NaNoWriMo 2014 jour 9 : Bård

La femme de Nurri suivit le petit groupe dehors et, intriguée, elle s’enquit auprès de son mari : « Que se passe-t-il ?
– Ces deux idiots veulent se battre pour récupérer le droit d’utiliser tout l’héritage de Dame Doelyn, expliqua le dverg.
– Je croyais que ce n’était pas possible, dit Beyla.
– Cela ne l’est pas et si tu veux mon avis, ronchonna le forgeron des étoiles, l’esprit de chacun de ces deux là est aussi éclairé qu’une lanterne sans huile…
– Oh Svart, il va y avoir un combat on dirait, se réjouit Mørk. Crois tu qu’il ira jusqu’au premier sang ? Ou alors peut être que ce sera un combat à mort ?
– Tait toi Mørk. » Soupira le premier corbeau excédé.

Fen gardait à présent le silence, de même que les deux frères non corbeaux. Ces derniers se mettaient solennellement en place l’un en face de l’autre, tandis que la vane, en reprenant sa grande forme lupine songeait que son petit protégé était encore à des centaines d’années d’entraînement avant de pouvoir rivaliser avec un aelfe. Il allait se faire manger tout cru. Restait à savoir si Siegfried comptait l’épargner. Rien n’était moins sûr. Pour lui les humains n’étaient que fourmis et, bien que Bård soit à moitié aelfe, son grand frère n’était pas prêt à le considérer comme tel. La louve soupira intérieurement, de son point de vue il n’y avait qu’une solution pour mettre fin à cette farce stupide. Il devait probablement exister des solutions plus intelligentes et moins douloureuses que celle qu’elle avait en tête, mais elle n’allait pas avoir le temps de réfléchir plus avant. Elle se tint prête.

« Tient toi prêt, humain, à mon signal. » Prévint l’aelfe. Mais Bård n’avait pas l’intention de se laisser dicter sa conduite et, tandis qu’il se ruait sans attendre sur son grand frère en hurlant, Fen eût l’impression de voir Sigurd. Elle se rendit compte que Siegfried s’apprêtait à le cueillir de sa corne de narval effilée et glissa pour s’interposer juste à temps entre les deux belligérants. Elle glapit de douleur alors que la lame du petit couteau s’enfonça dans son flanc gauche et que la corne recouverte d’acier perça profondément son épaule droite. Ces deux lames avaient été forgées par une aelfe sous la direction d’un grand forgeron dverg ; elles étaient donc tout ce qu’il y a de plus capables de blesser un vane.
« Fen ! s’écrièrent d’une même voix les deux frères.
– Tiens, en v’là une autre avec l’esprit aussi éclairé qu’une lanterne sans huile… » Commenta Nurri atterré. Sans répondre sa femme se précipita dans leur maisonnette. Bård était dévasté d’avoir blessé sa protectrice. En réalité, la lame de son couteau n’était pas très longue et le cuir de la louve épais, il ne lui avait donc causé qu’une estafilade qui saignait à peine. Mais cela lui suffit pour paniquer, il rangea vite son arme, mit de la neige sur la blessure et courut devant la louve pour se blottir contre son poitrail en pleurant des excuses. Elle s’efforça de consoler son petit protégé à grand renfort de caresses et s’aperçut que l’aelfe paraissait tout aussi ébranlé. Hébété, il contemplait alternativement et avec horreur sa lame de laquelle gouttait le sang de la vane et la blessure de cette dernière. Il adressa à la louve un regard hanté. « Fen… » murmura-t-il d’une voix rauque qui avait perdu de sa superbe. « Idiote… »

Quoiqu’il allait dire ensuite, il fut interrompu par le retour de Beyla qui apportait des linges propres. La femme de Nurri poussa sans ménagement Siegfried afin de nettoyer la blessure de la vane à grand renfort de neige et de la bander soigneusement. Le forgeron des étoiles, quant à lui, s’était mis à bourrer une pipe comme s’il ne s’était rien passé et l’alluma. Il soupira d’aise. « Bien ! s’exclama-t-il. Maintenant que vous avez fini de jouer aux imbéciles, tous autant que vous êtes, peut être daignerez vous écouter mes explications sur l’utilisation de la serrure et de sa clef. Après tout, j’ai seulement participé à leur confection alors que vous pas du tout, du coup je ne sais pas si il est très important de m’écouter. » Si l’aelfe se sentit piqué par la moquerie, Bård la sentit bien méritée.

Aucun des deux frères ne répondit et le forgeron des étoiles prit ce silence unanime pour un accord. Il s’avança alors vers Siegfried et lui prit la corne de narval des mains. Il nettoya soigneusement la lame du sang dans la neige et l’essuya délicatement sur sa tunique. Puis il rendit l’arme à l’aelfe en lui déclarant : « Maintenant que vous avez tous les deux revêtu vos anneaux, je vais vous expliquer comment tout cela fonctionne. Comme je le disais précédemment, l’aîné possède la serrure qui peut aussi lui servir d’arme et son anneau décide de la taille de la porte. » Siegfried jeta un coup d’oeil curieux à son anneau. « Quant au second, continuait Nurri, possède la clef et son anneau décide de la destination. » Toujours collé à Fen qui restait couchée dans la neige, Bård contemplait le sien. « Vous devriez essayer. » Les enjoignit le dverg.

L’aelfe murmura : « Une serrure… » Il fit miroiter la lumière du soleil couchant sur l’acier qui recouvrait la corne, puis la brandit et, avec un cri, l’enfonça profondément dans l’un des arbres noueux qui encadraient la maison du forgeron des étoiles. Autour de la corne, qui s’était mise à briller le long des annelures, se dessinèrent les contours d’une porte éthérée. Le dverg s’approcha alors du second fils. « Tu avais remarqué les runes sur ton anneau, lui dit il. Dame Doelyn m’avait spécifié que pour votre premier essai, tu devrais pointer ton anneau sur la rune du Don.
– Laquelle est ce ? » s’enquit le garçon qui ne savait pas lire les runes. Nurri lui indiqua un symbole qui faisait un grand X. L’enfant tourna l’anneau mobile jusqu’à ce que l’encoche indique la rune en question. Le manche de son couteau se mit à briller en réponse. Il s’approcha de son frère et constata que la base de sa corne de narval possédait un creux. Une fente juste de la taille de son couteau. Après un regard méfiant du côté de l’aelfe, il inséra sa clef dans la serrure et déverrouilla la porte éthérée. Il prit ensuite une inspiration et tira la porte.

Celle ci ouvrit l’arbre sur un jardin verdoyant. Bård en eût le souffle coupé. Il reconnaissait le petit parc de son rêve, là où il avait rencontré sa mère. L’aelfe tenait de garder un semblant d’impassibilité, mais lui aussi était ébranlé par cette vision. Après une hésitation, il passa la porte pour entrer dans le jardin. Son petit frère lui emboita le pas. En passant le pas de la porte, il constata que l’arbre était devenu tout entier ladite porte et qu’il en voyait l’interieur en la traversant. Une fois dans le jardin, le garçon soupira d’aise. Il avait quitté l’ambiance froide et métallique de l’hiver pour se retrouver dans la douce chaleur printanière qui régnait dans ce petit écrin de paradis. Il ferma les yeux et inspira profondément les riches odeurs de fleurs et de fruits. Il perçut alors, au milieu des autres senteurs, le parfum caractéristique de la pêche. Il se souvint du banc sous le pêcher où il avait discuté avec sa mère. Il rouvrit les yeux et chercha rapidement le banc en question du regard. Son frère se tenait déjà devant, à contempler les pêches qui dansaient dans la légère brise. Bård s’approcha timidement. Il n’oubliait pas que Siegfried avait voulu le tuer à peine quelques instants auparavant. Il jeta alors un coup d’oeil en arrière et puisa un peu de courage en constatant que Fen les surveillait de l’autre côté de la porte.

« As tu aussi discuté avec elle lors de ses derniers instants ? » S’enquit il avec circonspection. L’aelfe hocha affirmativement la tête. Le garçon trouva ce semblant de réponse encourageant et chercha à toute allure quelque chose d’autre à dire. A ce moment là il repéra une feuille de papier fixée au banc. « Regarde, dit il à son frère, elle nous a certainement laissé un message.
– Elle m’a laissé un message, corrigea Siegfried avec un peu de sa morgue retrouvée.
– Que dit il ? s’enquit Bård qui refusait de se laisser démonter mais qui ne savait pas lire les mots aelfiques.
– Cela ne te regarde pas. » Lâcha l’aîné. Sur ces mots il tourna les talons et se dirigea vers la porte. L’enfant s’empara du papier, en se disant qu’il trouverait bien quelqu’un qui accepterait de le lui lire, et courut après son frère. « Je veux récupérer ma corne. » Déclara l’aelfe une fois qu’ils furent tous deux sortis du jardin. Comme il ne voyait pas d’intérêt à laisser la porte ouverte, même pour faire enrager son grand frère dédaigneux, il la reverrouilla et récupéra son couteau clef, libérant ainsi la serrure de Siegfried. Ce dernier récupéra son bien et, sans un mot, commença à s’en aller.

« Maître maître ! l’appella Mørk en volant derrière lui. Ne deviez vous pas le tuer ?
– Je n’ai aucune gloire à tirer de la mort d’un humain, répondit l’aelfe en crachant le dernier mot comme s’il s’agissait d’une insulte.
– Vous allez le laisser vivre alors ? Vous êtes vraiment généreux maître ! » gloussa le corbeau. Svart leva les yeux au ciel avant de prendre son envol pour suivre ses deux compagnons.

Lorsque l’aelfe et les corbeaux se furent engloutis dans les bois, de l’autre côté du lac gelé qui entourait la maisonnette du forgeron des étoiles, Bård demanda à sa grande protectrice : « Pourquoi ne me déteste-t-il autant ?
– Parce qu’il est un peu idiot parfois, répondit la louve en découvrant ses crocs dans un sourire moqueur.
– Je ne lui ai rien fait, insista le garçon qui voulait comprendre et, surtout, qui se sentait blessé par ce rejet.
– Il s’est mis dans la tête qu’il haïssait les humains, expliqua la vane plus sérieusement.
– Oui, j’avais bien compris ça, continua l’enfant. Mais je n’y suis pour rien si je suis humain. Et en plus je suis à moitié comme lui.
– Je le sais bien, soupira Fen. Mais tu as un frère têtu. Il lui faudra longtemps pour accepter ton existence.
– Si tant est qu’il l’accepte un jour, précisa Nurri qui faisait des ronds de fumée.
– Ne dit pas des choses aussi horribles ! le gronda Beyla. Propose leur plutôt de venir se réchauffer à la maison pour se remettre de toutes ces émotions. » Sur ces propos, elle suivit son propre conseil et partit se réfugier dans son foyer.

« Vous l’avez entendue, ronchonna le dverg. Voulez vous venir vous réfugier un moment chez nous ? J’imagine que vous pourriez peut être même y passer la nuit plutôt que de rester dehors dans le froid.
– Ce serait avec plaisir. » Accepta Fen à la grande joie de son protégé. Elle se leva et se métamorphosa de nouveau dans sa forme humanoïde pour pouvoir entrer dans la maisonnette. Ce faisant, elle perdit le bandage qu’avait confectionné la femme de Nurri pour sa forme lupine. Elle le ramassa en grimaçant, alors que sa blessure à l’épaule se remettait à saigner.

« Ca va aller Fen ? s’inquiéta Bård.
– Oui, tout va bien, ne t’en fait pas » Le rassura-t-elle en franchissant le pas de la porte. Une fois à l’intérieur, elle se dirigea vers Beyla et lui tendit le linge maculé de rouge qui avait servi de bandage. « Merci beaucoup de cette attention, et désolée pour le sang, dit elle à la petite dverg.
– Mais de rien c’est tout naturel, balaya la femme du forgeron. Voyons, regardez vous, vous recommencez à saigner ! Cette blessure est très profonde, il ne faut pas la négliger ! Allez, tenez, installez vous là, que je vous soigne de nouveau. » La vane obéit et s’assit docilement sur la chaise que lui désignait la dverg. Ceci fait, cette dernière découvrit son épaule et entreprit de nettoyer la plaie de nouveau avant de la bander une deuxième fois. « Vous devriez éviter de trop changer de forme dans les jours qui viennent. » Conseilla Beyla. Fen fit une grimacce en grommelant. « Je suis sérieuse, insista la soigneuse. Il faut que le bandage reste en place un moment pour que ça soit utile.
– Elle a raison, appuya le garçon. Il faut te ménager un peu.
– D’accord, d’accord. » soupira la louve.

Si même le petit d’homme qu’elle était sensé protéger s’y mettait, elle ne pouvait que capituler. Elle lui ébouriffa les cheveux de son bras valide. Prenant ce signe d’affection pour une invitation, Bård se glissa sur les genoux de la vane. Celle ci, d’abord surprise puisque c’était la première fois qu’une telle chose arrivait, se fendit d’un léger baiser sur la tête de l’enfant. En réponse, celui ci se blottit. Puis il lui présenta le papier qu’avait laissé sa mère sur le banc du jardin. « Pourrais tu me lire ceci ? » lui demanda-t-il. Elle jeta un rapide coup d’oeil au message et acquiesça. Elle s’éclaircit la voix et se mit à lire :

« Mes chers enfants,

tout d’abord je vous présente mes sincères excuses. Mes actions vont vous causer de l’embarras, si ce n’est pas déjà fait. Je n’ai malheureusement pas le temps d’entrer dans les détails, mais pour en venir au fait, je me suis attirée les foudres de l’ase Ull.

“En fait, comme les vanes, les ases peuvent absorber le pouvoir des créatures qu’ils tuent. Et, dans sa vanité, Ull a décidé de s’élever en héros, demandant à tous de lui délivrer des créatures puissantes dont il pourra absorber le pouvoir. Il espère ainsi être le vainqueur du Ragnarök, la fin du monde, avant même le commencement du Ragnarök et il pense qu’ainsi, le monde ne finira pas. Grâce à lui.

“Dans sa quête de puissance, il courtise les femelles de chaque espèce, leur promettant de leur laisser la vie sauve si elles lui donnent leurs nouveaux nés afin qu’il puisse s’en abreuver. Etant acculée, je n’ai pu qu’accepter sa proposition lorsqu’il est venu à moi. J’étais alors enceinte de Siegfried. Je me suis dit que je trouverai un moyen de protéger mon nourrisson à venir.

“A sa naissance, je l’ai confié à son père et je me suis rendue au devant de Ull pour lui annoncer que, malheureusement, j’avais fait fausse couche. J’ai fait de même ensuite avec Bård : je l’ai confié à son père. Mais cette fois, Ull ne m’a pas crue et il s’en est fallut de peu que j’en réchappe. J’ai passé les années suivantes à fuir et à continuer d’acquérir les connaissances de Nurri, que je surnomme le forgeron des étoiles. Il a accepté de me cacher et de m’enseigner ce qu’il savait.

“Depuis que j’ai été enceinte de Bård, j’ai utilisé tout mon art, mêlant mes connaissances aelfiques et mes connaissances dvergars pour vous confectionner des cadeaux. Si vous lisez ce message, c’est que vous les avez trouvés et je m’en réjouis. De même, cela signifie que vous avez trouvé de quoi vous entendre et il n’en faut pas plus pour combler mon coeur de mère.

“En tous cas, je vous mets en garde : Ull va vous traquer. Il va vouloir récupérer la puissance dont je l’ai privé en lui dissimulant vos naissances. C’est pourquoi je vous ai confectionné cette serrure et cette clef. Elles ouvrent des portes vers d’autres mondes, et chacun de ces mondes correspond à une rune. Si vous oeuvrez ensemble, vous serez à même de vous débarrasser de l’influence néfaste de Ull. Car, quoique lui fasse miroiter sa vanité, Ragnarök arrivera et il se passera ce qui doit se passer sans qu’il n’y puisse rien changer.

“Bon courage pour vos épreuves futures, mon coeur saigne de savoir que je ne serai plus là pour vous protéger, bon courage à vous deux mes chéris, je vous aime.

“Doelyn votre maman. »

Lorsqu’elle s’arrêta de parler, Fen se rendit compte que son protégé ne parvenait pas à retenir ses larmes. « Il m’a menti, sanglota-t-il. Siegfried m’a menti.
– Comment cela ? s’enquit la vane.
– Il m’a dit que le message ne concernait que lui, expliqua l’enfant d’une voix entrecoupée de pleurs. Alors qu’elle me parlait à moi aussi et j’ai failli ne pas récupérer la lettre. Dans ce cas là je n’aurai jamais su ce que mère voulait me dire ! » La louve serra contre elle le garçon de son bras valide et le berça pour l’apaiser. « En plus maintenant il est parti, alors qu’elle nous dit bien que nous devons rester ensemble. N’est ce pas ? Elle a dit que nous devions oeuvrer ensemble pour nous défaire de l’influence de Ull. Mais maintenant qu’il est parti, comment vais je faire ? Je ne suis encore qu’un petit garçon et…
– Chut, l’interrompit Fen. Chuuut, calme toi. Tout se passera bien, même si ton frère a décidé de s’en aller pour le moment. Et puis regarde, je suis toujours là, moi. Nous trouverons des solutions ensemble, ne t’inquiète pas, petit d’homme.
– Oui tout à fait ! Appuya Beyla qui avait terminé de panser la vane. Ce qu’il vous faut à tous les deux pour le moment, c’est un bon dîner ! »

L’entrain de la dverg était si communicatif que Bård esquissa un sourire. Nurri, quant à lui, semblait d’humeur maussade. La lecture de la lettre de Doelyn paraissait avoir sabré son moral. Heureusement, pour lui comme pour les autres, le dîner de Beyla lui rendit un semblant de bonne humeur. Elle leur servit un ragoût de fèves et de mouton, dont la chaleur courut de leurs bouches à leurs estomacs en les laissant dans une bienheureuse félicité. En hôte attentionnée, la femme du forgeron des étoiles avait même donné à Fen non pas de son ragoût, mais un gigot de mouton cru tout entier. Reconnaissante, la vane fit l’effort d’utiliser des couverts pour engloutir sa viande.

NaNoWriMo 2014 jour 6 : Bård

– Oui, dérobé, s’agaça l’aelfe. Ne comprends tu pas des mots aussi simples que ceux ci ?
– Si si, répondit rapidement Bård. Mais Sigurd n’était pas un voleur !
– Pas un voleur dis tu ? Comment le sais tu ? » S’enquit le maître des corbeaux, d’un ton qui marqua un semblant d’intérêt, bien que toujours aussi sévère. Le garçon déglutit. Quelque chose lui soufflait qu’il ne devrait peut être pas révéler qu’il se trouvait être le fils de Sigurd. Il esquissa un léger pas en arrière.

« Je vivais dans ce village, expliqua-t-il. J’ai été obligé de m’enfuir lorsqu’il a été attaqué.
– Tu vivais dans ce village ? » Le beau visage féérique se fendit d’un étonnement non feint. « Qu’est ce qu’un aelfe faisait donc dans un village humain ?
– Il est en partie humain, maître, intervint Svart.
– Tu ne m’avais pas raconté que Dame Doelyn avait eu un enfant avec un humain, Svart ? » Gloussa niaisement Mørk. Il écopa d’un coup de bec de la part de son frère. L’aelfe ne daigna pas se retourner vers eux, mais le regard peu chaleureux dont il gratifiait l’enfant depuis le début de la conversation se fit plus dur encore. Bård recula d’un nouveau pas, par prudence.

« Un bâtard… Serais tu d’aventure le fils de ce Sigurd que je cherchais ? s’enquit l’aelfe d’un ton acide qui n’augurait rien de bon.
– Oui. » Répondit le garçon pour qui la perte était encore tellement cuisante qu’il n’était pas capable de nier une chose pareille suite à une question aussi directe. Son interlocuteur dégaina alors une arme qui pendait à sa ceinture et la brandit. L’enfant réalisa en la regardant qu’il s’agissait en fait d’une longue corne de narval, plaquée d’acier et effilée, sur laquelle brillait la lumière rougeoyante du soleil couchant. Il en resta bouche bée. « C’est magnifique, murmura-t-il.
– C’est une arme passable, l’interrompit l’aelfe. Te dit elle quelque chose ?
– Je ne l’ai jamais vue, lui assura Bård. Mais… » Il sortit son couteau. Outil modeste à côté de celui de l’aelfe. Son manche était néanmoins constitué d’une base de corne de narval et sa lame était de facture féérique. L’être aux oreilles pointues qui le questionnait ne s’y trompa pas.

« Donne le moi, lui ordonna-t-il. Cet objet m’appartient.
– Non ! s’écria le garçon. C’est un cadeau de ma mère, je ne le donnerai à personne !
– Ta mère ?! manqua de s’étrangler l’aelfe. Impossible ! Donne moi ce couteau et je te laisserai la vie sauve.
– Jamais ! cracha l’enfant. Il est à moi !
– Dans ce cas, je le prendrai sur ton cadavre. »

Alors que l’aelfe s’apprêtait à marcher sur lui, une gigantesque forme lupine bondit par dessus la tête de Bård et, se métamorphosant en même temps, s’interposa sous sa forme humanoïde, l’une de ses lames bloquant la corne de narval plaquée d’acier. « Tu ne lui feras aucun mal, gronda-t-elle.
– Oh, une louve qui parle, commenta Mørk en pouffant avant de subir une nouvelle fois un furieux coup de Svart.
– Encore toi ? s’irrita l’aelfe à l’intention de la vane. Tu te mets toujours en travers de mon chemin lorsque des humains cherchent mon ire.
– Celui là ne cherche rien du tout, balaya la louve sous forme presque humaine. Si tu lui veux du mal, il faudra d’abord passer par moi. Et je suppose que tu te souviens ce que cela fait de te confronter à moi. »

L’aelfe grimaça. « Je n’avais pas vraiment envie de te tuer de jour là, surtout pour un humain, se justifia-t-il. C’est pourquoi je n’ai pas combattu sérieusement.
– Quand je pense que nous étions amis autrefois… déplora Fen.
– Tu as rompu notre amitié en protégeant un misérable humain contre moi alors qu’il m’avait offensé, lui rappela l’aelfe. Et maintenant tu protèges un insignifiant bâtard…
– Je n’ai rien rompu du tout, Sigurd ne méritait pas de souffrir de ta colère et il faisait lui aussi partie de mes amis.
– Comment oses tu comparer ton amitié avec moi avec celle que tu avais avec ce scélérat ? Tu devrais te montrer plus regardante avec les êtres dont tu gratifies ton amitié. » Tandis que la vane levait les yeux au ciel, il continua : « Prouve que tu n’as pas oublié les sentiments amicaux qui nous liaient autrefois : donne moi ce couteau.
– Je ne dépossèderai pas cet enfant du seul bien qui lui reste, refusa Fen.
– Cet objet m’appartient de droit, persista l’aelfe. Il aurait du m’être légué. »

Sans se retourner vers son protégé et sans baisser son arme bloquant la corne de narval, la vane demanda : « Bård, veux tu donner ton couteau à ce monsieur ?
– Non ! persista l’interpellé.
– Je suis désolée Siegfried, reprit alors Fen. Tu n’auras pas ce couteau. » L’aelfe adressa un regard meurtrier au garçon, qui le soutint avec un air de défi. En présence de sa protectrice, il se sentait comme si rien ne pouvait lui arriver. Il avait très envie de lui tirer la langue, mais il n’osa pas.
« J’aurai ce couteau. » Affirma Siegfried sur un ton définitif qui sonnait comme une promesse. Démentant ses paroles, il baissa sa lame annelée et s’en fut, englouti entre les arbres. Fen le regarda pensivement disparaître, puis rengaina et reprit sa forme lupine. Svart s’envola à la suite de son maître et Mørk le suivit après un joyeux salut à l’intention de la louve et de son protégé.

« Vivement que je sois plus fort, soupira Bård. Le monde est décidément peuplé de beaucoup de gens dangereux…
– En effet, confirma la vane en se tournant vers lui. Mais tu tueras des colonies entières d’araignées géantes avant de pouvoir rivaliser avec la puissance de cet aelfe là.
– Cela fait beaucoup de travail alors, se découragea le garçon. Mais tant que tu es là, je ne risque rien. » Il lui adressa un sourire tellement illuminé de confiance qu’elle sentit son coeur fondre. Comment Siegfried pouvait il rester de marbre face à une frimousse pareille ?

« Allez, viens, lui enjoignit elle d’un ton affectueux. Allons dormir, nous avons encore de la route à faire demain.
– Il ne m’aime pas beaucoup, cet aelfe, n’est ce pas ? déclara Bård en emboitant le pas de sa protectrice.
– Il n’aime pas beaucoup de monde en général et les humains en particulier, expliqua Fen. Il a une très haute estime de lui même pour ne rien arranger. Ne t’occupe pas de lui.
– Etait ce lui l’aelfe qui chassait le cerf blanc avec mon père et toi ? vérifia l’enfant.
– Lui même, confirma la louve avec un soupçon d’amertume à ce souvenir.
– Il a dit que mon père lui avait volé mon couteau, est ce pour cela qu’il ne l’aime pas ?
– Il n’aime pas les humains quels qu’ils soient, rappela la vane. Sigurd ne m’a jamais parlé de cet objet, je ne peux donc pas t’en dire plus : je ne sais pas.
– Mon père n’était pas un voleur.
– Je sais, petit d’homme, l’apaisa sa protectrice. Ne prête pas attention aux propos de cet aelfe. » Voilà qui était plus facile à dire qu’à faire, songea le garçon. Il trouva dommage que le dénommé Siegfried montre autant d’hostilité à son égard, parce que Bård aurait bien voulu lui demander si il connaissait sa mère. Au moins pour connaître son nom. Il se rappella alors que Mørk avait mentionné une certaine Doelyn qui avait eu un enfant avec un humain. Parlait il de sa mère ? Il soupira en s’installant dans un creux entre les pattes avant et le cou de Fen. Il se blottit dans son nid de fourrure et, tout à ses réflexions, finit par s’endormir.

Le lendemain il se réveilla tôt, impatient qu’il était de rencontrer ce fameux dverg connu sous le sobriquet de forgeron des étoiles. Peut être que ce Nurri pourrait lui en dire plus sur toutes ces questions qui le taraudaient. « Fen ! Fen ! Réveille toi, nous avons encore un long voyage à faire aujourd’hui !
– Hmpf, souffla la louve.
– Il faut trouver le forgeron des étoiles !
– Nous arriverons chez lui ce soir. » Dit la vane en bâillant. Elle se leva et s’étira longuement tandis que Bård bondissait autour d’elle, aussi excité qu’une puce en répétant « Vite Vite Vite » en boucle. Ignorant son entrain enfantin, Fen sortit tranquillement de leur caverne de neige. Le garçon escalada sa patte arrière pour se retrouver sur son dos, puis sur son encolure. Sa dextérité s’était décidément bien affinée, pensa la louve en prenant de la vitesse. Elle avait décidé d’accéder au désir de son protégé d’arriver le plus rapidement possible. En galopant à longues foulées dans le froid, elle entendit l’enfant rire de plaisir. « Et bien, si il arrive encore à rire après tout ce qui lui est arrivé, tout n’est pas perdu. » se dit elle. Elle allongea encore le pas.

A cette allure, ils arrivèrent à destination en milieu d’après midi. « Nous y sommes. » Déclara Fen en désignant à son petit cavalier une île située au milieu d’un lac gelé. Elle s’arrêta au bord du lac pour prendre le temps d’inspecter la glace. Elle posa une patte dessus. Un sinistre craquement retentit. « Ca ne m’a pas l’air très solide, commenta le garçon.
– A moi non plus, confirma la louve. Descend. » Il obéit et, une fois qu’il eût posé le pied à terre, la vane prit une nouvelle fois sa forme humanoïde. « Je serai plus légère ainsi, dit elle. Suit moi. » Elle s’aventura sur la glace. Son protégé lui emboîta le pas. Il glissa presque aussitôt. Fen le rattrapa et lui prit la main. Ainsi maintenu, il parvint à traverser le lac gelé. La promenade ne fut pas trop au goût de l’enfant : il avait sursauté à chaque craquement de la glace. Si la vane n’avait pas été avec lui pour le guider, jamais il n’aurait tenté une telle entreprise.

Enfin, ils posèrent le pied sur le sol de l’île. Elle était de modeste dimension et une maison se dressait timidement en son centre, escortée par les deux arbres les plus noueux et biscornus que Bård ait jamais vu. En évaluant la taille de la porte de la maison, Fen soupira et garda sa forme sur deux pattes. Tenant toujours la main de son protégé, elle frappa à la porte de son autre main et patienta. “Si c’est pour me refourguer vos chiffons, j’en veux pas !” glapit une voix masculine et légèrement erraillée à l’intérieur. “Ce n’est pas pour vendre des chiffons, cria à son tour la vane.
– Mais je ne veux pas de cuillères en bois, ni de marmite en cuivre non plus ! les prévint la voix.
– C’est moi, Fen, précisa-t-elle. Je ne viens rien te vendre !”

La porte s’ouvrit. “Et bah tu fais bien, ronchonna le dverg en sortant la tête dehors. Je n’aime pas tous ces camelots qui viennent me harceler pour me vendre des trucs.
– Ils viennent jusqu’ici ? s’étonna Bård.
– Ah ! s’écria Nurri en remarquant le garçon. Mais qu’est ce que c’est que ça ?
– Un enfant, répondit patiemment Fen.
– Ca, je le vois bien, bougonna le dverg. Pourquoi te promènes tu avec un truc pareil ? Ca refile des maladies, sais tu cela ?
– Ce n’est pas vrai ! Protesta le petit garçon tandis que sa protectrice pouffait de rire.
– Si c’est vrai ! Argumenta Nurri.
– Comptes tu nous laisser dehors dans le froid ? les interrompit la vane.
– Pfff, entrez donc.” Capitula le petit être ronchon en s’effaçant pour les laisser entrer dans sa maisonnette.