Paranoïa

Cela faisait des lunes et des lunes que la tribu des Pieds Gauches avait découvert ce petit coin de paradis. Lorsque Grand Pied les avait guidés jusqu’à cette terre promise, il était entré dans la légende et on se souvenait encore de lui de nombreuses générations plus tard. Dans cette vallée riche en ressources et difficile d’accès, les Pieds Gauches avaient prospéré. Tous les membres de la tribu vivaient une vie opulente et détendue. Personne n’avait plus à s’inquiéter d’un quelconque danger dans la Vallée de la Tranquillité et personne ne s’inquiétait plus de quoi que ce soit. Sauf peut-être des gros rhumes. Et encore… C’était surtout l’occasion de se faire dorloter par les autres Pieds Gauches. Tout le monde finissait par tomber malade avant que le rhume ne disparaisse, mais tout le monde avait eu son heure de petits soins. La vie était belle pour la tribu !

Sauf pour Arda.

Contrairement à tous les autres Pieds Gauches, cette petite fille ne se sentait pas en sécurité dans cette vallée idyllique. Un rien suffisait à la chiffonner. Il lui suffisait de passer devant un recoin sombre pour craindre que quelque chose de mauvais s’y cache. La plupart du temps, elle prenait sur elle-même d’aller vérifier, sinon elle n’arrivait pas dormir la nuit suivante. D’ailleurs, tous les soirs elle effectuait une petite patrouille autour de son foyer, pour être certaine que rien de mauvais ne se cachait dans les alentours. Ses amis se moquaient d’elle et la traitaient souvent de peureuse. Mais Arda savait que quelque chose les menaçait tous ; elle le sentait dans ses tripes. Le seul problème c’est qu’elle ne disposait d’aucune preuve que ses amis estimeraient suffisamment concrète.

La petite fille avait commencé par leur dire qu’elle avait vu des mouvements suspects dans les ombres et, qu’un soir, elle avait même aperçu la silhouette d’un homme qu’elle ne connaissait pas. Cela fit s’esclaffer ses amis qui ne pensaient pas qu’elle pouvait reconnaître tous les membres de la tribu par leur silhouette et qui estimèrent qu’elle avait la berlue. Mais Arda était certaine de ce qu’elle avait vu et décida de partir à la recherche de preuves irréfutables. Et, alors même qu’elle cherchait vainement des traces de l’homme mystérieux, elle savait que ses amis se moquaient d’elle dans son dos. De toutes façons, ils ne l’appréciaient pas vraiment, elle en était persuadée. Ils ne restaient avec elle que pour pouvoir se moquer ensuite. Et cela la rendait triste.

Arda trouva une empreinte de pas à moitié effacée à côté d’un buisson sur le chemin qui menait à l’extérieur de la Vallée de la Tranquillité, un pot de céréales renversé dans la réserve de la tribu et mille autre menus indices qui, mis bout à bout, signalait que quelque chose ne tournait pas rond au sein des Pieds Gauches. La fillette brava de nouveau ses amis, mais ils se moquèrent encore à cause de la faiblesse de ses trouvailles, la laissant une nouvelle fois triste et désemparée. Pourquoi personne ne voulait-il la croire ?

Après avoir conclu qu’ils étaient bêtes ou qu’ils ne l’aimaient pas, Arda prit la ferme décision d’aller en parler avec des adultes. Le danger qui menaçait était trop grand et cela la paniquait. Au début, ses parents la gratifièrent d’un étrange coup d’oeil en l’écoutant parler. Elle commença alors à se dire qu’eux non plus n’allaient pas le croire. Peut-être qu’ils ne l’aimaient pas eux non plus et qu’ils auraient préféré avoir une petite fille plus joyeuse qu’elle. D’ailleurs, ce bébé idéal qui détournerait définitivement ses parents d’elle était certainement en chemin. Sa mère était enceinte jusqu’aux yeux ; il ou elle arriverait d’un jour à l’autre.

Tandis qu’elle ressassait ses idées noires, son père la prit par la main et lui demanda de lui montrer toutes ces choses suspectes qu’elle avait découvertes. Elle se demanda si c’était pour confirmer à sa mère – qui la considérait d’un air inquiet – qu’elle était bel et bien folle. Elle accepta néanmoins. A la fin de leur petite promenade, son père la remercia et s’en fut trouver le conseil des Anciens de la tribu des Pieds Gauches. Ca y était : Arda se sentait encore plus déprimée. Le conseil, sur les témoignages de son père, allait l’estimer folle. Peut-être qu’ils l’enfermeraient, ou l’exileraient ou la déclareraient tabou.

La corne du rassemblement retentit. Inquiète, elle se rendit audit rassemblement avec sa mère et tous les autres membres de la tribu, intrigués. Les Anciens appelaient à tous les chasseurs, chasseresses et apprentis, car une menace planait sur eux. Il allait peut-être falloir en venir aux mains et le groupe de chasse disposait de sagaies et de pierres dont ils savaient très bien se servir. Arda s’étonna. Tout portait à penser qu’elle avait été crue. A leur retour, ils l’accuseraient certainement d’avoir dérangé toute la tribu. Mais des gens avaient pris son avis en compte et allaient s’occuper du danger. Elle se doutait bien qu’en réalité les Anciens avaient surtout écouté son père et que celui-ci avait certainement omis de préciser qu’il s’agissait des craintes d’une petite fille.

Quelques heures plus tard, le groupe de chasse fut de retour. Nombre d’entre eux portaient divers égratignures et hématomes et deux étaient trop blessés pour marcher. Arda frémit. Elle savait bien que ses craintes étaient fondées. Son père vint vers elle, l’attrapa et la présenta à tous les Pieds Gauches. Tout le monde l’ovationna, car elle avait sauvé sa tribu du désastre. Une tribu extérieure avait, à son tour, découvert l’emplacement de la Vallée de la Tranquillité et avait voulu se l’approprier. Les mises en garde d’Arda étaient arrivées juste à temps et ses habitudes de vérifications compulsives leur avaient évité de nombreuses pertes.

Depuis ce jour, quelques membres des Pieds Gauches se sont mis à se relayer pour surveiller l’entrée de la vallée. Arda qui continuait à voir toujours le mal partout – car telle était sa nature – devint l’une des meilleures sentinelles et la plus attentive au moindre détail. Personne ne réussit jamais à passer sa surveillance.

(Cette fois c’était sur une suggestion de PiiX)

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