, regretta-t-elle. Possèdes-tu toujours le couteau que j’ai laissé pour toi ?
– Oui.
– Parfait garde le, il t’ouvrira certaines portes, et t’indiquera ton frère. Enfin, ton demi frère. Que ne puis je rester plus longtemps pour t’en dire plus… J’ai tellement de choses à t’apprendre, mais tu devras découvrir toutes ces choses par toi même. » Elle soupira tristement. A travers ses larmes, Bård constata que le jardin s’effilochait. Il ferma les yeux et se serra encore plus fort contre sa mère.

Il ouvrit brusquement les paupières dans l’obscurité de la tanière. Il entendit « Je t’aime. » Murmuré à son oreille et une fragrance de pêche s’attarder autour de lui. « Mère ? appela-t-il. Mère ? » De nouveau pleurs l’assaillirent. Il avait perdu ses deux parents le même jour et il avait l’impression d’être la personne la plus malheureuse du monde. Son désespoir réveilla Fen. Elle lui donna de petits coups de truffe interrogateurs. Mais Bård n’était pas capable de lui expliquer quoique ce soit. Elle supposa qu’il avait du penser de nouveau à Sigurd. Alors, d’une patte, elle le serra contre elle, consciente que malgré toute la tendresse qu’elle pourrait lui prodiguer, elle ne pourrait jamais combler le trou de ce qu’il avait perdu. Lorsque, épuisé d’avoir tant pleuré, le garçon s’endormit de nouveau, elle ferma enfin les yeux pour se reposer à son tour.

Le petit matin les trouva l’un enfoui dans la fourrure de l’autre, elle même roulée en boule pour conserver un peu de chaleur. Un rayon, pâle et faiblard, la réveilla. Elle bougea, dérangeant son louveteau d’adoption. « Déjà le matin ? » ronchonna-t-il d’une voix pâteuse. Sans répondre, la louve se leva et s’étira, autant qu’elle le pouvait dans cette tanière de fortune. Bård en tomba par terre et de se retrouver dans le froid lui fouetta les sangs. A présent tout à fait éveillé, celui ci se vit assaillir par tous ses souvenirs de la veille et de la nuit. Repoussant ces noires pensées, il suivit la Vane dehors. Elle s’ébroua. La neige avait cessé de tomber, laissant un tapis immaculé après son passage.

« Qu’allons nous faire aujourd’hui ? demanda l’enfant. Quoi ? » La louve s’était retournée vers lui et le fixait d’un air ébahi. Elle s’approcha de lui et le renifla. « Que se passe-t-il ? s’inquiéta le petit garçon.
– On dirait que tu t’es métamorphosé durant la nuit, s’étonna Fen.
– Méta-quoi ?
– Peut être que quelqu’un a descellé quelque chose… » La Vane réfléchissait tout haut en tournant autour de son protégé, l’inspectant sous toutes les coutures. « Mais c’est bien ce qu’il me semblait, reprit elle.
– De quoi ? Dit moi ce qu’il se passe à la fin !
– Tu n’es pas entièrement humain, lui révéla-t-elle. Je suis prête à parier que tu es demi Aelfe. Tes oreilles, ta nouvelle odeur… Il me semblait bien que Sigurd ne m’avait pas tout raconté ! »

Une désagréable sensation naquit dans le coeur de Bård. Son rêve lui revint en mémoire. La question, dérangeante, était à présent de savoir si cela avait bien été un rêve ou si il avait vraiment vu sa mère lors de ses derniers instants. Un nouveau tourbillon d’émotions l’envahit et il cria : « Tu mens ! Je ne suis pas un Aelfe ! Elle n’est pas drôle ta blague ! » avant de se précipiter dans la forêt, plantant là sa protectrice. Furieux, il courut sans respirer jusqu’à en perdre haleine. Cela lui prit longtemps, il évita lestement les obstacles sur son trajet, courut encore et encore. Lorsqu’il eût la sensation que ses poumons étaient sur le point d’exploser, il tomba à genoux au bord d’un petit ruisseau, essoufflé. Son regard rencontra son reflet dans l’eau. « Ce n’est pas possible… » murmura-t-il. Il toucha ses oreilles. Pas de doutes, elles avaient toujours la même taille, mais en lieu et place de l’arrondi humain, elles s’ornaient à présent d’une légère pointe.

Un bruit le fit sursauter. « Tu courres bien vite, commenta Fen qui venait de le rejoindre.
– Je suis vraiment un Aelfe, lâcha l’enfant.
– En partie oui, acquiesça la louve. Bienvenue dans le monde merveilleux des esprits, peuplé d’Aelfes, de Vanes, d’Ases et autres faeries.
– J’ai quand même envie de faire pipi, précisa Bård surpris de toujours être en proie à des considérations aussi triviales alors qu’il était à moitié un être merveilleux.
– Comme nous tous, lui assura sa grande protectrice. Ne fait pas attendre ta vessie. Pendant ce temps, je vais nous trouver de quoi grignoter. »

Suivant le sage conseil, le garçon se rendit derrière un arbre afin de se soulager. Au moment où il remontait son pantalon, il entendit une voix dire : « Qu’est ce donc que ce marmouset tout seul dans la forêt ?
– Un petit Aelfe en plus, ajouta une deuxième voix.
– Crois-tu ? J’aurais juré un petit d’homme, moi. » Rétorqua la première voix. Bård se retourna en tous sens pour trouver l’origine des voix.

« Il nous entend, mais ne nous voit pas, pouffa la deuxième voix.
– Nous sommes là, en haut. » L’informa la première voix. L’enfant leva la tête et vit deux corbeaux perchés sur une branche. Ils le fixaient d’un air intéressé. « Que fais tu tout seul dans les bois ? s’enquit le premier corbeau.
– Je ne suis pas tout seul, réfuta le garçon.
– Prend garde Svart, dit le deuxième corbeau au premier. Il est peut être de ces personnes bizarres qui possèdent des amis imaginaires. Elles sont parfois dangereuses.
– Ne soit pas idiot, Mørk, riposta ledit Svart.
– Mon amie n’est pas imaginaire, appuya Bård. Elle s’appelle Fen et elle est partie chasser. C’est une louve géante.
– Une louve géante, s’esclaffa Mørk. Je te l’avais bien dit qu’il était fou, Svart !
– Je ne suis pas fou, protesta l’enfant.
– Bien sûr que non, approuva Mørk avec véhémence avant de chuchoter : Il ne faut pas contrarier les fous Svart. »

Ce dernier donna un coup de bec à son compagnon. « Ne l’écoute pas, petit, reprit Svart. Mon frère raconte tout le temps n’importe quoi. La cause en est qu’il est tombé du nid à peine sorti de l’oeuf. Cela a eu un… impact permanent sur sa tête.
– Oh, compatit le garçon.
– Quoiqu’il en soit, balaya Svart tandis que Mørk geignait sur le coup reçu, nous recherchons un village où habiterait un certain Sigurd.
– Sigurd qui ? demanda Bård sur la défensive.
– C’est là que le bât blesse, confessa le corbeau. Nous ne savons pas grand chose.
– Si si, nous savons que ce Sigurd est un humain, intervint Mørk qui se tut rapidement sous le regard noir de son frère.
– Je connais un Sigurd. » Déclara l’enfant. Il songea qu’il ne lui coûtait rien de leur indiquer les ruines de son village et ce, quels que soient leurs desseins. Il était trop tard pour son père de toutes façons. Et puis, si ça se trouve, ils parlaient d’un autre Sigurd ; il s’agissait d’un prénom plutôt répandu. Il leur expliqua rapidement comment trouver son ancien village, à la grande joie des deux corvidés. Ils le remercièrent chaleureusement et s’envolèrent à tire d’aile une fois les informations récupérées. « Le maître sera content de nous, n’est ce pas Svart ? se réjouit Mørk.
– Oui oui. » Acquiesça son frère alors qu’ils disparaissaient à la vue de Bård.

« Avec qui discutais tu ? se renseigna Fen qui arrivait à ce moment là.
– Deux corbeaux, répondit son protégé. Je crois qu’ils cherchaient mon père.
– Qu’est ce qui te fait dire cela ?
– Ils m’ont dit qu’ils voulaient voir un certain Sigurd, expliqua le garçon.
– Et que leur as tu répondu ? s’enquit la louve avec un brin d’inquiétude.
– Je leur ai dit que je connaissais un Sigurd et je leur ai indiqué la direction du village.
– Mmmh, bien, le félicita la Vane tout en le considérant pensivement.
– As tu trouvé à manger ? demanda l’enfant. J’ai très faim ! »

Ils se régalèrent de lapin, que le garçonnet agrémenta de fruits secs glanés çà et là. Bård décortiquait une noisette abandonnée par un écureuil, lorsque quelque chose de mou tomba sur sa tête et rebondit pour se retrouver dans son giron. Il s’agissait d’un rouge gorge, un peu sonné suite à sa chute. “C’est trop petit pour être mangé, trouva la louve qui était rassasiée.

NaNoWriMo 2014 fin du jour 2 et jour 3 : Bård

La tristesse de l’enfant faisait écho à sa propre peine. En tant que louve, elle devait faire un effort de projection pour s’imaginer ce que ressentait Bård. Elle savait que les humains étaient fragiles. Et, en tant que fragile créature, ce petit devait se sentir bien démuni, sans sa meute autour de lui pour le protéger jusqu’à ce qu’il ait atteint l’âge d’homme. Elle dégagea doucement sa tête de l’emprise du fils de Sigurd. « Je serai ta meute, lui déclara-t-elle. Je te protègerai le temps qu’il faudra.
– C’est vrai ? » Demanda le garçon. Ses joues étaient rosies de froid et son nez coulait avec ses larmes. La louve lui lécha de nouveau le visage.

« J’avais promis à ton père de prendre soin de toi si d’aventure il lui arrivait quelque chose, reprit elle. Et je te fais la même promesse. » Son protégé renifla et sécha ses larmes. Elle dénuda ses crocs en une forme de sourire. « Voilà qui est déjà mieux.
– J’ai toujours mal, précisa Bård d’une voix un peu enrouée.
– Mal ? Es-tu blessé ? s’inquiéta la Vane.
– Non, je suis triste, expliqua l’enfant.
– Oh… Tu le seras encore pendant longtemps.
– J’ai froid aussi, ajouta-t-il. Et faim.
– Mmmh, nous allons devoir remédier à tout cela, commenta Fen. Pour commencer, tu devrais remonter sur mon dos. Tu te pelotonneras dans ma fourrure, cela te tiendra chaud. Ensuite nous verrons pour la nourriture. »

Le garçon acquiesça et, lorsque la grande louve se coucha pour le laisser monter, il grimpa lestement sur l’encolure de celle ci. « Tient toi bien, le prévint elle.
– Où allons nous ? demanda Bård.
– Pour le moment, nous allons loin, répondit la Vane. En espérant que nous trouverons de quoi manger sur le chemin.
– J’espère, parce que j’ai vraiment faim. »

Fermement arrimé aux poils de la louve, Bård s’enfouit dans la chaleur de l’animal pour profiter du voyage. Fen galopa pendant tellement longtemps que l’enfant finit par somnoler, bercé par la cadence régulière de la course. Il se réveilla en même temps que la nuit tombait. Son estomac se rappelait à lui en gargouillant de manière accusatrice. Il se redressa un peu, mais la brise glacée lui fit retrouver dare dare le confort chaleureux de la fourrure. « Fen ? Appela-t-il.
– Mmmh ?
– Quand allons nous manger ? »

Elle ralentit sans répondre. Elle adopta un petit pas trottinant, paraissant rechercher quelque chose. Finalement elle s’arrêta devant un arbre qui poussait au pied d’une petite colline. Elle baissa la tête vers le sol et le garçon osa un regard par dessus le garrot. La louve avait posé le cadavre d’un jeune cerf. « Descend, lui dit elle la gueule dégagée de son fardeau.
– Le faut il vraiment ? demanda Bård peu enclin à quitter son nid douillet.
– Oui, mais rassure toi, ce ne sera pas long. » L’enfant glissa à contre coeur de sa confortable monture et se posta, frissonnant, à côté du produit de la chasse. A peine était il descendu que la Vane se mit à creuser la petite colline, éclaboussant des gerbes de neige et de terre de tous les côtés. Bård se poussa pour éviter la pluie boueuse qui s’abattait de toutes parts. Bientôt, la louve disparut dans le tunnel qu’elle venait de creuser. Elle en ressortit quelques instants plus tard, poussant son protégé à l’intérieur. Celui ci s’aventura dans le terrier sombre, il ne voyait presque rien mais se trouvait à l’abri de la bise froide et pouvait presque se tenir debout. En revanche, Fen le suivit en rampant, après avoir récupéré son cerf.

« Je ne vois pas grand chose, commenta le fils de Sigurd.
– Bientôt tu en verras encore moins : je vais camoufler l’entrée et la nuit va tomber.
– Mais tu restes avec moi, n’est ce pas ? vérifia l’enfant à qui cela ne disait rien de rester tout seul dans le noir.
– Oui, je vais rester là ce soir, le rassura la louve. Je dois laisser ma blessure cicatriser.
– Ta blessure ? s’étonna Bård.
– Je la dois à l’homme qui occupait la maison de ton père. » Expliqua Fen. La seule mention de son père fit monter les larmes aux yeux de l’enfant, mais il les contint. « Demain il n’y paraitra plus, continua la Vane qui ne semblait pas avoir remarqué le trouble de son petit compagnon. Tu devrais manger.
– Manger ?
– Oui, le cerf que j’ai attrapé tout à l’heure.
– Comme ça ? Cru ? se récria le garçon.
– Oh, ah, réalisa la louve. C’est vrai que vous ne mangez pas les choses crues, vous les humains.
– Pas vraiment, non, confirma ledit humain.
– Soit, partageons dans ce cas. Je vais en manger une partie et tu pourras faire cuire l’autre. » Sur ces mots, elle entreprit de dévorer une partie de la carcasse. Bård ne savait pas quoi faire. Il ne possédait rien d’autre que son couteau sur lui et, si cétait possible de faire du feu avec seulement ça, il n’en avait aucune idée. Déjà, avec les outils adéquats il avait toujours eu du mal à faire naître les petites flammèches, alors il paraissait compliqué de faire un feu.

Il se contenta de contempler l’ombre de la louve, qu’il devinait à peine, en train de manger son repas. « Et bien ? lui demanda-t-elle soudain en le faisant sursauter. Ne fais tu pas du feu ?
– Je ne sais pas comment m’y prendre, avoua-t-il enfin.
– Si je me souviens bien de la manière dont s’y prenait Sigurd, il faut commencer par aller chercher du bois. » Elle avait raison, Bård le savait. Mais sortir dans la nuit et la neige ne lui disait rien. Il gigota, mal à l’aise, en se demandant quel goût avait la chair crue.

« Je pense que je vais essayer la viande crue, décida-t-il.
– A ton aise, l’encouragea la Vane. Viens partager avec moi. » Il s’approcha en sortant son petit couteau. Son manche était en corne ou en os annelé et gravé de runes. Son père lui avait dit de le garder précieusement car c’était le cadeau de naissance de sa mère. Il découpa avec application une lanière de viande. Puis, après avoir hésité quelques secondes, il entreprit d’en mastiquer un morceau. Le goût était fort et cela s’avéra difficile à mâcher. « Alors, que penses-tu de mon cerf ? s’enquit la louve.
– C’est… dur à manger, confessa son protégé.
– C’est vrai que vos canines sont toutes petites. Vas tu aller chercher du bois pour faire du feu ?
– Je… Je n’ai pas très envie de sortir. Il fait froid et il fait nuit aussi…
– Ah ces humains ! s’exclama Fen. Il leur faut une seconde peau pour se protéger du froid, il leur faut de la lumière quand il fait noir… Vous n’êtes décidément pas viables comme espèce ! »

Bård se recroquevilla. Il se sentait en effet très faible et cela le rendit malheureux. « Allons donc, reprit la louve sur un ton plus doux. Je vais venir avec toi pour cette fois. Tu es encore un petit d’homme, tu as besoin que l’on veille sur toi. Viens. » Elle entreprit de sortir de la tanière qu’elle avait creusé, suivie par le jeune garçon. Une fois dehors, elle s’ébroua et renifla machinalement l’air, avant de se retourner en direction de l’enfant. « Nous y voilà, lui dit elle. Cherchons du bois. »

Heureusement, la neige s’était arrêtée de tomber, le ciel était dégagé et la lune pleine, inondant le bois de lumière argentée. Il pouvait donc se déplacer sans trop de mal. Il ramassa nombre de brindilles et de bûchettes, avant de retourner dans l’abri de la tanière, toujours escorté par Fen. Il avait toujours considéré les loups comme des animaux dangereux – ce qu’ils étaient, surtout lorsqu’ils se trouvaient affamés – mais il s’était très vite senti en confiance avec elle. Il faut dire que Fen n’était pas une simple louve, elle était une Vane et ça n’était pas rien. « Comment êtes-vous devenus amis avec mon… père ? » s’enquit Bård en déposant le bois dans la caverne. Il avait du mal à dire ce mot sans que sa voix ne tremble.

« Je te raconterai cette histoire une fois que tu auras fait ton feu pour cuire ton repas, décréta l’animal en bâillant.
– Je ne sais pas faire du feu comme ça, avoua-t-il.
– Allons bon, un petit d’homme qui ne sait pas faire de feu, s’étonna sa grande protectrice. Ne savez vous donc rien faire à la naissance ? » L’enfant ne répondit rien, un peu honteux. « Bien. Puisqu’il faut en venir là… » Reprit elle. Le garçon se frotta les yeux : dans la pénombre il avait l’impression que la forme de la louve diminuait en taille. Il ne voyait pas suffisamment ce qu’elle faisait, mais l’avoir entendue fourrager dans sa provision de brindilles, il perçut le heurt de pierres l’une contre l’autre. Et soudain, une étincelle jaillit. Puis une autre. Et une odeur de fumée commença à chatouiller les narines de l’enfant. Bientôt une petite flamme apparut sur un petit foyer composé d’une partie de la provision de bois de Bård. Il resta bouche bée. A la place de la louve géante se trouvait une jeune femme occupée à attiser la flammèche qu’elle avait fait naître.

« Je te préviens, lui dit elle une fois assurée que le feu prenait pour de bon, je ne ferai pas ça tous les jours, alors tu ferais mieux d’apprendre rapidement à faire du feu toi même.
– Que… ? balbutia-t-il.
– Ne savais tu pas que certains Vanes ont la capacité de prendre forme humaine ?
– Non, enfin si, j’ai entendu des histoires, mais je n’avais pas pensé que… » Il se tût, ne sachant pas vraiment quoi dire. Il étudia la physionomie de Fen, à présent éclairée par un petit feu ronflant. Son physique était humanoïde sans aucun doute, mais ses cheveux aussi argentés que sa fourrure, ses yeux d’or, ses canines plus saillantes que la moyenne et ses oreilles pointues trahissaient son origine de Vane.

« Qu’attends tu ? Lui demanda-t-elle d’un ton un peu brusque. Ne me dis pas que tu ne sais pas non plus faire cuire de la viande…
– Non non, je sais faire ça ! » La rassura-t-il avec empressement. Il découpa de nouveaux morceaux de la carcasse du cerf, les planta sur un morceau de bois effilé et entreprit de les faire rôtir. Son coeur se sentait revigoré par la lumière et la chaleur du petit feu. Il avait tellement faim que la viande qu’il avait – mal – cuite lui parût un festin digne des dieux. Tandis qu’il mangeait, Fen reprit sa forme de loup, ainsi que presque toute la place dans la tanière.

« Puis je te poser une question ? s’enquit elle alors que le garçon dévorait son dernier morceau de cerf.
– Oui oui.
– Que sais tu de ta mère ?
– Pas grand chose, confessa l’enfant. Je sais qu’elle m’a donné ce couteau lorsque j’étais bébé. Veux tu le voir ?
– Montre, acquiesça la louve.
– Regarde. » Bård lui tendit son petit couteau. La lame en était délicate, un fin ouvrage au fil coupant. Et son manche était particulier. Aux yeux de Fen, cela ressemblait à une base de corne de narval. Un morceau de corne gravé de runes. A y regarder de plus près, elles paraissaient un peu différentes que les runes qu’utilisaient habituellement les humains.

« Tu disposes là d’un joli petit croc, commenta finalement la Vane.
– Oui, approuva le garçon. Et il coupe vraiment bien. Père… Père disait que je n’aurai jamais besoin de l’aiguiser.
– S’agit il d’un couteau magique ? suggéra la louve.
– Je ne sais pas, répondit son protégé. Lorsque j’ai posé la question, père m’a seulement fait un clin d’oeil. » Cela n’aidait pas vraiment les réflexions de Fen. Qu’est ce qu’il pouvait avoir été pénible ce Sigurd avec ses airs mystérieux. D’apparence, elle aurait dit qu’il s’agissait d’une belle ouvrage aelfique. Mais son côté lupin ne s’étant jamais particulièrement intéressé à ce genre de question, elle ne pouvait pas en être absolument certaine.

« Garde le précieusement, conclut elle en bâillant de tous ses crocs.
– Tu m’as promis une histoire tout à l’heure. » Lui rappela Bård. Elle grommela. En lui laissant le soin de protéger sa progéniture, Sigurd continuait de lui apporter des ennuis, même mort. « Tu as promis, insista l’enfant.
– Oui oui, j’ai promis, répéta la louve. Voici ton histoire : ton père s’était mis en tête qu’il voulait chasser un grand cerf blanc. Malheureusement, sa cible s’avéra être non seulement la mienne, mais aussi celle d’un jeune aelfe.
– Existent ils vraiment ? demanda le garçon.
– Autant que les Vanes, ironisa Fen avant de reprendre : Après avoir rivalisé les uns et les autres de ruse et d’endurance afin de capturer ce cerf, je dois dire que nous avions fini par agir en meute pour le coincer. Mais tel n’était pas l’avis de l’aelfe, un jeune arrogant qui dédaignait les humains. Il était vexé que ton père ait réussi à rivaliser avec lui lors de cette chasse. Partager son butin avec un Vane, cela lui aurait été possible, mais avec un humain certainement pas. De dégoût, il tenta de tuer ton père.
– Mon père l’a-t-il tué ?
– Non, je me suis interposée, répondit la louve. Pour un humain, il m’avait impressionnée et je trouvais qu’il ne méritait pas de mourir pour seul crime d’avoir défié un aelfe.