« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (7/8)

Kilynn parut apprécier la réponse. Sur son frère l’impact fut un peu plus mitigé, mais il revoyait tout de même les idées qu’il se faisait de la Barde à la hausse. Il savait qu’elle était puissante au point de faire fuir une bande de brigands affamés à elle toute seule. Seulement, le fait qu’elle considère une créature aussi grosse et dangereuse – aux yeux du garçon – qu’une wiverne comme une simple nuisance qu’elle pouvait terrasser de deux flèches… Son premier réflexe aurait été de penser qu’elle était totalement inconsciente, mais à présent il se disait que cette inconscience apparente était peut-être justifiée. Drakëwynn était forte. Peut-être même bien plus que ce que l’on pouvait croire de prime abord. « Dis, l’interpella-t-il. Tu me prêterais ton arc s’il te plait ?
– Bien sûr, aucun soucis. »

Elle lui tendit l’arme, en souriant de son habituel rictus qui mettait toujours le garçon mal à l’aise. Kyr s’empara de l’arc. Il s’agissait d’un arc long composite d’excellente facture. Il n’avait jamais vu un arc pareil. Il devait, en plus, être magique car il émettait en permanence une sorte de lumière vive. Le garçon essaya de bander l’arc, mais la corde et l’armature en bois semblaient aussi solides et inébranlables que les murs de la tour métallique. Il ne parvint pas à l’ébranler d’un millimètre. La Centaure rit de bon cœur en le voyant faire. « Même en vous y mettant tous les deux, je doute que vous puissiez le tendre, lui dit-elle.
– Tu es donc si forte que ça ? s’étonna Kilynn.
– Et plus encore. » renchérit Drakëwynn de manière énigmatique.

Kyr lui rendit son arme et, tout en l’aidant à descendre un cuissot de wiverne au rez-de-chaussée, après avoir jeté le reste de la carcasse par dessus les créneaux, il se demanda si tous les Centaures se trouvaient être aussi forts qu’elle. Peut-être devait-elle sa force au fait de faire partie des Disciples Draconiens se disait-il. Dans tous les cas, l’intuition de sa sœur de la suivre était la bonne, il en était à présent convaincu : avec cette Centaure capable d’abattre des wivernes comme s’il s’agissait de pigeons, ils ne pouvaient qu’être en sécurité.
Malgré leur appréhension première, il s’avéra que la viande rôtie de cette créature était mangeable. La ménestrelle avait dégotté assez de bois pour alimenter un feu de cuisine, qui pourrait continuer de chauffer la pièce la nuit durant. La chair de wiverne n’était pas aussi goûteuse que celle du lapin par exemple, évidemment, mais cela suffit pour accompagner correctement les champignons qu’elle avait cueillis le matin même. Seul Emlyg ne voulut pas y goûter et se contenta des champignons. « Je tâcherai de nous trouver du cerf pour la prochaine fois, commenta Drakëwynn.
– Du cerf ? Mais c’est interdit de braconner, prévint Kyr.

– Les forêts sont à tout le monde, répliqua la Centaure. Bien malin celui qui arrivera à m’empêcher de chasser là où je l’ai décidé. »
Le garçon voulait bien la croire. Dans un sens, il admirait la propension de la ménestrelle à n’en faire qu’à sa tête, en faisant fi du reste. Il faut dire que c’était souvent le cas des bardes, baladins et autres trouvères que d’agir ainsi. Mais, alors que ceux-ci devaient s’en sortir par la ruse et leur habileté en cas de pépin, Kyr avait le sentiment que Drakëwynn n’avait nullement besoin de s’embarrasser de subtilités d’aucune sorte.
« Si nous arrivons à garder une bonne allure demain, nous devrions pouvoir arriver à une petite ville, déclara la Centaure. Une fois là-bas, je nous achèterai ce dont nous aurons besoin pour l’entraînement. Et puis, j’aurai probablement quelques autres courses à faire et choses à régler. Vous pourrez visiter en attendant.
– On aura le temps de faire tout ça demain ? s’étonna Kilynn.
– Mmmh… » La ménestrelle fit mine de réfléchir. « Non. Si nous arrivons demain, ce sera probablement déjà trop tard pour pouvoir s’occuper de tout ça. De toutes façons, je devrai rester quelques jours en ville, nous aurons le temps. »

Ils rangèrent toutes leurs affaires pour partir le plus vite possible le lendemain et s’installèrent pour la nuit, sous l’œil attentif du dragon-papillon. « Drakëwynn ? appela Kilynn alors qu’ils étaient tous couchés.
– Oui ? s’enquit mollement celle-ci.
– Tu vas nous apprendre quoi ? A chanter ? A nous battre ? A faire de la magie ?
– Tout ce que tu voudras je t’ai dit, nous en parlerons demain pour préciser un peu tout ça. » répondit la Centaure.

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (6/8)

Ladite Centaure pouffa de rire : « C’est vrai que des comme moi il n’y en a pas beaucoup !
– C’est dû à quoi les écailles et le reste ? s’enquit timidement Kilynn.
– Les particularités physiques dont vous parlez sont dues au fait que je suis une Disciple des Dragons de Cuivre. Du coup, petit à petit, je deviens en partie dragonne.
– Dragonne ? s’étonnèrent les jumeaux.
– En partie seulement j’ai dit, rectifia-t-elle. Je ne deviendrai jamais un dragon à part entière. »

Il y eut un silence pendant lequel les enfants digéraient les explications peu ordinaires de Drakëwynn, même s’ils ne savaient pas exactement ce qu’était un Disciple des Dragons de Cuivre. La pluie continuait de tomber à verse au dehors, le cheval renâclait de temps en temps et Emlyg le dragon-papillon ronflait doucement. Tous ces sons étaient apaisants et les deux protégés de la Centaure se mirent bientôt à somnoler. Celle-ci se mit à fredonner une berceuse et, adossés à l’escalier, blottis l’un contre l’autre, ils succombèrent au sommeil.
Lorsqu’ils se réveillèrent, quelques longues minutes plus tard, ils étaient de nouveau recouverts de la douce couverture pelucheuse que la ménestrelle leur avait donné la veille. Cette dernière était debout et armée de son grand arc, s’apprêtant visiblement à sortir. « Tu t’en vas ? s’enquit Kilynn d’une voix ensommeillée.
– Je ne serai pas longue, lui assura Drakëwynn. Je vais voir si je peux trouver du bois pas trop détrempé pour la cuisine de ce soir, ainsi que de quoi accompagner les champignons.
– Et si jamais quelqu’un vient pendant que tu n’es pas là ? s’inquiéta Kyr.
– Ne t’en fais pas, il n’y a que moi qui puisse ouvrir cette porte, personne ne viendra vous importuner ici. Quand bien même ce serait le cas, je serai de retour avant que qui que ce soit arrive à entrer. »

Sur ces paroles apaisantes, elle sortit, puis referma soigneusement la porte. Les enfants entendirent le bruit du lourd – mais rapide – galop de la Centaure s’éloigner. « Tu trouves pas que même si elle est bizarre on est bien avec elle ? demanda Kilynn à son frère.
– Je suis bien obligé de l’admettre, répondit celui-ci. Ca faisait des mois que je ne m’étais pas senti aussi… à la fois libre et en sécurité tu vois, je sais pas trop comment exprimer ça.
– Je vois ce que tu veux dire. » le conforta sa sœur.

Après avoir un peu taquiné le dragon-papillon qui finit par se réfugier sur le dos de Nuit-Noire, les jumeaux décidèrent d’explorer le reste de la tour. Ils avaient déjà vu le premier étage, vide, lorsqu’ils étaient montés s’y changer. Ils continuèrent au deuxième étage et furent déçus de constater qu’il était tout aussi dégarni. Ils finirent par arriver au sommet de la tour, protégé par des créneaux. Il ne pleuvait plus, mais le sol métallique était détrempé, ce qui fit qu’ils n’eurent pas envie de s’attarder trop longtemps à admirer la vue. Néanmoins, ce fut suffisant pour qu’ils se fassent repérer par une créature affamée : une wiverne qui planait au-dessus d’eux à la recherche d’une proie. Ces créatures, d’environ six mètres d’envergure pour cette catégorie, sont souvent confondues avec des dragons alors que ce ne sont que des cousines éloignées. Au lieu de quatre pattes elles n’en ont que deux et ne peuvent ni cracher du feu, acide ou autre éléments. A la place, leur queue est dotée d’un dard semblable à celui d’un scorpion, mais dont le venin est bien plus virulent.

Les enfants l’aperçurent en même temps qu’elle les avait repérés et se précipitèrent instinctivement par l’ouverture du toit pour se réfugier à l’intérieur de la tour de métal. La wiverne voulut les suivre mais, par chance pour eux, elle était trop grosse pour pouvoir entrer. Même Drakëwynn devait à peine pouvoir passer. La créature fit tout de même entrer sa tête le plus loin possible pour happer Kyr et Kilynn qui s’échappèrent à l’étage en dessous, tout en trébuchant sur leurs trop grandes robes rouges. Hurlant de frustration en voyant son repas s’enfuir, la wiverne entreprit d’essayer de défoncer le toit du bâtiment. Les jumeaux restèrent indécis – et terrifiés – au premier étage, guettant par les meurtrières l’éventuelle arrivée de la Centaure. Au rez-de-chaussée, le cheval hennissait en percevant l’odeur de la créature qui donnait des coups sourds contre l’édifice. « Drakëwynn… gémit Kilynn. Tu crois qu’elle va arriver bientôt ?
– Elle a dit qu’elle reviendrait vite… » répondit un Kyr guère plus vaillant.

Comme pour confirmer ces propos et les rassurer, ils entendirent, venant de l’extérieur un hurlement rageur : « Ma tour ! N’abîme pas ma tour, saleté ! » Ils se précipitèrent vers la meurtrière la plus proche de l’origine du cri. La Centaure arrivait effectivement au grand galop, pile au bon moment et, surtout, furieuse. Alors que le garçon se demandait ce qu’elle allait pouvoir faire contre un tel monstre, ils la virent lever son grand arc et tirer deux flèches à une vitesse ahurissante en direction du sommet de la tour. Les coups sourds s’arrêtèrent presque aussitôt. Drakëwynn, elle, reprit sa course, entra en trombe dans l’édifice et monta les escaliers à toute vitesse. Eberlués, les enfants la virent passer comme un éclair, sans avoir le temps de réagir. « Quoi ?! l’entendirent-ils s’exclamer une fois qu’elle fut arrivée en haut. T’as même pas eu la décence de t’ôter de MA tour pour crever ! Tu m’encombres ! » Les jumeaux la virent redescendre. « Oh, vous êtes là, leur dit-elle comme si elle venait seulement de remarquer leur présence. Venez avec moi pour m’aider à dépecer ce machin. J’ai rien eu le temps de chasser et qui sait, c’est peut-être mangeable. On va bien voir ! »

Encore sous le choc, ils la suivirent sur le toit de la tour de métal, prenant leurs couteaux en main. La wiverne gisait, les deux flèches lui traversant la gorge de part en part. Comment pouvait-on tuer une bête pareille avec seulement deux flèches, se demandait Kyr. Finalement, aucun des jumeaux n’eût à faire quoique ce soit. En effet, Drakëwynn termina le dépeçage de la créature en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Elle soupira soudain de soulagement : « Ouf ! Elle n’a pas abîmé la tour. Bon, il y a du sang partout maintenant, mais c’est pas grave ça… Quelque chose ne va pas ? » s’enquit-elle auprès des enfants qui contemplaient fixement la wiverne en morceaux. Comme ils ne lui répondaient pas, la Centaure s’inquiéta : « Elle vous a blessés ? Empoisonnés ?…
– Non non, répondit Kilynn d’une voix blanche. On a juste eu très peur.
– Y a de quoi, approuva la ménestrelle. Elle vous aurait dévorés en moins de deux.
– Elle t’a pas fait peur à toi ? demanda Kyr qui trouvait cela profondément injuste.
– Non, je craignais juste qu’elle m’abîme ma tour.
– Et t’as pas eu peur pour nous ? s’enquit la sœur d’un ton boudeur.
– Non, répondit instantanément la Centaure sans aucun tact. Je savais bien que vous n’étiez pas assez bêtes pour vous laisser manger par une stupide wiverne. »

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (5/8)

« Cette porte donnait sur une pièce qui ressemblait à un bureau et dans laquelle se trouvaient un Mage Rouge et son chevalier garde du corps. Ils sont bizarres, je ne sais pas si vous en avez déjà vus. Que ce soient les magiciens ou les chevaliers, ils sont chauves, ou à moitié chauves, avec des tatouages cabalistiques sur le dessus de la tête. J’imagine que c’est d’ailleurs pour ça qu’ils se rasent le crâne, pour qu’on voit bien leurs tatouages, ils doivent en être très fiers… Pour ma part, j’ai chargé le Mage en compagnie du loup de mon camarade druide et j’ai laissé les autres s’occuper de la chevalière. Il fut plus facile à tuer que sa compagne d’ailleurs. On a eu beaucoup de mal avec elle, car elle était bien plus résistante. Mais nous avons réussi. Par contre nous étions tous mal en point, le loup du druide était même tombé au combat par un sort violent du magicien. Faut se méfier des Mages Rouges, ils ont toujours plein de trucs sournois en réserve. Dans tous les cas, nous n’avons eu aucun scrupule à récupérer ses possessions matérielles ainsi que celles de sa collègue. Lui-même n’avait pas grand chose, du coup, nous avons poussé le vice jusqu’à récupérer sa robe écarlate en trophée. Depuis, nous faisons de même pour tous les Mages Rouges que nous rencontrons, c’est pour ça que j’ai toujours des robes rouges dans mes affaires.
– C’est une drôle de coutume tout de même, commenta Kilynn en souriant.
– Ca me rappelle une légende cette histoire là, déclara Kyr. Bon, la légende était bien plus grandiose évidemment, les aventuriers ne tombaient pas dans des pièges, affrontaient encore plus de choses maléfiques, combattaient avec brio et tout. C’était une partie des Aventures de la Compagnie de la Licorne.
– Ah oui, je m’en souviens, renchérit sa sœur. Il y avait un barde qui était passé dans la région, il y a quelques temps, et qui racontait plein d’aventures de la grande Compagnie de la Licorne. C’est vrai que l’histoire que vous venez de raconter suivait le même genre de trame qu’une de leurs aventures.
– Stupéfiant, commenta la Centaure avec un sourire en coin. Mais bon, j’imagine que pas mal d’aventuriers ont vécu des histoires comme celle-ci, ce n’est donc pas très étonnant.
– En tous cas, reprit Kyr avec passion, les aventuriers de la Licorne sont vraiment impressionnants. J’aimerais bien devenir aussi puissant qu’eux.
– Il y a encore du boulot pour ça, déclara platement la ménestrelle. Mais je peux t’apprendre quelques trucs si tu veux. A tous les deux même.
– C’est vrai ? s’étonna le garçon. Vous feriez ça ?
– Oui, mais à une condition.
– Laquelle ? s’enquit-il avec ferveur.
– Que tous les deux arrêtiez de me vouvoyer, j’ai l’impression d’être vieille alors que je suis à peine adulte ! »

Les deux enfants ouvrirent des yeux ronds et regardèrent plus attentivement la Centaure. En effet, malgré ses écailles et sa musculature impressionnante, elle ne paraissait pas très âgée. Ce devait être pour cela qu’elle se comportait sans arrêt comme une gamine, songea Kyr. Quoiqu’il en soit, ils acceptèrent avec joie la condition de Drakëwynn pour pouvoir apprendre ce qu’elle pourrait leur enseigner. « Par contre, reprit-elle, nous attendrons que je vous ai un peu mieux équipés que ça et que j’ai pu voir ce dont vous êtes capables.
– D’accord ! s’exclamèrent-ils en chœur.
– Drakëwynn ? interpella Kilynn.
– Oui ?
– Où sont passés vos… euh… tes compagnons ?
– Nous sommes tous éparpillés aux quatre coins de Gaïa pour ce que j’en sais, expliqua la Centaure. Le druide dont je parlais dans l’histoire est mort depuis longtemps maintenant. A la place, nous avions récupéré un ensorceleur dont la principale préoccupation sont les oranges. Il doit être en train de se balader quelque part à distribuer des oranges, justement, ou à embêter des gens. Mon amie l’Elfe est en train de s’occuper de son bébé qu’elle a eu récemment, mon amie la barbare est aussi en voyage, comme l’ensorceleur et moi. Et le Samouraï s’occupe de son Clan, qui avait eu beaucoup de problèmes politico-religieux. On se retrouve de temps en temps. Il y a de grandes chances qu’un de ces jours nous repartions tous ensembles à l’aventure. »

C’est ce moment que choisit Emlyg pour sortir de son sac en baillant. Il s’étira longuement à la manière d’un chat et regarda autour de lui, visiblement satisfait de se retrouver au sec. Puis, comme Kilynn lui tendait la main, il alla s’installer au creux de ses jambes en tailleur, ce qui, avec la robe, lui faisait un nid tout ce qu’il y avait de plus confortable. « Et vous deux, reprit la Centaure, racontez-moi donc votre histoire !
– Nous avons rien vécu d’aussi extraordinaire tu sais, temporisa Kyr.
– Racontez quand même, les enjoignit-elle.
– Depuis que les armées démoniaques ont débarqué en Sylvanie, il y a eu beaucoup d’épidémies un peu partout et notre village n’a pas été épargné, expliqua le garçon. Nos parents en sont morts il y a presque deux ans. On a failli mourir de faim après ça, parce que le propriétaire de la ferme de papa a récupéré la maison et le terrain, du coup on avait plus rien.
– Devenus des orphelins dans des circonstances dramatiques, commenta Drakëwynn, vous êtes les héros parfaits pour une bonne histoire !
– Tu trouves ? s’étonna Kilynn.
– Tout à fait ! confirma la ménestrelle. Vous n’avez jamais remarqué que la plupart des héros ont un lourd passif derrière eux ? En général ils n’ont pas de parents, ou alors ceux-ci étaient des tortionnaires, ils ont subi les plus atroces privations et tout ce qui s’en suit… Les héros n’ont pas une vie heureuse, c’est pas intéressant sinon. Bref, continuez.
– Finalement, continua le frère, on est tombés sur Caer qui avait fait faillite peu de temps avant et il a bien voulu nous intégrer à son groupe de brigands. En échange de nourriture et d’un toit, on devait l’aider à détrousser des voyageurs. On a fait ça pendant quelques temps, jusqu’à ce qu’on vous… te rencontre.
– Tu nous as fichu une de ces trouilles d’ailleurs ! se remémora Kilynn.
– J’avoue avoir un peu exagéré avec mon chant de terreur, s’excusa une nouvelle fois Drakëwynn.
– Il n’y avait pas que ça en fait, avoua la jumelle.
– Ah bon ?
– En fait, expliqua Kyr, quand on t’a vue on a été très surpris car on s’attendait à voir un cheval, avec une cavalière.
– Or, vous êtes tombés nez à nez avec une Centaure.
– Oui, une Centaure armée jusqu’aux dents, pointues en plus les dents, et avec des griffes et des écailles. » renchérit-il.

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (4/8)

« Il y a quelques années, alors que je n’étais qu’une mercenaire débutante, mes compagnons et moi nous sommes retrouvés dans un marais infesté d’Hommes-Lézards agressifs. Faisant preuve d’une diplomatie sans égale, ils avaient kidnappé notre guide et ne voulaient nous le rendre que si nous faisions le ménage dans leur marais puant.
– Le ménage ? s’étonna Kilynn.
– Oui, le ménage. Ils étaient infestés par ce qu’ils appelaient « les morts-qui-marchent ». Il ne faut pas leur en vouloir, ils n’ont pas beaucoup de vocabulaire. Notre premier réflexe eût été de leur rentrer dedans pour récupérer notre guide et les laisser se débrouiller tous seuls avec leurs morts-qui-marchent. C’est vrai quoi, ils n’avaient qu’à nous le demander gentiment…
– Vous êtes un peu violents quand même, non ? intervint Kyr.
– Oh non, pas violents, passionnés, nous sommes des passionnés, ce n’est pas pareil, rectifia la Centaure.
– Pourquoi vous ne l’avez pas fait ? demanda la sœur.
– Parce qu’ils étaient trop nombreux et, surtout, si nous avions fait un geste, ils auraient tué notre guide sur le champ. Alors, bon gré mal gré, nous avons accédé à leur requête et sommes partis patauger dans les marais qui environnaient leur village. Des marais glauques, des morts-vivants putréfiés, des Hommes-Lézards agressifs… Une destination de rêves quoi, vous devriez vous installer là-bas ! Ne vous en faites pas, vous me remercierez plus tard pour mes judicieux conseils.
– Certainement ! répondirent-ils en riant.
– Nous patrouillions donc dans la zone présumée de la présence des morts-qui-marchent, tout en rouspétant contre le manque de courtoisie des habitants du village, lorsque nous sommes arrivés en vue d’un bâtiment bizarre qui avait tout l’air d’une crypte. Après, quant à savoir pourquoi une crypte avait été construite là, au milieu de nulle part, il ne faut pas me le demander, je n’en sais rien. Quoiqu’il en soit, les Lézards n’avaient pas menti : l’endroit était totalement infesté par des zombies, des vampires et autres morts qui persistent à se balader au lieu de rester sagement… morts.
– Ils n’ont aucun savoir-vivre, murmura Kyr.
– Bien sûr que non, puisqu’ils sont morts, renchérit sa sœur.
– Exactement ! confirma Drakëwynn avec véhémence. Là, comme nous n’étions pas réfrénés par le risque que l’un d’entre nous soit égorgé, nous n’avons pas fait de détails et avons tranché, haché, découpé tout ce qui nous tombait sous la lame. De toutes façons, tout ce qui est d’ordre zombie n’a pas beaucoup de conversation, donc je ne pense pas que nous ayons loupé grand chose en les tuant sans sommation. D’ailleurs, en parlant de ces choses, plusieurs d’entre eux avaient clairement été des Minotaures durant leur vivant, alors je me suis amusée à récupérer leurs cornes encore en bon état pour en faire des cors. J’en ai gardé un en souvenir, regardez. »

Elle sortit de son sac le cor en question et le leur tendit pour leur montrer. Mis à part le fait qu’il provenait de la corne d’un Minotaure zombie, il n’avait rien de très particulier. Les enfants le gardèrent tout de même en main tandis que la Centaure continuait son récit. Elle décrivit longuement et singea les différents types de morts-vivants qu’ils avaient croisé dans les couloirs, les divers pièges dans lesquels ils étaient tombés et l’ambiance lugubre qui planait tout du long. « Et là, continua-t-elle, après avoir nettoyé tous les corridors et les salles attenantes – nous sommes un très bon détergent – nous avons fini par arriver devant une très grosse porte, avec une tête de dragon gravée dessus. La taille de la porte ajoutée à la gravure n’était pas de très bon augure quant à ce qui menaçait de se trouver de l’autre côté. Mais on se disait que ce serait dommage de ne pas terminer la visite de la crypte. Alors on a ouvert la porte normalement, après avoir longuement argumenté pour savoir s’il fallait mieux la brûler ou faire une entrée fracassante en la défonçant.
– Vous avez des idées bizarres tout de même, déclara Kyr. Vous auriez été complètement enfumés dans cette crypte si vous y aviez mis le feu.
– C’est ce que nous nous sommes dit aussi, approuva Drakëwynn. Lorsqu’on a ouvert la porte, nous avons vu… rien du tout. En fait, de l’autre côté de la porte s’étendait un voile de ténèbres. Impossible de distinguer quoique ce soit ! Heureusement, nous avions avec nous un courageux Samouraï, qui s’avança dans les ténèbres à l’aveuglette. Au fait, savez-vous ce qu’est un Samouraï ?
– Non, répondirent-ils.
– Moi non plus je ne savais pas ce que c’était avant de rencontrer celui-là. Il faut dire qu’alors je ne connaissais pas grand chose du monde extérieur à ma tribu. Pour résumer, les Samouraïs sont un genre de guerriers originaires d’un autre continent, appelé Yamato. Ils sont extrêmement loyaux et suivent un code de l’honneur rigoureux autant qu’étrange. »

La Centaure pouffa de rire, paraissant se souvenir de quelque chose d’amusant. Probablement en lien avec les Samouraïs d’ailleurs, pensait Kyr. « Donc, reprit-elle, notre brave guerrier s’avança héroïquement et buta dans un jeune dragon noir, qui devait mesurer environ ma taille actuelle. Ce dernier n’apprécia pas et entreprit de faire subir son courroux au jeune héros en herbe. Heureusement, nous autres étions là et avons pu tirer notre compagnon des griffes du dragon, que nous avons été obligés d’occire. Ceci étant fait, nous avons fouillé la salle pour récupérer les possessions matérielles du reptile, car les dragons adorent les trésors et celui-là n’en aurait plus l’utilité désormais. C’est lors de la fouille que nous avons remarqué qu’il y avait une deuxième porte. Nous commencions à se demander quand le nettoyage prendrait fin. Il faut dire qu’après tous ces combats, nous étions décorés d’estafilades diverses et un peu fatigués. Mais nous en avions assez et avons décidé d’expédier au plus vite ce qui pouvait rester. Nous avons donc ouvert la porte.

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (3/8)

Le gros cheval noir suivit docilement la Centaure au galop. Mais ils ne purent couvrir plus d’un kilomètre avant que de grosses gouttes ne s’écrasent au sol, laissant bientôt place à une abondante averse, glaciale qui plus est. « Nous n’aurons pas fait beaucoup de chemin aujourd’hui, commenta la ménestrelle. Tant pis, nous nous rattraperons demain.
– On va s’arrêter là au milieu de nulle part ? s’étonna Kyr. On ne va pas jusqu’au prochain village ? »

En effet, ils se trouvaient toujours au milieu de prés vides et de champs plus ou moins en friche à perte de vue. « Inutile. » Lâcha Drakëwynn en fouillant dans l’un de ses multiples sacs. Elle en sortit un petit cube noir qu’elle jeta à terre, au milieu d’un pré à présent détrempé, tout en prononçant un mot bizarre. A peine le cube avait-il touché le sol qu’il s’y enfonça doucement. Pendant une seconde, rien ne se produisit. Puis un grondement se fit entendre, qui augmentait en volume, jusqu’à faire trembler le sol. Soudain, une petite tour aux murs métalliques, d’environ neuf mètres de haut, avec meurtrières et créneaux, poussa à la place du cube, comme un champignon de métal. Le Centaure en ouvrit la porte et poussa tout le monde à l’intérieur, cheval compris.

« Ah ! Nous voilà à l’abri, dit-elle en refermant la porte. Mettez-vous à l’aise et séchez vous. J’ai oublié de quoi prévoir un feu, mais au moins nous sommes au sec.
– Vous êtes magicienne ? lui demanda Kilynn.
– Ah non, sûrement pas, répondit la ménestrelle. Je suis Barde. Pourquoi cette question ?
– Ben, cet objet là, vous l’avez bien fait se transformer en cette tour, non ? bafouilla la fille.
– Oh, ça, c’est juste une babiole magique que j’ai acheté un jour, expliqua Drakëwynn.
– C’est utile, commenta Kyr.
– Tout à fait, approuva la Centaure qui terminait de défaire sa chemise de mailles. Allez, enlevez vite tout ce qui est mouillé, sinon vous allez attraper froid.
– Mais… On a rien pour se changer, dit Kilynn.
– Il faut dire qu’on est parti sans rien prendre, ajouta son frère.
– Vous aviez beaucoup de choses à récupérer ? s’enquit Drakëwynn.
– Oh, non, répondit la sœur. A part quelques vêtements, il ne nous restait rien de plus que ce qu’on porte en permanence sur nous.
– Bon, tout va bien dans ce cas ! se réjouit la ménestelle. Je dois bien avoir quelque chose qui traîne pour que vous passiez la nuit au sec… »

Elle se mit de nouveau à fouiller dans ses nombreuses affaires. Kyr se demandait comment elle se débrouillait pour toujours retrouver ce qu’elle cherchait dans tous ses sacs, car ils avaient l’air remplis de babioles, de fioles, d’outils et autres objets en tous genres. Quoiqu’il en soit, elle finit par sortir deux grandes robes écarlates de très bonne facture, visiblement conçues pour des Humains, ou du moins, des humanoïdes. Elles ressemblaient à celles que portaient les grands prêtres ou les mages et, bien qu’elles aient été reprisées à certains endroits, leurs anciens propriétaires devaient être très riches. « Tenez, leur dit-elle. Elles sont probablement trop grandes pour vous, mais ça devrait être suffisant pour ce soir. Allez-y vite maintenant, vous pouvez monter à l’étage si vous voulez. »

Ils ne se firent pas prier et filèrent dans les étroits escaliers pour troquer leurs vêtements trempés contre les étranges robes rouges, qui s’avérèrent plutôt chaudes et confortables, bien que trop longues et larges. Lorsqu’ils redescendirent, précautionneusement pour ne pas trébucher sur les pans de tissu, tenant leurs habits imbibés d’eau à la main, la Centaure pouffa de rire. « Que vous avez fière allure ! s’exclama-t-elle. Donnez-moi donc ce qui est mouillé, je vais étendre tout ça. » En effet, elle avait fixé une corde entre deux des murs de la tour et y avait étendu ses affaires trempées. Elle avait également eu le temps de desseller Nuit-Noire et lui avait mis une autre grande robe rouge sur le dos, en guise de couverture. « Vous me le rappellerez, reprit-elle en étendant les vêtements des enfants, mais au prochain village ou la prochaine ville, je vous achèterai de quoi vous équiper en bonne et due forme. Il ne faut pas partir ainsi à l’aventure sans rien comme ça, sinon on ne survit pas longtemps. Et puis, franchement, quelle idée vous avez eue de partir en voyage au seuil de l’hiver !
– Vous le faites bien vous. » répliqua Kilynn.

Cela fit rire la Centaure qui décréta : « Oui, mais moi ce n’est pas la même chose. Bon ! On a du temps à tuer avant le repas du soir, vous avez des idées ?
– Où est Emlyg ? demanda la fille.
– Oh, il dort, blotti dans son sac. Tu pourras l’embêter tout à l’heure si tu veux. »
Les jumeaux s’installèrent à même le sol, emmitouflés dans leurs trop grandes robes écarlates. « D’où viennent-elles ? s’informa Kyr en désignant lesdites robes.
– Elles appartenaient à des Mages Rouges, répondit Drakëwynn.
– Des Mages Rouges ? … LES Mages Rouges ? » s’étonna le garçon.

Les Mages Rouges étaient une organisation de magiciens très connue, réputée pour la mégalomanie de ses membres, ainsi que leur cruauté pour arriver à leurs fins. « Eux-mêmes, confirma la Barde. J’en ai tué quelques uns. Figure-toi qu’ils ont mis ma tête et celles de mes compagnons à prix ! C’est marrant, non ?
– Moi, ça m’inquièterait à votre place, déclara Kilynn.
– Bah, il ne faut pas s’inquiéter pour ça. Si je devais m’en faire pour chaque personne qui m’en veut, je finirai probablement par avoir un ulcère et en mourir dans d’atroces souffrances. Et puis bon, j’ai beau en éliminer, il en arrive toujours… » Elle s’installa en face des jumeaux et reprit : « Vous voulez que je vous raconte ma première rencontre avec un Mage Rouge ? » Ils hochèrent la tête avec entrain, une bonne histoire était toujours la bienvenue. La ménestrelle se leva, prit une inspiration et commença :

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (2/8)

Le garçon se disait qu’avec un peu de chance, Kilynn et lui trouveraient un coin agréable où s’installer avant les 600 kilomètres qui les séparaient d’Alethrie. Il n’avait pas envie d’être impliqué dans des affaires de régicide. « Bref ! reprit Drakëwynn. Il doit être aux environ de midi, vous devriez vous installer pour un pique-nique. Moi, je vais aller régler un truc, je reviens le plus vite possible. » Elle avisa le dragon-papillon, toujours ronronnant dans les bras de la petite fille. « Je vous laisse Emlyg. Si jamais il se passe quelque chose, envoyez-le me chercher. A tout à l’heure ! »

Sans plus attendre, elle s’en fut au grand galop à travers les champs dévastés, bien plus vite que ne galopait le destrier léger qu’ils avaient emprunté plus tôt. Les jumeaux se sentirent un peu bêtes, plantés là au milieu de nulle part. Ils ne réagirent pas avant qu’elle ait quitté leur champ de vision. Là, Kyr hurla de frustration. « Elle est complètement folle ! Et paradoxale en plus : elle dit qu’on ne doit pas s’occuper des royaumes parce qu’on est des voyageurs errants et, elle, elle fourre son nez en plein dans des affaires d’état très délicates !
– Oui, mais on a besoin d’elle. » Kilynn s’était assise sur le bord de la route. Elle avait posé le dragon-papillon par terre et ouvert son sac pour en sortir le pain, la viande séchée et les pommes que Drakëwynn leur avait laissé le matin même. « Viens t’asseoir Kyr. Après tout, on a presque rien avalé depuis ce matin, je commençais à avoir un gros creux. »

Bien que d’humeur massacrante, son frère avait également très faim et il ne se le fit pas dire deux fois. Il se laissa tomber à côté d’elle et ils mangèrent tous les deux en silence. Le seul à faire du bruit était Emlyg qui gambadait aux alentours, tout en venant régulièrement quémander à manger aux jumeaux. Ceux-ci en firent un jeu, qui consistait à envoyer des morceaux de pain ou de viande en l’air, le plus haut possible, afin de voir le petit animal s’envoler prestement pour les rattraper au vol. Lorsqu’ils n’eurent plus rien à lui lancer, le dragon-papillon s’avachit à côté d’eux et Kilynn entreprit de lui gratouiller le ventre d’une main, tout en finissant une pomme de l’autre. Kyr, lui, s’était carrément couché dans l’herbe du bas-côté et il contemplait le ciel qui s’était assombri. Il s’était calmé, relativisant les choses. En effet, il y avait de grandes chances pour qu’il doive côtoyer l’irritante et monstrueuse Centaure encore un bout de temps. Surtout si, comme elle l’avait dit, tout était ruiné par la maladie sur des centaines de kilomètres. Du coup, autant essayer de s’habituer dès maintenant à son caractère étrange. « Tu crois que Caer va nous chercher ? demanda soudainement Kilynn.
– Sais pas, mâchonna-t-il. Peut-être qu’il croit que les cavaliers se sont occupés de nous, si tu vois ce que je veux dire. »
Sa sœur acquiesça. Elle voyait effectivement. Même si elle avait du mal à concevoir que l’affable Giulio puisse envisager d’éliminer des enfants. « De toutes façons, reprit son frère, j’imagine que Rob finira de convaincre Caer qu’il est inutile de nous retrouver. » Ils restèrent encore un long moment silencieux avant que Kyr ne rouspète : « Elle en met bien du temps ! A ton avis, qu’est ce qu’elle peut bien être en train de faire ?
– Comment veux-tu que je le sache ? Peut-être qu’elle nous cherche un cheval, vu qu’elle trouve qu’on marche pas assez vite.
– Ouais, peut-être. »

Le fond de l’air fraîchissait, les nuages s’assombrissaient encore et un vent glacial se mit à souffler. Kyr frissonna. Il se redressa et alla se caler contre sa sœur pour chercher de la chaleur. Emlyg se blottit entre eux. « Vivement qu’elle revienne, déclara Kilynn. C’est toi qui a la couverture toute chaude qu’elle nous a donné ?
– Je crois bien oui… » Son frère ouvrit son sac et en sortit la couverture en question. Elle était bien assez grande pour qu’ils s’enroulent tous les trois dedans. Ils s’y blottirent donc, en attendant le retour de Drakëwynn.

Celle-ci arriva bien plus tard mais, heureusement, avant la pluie. Comme l’avait supposé Kilynn, la ménestrelle traînait avec elle un lourd cheval de trait, à la robe entièrement noire, bridé et sellé. Le dragon-papillon s’envola jusqu’à elle et s’engouffra dans le sac qui lui servait habituellement d’abri. « En avant fiers compagnons ! leur lança-t-elle joyeusement. En selle et partons sur le champ ! » Les jumeaux obtempérèrent, rangeant de nouveau rapidement la couverture dans le sac de Kyr. La Centaure les aida à monter sur le grand animal et ils s’en furent au petit galop. « J’ai eu un mal fou pour le trouver, leur raconta-t-elle en galopant. Il s’appelle Nuit-Noire. C’est trop classique pour un cheval noir je trouve. Je l’aurai plutôt nommé Plein-Jour ou Rayon-de-Soleil, ça, ça aurait été original !
– Vous l’avez trouvé où ? demanda curieusement Kilynn.
– Pfiou ! Assez loin, dans un village par là-bas, j’ai du faire une trentaine de kilomètres au grand galop pour trouver quelqu’un qui voulait bien me vendre une monture. En plus je voulais un cheval de guerre, mais c’est introuvable par ici.
– Pourquoi un cheval de guerre ? s’enquit Kyr tout en se disant que la ménestrelle exagérait encore les distances.
– Parce qu’ils sont moins froussards et plus obéissants, expliqua Drakëwynn. Enfin, ce n’est pas grave, je le dresserai moi-même. Allez Nuit-Noire, il faut encore faire du chemin avant qu’il ne se mette à pleuvoir ! »

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (1/8)

« Il va vraiment falloir commencer à songer à une solution pour votre vitesse de marche, grogna la Centaure. Pas que je sois pressée, mais j’en ai assez de piétiner ! »

Ils étaient sortis de la forêt après une bonne heure de marche et ils continuaient de suivre la même route de terre battue, qui traversait à présent un terrain vallonné. La plupart des champs environnants étaient en friche, comme l’étaient ceux autour du village natal des jumeaux. Drakëwynn leur ayant expliqué que les épidémies sévissaient actuellement sur un rayon de plusieurs centaines de kilomètres alentour, ils supposèrent, à juste titre, que ceux qui étaient sensés s’en occuper devaient se trouver malades, ou même morts. « Si personne ne s’occupe de ces champs, les gens d’ici vont manquer de nourriture cet hiver… Et peut-être même l’année prochaine, commenta Kyr.
– Encore plus de gens vont mourir alors, ajouta sa sœur.
– Certes, approuva la ménestrelle. En plus, mal nourris, ces gens seront des proies faciles pour les maladies. Ainsi, les récoltes prendront encore du retard, ou ne seront pas bonnes, et ainsi de suite. C’est un cercle vicieux.
– C’est terrible ! s’exclama Kilynn. Ca ne s’arrêtera donc jamais ? On ne peut rien faire contre ça ?
– T’as l’intention de faire les moissons et les labours de tous ces champs à toi toute seule ? » s’enquit platement Drakëwynn.

La jumelle ne répondit pas à cette question, somme toute plutôt rhétorique. Elle mâchouillait une mèche de ses longs cheveux noirs emmêlés. Voyant qu’elle restait songeuse, la Centaure reprit : « Allons, crois-tu que le Roi de ce pays laisserait son peuple s’étioler comme ça ? Non, ce n’est pas possible. Cela signifierait la fin de son royaume. Or, un Roi n’est un Roi que s’il a un royaume avec des gens à gouverner, sinon il ne sert à rien. Il puise actuellement dans la trésorerie royale, et emprunte aux marchands, pour acheter à ses gens de quoi subsister l’hiver, dans d’autres pays non touchés par les épidémies. C’est ce que m’a raconté Giulio, le cavalier qui m’a tannée pour que je vous emmène avec moi. Bien sûr, toutes les denrées achetées seront rationnées et distribuées en petites quantités, mais en attendant, tout le monde pourra manger. Evidemment, ça le ruine d’emprunter et d’acheter comme ça, mais c’est un investissement pour plus tard, pour la survie du royaume. »

La Barde ne précisa pas qu’il était également possible, malgré tous les efforts du Roi, qu’un autre pays profite de cette faiblesse ponctuelle pour annexer le royaume, ni qu’il existait des millions de possibilités pour que cette situation précaire tourne au plus mal. Tout ce qui était de l’ordre des intrigues et des subtilités politiques l’ennuyait. De toutes façons, en disant cela, elle avait pour but premier de rassurer, pas de faire paniquer. « Quoiqu’il en soit, il ne faut pas t’inquiéter plus que ça de l’avenir de ce Royaume, reprit la Centaure. Ni même d’un autre d’ailleurs. Depuis que ton frère et toi avez décidé de me suivre, vous n’avez plus d’attaches et faites partie des voyageurs errants. »

Elle se mit alors à fredonner de manière insouciante, comme si elle ne venait pas de leur asséner brutalement une vérité dont ils n’avaient encore réalisé toute l’ampleur. Les enfants broyaient un peu du noir après cette soudaine prise de conscience. Ils n’avaient plus de racines à présent. Mais la joyeuse Drakëwynn ne paraissait pas se rendre compte de l’atmosphère pesante. Tout à coup, elle s’arrêta de marcher et se frappa le front du plat de la main. « Suis-je bête ! s’exclama-t-elle. Je n’ai qu’à vous trouver un cheval, on irait plus vite comme ça ! »

Les jumeaux restèrent un moment médusés. Ils se demandaient tous les deux si cela n’aurait pas été plus simple qu’ils grimpent sur son dos à elle. Mais puisqu’elle ne paraissait pas considérer cela comme une éventualité, ils n’osaient pas aborder le sujet, internationalement réputé pour être sensible chez les Centaures. En effet, bien que disposant d’un corps chevalin, ces êtres prenaient comme une injure personnelle ne serait-ce que l’idée de porter qui que ce soit sur leur dos. Ils avaient tendance à penser que cela revenait à les traiter de simples animaux de bât, comme les mules par exemple, ce qui les blessait dans leur orgueil. Un brin irrité par l’attitude frivole de leur compagne, Kyr lui demanda abruptement : « Où êtes-vous donc si pressée de vous rendre ?
– Dans le royaume d’Alethrie, répondit-elle sans paraître se formaliser du ton employé par le garçon.
– Si loin ? s’étonna Kilynn. Mais c’est à plus de 600 kilomètres d’ici !
– Je le sais bien, déplora la ménestrelle. C’est bien pour ça que j’aimerais que vous alliez plus vite, même si je suis pas particulièrement pressée comme je disais tout à l’heure. Faut dire que ce genre de mission à deux cuivres, ça se règle en deux jours d’ordinaire.
– Vous voulez faire quoi en Alethrie ? » s’informa Kyr, tout en essayant de ne pas se focaliser sur l’allusion, exagérée selon lui, de deux jours pour parcourir 600 kilomètres.

Visiblement, Drakëwynn ne rechignait pas à répondre aux questions. Elle adorait même souvent partir dans moult digressions si on lui en laissait l’occasion. « Je vais renverser le dictateur en place, expliqua-t-elle cette fois sans détour.
– … C’est vrai ? bredouilla une Kilynn éberluée.
– Ben… Oui.
– Ne dites pas ça comme si ça vous paraissait tout à fait normal ! tempêta Kyr.
– Pourtant ça l’est, assura la monstrueuse Centaure. C’est un vrai tyran, je vais d’ailleurs probablement devoir le tuer…
– Mais c’est… grave et puis dangereux de vouloir tuer un Roi, argumenta la sœur.
– Il paraîtrait que c’est un usurpateur. De toutes façons, je vous avais prévenus que ça allait être dangereux de rester avec moi. Ce sera probablement ennuyeux aussi, parce qu’il va falloir que je trouve un Roi correct pour le remplacer et ça, c’est d’un compliqué ! » Elle soupira d’un air faussement accablé.