La Prophétie des Etoiles

Les deux archimages de la Faculté Impériale de Diroma se concertaient, la mine grave. Ils se tenaient au-dessus d’une table recouverte d’un fouillis de parchemins, d’orbes de vision et d’objets dévolus à l’étude astronomique. Quelques bougies bien entamées et grimoires poussiéreux complétaient le tableau chaotique.
Le dénommé Cerdicus désignait d’ailleurs à son compagnon une page fragile d’un ouvrage qui faisait partie de l’Ensemble des Prophéties d’Ici et du Monde. Il poussa sa barbe qui s’était égarée sur les pages et gênait la vue d’Odetus. « Je crains que tous les éléments ne concordent, s’inquiéta Cerdicus. Il s’agit de la dernière partie des Ensembles de Prophéties. Je me suis toujours demandé pourquoi aucune prédiction n’avait vu le jour concernant les époques d’après ce cataclysme-ci.
– C’est une bonne question il est vrai, commenta Odetus. Ce que vous me montrez là est inquiétant. Pourquoi personne d’autre n’a-t-il soulevé le problème ?
– Ah, vous savez, l’étude des prédictions et de l’astronomie liée à l’astrologie n’ont plus beaucoup de succès de nos jours.
– C’est vrai, acquiesça Odetus en se lissant la moustache. En ce moment, ce sont les classes de potions et des maîtrises élémentaires qui sont combles. Je dois avouer que ces choses-là ne sont pas non plus ma spécialité.
– Ce n’est malheureusement plus la spécialité de grand monde depuis la disparition de la vieille Clementina.
– Mmmh… Nous devrions essayer de relancer l’intérêt estudiantin pour cette discipline, une fois que toute cette histoire sera terminée.
– Si nous parvenons à enrayer ce sombre destin qui nous attend, pointa Cerdicus avec amertume.
– Nous verrons, tempéra Odetus d’un ton rassurant. Dès la première heure demain matin, je vais demander une audience à l’Impératrice, pour l’informer de la menace. Quant à vous, vous devriez commencer à rassembler les ingrédients et sorts nécessaires au rituel de protection.
– Faisons ainsi. »
Après quelques discussions à propos des marches à suivre, les deux archimages se saluèrent, prirent grand soin d’éteindre toutes les chandelles pour éviter un incendie, et partirent se coucher. Une longue journée les attendaient le lendemain. Ils subodoraient également que beaucoup de tracas allaient les envahir pour les jours qui suivraient.

 

 

L’entrevue auprès de l’Impératrice fut un succès pour Odetus. Elea V débloqua des ressources afin d’aider les mages à prévenir la catastrophe qui se profilait. L’archimage avait longuement expliqué à l’Impératrice les dangers de ce nouveau corps céleste, que l’on pouvait désormais voir à l’oeil nu durant les nuits sans nuages.

Elea V n’était pas bête. Elle connaissait les dégâts pouvant être occasionnés par une catapulte et Odetus lui avait expliqué que le caillou qui allait les heurter avait la taille d’un royaume. L’Impératrice avait tout de suite compris l’ampleur de la catastrophe qui les guettait. Ni son Empire, ni ses voisins, ni personne ne s’en remettrait.

Cerdicus, lui, avait lancé une grande campagne de recherches d’objets magiques et d’ingrédients. Certains étudiants mages, emballés par l’idée, s’étaient lancés à l’aventure dans tous l’Empire et au-delà, aidés par un financement universitaire mis en place pour l’occasion. Pour eux, ils s’agissait d’un jeu. L’archimage ne leur avait pas dévoilé son dessein en les envoyant ainsi aux quatre coins du monde.

De fait, au delà de Cerdicus et Odetus qui avaient mis au courant les archimages des autres Facultés et de l’Impératrice qui n’avait informé que quelques conseillers et alliés dignes de confiance, personne ne se doutait du cataclysme qui s’annonçait. Elea V avait décrété qu’il serait risqué d’inquiéter inutilement la population, d’autant que les mages avaient une solution. Elle espérait que les expéditions seraient diligentes dans leur recherche d’artefacts ; elle se sentirait mieux une fois qu’elle saurait que toute menace serait écartée.

 

Isaura était une étudiante prometteuse dans les domaines des potions et de la botanique. Mais aussi déjà une magicienne émérite. C’est pourquoi elle était à la tête de son petit groupe de chasseurs de reliques. En réalité, ils ne recherchaient pas des reliques à proprement parler. Sous la direction de la jeune femme, ils s’étaient spécialisés dans les plantes rares.

Ils avaient déjà trouvé le lotus d’améthyste de Sylvania et le discret campanule-phénix doré. Ils n’avaient pas ménagé leurs efforts pour arriver à ce résultat et leurs trouvailles avaient été acclamées à grands cris à la Faculté Impériale de Diroma. L’équipe d’Isaura et elle-même avaient quitté la ville la veille afin de trouver la dernière plante requise. Ils étaient partis au plus vite car plusieurs groupes d’étudiants rivaux les concurrençaient. Toutes ces compétitions se déroulaient sous l’oeil concerné des deux archimages qui avaient initié le mouvement.

« Le temps presse, s’inquiétait Cerdicus en froissant nerveusement sa barbe.
– Ne vous en faites pas, lui assura Odetus en buvant une gorgée de chocolat chaud. Ils sont plusieurs pour trouver… Comment se nomme cette plante déjà ?
– Timide Amour, il s’agit d’une petite fleur bleue.
– Voilà. Jusqu’ici tout se passe à merveille ; il est inutile de se faire du mauvais sang. Personne ne s’inquiète plus de l’astre nouvellement apparu dans le ciel depuis que l’Impératrice Elea V en a fait son symbole. »

Cerdicus acquiesça. Son confrère parlait sagement. « Je suis certain qu’ils reviendront à temps avec le Timide Amour, appuya une nouvelle fois Odetus.
– Vous parlez avec la voix de la raison, en convint son confrère. Mais je ne peux m’empêcher de penser : et si le fait qu’il n’existe plus de prophétie pour la suite signifiait que nous n’allons pas réussir à empêcher cet astre de nous heurter.
– Je préfère ne pas y penser. » Avoua Odetus en terminant le contenu de sa tasse.

 

Marcus était un paysan prospère. Tous les matins, il se levait tôt, envoyait ses ouvriers au travail et se mettait lui-même à l’ouvrage ensuite. Contrairement aux autres jours de dur labeur, aujourd’hui il se permettait de faire une pause dans son travail. Ce n’était pas un jour comme les autres : une flopée d’étudiants mages parsemait ses champs, visiblement à la recherche de quelque chose d’important pour eux.
Que ces jeunes blancs becs fassent comme ils voulaient, songea Marcus, tant qu’ils ne lui abîmaient pas ses récoltes. Il espérait juste qu’ils ne resteraient pas trop longtemps, car ils risquaient de gêner ses ouvriers. Après un claquement de langue, il décida de garder un oeil sur eux, juste au cas où. Il n’avait jamais vu une telle chose et contemplait le spectacle, médusé.

« Isaura, il nous regarde toujours, émit timidement un étudiant.
– Et bien qu’il regarde, répondit sèchement l’interpellée. Il ne peut pas comprendre l’importance de ce que nous recherchons.
– Nous pourrions peut-être lui demander si il connait les fleurs bleues… les Timides Amours ?
– Pour quoi faire ? Il ne verrait même pas de quoi nous lui parlerions. »
Ils continuèrent à chercher. Les espoirs de Marcus furent exaucés quelques jours plus tard. Les étudiants mages s’en furent de ses terres sans un mot. Le paysan se demanda ce qu’ils avaient bien pu trouver au milieu de ses plantations.

 

« Nous avons échoué, avoua Isaura aux deux archimages une fois revenue à la Faculté Impériale de Diroma. Nous n’avons pas trouvé le Timide Amour, malgré tous nos efforts. » Cerdicus et Odetus échangèrent un regard accablé.

 

« Evata ! Appela Marcus. Les mauvaises herbes bleues sont revenues ! Viens m’aider à les exterminer !
– C’est terrible, grommela sa femme en arrivant avec de quoi déterrer les racines. Elles sont tenaces ces herbes ! » Sans un mot de plus, ils se mirent de nouveau à la tâche. Pendant ce temps, dans le ciel, l’astre grossissait.

 

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