NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 1

Sa tête la lançait terriblement. Elle essaya de se rappeler pourquoi elle avait si mal, mais ses souvenirs peinaient à remonter jusqu’à sa conscience. Elle savait qu’elle s’appelait Éléonore, qu’elle avait un compagnon et se remémorait tout le reste aussi, jusqu’à ce trou noir duquel elle venait d’émerger. La seule chose qui lui revenait à l’esprit était qu’elle avait déjà essayé de se réveiller à plusieurs reprises, mais que c’était la première fois qu’elle se sentait sur le point d’y parvenir.

Elle banda sa volonté pour soulever les paupières. Sans succès. Et son crâne la relança de plus belle. Son réflexe de grimacer parut n’avoir aucune répercussion sur son visage non plus. Du moins, il se pouvait qu’il y ait eu une réponse de ses lèvres, mais elle ne l’avait pas perçue. Une vague d’inquiétude la submergea. Était-elle en train de mourir ?

Elle avait l’impression d’être sur un lit ; elle se trouvait certainement dans un hôpital, où on devait s’occuper d’elle. Elle espéra que [Bidulon], son compagnon, se tenait auprès d’elle ; sa présence la rassurerait. Si elle retrouvait sa conscience au point de pouvoir réfléchir, c’était que son état s’améliorait certainement. Cette pensée l’apaisa, mais ne diminua en rien ses maux de tête. Maintenant qu’elle n’était plus inquiète, son impuissance commença à l’irriter. Le fait de ne pas réussir à se souvenir de ce qui lui était arrivé avant de perdre conscience aussi.

« Je crois qu’elle a bougé, entendit-elle.
— Ah bon ? lança une deuxième voix féminine d’un ton peu convaincu.
— Hmm, en tous cas, j’en ai eu l’impression.
— C’est à force de la fixer, ça donne des illusions.
— Haha oui, ça doit être l’espoir qu’il se passe enfin quelque chose… soupira la première voix.
— Ils ont dit qu’elle allait bientôt se réveiller, j’espère que ça sera vraiment bientôt et pas bientôt dans deux jours.
— Moi aussi. »

Les deux voix se turent. Éléonore voulut parler, mais cela lui sembla un effort encore plus difficile que celui d’ouvrir les paupières. Elle ne parvint même pas à produire le moindre son. Frustrée, elle espéra que les deux femmes resteraient encore un peu auprès d’elle, le temps qu’elle réussisse à bouger ou à parler. Peut-être que leur conversation l’éclairerait aussi sur sa situation actuelle. Ses pensées devenaient plus agiles, mais ses souvenirs restaient très lourds.

À sa grande déception, les deux interlocutrices restèrent silencieuses, ou étaient parties, elle n’avait nul moyen de le savoir. « Elle a repris des couleurs, non ? commenta finalement la deuxième voix.
— C’est difficile à dire… Mais j’espère que c’est le cas, je commence à m’ennuyer, ici.
— J’irais bien me dégourdir les jambes.
— Moi aussi, mais à tous les coups, elle se réveillerait juste quand elle serait toute seule, déplora la première voix. Et tu sais bien ce qui arriverait si quelqu’un apprenait que nous avons abandonné notre poste…
— Oui, j’ai trop besoin d’argent pour faire une bêtise. »
La convalescente sentit des doigts toucher son bras pour le secouer doucement. « Ce n’est pas comme ça que tu la réveilleras, à mon avis.
— Je sais, mais bon. » Un des doigts s’enfonça à travers son vêtement au niveau du biceps, presque assez pour provoquer de la douleur. Éléonore commençait à avoir une meilleure perception de son corps et ses orteils tressaillirent.

Et ses paupières se soulevèrent.

Sa vue s’accommoda rapidement et elle aperçut de grands montants en bois clair soutenant les tentures bleues d’un lit à baldaquin. Elle était elle-même recouverte d’un édredon généreux et richement brodé, qu’elle serra de ses mains par réflexe, et elle constata que sa tête reposait sur des oreillers tous aussi ventrus. D’essayer de tourner son regard provoqua une nouvelle douleur lancinante sous son crâne et elle poussa un gémissement. Il était faible et éraillé, mais les deux femmes dans sa chambre sursautèrent et la contemplèrent avec surprise.

« Elle est réveillée ! s’exclama celle qui se tenait juste à côté du lit. Elle est réveillée, prévient tout le monde ! » Du coin de l’œil, Éléonore aperçut une des deux femmes quitter la pièce en courant, tandis que l’autre lui attrapait la main. « Madame, comment allez-vous ? Pouvez-vous parler ? Oh non non, n’essayez pas de vous lever, vous êtes encore trop faible. Rassurez-vous, les médecins vont arriver, vous allez être guérie en moins de deux. »

La convalescente voulut demander de quoi elle souffrait, mais l’effort à fournir était trop important ; seul un autre gémissement rauque s’échappa de ses lèvres sèches. « Vous souffrez ? s’enquit la femme qui lui tenait la main. Peut-être que vous avez soif… » Elle la lâcha pour lui servir un verre d’eau grâce à une cruche disposée sur une table de chevet attenante. « Je vais vous aider. » lui dit-elle ensuite en soulevant délicatement la tête d’Éléonore pour lui permettre de boire.

C’était plus difficile que ce à quoi la malade s’attendait ; elle manqua même de s’étouffer. De surcroît, elle se sentait d’une telle faiblesse que l’effort lui donna envie de s’endormir de nouveau pour récupérer des forces, sauf qu’elle ne voulait pas s’endormir. Elle ne comprenait pas où elle se trouvait, ni ce qu’il se passait et elle voulait des réponses. À chaque fois qu’elle essayait de parler, la femme qui s’occupait d’elle l’en empêchait, en se souciant qu’Éléonore se fatigue trop et qu’elle avait besoin de rester calme.

La convalescente voulait bien rester calme, mais elle estimait qu’elle se sentirait plus apaisée si on lui expliquait de quoi elle souffrait, où elle était soignée — car elle ne reconnaissait pas l’endroit — et où était son compagnon. Cela ne ressemblait pas de ne pas se trouver à ses côtés alors qu’elle était mal en point. Elle espérait qu’il ne lui était rien arrivé. Le trou noir dans ses souvenirs n’arrangeait pas ses inquiétudes à ce sujet. Sa tête la lançait toujours, mais un peu moins. Cela la rendit optimiste sur l’amélioration progressive de son état. Après tout, elle avait même réussi à ouvrir les yeux et commençait à bouger quelques articulations, même si cela lui demandait énormément d’effort.

La porte de la chambre s’ouvrit et, précédées de la femme qui était partie les chercher, plusieurs personnes y pénétrèrent. Éléonore n’en reconnut aucune. Comme elle venait de se réveiller dans un endroit qu’elle ne connaissait pas, ce n’était pas si étonnant, mais cela n’aidait pas à la rassurer quant à sa situation. « Bonjour, madame, je suis heureux de voir que vous avez enfin repris conscience, la salua un homme. Vous nous avez causé une sacrée frayeur, laissez-moi vous examiner, en compagnie de mon assistant et de mes confrères. »

Ce faisant, et sans attendre de réponse, il s’approcha pour l’inspecter, aussitôt imité par les autres qui s’agglutinèrent tous autour du lit avec leurs regards inquisiteurs. Une fois qu’elle eût été examinée sous toutes les coutures, l’homme reprit : « Vous êtes encore très fragile et fatiguée : il va vous falloir du temps avant de pouvoir quitter le lit et plus encore avant de reprendre des activités normales. » Les confrères hochèrent la tête en signe d’acquiescement.

« Sans même parler de monter de nouveau sur un cheval, bien sûr. Vous avez eu une commotion, ce qui signifie que vous avez peut-être perdu quelques souvenirs, qui devraient revenir dans les semaines à venir. D’ailleurs, vous ne vous en rappelez certainement pas, mais vous avez fait une mauvaise chute de votre monture. Nous avons eu très peur de vous perdre sur le moment : vous aviez perdu beaucoup de sang et la blessure ne nous disait rien qui vaille. Nous étions d’autant plus soucieux que votre père nous a assuré que si vous perdiez la vie, nous perdrions nos têtes. Bien évidemment, nous savons que c’était l’inquiétude qui motivait ses propos et ne lui en avons pas tenu rigueur… » Il y eut un nouvel acquiescement collégial.

« Quoiqu’il en soit, vous paraissez très bien récupérer. La cicatrisation est en cours, la blessure a bien été nettoyée par nos bons soins et votre vue ne semble pas avoir souffert du choc. Cependant, vous paraissez encore un peu désorientée, mais ne vous faites pas de souci à ce propos : c’est tout à fait normal. Vous vous sentirez de mieux en mieux au fur et à mesure que vous prendrez du repos pour aider à la guérison. L’un d’entre nous viendra régulièrement vous voir, afin de s’assurer de votre état, d’une part, et de refaire votre pansement, d’autre part. »

Éléonore réalisa seulement à ce moment-là que quelque chose lui enserrait la tête. « Non non, ne vous forcez pas encore à parler, reprit l’homme en la voyant ouvrir la bouche. Ce ne serait pas raisonnable dans votre état. D’ailleurs, nous n’allons pas trop nous attarder ici : voir du monde est beaucoup trop fatigant pour vous dans votre état actuel. Si… »

Il fut interrompu par la porte de la chambre qui s’ouvrit en grand. Tout le monde s’inclina en voyant entrer un homme à la chevelure grisonnante et richement vêtu. « Monseigneur, le saluèrent les présents.
— Enfin ma fille a ouvert les yeux ! se réjouit le nouveau venu en les ignorant et s’approchant du lit tandis que tout le monde lui cédait la place. Je suis si heureux de vous voir vous remettre de ce terrible accident. Je me suis fait un sang d’encre et j’ai fait abattre la bête responsable de votre malheur, ma chère enfant. Vous avez été soignée par les meilleurs médecins de la région et ils vont continuer à s’occuper de vous, jusqu’à ce que vous soyez entièrement remise. J’ai hâte de vous voir de nouveau sur pied à parcourir le château et vous promener sur notre domaine, ma fille.
— Monseigneur, nous devrions la laisser se reposer, intervint un des médecins. Autant d’agitation ralentit sa guérison.
— Oh oui oui, bien sûr, acquiesça le seigneur avec empressement. Quittez tous la pièce pour la laisser dormir. À part vous ; vous veillerez sur son sommeil et ferez appel si son état montre le moindre signe d’aggravation. »

La femme à qui il venait d’ordonner de surveiller Éléonore s’inclina : « Oui, monseigneur. » Et tous s’en furent aussitôt. « Vous devriez fermer les yeux et dormir pour vous remettre plus vite. » lui suggéra-t-elle une fois qu’il ne resta plus qu’elles deux. La convalescente désigna la cruche d’eau pour demander à boire encore un peu et, une fois l’eau ingérée, elle se rallongea au milieu des oreillers moelleux et ferma les paupières pour masquer son trouble et réfléchir en paix pendant que la servante veillait sur elle.

Un peu désorientée, ouais, le médecin ne croyait pas si bien dire. Qu’est ce que c’était que ce bordel ? Qui était cet homme qui se prétendait son père et qu’elle n’avait jamais vu ? Et pourquoi se prenait-il pour un seigneur de l’ancien temps ? Comme les autres, qui étaient tous vêtus comme s’ils sortaient d’un livre d’histoire… D’ailleurs, que faisait-elle dans un château type Renaissance pour sa convalescence ? Depuis quand faisait-elle de l’équitation ? Se trouvait-elle dans un hôtel de luxe à faire un jeu de rôles grandeur nature ? Vu son état — car elle était véritablement blessée — cela paraitrait étonnant. Son épuisement commençait à prendre le dessus, mais avant de s’endormir, elle se dit que tout cela devait juste être un drôle de rêve et se promit de le raconter à [Bidulon], son compagnon, au réveil.

***

Lorsqu’Éléonore se réveilla une nouvelle fois, elle avait déjà oublié sa mésaventure de la veille. Tout lui revint brusquement lorsqu’elle ouvrit les yeux sur les tentures bleues de l’immense lit à baldaquin qu’elle occupait, au lieu de sa chambre dans leur appartement avec [Bidulon]. En même temps que son mal de crâne se réveillait, une vague d’inquiétude la parcourut : ce n’était donc pas un rêve. Elle tourna précautionneusement le regard sur le côté, pour voir si la servante dévolue à sa surveillance se tenait toujours près du lit.

C’était le cas.

Comme la servante était plutôt accaparée par ce qu’il se passait à la fenêtre, Éléonore referma vite les yeux pour réfléchir en paix à cette situation surréaliste. Prenant une grande inspiration intérieure, elle essaya d’analyser ladite situation. Déjà, point positif, elle se sentait beaucoup mieux que la veille. Du moins, elle espérait que c’était la veille et qu’elle n’avait pas dormi plusieurs jours d’affilée.

 

Nombre de mots : 2015. C’est un peu triste pour un jour férié, mais c’est vraiment dur de se mettre en route. Et aussi, je ne sais toujours pas si je l’appelle Éléonore ou Isabelle.

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