« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (8/8)

Il y eût un silence. Puis la jumelle repartit à l’assaut : « Drakëwynn, tu sais vraiment tout faire ?
– A peu de choses près. Par contre, si tu continues de poser des questions, je vais varier mon régime alimentaire en te mangeant en ragoût. Tu dois avoir meilleur goût que la wiverne. »

Cela fut efficace, bien que Kilynn n’ait pas pris cette fausse menace au premier degré. Kyr sourit. Il était un peu surpris de l’aisance avec laquelle sa sœur se mettait à parler à leur grande compagne de voyage. En règle générale, il lui fallait beaucoup plus de temps pour qu’elle ose interpeller quelqu’un de la sorte. Cependant, Kilynn semblait apprécier leur monstrueuse protectrice et lui avoir accordé toute sa confiance. La Centaure était d’ailleurs bien la première personne qu’ils rencontraient à faire taire sa sœur de manière aussi radicale alors qu’elle avait envie de parler. Sauf que cela ne s’avéra pas d’une efficacité durable. « Drakëwynn ? » appela de nouveau Kilynn après quelques minutes. La ménestrelle ne répondit pas. « Drakëwynn ? » La voix de la fille se faisait plus insistante. « Drakëwynn !
– Rhaaa ! rugit l’interpellée. Tu ne lâcheras pas le morceau, hein ?
– Non, répondit simplement Kilynn tandis que son frère pouffait de rire sous la couverture.
– Bon, qu’est ce que tu veux encore ? capitula la Barde.
– Tu pourras m’apprendre à comprendre la voix qui me parle parfois dans ma tête ? s’enquit la sœur.
– Une voix dans ta tête ?… Mais qu’est ce que c’est que cette histoire ? se plaignit la Centaure.
– Des fois, quelqu’un me parle alors qu’il n’y a personne. Et quand elle me parle et qu’il y a des gens autour, je suis la seule à l’entendre.
– Oh ? Et que te dit-elle cette voix ? s’enquit la ménestrelle avec un soupçon d’intérêt.
– Je ne sais pas, répondit Kilynn. Je ne comprends pas ce qu’elle me dit, elle parle dans une autre langue. Mais quand elle me parle, ça s’accompagne de sortes d’intuitions sur ce qu’il convient de faire ou sur ce qu’il va se passer. »

Sous la lumière dispensée par le feu qui devait les réchauffer pour la nuit, Kyr vit la silhouette de Drakëwynn se redresser à demi. Elle paraissait intéressée par ce que lui racontait sa sœur. Pour sa part, le garçon était très surpris. Pas de la révélation, car il était au courant, mais c’était la toute première fois que Kilynn dévoilait cette histoire à quelqu’un d’autre que lui. D’autant plus qu’ils ne connaissaient la Centaure que depuis la veille. Il trouvait cela trop court comme laps de temps pour lui accorder autant de confiance. Peut-être que sa jumelle écoutait encore l’une de ses fameuses intuitions… Dans un sens, se disait-il, le pire que Kilynn risquait en racontant cette histoire était de passer pour une folle ou pour un monstre. Or Drakëwynn n’était, elle-même, pas très saine d’esprit selon lui, et quelque peu monstrueuse. Elle serait donc mal avisée de tenir des propos dans ce sens.

La ménestrelle ne dit mot pendant un long moment. Elle contemplait songeusement la petite fille. « C’est très intéressant, finit-elle par déclarer. Je tacherai de t’apprendre à comprendre ta voix intérieure une fois que j’aurai compris ce qu’il en est réellement.
– C’est vrai ? s’exclama Kilynn.
– Oui, confirma Drakëwynn.
– Génial ! »

Kilynn se précipita au cou de la Centaure, qui se trouvait, pour une fois, à une hauteur accessible. Le garçon était heureux de voir que l’étrange nouvelle de sa sœur était bien accueillie de leur grande compagne de voyage. D’autant plus que cette dernière semblait sûre d’elle lorsqu’elle affirmait pouvoir deviner l’origine de la voix. De plus, Kyr souhaitait depuis longtemps et ce, presque autant que sa jumelle, en connaître la provenance, ce qu’elle pouvait bien raconter, ainsi que la raison pour laquelle Kilynn pouvait l’entendre. Il était curieux de savoir quelles étaient les explications possibles à ce sujet selon la Centaure.

Mais Drakëwynn ne semblait pas avoir envie de s’embarquer dans ce type d’exposé sur le moment. Comprenant qu’elle n’arriverait pas à dormir tant qu’elle n’aurait pas calmé l’impatience des deux enfants, elle prit la fille dans ses bras, la porta jusqu’à la couche sommaire qu’elle partageait avec son frère et l’installa, au chaud, sous la couverture pelucheuse. Ceci fait, elle les borda tous les deux et se mit à chanter. Kyr sentit que la ménestrelle agrémentait son chant d’un effet magique. Mais, même en sachant cela, il ne put se forcer à lutter contre le sommeil qui l’assaillit soudainement. Il sombra bientôt dans l’inconscience, tout en se promettant de reprocher à Drakëwynn la manière peu conventionnelle qu’elle avait employé pour se débarrasser d’eux.

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 2 : Jynpo et sa cousine (6/6)

Le jeune Seigneur du Clan du Dragon passa en trombe devant Natsumi, sans lui accorder le moindre regard, perdu dans ses inquiétudes vis à vis des catastrophes que pouvait engendrer la présence de son ami de Sylvanie. Il parvint ainsi jusqu’à son cabinet de travail, où il s’assit à son bureau, afin de réfléchir calmement à la situation. Alors qu’il était totalement perdu dans ses réflexions, Mayu, Hotaka et Natsumi firent irruption dans la pièce, essoufflés. La moine de l’Ordre Kikage Zumi s’inclina respectueusement, forçant son alter-égo à faire de même. Natsumi, elle, resta les bras croisés, à fusiller son cousin du regard. « Que faites-vous là ? s’étonna Jynpo.
– En tant que conseillers de Mon Seigneur, nous attendons vos instructions, expliqua Mayu.
– Mes instructions ? Et bien, euh, demandez à l’Intendant de vous trouver des appartements, et je ferai appel à vous quand cela sera nécessaire. »
Hitomi Mayu s’inclina de nouveau et s’en fut, entrainant toujours Hotaka derrière elle. La cousine de Jynpo, elle, continua de le fixer intensément.

« Qu’est ce que j’ai encore fait ? se lamenta-t-il.
– Qu’entendez-vous par là, Mon Seigneur ? demanda-t-elle d’un ton plein d’emphase.
– Ben, pourquoi tu me fixes comme ça ?
– Mon Seigneur doit se méprendre, je ne le fixe d’aucune manière. Je tenais simplement à savoir pour quelle raison Mon Seigneur m’ignorait de la sorte. Mais peut-être que je ne suis pas d’assez haute naissance pour comprendre les non-dits de Mon Seigneur. »
A chaque « Mon Seigneur », Jynpo se recroquevillait un peu plus. L’air penaud de peur d’avoir vexé sa bien aimée cousine, il reprit, plein de ferveur : « Mais non ! Je ne voulais pas que tu penses ça ! Tu es ma cousine voyons, je ne voulais pas te vexer, mais… Mais… » Mais il ne put jamais trouver la bonne formulation : Hideaki arriva à ce moment là.

« Mon Seigneur, commença le conseiller en s’inclinant. Il m’a été rapporté que le Chef du Clan Mineur de la Tortue et sa suite approchaient de nos terres. Ils devraient arriver d’ici environ deux semaines.
– Le Chef du Clan Mineur de la Tortue ? s’étonna le chef du Clan du Dragon. Préparez-vous à le recevoir comme il convient. »
A cette nouvelle, une étrange lueur passa dans le regard de Natsumi, qui s’inclina devant Jynpo en déclarant : « Je prie Mon Seigneur de bien vouloir m’excuser, mais des affaires pressantes m’appellent.
– Euh, oui. » répondit Jynpo avant d’incliner légèrement la tête à l’intention de sa cousine, qui était déjà partie. Il se retourna vers Hideaki et reprit : « Que nous veut-il ?
– Le Clan Mineur de la Tortue revient de la conférence au sommet des Clans Mineurs, qui s’est tenue au seine du Domaine Impérial, il y a de cela quelques jours, expliqua le conseiller. Leur peu d’influence les pousse à chercher le soutien politique d’un grand Clan comme le nôtre.
– Très bien, commenta Jynpo.
– Je vais maintenant laisser Vos Seigneuries s’entretenir, vous devez avoir des affaires importantes à régler. » sur ces paroles, Hideaki prit congé, laissant Jynpo stupéfait :

« Vos Seigneuries ?… s’interrogea-t-il.
– Il est marrant ton ami, intervint une voix enjouée derrière lui. Pourquoi il avait des vêtements qui glissent ? » Jynpo se retourna brusquement, et remarqua alors la présence de son ami Ethir, toujours vêtu de ses haillons, de plus en plus miteux.
« Ethir ? s’étonna le Seigneur du Clan du Dragon. Je ne t’avais pas vu, que fais-tu là ? demanda-t-il, soulagé tout de même de savoir enfin où se trouvait son catastrophique ami.
– Je cherche Onbu, tu ne l’aurais pas vu par hasard ? » s’enquit le Sylvanien en épluchant une orange. Jynpo pâlit en songeant à tous les désastres potentiels que pouvait provoquer ce petit dragon. « Bon, tant pis, je vais continuer à chercher. » Conclut son ami avant de disparaître soudainement. Le jeune Seigneur s’affaissa, désespéré. Mais il n’eût pas le temps de s’apitoyer bien longtemps, car Chiba vint le trouver.

« Qu’y a-t-il ? s’enquit Jynpo qui redoutait la réponse.
– J’ai une grande nouvelle, Mon Seigneur, déclara Chiba. On vient de me rapporter que des personnes viennent de se présenter aux portes de l’enceinte du palais Togashi. L’une d’entre elles prétend être votre noble jeune frère, Sa Seigneurie Hasaki-sama. J’ai pensé que Mon Seigneur voudrait vérifier ses dires par lui-même.
– Hasaki ? s’enthousiasma Jynpo soudain rayonnant. J’arrive tout de suite ! »

Il se précipita aux portes de l’enceinte, bientôt rejoint par un Chiba essoufflé. Une fois arrivé, il vit une dizaine de ses soldats, regardant d’un œil suspicieux cinq cavaliers qui patientaient devant l’entrée. Ils étaient vêtus de lourdes capes tâchées par les intempéries, les capuches rabattues sur leurs visages ainsi cachés dans l’ombre. Celui qui les dirigeait, voyant Jynpo arriver, rabattit sa capuche en arrière. Son visage, bien qu’encore juvénile, reflétait la rudesse d’une vie de vagabond. Rejetant sa longue chevelure noire en arrière, il inclina la tête en déclarant d’une voix grave et solennelle : « Mes respects, Mon Seigneur.
– Hasaki ! s’écria celui-ci en guise de réponse. Descend donc de cheval ! »

Celui-ci s’empressa de glisser de sa monture et mit humblement un genou à terre, face à son frère, en disant : « Mon Seigneur, je sais que j’ai raté de nombreux évènements depuis la libération de notre Clan. Je vois de grands changements en vous, Jynpo-sama, de bons changements, et j’en suis ravi. J’ose espérer que Mon Seigneur ne me tiendra pas rigueur de mon absence lors ces hauts faits, car je puis lui assurer que rien ne m’a fait plus souffrir que de ne pouvoir participer à la chute du vil traître Shiro ! Mais, dans mes humbles efforts pour contrer la domination de ce vil lâche, je me suis vu contraint d’adopter la voie des Ronins et d’ainsi lever l’armée de la Justice et du Bien. Cependant, les circonstances ne m’ayant pas été favorables, je n’ai pu contrer la totalité des projets de ce vil mécréant. C’est donc dans l’échec que je me présente devant vous, implorant pardon et miséricorde.
– Mais non, répondit Jynpo éberlué par ce grand discours. Tu es mon petit frère, viens à la maison et on mangera un morceau pendant que tu me raconteras tout cela.
– Mon Seigneur est trop bon, dit Hasaki les yeux brillants de reconnaissance. J’espère un jour égaler votre bonté ainsi que votre sagesse ! Mais avant, regardez qui est venu se repentir avec moi, votre ami d’enfance : Mirumoto Ura ! »

Le jeune Ronin désigna l’un de ses compagnon encore à cheval. Celui-ci enleva à son tour sa capuche, découvrant un visage avenant, arborant un demi-sourire en coin. « Après avoir combattu Shiro de toute mon âme aux côtés de votre frère Hasaki-sama, j’aimerais à présent reprendre ma place auprès de vous et retrouver l’honneur que j’ai du délaisser pour le bien de notre Clan.
– Ura ! s’exclama Jynpo. Cela faisait si longtemps ! Venez tous à l’intérieur, je vous invite à déjeuner. »

Alors qu’ils se dirigeaient vers la salle à manger, Chiba prit son Seigneur à part. « Je sais qu’il s’agit de votre jeune frère, mais je tiens à rappeler à Mon Seigneur que les Ronins sont des gens sans honneur dont il faut se méfier, car ils ont renié Clan et Famille.
– Mais c’est mon petit frère, je ne vais pas le laisser sur le pas de ma porte ! Et je ne peux pas l’ignorer car les circonstances de son départ sont un peu particulières. » Chiba s’inclina et ne dit plus mot.

Une fois à table, Hasaki prit la parole : « Mon Seigneur, je dois confesser que ma présence ici n’est pas seulement due à l’amour fraternel qui nous lie, ni à un désir de vous revoir après ces longs mois d’errance. En effet, je suis, à mon plus grand regret, porteur d’une grave nouvelle.
– Une grave nouvelle ? » s’inquiéta Jynpo. Ura, quant à lui, leva un sourcil interrogateur à cette annonce, sans pour autant faire de commentaire. « Dis m’en plus…
– J’ai récemment appris que le Clan du Scorpion avait juré votre perte et qu’ils avaient déjà entamé des intrigues dans ce but.
– Mais je ne leur ai rien fait, moi ! » se plaignit Jynpo.

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (7/8)

Kilynn parut apprécier la réponse. Sur son frère l’impact fut un peu plus mitigé, mais il revoyait tout de même les idées qu’il se faisait de la Barde à la hausse. Il savait qu’elle était puissante au point de faire fuir une bande de brigands affamés à elle toute seule. Seulement, le fait qu’elle considère une créature aussi grosse et dangereuse – aux yeux du garçon – qu’une wiverne comme une simple nuisance qu’elle pouvait terrasser de deux flèches… Son premier réflexe aurait été de penser qu’elle était totalement inconsciente, mais à présent il se disait que cette inconscience apparente était peut-être justifiée. Drakëwynn était forte. Peut-être même bien plus que ce que l’on pouvait croire de prime abord. « Dis, l’interpella-t-il. Tu me prêterais ton arc s’il te plait ?
– Bien sûr, aucun soucis. »

Elle lui tendit l’arme, en souriant de son habituel rictus qui mettait toujours le garçon mal à l’aise. Kyr s’empara de l’arc. Il s’agissait d’un arc long composite d’excellente facture. Il n’avait jamais vu un arc pareil. Il devait, en plus, être magique car il émettait en permanence une sorte de lumière vive. Le garçon essaya de bander l’arc, mais la corde et l’armature en bois semblaient aussi solides et inébranlables que les murs de la tour métallique. Il ne parvint pas à l’ébranler d’un millimètre. La Centaure rit de bon cœur en le voyant faire. « Même en vous y mettant tous les deux, je doute que vous puissiez le tendre, lui dit-elle.
– Tu es donc si forte que ça ? s’étonna Kilynn.
– Et plus encore. » renchérit Drakëwynn de manière énigmatique.

Kyr lui rendit son arme et, tout en l’aidant à descendre un cuissot de wiverne au rez-de-chaussée, après avoir jeté le reste de la carcasse par dessus les créneaux, il se demanda si tous les Centaures se trouvaient être aussi forts qu’elle. Peut-être devait-elle sa force au fait de faire partie des Disciples Draconiens se disait-il. Dans tous les cas, l’intuition de sa sœur de la suivre était la bonne, il en était à présent convaincu : avec cette Centaure capable d’abattre des wivernes comme s’il s’agissait de pigeons, ils ne pouvaient qu’être en sécurité.
Malgré leur appréhension première, il s’avéra que la viande rôtie de cette créature était mangeable. La ménestrelle avait dégotté assez de bois pour alimenter un feu de cuisine, qui pourrait continuer de chauffer la pièce la nuit durant. La chair de wiverne n’était pas aussi goûteuse que celle du lapin par exemple, évidemment, mais cela suffit pour accompagner correctement les champignons qu’elle avait cueillis le matin même. Seul Emlyg ne voulut pas y goûter et se contenta des champignons. « Je tâcherai de nous trouver du cerf pour la prochaine fois, commenta Drakëwynn.
– Du cerf ? Mais c’est interdit de braconner, prévint Kyr.

– Les forêts sont à tout le monde, répliqua la Centaure. Bien malin celui qui arrivera à m’empêcher de chasser là où je l’ai décidé. »
Le garçon voulait bien la croire. Dans un sens, il admirait la propension de la ménestrelle à n’en faire qu’à sa tête, en faisant fi du reste. Il faut dire que c’était souvent le cas des bardes, baladins et autres trouvères que d’agir ainsi. Mais, alors que ceux-ci devaient s’en sortir par la ruse et leur habileté en cas de pépin, Kyr avait le sentiment que Drakëwynn n’avait nullement besoin de s’embarrasser de subtilités d’aucune sorte.
« Si nous arrivons à garder une bonne allure demain, nous devrions pouvoir arriver à une petite ville, déclara la Centaure. Une fois là-bas, je nous achèterai ce dont nous aurons besoin pour l’entraînement. Et puis, j’aurai probablement quelques autres courses à faire et choses à régler. Vous pourrez visiter en attendant.
– On aura le temps de faire tout ça demain ? s’étonna Kilynn.
– Mmmh… » La ménestrelle fit mine de réfléchir. « Non. Si nous arrivons demain, ce sera probablement déjà trop tard pour pouvoir s’occuper de tout ça. De toutes façons, je devrai rester quelques jours en ville, nous aurons le temps. »

Ils rangèrent toutes leurs affaires pour partir le plus vite possible le lendemain et s’installèrent pour la nuit, sous l’œil attentif du dragon-papillon. « Drakëwynn ? appela Kilynn alors qu’ils étaient tous couchés.
– Oui ? s’enquit mollement celle-ci.
– Tu vas nous apprendre quoi ? A chanter ? A nous battre ? A faire de la magie ?
– Tout ce que tu voudras je t’ai dit, nous en parlerons demain pour préciser un peu tout ça. » répondit la Centaure.

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 2 : Jynpo et sa cousine (5/6)

Pendant ce temps, devant la porte de la Salle du Conseil, à une distance respectable des deux gardes dépourvus de toute expression, Natsumi attendait son cousin de pied ferme. Elle avait bien l’intention de continuer à se venger quant à l’attente qu’il lui avait imposée lors de son arrivée. Alors qu’elle préparait quelques nouvelles phrases cinglantes, un jeune homme d’une vingtaine d’année déboucha d’un couloir annexe. Il lisait des rouleaux de parchemins en marchant et avait l’air obnubilé par sa lecture. « Bonjour ! » lui lança Natsumi qui, plutôt que de se décaler de sa trajectoire, voulait ainsi éviter qu’il ne lui rentre dedans. Le jeune homme s’arrêta et leva la tête, pantois. L’air un peu mal à l’aise, il la salua néanmoins en retour :

« Euh… Bonjour ! » avant de se replonger instantanément dans son parchemin. Mais il ne continua pas sa route, décidant visiblement d’attendre devant la salle du Conseil, comme elle. Vexée du manque d’attention que portait son interlocuteur à son égard, Natsumi reprit : « Je suis Yasuki Natsumi, fille du Chef de la Famille Yasuki du Clan du Crabe et cousine de Jynpo-sama, Chef du Clan du Dragon et Héritier du Trône Impérial. Et toi, qui es-tu ?
– Tamori Simayi. Enchanté très chère Yasuki Natsumi-sama, répondit-il d’un ton visiblement peu concerné sans même lever la tête.
– Que fais-tu ici ? s’obstina-t-elle.
– Mon Maître m’a fait mander ici, expliqua-t-il succinctement.
– Ah, Tamori Liang, le Conseiller Shugenja du Clan du Dragon. »
Le jeune homme releva la tête, l’air visiblement perplexe. « Comment savez-vous cela ? Ah, vous l’avez déduit de mon nom de famille, n’est ce pas ?
– Tout à fait ! » se rengorgea Natsumi, heureuse d’avoir enfin attiré l’attention de son interlocuteur.

Liang alla ouvrir la porte de la Salle du Conseil et fit signe à son disciple d’entrer, en même temps que Kitsuki Haruko, l’Intendant, arrivait pour rejoindre Hideaki. L’ensemble des Conseillers de Jynpo s’installèrent de façon adéquate, en fonction du rang de la Famille qu’ils représentaient, et non plus selon leur rang de Conseillers du Clan. Les portes se refermèrent sur une Natsumi des plus frustrée.

Jynpo se souvint alors qu’il était du ressort du Chef de la Famille principale du Clan de prendre la parole en premier. Or, il s’avérait qu’il était ledit Chef. Il devait donc parler au nom de la Famille Mirumoto. D’ailleurs, l’assemblée lui dédiait toute son attention. « En tant que Chef de la Famille Mirumoto, je pense qu’il serait judicieux et sage de faire en sorte de réparer les erreurs commises par mon prédécesseur, de continuer à protéger l’Empereur ainsi que l’Empire, et de défendre les intérêts du Clan. »
« C’est profond, ce qu’il dit. » songea un Hotaka toujours aussi impavide.
« Il vient de nous proposer ce qu’on faisait déjà depuis plus de mille ans, pensait quant à elle Mayu. Il doit vouloir laisser la main aux autres et entendre les propositions politiques de chacun. »

En tant que doyen de l’assemblée, Lo-Fu prit la parole : « En tant que Chef de l’Ordre Ize Zumi, je prône l’harmonisation de notre Clan. Et, je rajouterai que pour tout domaine il faut adopter la conduite suivante : l’invariabilité dans le milieu est ce qui constitue la vertu. Laissons donc les bêtes sauvages s’entredévorer loin de nos moissons et occupons-nous de faire prendre son essor spirituel au Dragon. » Un silence respectueux accueillit cette déclaration. « Oh ! Il a fait deux vers de dix-neuf pieds, c’est amusant, songea son disciple Hotaka en gardant son masque d’impassibilité. Il n’arrête pas de parler de moissons, il devait être paysan avant de devenir Moine. »

Ensuite, vint le tour de Liang le Shugenja, qui caressait son long bouc : « En tant que Chef de la Famille Tamori, je prône l’intensification de la guerre contre le Clan du Phénix, dans le but de nous venger des traitres Agashas et de mettre enfin un terme à cette guerre ancestrale. Afin de contrer efficacement les Shugenjas Phénix, je conseille de nous tourner d’avantage vers les études car, à la longue, l’esprit finit toujours par l’emporter sur la lame. » Son disciple Simayi pensa alors : « Mon Maître fait preuve d’une telle sagesse… Il arrive à concilier les questions d’honneur avec la recherche du savoir. Je me demande si j’arriverai à en faire autant. »

Puis, Hideaki déclara à son tour : « En tant que Chef de la Famille Kitsuki, je prône la continuation de la guerre contre le Clan du Phénix, sans pour autant passer par la voie des armes. En effet, celle-ci risque de nous apporter plus de soucis que de satisfaction. Des manœuvres politiques nous apporteraient les mêmes résultats, sans perte humaine ou d’influence. De plus, je pense que pour prévenir à d’autres éventuels conflits, il nous faut plonger au cœur des intrigues politiques de l’Empire. Cela nous permettra de mieux cerner le vice chez nos compatriotes, et ainsi défendre au mieux notre Clan et l’Empire. Je propose également, pour renforcer le Clan, de reprendre les relations commerciales avec les autres Clans. Relations qui avaient quasiment disparues lors du règne de Shiro. Nous devrions également renforcer nos liens avec le Clan du Crabe, nos seuls véritables alliés actuels. Enfin, je pense qu’il serait peut-être judicieux que le Seigneur de notre Clan établisse une alliance avec un Clan Majeur, par le biais d’une union. » Au grand effarement de Jynpo, la totalité de l’assemblé acquiesça avec entrain à cette dernière proposition. « J’espère que je serai prévenu suffisamment à l’avance si mariage il doit y avoir… » s’inquiéta Haruko l’Intendant.

Mais déjà, Hitomi Hikari prenait la parole : « Ne rivalise point : tu seras sans reproche. Choisis en politique le bon ordre. Choisis en affaire l’efficacité. Choisis pour agir l’opportunité. Choisis un bon terrain pour ton amour. Choisis-le profond pour ton cœur. Choisis envers autrui la bienveillance. Choisis en paroles la vérité. Tels sont les principes que prône l’Ordre Kikage Zumi pour l’orientation du Clan. » Tandis que Jynpo était de plus en plus désespéré, Mayu se disait, admirative : « Dire tant de choses en si peu de mots et ce, tout en restant aussi claire, est un don rare que j’aimerais tant posséder ! »

Tout le monde ayant parlé, le Seigneur du Clan du Dragon, totalement dépité, essaya de conclure cette petite réunion clanique. « En tant que Chef de Clan, je prendrai en compte les volontés de chaque Famille sur l’orientation dudit Clan. Je tâcherai de vous faire part des grandes lignes qui en découleront, dans les plus brefs délais. » Et, se souvenant que son ami Ethir risquait de débarquer à n’importe quel moment, il ajouta : « Une affaire de la plus haute importance requiert mon attention, je me vois contraint de mettre fin à cette réunion. » Sans plus attendre, Jynpo bondit de ses coussins et se précipita vers la porte, en marchant à grands pas. L’assistance eût à peine le temps de s’incliner respectueusement, qu’il avait déjà disparu. Lo-Fu et Hikari firent un discret signe à leur disciple respectif, pour leur indiquer de suivre le Seigneur de céans, dans le but d’obtenir des instructions, en tant que nouveaux Conseillers. Mayu se précipita à la suite de Jynpo et, en passant près d’un Hotaka dépourvu de toute réaction, l’entraina à sa suite.

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (6/8)

Ladite Centaure pouffa de rire : « C’est vrai que des comme moi il n’y en a pas beaucoup !
– C’est dû à quoi les écailles et le reste ? s’enquit timidement Kilynn.
– Les particularités physiques dont vous parlez sont dues au fait que je suis une Disciple des Dragons de Cuivre. Du coup, petit à petit, je deviens en partie dragonne.
– Dragonne ? s’étonnèrent les jumeaux.
– En partie seulement j’ai dit, rectifia-t-elle. Je ne deviendrai jamais un dragon à part entière. »

Il y eut un silence pendant lequel les enfants digéraient les explications peu ordinaires de Drakëwynn, même s’ils ne savaient pas exactement ce qu’était un Disciple des Dragons de Cuivre. La pluie continuait de tomber à verse au dehors, le cheval renâclait de temps en temps et Emlyg le dragon-papillon ronflait doucement. Tous ces sons étaient apaisants et les deux protégés de la Centaure se mirent bientôt à somnoler. Celle-ci se mit à fredonner une berceuse et, adossés à l’escalier, blottis l’un contre l’autre, ils succombèrent au sommeil.
Lorsqu’ils se réveillèrent, quelques longues minutes plus tard, ils étaient de nouveau recouverts de la douce couverture pelucheuse que la ménestrelle leur avait donné la veille. Cette dernière était debout et armée de son grand arc, s’apprêtant visiblement à sortir. « Tu t’en vas ? s’enquit Kilynn d’une voix ensommeillée.
– Je ne serai pas longue, lui assura Drakëwynn. Je vais voir si je peux trouver du bois pas trop détrempé pour la cuisine de ce soir, ainsi que de quoi accompagner les champignons.
– Et si jamais quelqu’un vient pendant que tu n’es pas là ? s’inquiéta Kyr.
– Ne t’en fais pas, il n’y a que moi qui puisse ouvrir cette porte, personne ne viendra vous importuner ici. Quand bien même ce serait le cas, je serai de retour avant que qui que ce soit arrive à entrer. »

Sur ces paroles apaisantes, elle sortit, puis referma soigneusement la porte. Les enfants entendirent le bruit du lourd – mais rapide – galop de la Centaure s’éloigner. « Tu trouves pas que même si elle est bizarre on est bien avec elle ? demanda Kilynn à son frère.
– Je suis bien obligé de l’admettre, répondit celui-ci. Ca faisait des mois que je ne m’étais pas senti aussi… à la fois libre et en sécurité tu vois, je sais pas trop comment exprimer ça.
– Je vois ce que tu veux dire. » le conforta sa sœur.

Après avoir un peu taquiné le dragon-papillon qui finit par se réfugier sur le dos de Nuit-Noire, les jumeaux décidèrent d’explorer le reste de la tour. Ils avaient déjà vu le premier étage, vide, lorsqu’ils étaient montés s’y changer. Ils continuèrent au deuxième étage et furent déçus de constater qu’il était tout aussi dégarni. Ils finirent par arriver au sommet de la tour, protégé par des créneaux. Il ne pleuvait plus, mais le sol métallique était détrempé, ce qui fit qu’ils n’eurent pas envie de s’attarder trop longtemps à admirer la vue. Néanmoins, ce fut suffisant pour qu’ils se fassent repérer par une créature affamée : une wiverne qui planait au-dessus d’eux à la recherche d’une proie. Ces créatures, d’environ six mètres d’envergure pour cette catégorie, sont souvent confondues avec des dragons alors que ce ne sont que des cousines éloignées. Au lieu de quatre pattes elles n’en ont que deux et ne peuvent ni cracher du feu, acide ou autre éléments. A la place, leur queue est dotée d’un dard semblable à celui d’un scorpion, mais dont le venin est bien plus virulent.

Les enfants l’aperçurent en même temps qu’elle les avait repérés et se précipitèrent instinctivement par l’ouverture du toit pour se réfugier à l’intérieur de la tour de métal. La wiverne voulut les suivre mais, par chance pour eux, elle était trop grosse pour pouvoir entrer. Même Drakëwynn devait à peine pouvoir passer. La créature fit tout de même entrer sa tête le plus loin possible pour happer Kyr et Kilynn qui s’échappèrent à l’étage en dessous, tout en trébuchant sur leurs trop grandes robes rouges. Hurlant de frustration en voyant son repas s’enfuir, la wiverne entreprit d’essayer de défoncer le toit du bâtiment. Les jumeaux restèrent indécis – et terrifiés – au premier étage, guettant par les meurtrières l’éventuelle arrivée de la Centaure. Au rez-de-chaussée, le cheval hennissait en percevant l’odeur de la créature qui donnait des coups sourds contre l’édifice. « Drakëwynn… gémit Kilynn. Tu crois qu’elle va arriver bientôt ?
– Elle a dit qu’elle reviendrait vite… » répondit un Kyr guère plus vaillant.

Comme pour confirmer ces propos et les rassurer, ils entendirent, venant de l’extérieur un hurlement rageur : « Ma tour ! N’abîme pas ma tour, saleté ! » Ils se précipitèrent vers la meurtrière la plus proche de l’origine du cri. La Centaure arrivait effectivement au grand galop, pile au bon moment et, surtout, furieuse. Alors que le garçon se demandait ce qu’elle allait pouvoir faire contre un tel monstre, ils la virent lever son grand arc et tirer deux flèches à une vitesse ahurissante en direction du sommet de la tour. Les coups sourds s’arrêtèrent presque aussitôt. Drakëwynn, elle, reprit sa course, entra en trombe dans l’édifice et monta les escaliers à toute vitesse. Eberlués, les enfants la virent passer comme un éclair, sans avoir le temps de réagir. « Quoi ?! l’entendirent-ils s’exclamer une fois qu’elle fut arrivée en haut. T’as même pas eu la décence de t’ôter de MA tour pour crever ! Tu m’encombres ! » Les jumeaux la virent redescendre. « Oh, vous êtes là, leur dit-elle comme si elle venait seulement de remarquer leur présence. Venez avec moi pour m’aider à dépecer ce machin. J’ai rien eu le temps de chasser et qui sait, c’est peut-être mangeable. On va bien voir ! »

Encore sous le choc, ils la suivirent sur le toit de la tour de métal, prenant leurs couteaux en main. La wiverne gisait, les deux flèches lui traversant la gorge de part en part. Comment pouvait-on tuer une bête pareille avec seulement deux flèches, se demandait Kyr. Finalement, aucun des jumeaux n’eût à faire quoique ce soit. En effet, Drakëwynn termina le dépeçage de la créature en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Elle soupira soudain de soulagement : « Ouf ! Elle n’a pas abîmé la tour. Bon, il y a du sang partout maintenant, mais c’est pas grave ça… Quelque chose ne va pas ? » s’enquit-elle auprès des enfants qui contemplaient fixement la wiverne en morceaux. Comme ils ne lui répondaient pas, la Centaure s’inquiéta : « Elle vous a blessés ? Empoisonnés ?…
– Non non, répondit Kilynn d’une voix blanche. On a juste eu très peur.
– Y a de quoi, approuva la ménestrelle. Elle vous aurait dévorés en moins de deux.
– Elle t’a pas fait peur à toi ? demanda Kyr qui trouvait cela profondément injuste.
– Non, je craignais juste qu’elle m’abîme ma tour.
– Et t’as pas eu peur pour nous ? s’enquit la sœur d’un ton boudeur.
– Non, répondit instantanément la Centaure sans aucun tact. Je savais bien que vous n’étiez pas assez bêtes pour vous laisser manger par une stupide wiverne. »

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 2 : Jynpo et sa cousine (4/6)

Voilà une semaine que Jynpo avait dîné avec sa cousine et, depuis, il n’avait pas eu une minute à lui accorder. En effet, l’administration de ses terres nécessitait beaucoup plus de temps qu’il ne l’avait prévu. Et alors qu’il pensait se faciliter la tâche en nommant son nouvel Intendant, ce dernier ne cessait de le harceler pour divers problèmes dont le jeune Seigneur du Clan du Dragon ne soupçonnait même pas l’existence.

Alors qu’il avait réussi à se ménager une plage horaire pour s’entraîner seul aux armes, Natsumi fit irruption dans la salle d’entraînement, suivie par Sakura et Sung, les enfants de Chiba. Tous trois s’assirent dans un coin de la pièce et observèrent avec attention le Seigneur qui tentait de faire abstraction de leur présence, afin de mieux de concentrer sur le maniement de son daisho. « Vous voyez, même un Chef de Clan ne doit pas négliger son entraînement. Mais plus important encore, il ne doit pas négliger sa famille. Comme en ignorant un membre de celle-ci pendant une semaine, alors même qu’elle est son hôte. Mais ce n’est qu’un exemple, bien évidemment. » Les enfants écoutaient la jeune fille avec attention. Elle continua : « De même, quel que soit votre rang, lorsque vous recevez quelqu’un, il est de rigueur de lui accorder un minimum d’attention et de temps. Il en va de l’Honneur de votre Maison, car un hôte attentionné sera toujours plus respecté qu’un Seigneur dédaigneux. »

Jynpo, sentant que la leçon que Natsumi prodiguait à Sakura et Sung était aussi un reproche à son égard, tenta de retourner toute son attention sur ses mouvements de combat. Après tout, il ne désirait pas affronter sa cousine, qui plus est devant les deux enfants de son Conseiller militaire. « Cette tactique de combattre avec un katana et un wakisashi est typique de la Famille Mirumoto, la votre, reprit la jeune fille. Les Hida, qui sont la Famille principale de mon Clan, sont des guerriers qui, eux, n’ont besoin que de leur katana.
– Et dans ta Famille, les Yasuki, il n’y a pas de combattants ? s’enquit Sakura.
– Pour les membres de ma Famille, l’entraînement mental est plus important que le physique, ainsi que l’enseigne le Bushido, répondit-elle mielleusement.
– Mais il est où ton Clan ? interrogea de nouveau la fillette.
– Il se situe à la frontière sud-ouest de l’Empire, à la limite avec l’Outreterre où résident de nombreuses engeances du Mal. Mon Clan, le Clan du Crabe, est chargé de protéger l’Empire de toutes ces viles créatures, afin que les autres Clans puissent continuer à s’entraîner pour le bien de l’Empire. D’ailleurs, mon Clan prouve tous les jours qu’il n’est nul besoin d’aller à l’autre bout du monde pour s’entraîner et devenir un grand Guerrier Défenseur de l’Honneur de Yamato . »

Il était de plus en plus difficile pour Jynpo de faire abstraction des reproches à peine dissimulés de sa cousine. Alors que le fier Bushi Défenseur de l’Honneur de Yamato réfléchissait au meilleur moyen d’éviter la confrontation avec la cinglante Natsumi, l’Intendant Kitsuki Haruko entra soudainement dans la salle. Aussi mince que son oncle Hideaki, c’était un homme remarquablement discret, arborant des couleurs sobres, et il avait l’air perpétuellement préoccupé. Heureux de cette diversion, Jynpo s’empressa de s’enquérir : « Qu’y a-t-il, Haruko ?
– Mon Seigneur, je vous informe que l’honorable Togashi Lo-Fu, Maître Moine de l’Ordre Ize Zumi et chef de la noble Famille Togashi et que la non moins honorable Hitomi Hikari Maîtresse Moine de l’Ordre Kikage Zumi et chef de la noble Famille Hitomi sont arrivés aux portes du Palais et demandent à être reçus par Mon Seigneur, afin de lui présenter leurs salutations au nom de leurs familles respectives.
– Parfait ! s’exclama Jynpo soulagé de trouver une échappatoire. Fais-les entrer et amener dans la Salle du Conseil, je les rejoindrai là. »

Puis, sous le regard furieux de Natsumi, il partit en trombe afin de se changer et de faire appel à ses trois Conseillers. Une fois qu’ils furent tous réunis autour de la table, Jynpo fut satisfait de constater qu’une salle du Conseil, même remplie au tiers, faisait beaucoup plus sérieux. Sans compter que cette fois, le jeune Seigneur du Clan du Dragon n’avait pas oublié de s’asseoir à la place du Chef et qu’il en était très fier. Il salua les membres de l’assemblée, ainsi qu’il l’avait vu faire son père : Kitsuki Hideaki, Mirumoto Chiba, Tamori Liang, Togashi Lo-Fu, Hitomi Hikari et les disciples de ces derniers. Suite à cela, il fit signe à ses nouveaux invités de prendre la parole. Le vieux Moine Lo-Fu, drapé dans sa modeste toge bordeaux, se leva péniblement et commença : « Il est parfois des moissons qui n’arrivent pas à fleurir ; il en est aussi qui, après avoir fleuri, n’ont pas de grain. Je suis heureux de constater que mon Seigneur ne fait partie d’aucune de ces moissons. »

Intérieurement, Jynpo paniqua. Il se souvint subitement de l’un de ses précepteurs, un Moine de l’Ordre Ize Zumi aussi, qui lui dispensait son savoir à coup de phrases toutes aussi énigmatiques. Il prit conscience que, malgré le passage des années, la compréhension des propos des moines ne lui était pas plus aisée. Il décida donc d’incliner poliment la tête en essayant de masquer sa confusion. Heureusement pour lui, les deux familles de Moines Tatoués du Clan du Dragon descendaient rarement de leur montagne. Hitomi Hikari prit à son tour la parole : « Les paroles sincères ne sont pas élégantes ; les paroles élégantes ne sont pas sincères, Lo-Fu dono . » Alors que son aîné et alter-ego se renfrognait imperceptiblement, elle reprit, à l’attention de Jynpo : « J’espère que vous arrivez à reprendre vos marques après votre long exil, Jynpo-sama. Afin de, à la fois vous aider dans cette tâche, et de représenter le point de vue de la Famille Hitomi, j’aimerais mettre à votre disposition ma disciple Hitomi Mayu, en tant que Conseillère.
– Euh… Oui. » accepta Jynpo, tandis que Mayu inclinait la tête à son intention, en signe de respect.

« Pour éviter les obstacles dans un long couloir obscur, mieux vaut s’éclairer de plusieurs bougies. Je vous propose donc, à mon tour, les lumières de mon disciple : Togashi Hotaka. » Ce dernier inclina impassiblement la tête, avec un léger décalage de droite à gauche. « Tiens, on parle de moi. Je pensais juste faire figuration. D’ailleurs je me trouvais plutôt doué dans ce domaine. » songea Hotaka. « Lo-Fu sensei aurait quand même pu me prévenir, que je prévoie quelques affaires. Ah, mais je suis moine, c’est vrai. Je n’ai donc pas de possessions matérielles en plus de ce que je porte sur moi. »

« Euh… Oui. » répondit de nouveau le Seigneur du Clan du Dragon, qui se disait qu’il allait enfin pouvoir remplir sa Salle du Conseil régulièrement. Il reprit : « Très bien, voilà une bonne chose de réglée. A présent, l’un de vous a-t-il une autre nouvelle importante dont il voudrait nous faire part ?
– En effet, Jynpo-sama, intervint Hideaki. J’aimerais, si possible, profiter que tous les Chefs de Famille du Clan du Dragon soient réunis autour de cette table, pour mettre au clair la volonté de chaque Famille en ce qui concerne l’orientation politique du Clan du Dragon.
– C’est une très bonne idée Hideaki ! s’enthousiasma Jynpo. Nous allons faire ça. »

Alors que le Seigneur disait ces mots, ils se levèrent tous.

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (5/8)

« Cette porte donnait sur une pièce qui ressemblait à un bureau et dans laquelle se trouvaient un Mage Rouge et son chevalier garde du corps. Ils sont bizarres, je ne sais pas si vous en avez déjà vus. Que ce soient les magiciens ou les chevaliers, ils sont chauves, ou à moitié chauves, avec des tatouages cabalistiques sur le dessus de la tête. J’imagine que c’est d’ailleurs pour ça qu’ils se rasent le crâne, pour qu’on voit bien leurs tatouages, ils doivent en être très fiers… Pour ma part, j’ai chargé le Mage en compagnie du loup de mon camarade druide et j’ai laissé les autres s’occuper de la chevalière. Il fut plus facile à tuer que sa compagne d’ailleurs. On a eu beaucoup de mal avec elle, car elle était bien plus résistante. Mais nous avons réussi. Par contre nous étions tous mal en point, le loup du druide était même tombé au combat par un sort violent du magicien. Faut se méfier des Mages Rouges, ils ont toujours plein de trucs sournois en réserve. Dans tous les cas, nous n’avons eu aucun scrupule à récupérer ses possessions matérielles ainsi que celles de sa collègue. Lui-même n’avait pas grand chose, du coup, nous avons poussé le vice jusqu’à récupérer sa robe écarlate en trophée. Depuis, nous faisons de même pour tous les Mages Rouges que nous rencontrons, c’est pour ça que j’ai toujours des robes rouges dans mes affaires.
– C’est une drôle de coutume tout de même, commenta Kilynn en souriant.
– Ca me rappelle une légende cette histoire là, déclara Kyr. Bon, la légende était bien plus grandiose évidemment, les aventuriers ne tombaient pas dans des pièges, affrontaient encore plus de choses maléfiques, combattaient avec brio et tout. C’était une partie des Aventures de la Compagnie de la Licorne.
– Ah oui, je m’en souviens, renchérit sa sœur. Il y avait un barde qui était passé dans la région, il y a quelques temps, et qui racontait plein d’aventures de la grande Compagnie de la Licorne. C’est vrai que l’histoire que vous venez de raconter suivait le même genre de trame qu’une de leurs aventures.
– Stupéfiant, commenta la Centaure avec un sourire en coin. Mais bon, j’imagine que pas mal d’aventuriers ont vécu des histoires comme celle-ci, ce n’est donc pas très étonnant.
– En tous cas, reprit Kyr avec passion, les aventuriers de la Licorne sont vraiment impressionnants. J’aimerais bien devenir aussi puissant qu’eux.
– Il y a encore du boulot pour ça, déclara platement la ménestrelle. Mais je peux t’apprendre quelques trucs si tu veux. A tous les deux même.
– C’est vrai ? s’étonna le garçon. Vous feriez ça ?
– Oui, mais à une condition.
– Laquelle ? s’enquit-il avec ferveur.
– Que tous les deux arrêtiez de me vouvoyer, j’ai l’impression d’être vieille alors que je suis à peine adulte ! »

Les deux enfants ouvrirent des yeux ronds et regardèrent plus attentivement la Centaure. En effet, malgré ses écailles et sa musculature impressionnante, elle ne paraissait pas très âgée. Ce devait être pour cela qu’elle se comportait sans arrêt comme une gamine, songea Kyr. Quoiqu’il en soit, ils acceptèrent avec joie la condition de Drakëwynn pour pouvoir apprendre ce qu’elle pourrait leur enseigner. « Par contre, reprit-elle, nous attendrons que je vous ai un peu mieux équipés que ça et que j’ai pu voir ce dont vous êtes capables.
– D’accord ! s’exclamèrent-ils en chœur.
– Drakëwynn ? interpella Kilynn.
– Oui ?
– Où sont passés vos… euh… tes compagnons ?
– Nous sommes tous éparpillés aux quatre coins de Gaïa pour ce que j’en sais, expliqua la Centaure. Le druide dont je parlais dans l’histoire est mort depuis longtemps maintenant. A la place, nous avions récupéré un ensorceleur dont la principale préoccupation sont les oranges. Il doit être en train de se balader quelque part à distribuer des oranges, justement, ou à embêter des gens. Mon amie l’Elfe est en train de s’occuper de son bébé qu’elle a eu récemment, mon amie la barbare est aussi en voyage, comme l’ensorceleur et moi. Et le Samouraï s’occupe de son Clan, qui avait eu beaucoup de problèmes politico-religieux. On se retrouve de temps en temps. Il y a de grandes chances qu’un de ces jours nous repartions tous ensembles à l’aventure. »

C’est ce moment que choisit Emlyg pour sortir de son sac en baillant. Il s’étira longuement à la manière d’un chat et regarda autour de lui, visiblement satisfait de se retrouver au sec. Puis, comme Kilynn lui tendait la main, il alla s’installer au creux de ses jambes en tailleur, ce qui, avec la robe, lui faisait un nid tout ce qu’il y avait de plus confortable. « Et vous deux, reprit la Centaure, racontez-moi donc votre histoire !
– Nous avons rien vécu d’aussi extraordinaire tu sais, temporisa Kyr.
– Racontez quand même, les enjoignit-elle.
– Depuis que les armées démoniaques ont débarqué en Sylvanie, il y a eu beaucoup d’épidémies un peu partout et notre village n’a pas été épargné, expliqua le garçon. Nos parents en sont morts il y a presque deux ans. On a failli mourir de faim après ça, parce que le propriétaire de la ferme de papa a récupéré la maison et le terrain, du coup on avait plus rien.
– Devenus des orphelins dans des circonstances dramatiques, commenta Drakëwynn, vous êtes les héros parfaits pour une bonne histoire !
– Tu trouves ? s’étonna Kilynn.
– Tout à fait ! confirma la ménestrelle. Vous n’avez jamais remarqué que la plupart des héros ont un lourd passif derrière eux ? En général ils n’ont pas de parents, ou alors ceux-ci étaient des tortionnaires, ils ont subi les plus atroces privations et tout ce qui s’en suit… Les héros n’ont pas une vie heureuse, c’est pas intéressant sinon. Bref, continuez.
– Finalement, continua le frère, on est tombés sur Caer qui avait fait faillite peu de temps avant et il a bien voulu nous intégrer à son groupe de brigands. En échange de nourriture et d’un toit, on devait l’aider à détrousser des voyageurs. On a fait ça pendant quelques temps, jusqu’à ce qu’on vous… te rencontre.
– Tu nous as fichu une de ces trouilles d’ailleurs ! se remémora Kilynn.
– J’avoue avoir un peu exagéré avec mon chant de terreur, s’excusa une nouvelle fois Drakëwynn.
– Il n’y avait pas que ça en fait, avoua la jumelle.
– Ah bon ?
– En fait, expliqua Kyr, quand on t’a vue on a été très surpris car on s’attendait à voir un cheval, avec une cavalière.
– Or, vous êtes tombés nez à nez avec une Centaure.
– Oui, une Centaure armée jusqu’aux dents, pointues en plus les dents, et avec des griffes et des écailles. » renchérit-il.

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 2 : Jynpo et sa cousine (3/6)

Sur ces mots il tourna les talons et s’en fut rapidement en direction de son cabinet de travail en se demandant à quelles occupations faisait référence Chiba. Natsumi se tourna vers le conseiller militaire et chef de la garde personnelle de son cousin d’un air perplexe. « Tonton ? » s’étonna-t-elle. Chiba haussa les épaules avec un demi-sourire. « Les Voies du Seigneur du Clan du Dragon sont impénétrables, reprit Natsumi avec une emphase exagérée.
– Et heureusement… lâcha le conseiller. Ainsi il restera toujours imprévisible aux yeux de nos ennemis. »
Sur ces paroles il prit sa fille dans ses bras et, suivi de la cousine de Jynpo, partit en direction des appartements de cette dernière. Tout en lui emboîtant le pas, Natsumi se demanda tout de même si le « heureusement » de Chiba ne signifiait pas tout autre chose.

Jynpo avait passé la majeure partie de sa journée à transférer ses dossiers de son cabinet de travail à celui de son Intendant, tout en essayant de surveiller les allées et venues de son ami Ethir-aux-oranges. Le soir était arrivé sans incident notable et le Seigneur du Clan du Dragon avait prévu de dîner avec sa cousine dans sa salle-à-manger privée, loin des discussions interminables de sa cour. « Alors mon cher cousin, comment cela s’est-il passé pour toi depuis la dernière fois que nous nous sommes vus ? demanda Natsumi.
– C’était quand la dernière fois que nous nous sommes vus ? s’interrogea Jynpo.
– Lors de l’enterrement de ton père, répondit la jeune fille.
– Ah, euh… Oui, triste affaire… » balbutia le jeune Samouraï, n’osant pas lui avouer que, bien que son père était mort, il l’avait revu depuis. « Sinon, ça ne s’est pas trop mal passé. J’ai voyagé sur plusieurs continents, rencontré des gens aux mœurs étranges, puis je suis enfin revenu de cet exil forcé pour venger mon père. Et me voilà. Et toi, ça s’est passé comment ?
– Quoi ? s’exclama Natsumi. Tu pars pendant presque un an à parcourir le monde et à vivre des aventures et tu me résumes ça en deux malheureuses phrases ? Tu te moques de moi ?
– Ben j’ai vu des dragons, des Gnomes, des Elfes, des mort-vivants, récita Jynpo. Plein de choses !
– Tu n’es vraiment pas doué pour raconter des histoires, déplora sa cousine.
– Mais ce ne sont pas des histoires qu’on raconte à des jeunes filles et, qui plus est, à table ! » se défendit le Seigneur du Clan du Dragon.

Avant que Natsumi ait pu envoyer une remarque cinglante à son cousin, une forme jaillit du mur en transperçant le papier riz et alla s’écraser dans un coussin, après avoir tenté un atterrissage raté sur la table en renversant tout sur son passage. « Heureusement que rien n’est solide ici ! s’exclama joyeusement Ethir qui venait d’entrer dans la pièce. Décidément, l’air de Yamato ne te réussit vraiment pas Onbu, tu n’arrives même plus à te poser correctement quelque part. » Ledit Onbu ignora son maître autant que les deux convives, et s’installa confortablement sur le coussin pour s’endormir. En ronflant. Le grand ensorceleur au crâne rasé s’assit sans cérémonie à la table de son ami et prit un sushi dans son assiette afin de l’examiner sous toutes les coutures. « Bizarre, commenta-t-il avant de le manger.
– Euh, Natsumi, je te présente mon ami Ethir, qui était l’un de mes compagnon d’aventures durant mon exil, intervint Jynpo.
– Enchantée… » commença celle-ci avant d’être coupée par Ethir qui s’enquit, la bouche pleine de nourriture :

« Tu t’es enfin remis de t’être fait jeter par Lyanna ?
– Mais non ! répliqua Jynpo. C’est ma cousine, Natsumi, de la famille Yasuki du Clan du Crabe.
– Qui est Lyanna ? s’enquit la jeune fille d’un air intéressé.
– Une Prêtresse très puissante, qui faisait partie de mon groupe de compagnons, répondit très vite Jynpo tandis qu’Ethir regardait en l’air d’un air suspicieux.
– Et donc, tu étais amoureux d’elle ? reprit Natsumi bien décidée à creuser l’histoire.
– Et donc rien du tout ! rétorqua Jynpo. Ca ne te regarde pas !
– Vu que tu t’en es remis et que ça n’avait pas marché avec la Princesse de Hogg, t’as qu’à faire comme Lyanna et te marier ! proposa gaiement l’ensorceleur.
– Quelle bonne idée ! s’exclama Natsumi. Surtout que tu es l’une des personnes les plus influentes du continent, tu ne devrais pas avoir trop de mal à te trouver une femme ! D’ailleurs, j’ai quelques amies qui…
– Mais non ! la coupa Jynpo qui sentait que le contrôle de la conversation lui échappait totalement.
– Mais si, ça va être drôle, tu verras, lui assura Ethir. Vous voulez des oranges ? » ajouta-t-il en leur en tendant une à chacun.

Ils acceptèrent les fruits, l’une avec enthousiasme et l’autre avec résignation. L’ensorceleur adressa un grand sourire à Natsumi. Celle-ci décida de profiter d’avoir un compagnon de son cousin à portée, pour en apprendre plus sur ses neuf mois d’exil. « Comment était Jynpo-sama durant vos aventures ? demanda-t-elle.
– Oh, le plus souvent mort, lâcha Ethir en sortant une nouvelle orange. Mais à part ça, il était comme tous les Samouraïs que j’ai rencontré.
– Comment ça, mort ? s’étonna Natsumi.
– Ben, pas en vie, expliqua-t-il.
– C’est compliqué, intervint Jynpo. Je t’expliquerai plus tard !
– Oh ! Le joli vase ! s’enthousiasma soudainement Ethir à la vue d’un énorme vase Ming au fond de la pièce. Ca sera parfait pour le bébé de Lyanna ! Bon, faut que j’aille mettre ça en lieu sûr… »

Sur ces étranges propos, l’ensorceleur se leva, alla prendre le vase et sortit de la pièce, chargé, sans plus de formalité. Ne resta qu’Onbu, ronflant toujours sur son coussin. « Pourquoi… ? commença Natsumi.
– Laisse, il est parti, c’est tout ce qui compte. » soupira son cousin.

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (4/8)

« Il y a quelques années, alors que je n’étais qu’une mercenaire débutante, mes compagnons et moi nous sommes retrouvés dans un marais infesté d’Hommes-Lézards agressifs. Faisant preuve d’une diplomatie sans égale, ils avaient kidnappé notre guide et ne voulaient nous le rendre que si nous faisions le ménage dans leur marais puant.
– Le ménage ? s’étonna Kilynn.
– Oui, le ménage. Ils étaient infestés par ce qu’ils appelaient « les morts-qui-marchent ». Il ne faut pas leur en vouloir, ils n’ont pas beaucoup de vocabulaire. Notre premier réflexe eût été de leur rentrer dedans pour récupérer notre guide et les laisser se débrouiller tous seuls avec leurs morts-qui-marchent. C’est vrai quoi, ils n’avaient qu’à nous le demander gentiment…
– Vous êtes un peu violents quand même, non ? intervint Kyr.
– Oh non, pas violents, passionnés, nous sommes des passionnés, ce n’est pas pareil, rectifia la Centaure.
– Pourquoi vous ne l’avez pas fait ? demanda la sœur.
– Parce qu’ils étaient trop nombreux et, surtout, si nous avions fait un geste, ils auraient tué notre guide sur le champ. Alors, bon gré mal gré, nous avons accédé à leur requête et sommes partis patauger dans les marais qui environnaient leur village. Des marais glauques, des morts-vivants putréfiés, des Hommes-Lézards agressifs… Une destination de rêves quoi, vous devriez vous installer là-bas ! Ne vous en faites pas, vous me remercierez plus tard pour mes judicieux conseils.
– Certainement ! répondirent-ils en riant.
– Nous patrouillions donc dans la zone présumée de la présence des morts-qui-marchent, tout en rouspétant contre le manque de courtoisie des habitants du village, lorsque nous sommes arrivés en vue d’un bâtiment bizarre qui avait tout l’air d’une crypte. Après, quant à savoir pourquoi une crypte avait été construite là, au milieu de nulle part, il ne faut pas me le demander, je n’en sais rien. Quoiqu’il en soit, les Lézards n’avaient pas menti : l’endroit était totalement infesté par des zombies, des vampires et autres morts qui persistent à se balader au lieu de rester sagement… morts.
– Ils n’ont aucun savoir-vivre, murmura Kyr.
– Bien sûr que non, puisqu’ils sont morts, renchérit sa sœur.
– Exactement ! confirma Drakëwynn avec véhémence. Là, comme nous n’étions pas réfrénés par le risque que l’un d’entre nous soit égorgé, nous n’avons pas fait de détails et avons tranché, haché, découpé tout ce qui nous tombait sous la lame. De toutes façons, tout ce qui est d’ordre zombie n’a pas beaucoup de conversation, donc je ne pense pas que nous ayons loupé grand chose en les tuant sans sommation. D’ailleurs, en parlant de ces choses, plusieurs d’entre eux avaient clairement été des Minotaures durant leur vivant, alors je me suis amusée à récupérer leurs cornes encore en bon état pour en faire des cors. J’en ai gardé un en souvenir, regardez. »

Elle sortit de son sac le cor en question et le leur tendit pour leur montrer. Mis à part le fait qu’il provenait de la corne d’un Minotaure zombie, il n’avait rien de très particulier. Les enfants le gardèrent tout de même en main tandis que la Centaure continuait son récit. Elle décrivit longuement et singea les différents types de morts-vivants qu’ils avaient croisé dans les couloirs, les divers pièges dans lesquels ils étaient tombés et l’ambiance lugubre qui planait tout du long. « Et là, continua-t-elle, après avoir nettoyé tous les corridors et les salles attenantes – nous sommes un très bon détergent – nous avons fini par arriver devant une très grosse porte, avec une tête de dragon gravée dessus. La taille de la porte ajoutée à la gravure n’était pas de très bon augure quant à ce qui menaçait de se trouver de l’autre côté. Mais on se disait que ce serait dommage de ne pas terminer la visite de la crypte. Alors on a ouvert la porte normalement, après avoir longuement argumenté pour savoir s’il fallait mieux la brûler ou faire une entrée fracassante en la défonçant.
– Vous avez des idées bizarres tout de même, déclara Kyr. Vous auriez été complètement enfumés dans cette crypte si vous y aviez mis le feu.
– C’est ce que nous nous sommes dit aussi, approuva Drakëwynn. Lorsqu’on a ouvert la porte, nous avons vu… rien du tout. En fait, de l’autre côté de la porte s’étendait un voile de ténèbres. Impossible de distinguer quoique ce soit ! Heureusement, nous avions avec nous un courageux Samouraï, qui s’avança dans les ténèbres à l’aveuglette. Au fait, savez-vous ce qu’est un Samouraï ?
– Non, répondirent-ils.
– Moi non plus je ne savais pas ce que c’était avant de rencontrer celui-là. Il faut dire qu’alors je ne connaissais pas grand chose du monde extérieur à ma tribu. Pour résumer, les Samouraïs sont un genre de guerriers originaires d’un autre continent, appelé Yamato. Ils sont extrêmement loyaux et suivent un code de l’honneur rigoureux autant qu’étrange. »

La Centaure pouffa de rire, paraissant se souvenir de quelque chose d’amusant. Probablement en lien avec les Samouraïs d’ailleurs, pensait Kyr. « Donc, reprit-elle, notre brave guerrier s’avança héroïquement et buta dans un jeune dragon noir, qui devait mesurer environ ma taille actuelle. Ce dernier n’apprécia pas et entreprit de faire subir son courroux au jeune héros en herbe. Heureusement, nous autres étions là et avons pu tirer notre compagnon des griffes du dragon, que nous avons été obligés d’occire. Ceci étant fait, nous avons fouillé la salle pour récupérer les possessions matérielles du reptile, car les dragons adorent les trésors et celui-là n’en aurait plus l’utilité désormais. C’est lors de la fouille que nous avons remarqué qu’il y avait une deuxième porte. Nous commencions à se demander quand le nettoyage prendrait fin. Il faut dire qu’après tous ces combats, nous étions décorés d’estafilades diverses et un peu fatigués. Mais nous en avions assez et avons décidé d’expédier au plus vite ce qui pouvait rester. Nous avons donc ouvert la porte.

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 2 : Jynpo et sa cousine (2/6)

Un peu plus tard, apprenant que sa cousine arrivait aux portes de l’enceinte du palais, Jynpo s’inquiéta. Alors qu’il se faisait un sang d’encre à propos de ses futures retrouvailles, il se souvint qu’Hideaki lui avait, en plus, fortement conseillé d’éviter une rencontre entre Yasuki Natsumi et l’ambassadeur Doji Kurou. A ce moment là, ledit Hideaki fit irruption dans le cabinet de travail du Seigneur du Clan du Dragon, où ce dernier prenait son petit-déjeuner. « Qu’y a-t-il Hideaki ? s’enquit Jynpo la bouche encore à moitié pleine.
– L’ambassadeur du Clan de la Grue s’apprête à prendre congé de Monseigneur, expliqua le conseiller.
– Je vais le saluer de ce pas, déclara le jeune Samouraï en se levant. Mais avant, je dois débarrasser mon repas !
– N’ayez crainte Jynpo-sama, le rassura Hideaki. Un serviteur s’en chargera. »

Soulagé, le chef du Clan du Dragon se précipita pour enfiler son armure de cérémonie avant de foncer dans sa salle du trône. Une fois confortablement installé sur son siège seigneurial, il attendit patiemment l’arrivée de Doji Kurou. Son regard parcourait machinalement la pièce. Elle pouvait accueillir facilement une centaine de personnes. Face au trône, il pouvait apercevoir le chemin qui menait de la porte d’enceinte à l’entrée du château. Plus le temps passait, plus l’angoisse l’étreignait. « Ah cette cousine ! Elle n’est pas encore là qu’elle m’embête déjà ! » songeait-il. « Et puis que fait l’ambassadeur ? Il est bien long. Il va finir par croiser Natsumi si ça continue… » Alors qu’il s’inquiétait tant et plus, Hideaki fit son entrée. « Alors ? lui demanda Jynpo.
– Je pense que vous pouvez laisser entrer Doji Kurou à présent, répondit le conseiller. Vous l’avez suffisamment insulté par cette longue attente, Monseigneur.
– Qu’il entre ! » s’exclama le jeune chef qui n’avait pas réalisé ce qu’il faisait.

L’ambassadeur fit à son tour son entrée, accompagné de ses gardes du corps Daidoji. Réalisant qu’il n’avait préparé aucun discours, Jynpo regarda Hideaki avec insistance. Celui-ci, prenant ce regard comme le signe qu’il pouvait lancer la conversation, déclara au grand dam de son Seigneur : « Mon maître vous écoute. » Doji Kurou s’inclina et commença :
« Moi, l’ambassadeur du grand Clan de la Grue… »

Mais Jynpo, toujours perdu dans ses pensées, ne l’écoutait déjà plus. « Mais, qui vois-je là-bas ? » s’interrogea-t-il en voyant venir du fond des jardins, par la porte ouverte qui donnait sur la salle du trône, une jeune fille toute menue à la chevelure châtain. « Ne me dites pas que c’est… Natsumi ! Oh non, pas déjà ! Elle vient par ici… Il a toujours pas fini de parler celui là ? Enfin, je veux dire, l’ambassadeur… Quoique, si il s’arrête de parler et qu’il s’en va, il va la croiser et ce serait terrible ! Mais elle continue de s’approcher ! Qu’est ce que je peux faire ? D’un autre côté, si il continue de parler et qu’elle arrive, ce sera tout aussi terrible ! Elle ne s’arrête toujours pas… » A ce moment là, le jeune Seigneur aperçut une orange qui roulait au fond de la salle, derrière l’ambassadeur et sa suite. Suivant le fruit en courant à moitié courbé, Ethir tentait désespérément de le rattraper. Jynpo se crispa, espérant que personne ne remarquerait son ami pourchassant ses propres oranges. Une fois qu’Ethir fut sorti par l’autre côté de la pièce sans qu’il y ait un incident diplomatique, le Chef du Clan du Dragon chercha de nouveau sa cousine du regard, se rappelant qu’il s’agissait là d’un autre incident diplomatique potentiel. Quelle ne fut pas sa stupeur lorsqu’il constata qu’elle avait disparu ! Il fouilla frénétiquement les alentours du regard, sans succès.

« … je m’en vais donc, avec votre permission, retourner dans le Clan de la Grue. » termina l’ambassadeur. Jynpo arrêta de chercher sa cousine et, ne sachant que dire, inclina la tête. Il marmonna quelques formules de politesse pour souhaiter un bon voyage de retour à Doji Kurou et sa suite. Puis, à peine l’ambassadeur eût-il quitté le château que Jynpo jaillit de son trône afin de retrouver sa cousine qui l’inquiétait tant.

Il la retrouva dans les jardins, en compagnie de Chiba et des deux enfants de ce dernier. Elle apprenait à l’aînée à faire ricocher des cailloux sur un petit étang, tout en tenant le plus jeune dans ses bras. Jynpo accourut et interrompit le bavardage de Chiba et de sa cousine : « Natsumi ! » s’exclama-t-il. Celle-ci se retourna vers le Seigneur du Clan du Dragon et resta un moment interdite. Son cousin avait tellement changé depuis la dernière fois qu’elle l’avait rencontré ! Il paraissait bien plus grand et fort, et dégageait une forte aura de prestance. Natsumi était impressionnée mais, au vu de cette arrivée peu digne du deuxième homme le plus puissant de l’Empire de Yamato, elle se dit que tout n’avait peut-être pas changé chez son cousin. Elle inclina respectueusement la tête et déclara : « Je vous souhaite le bonjour mon Seigneur. Après toutes ces années je constate que vous êtes toujours aussi respectueux envers votre famille, la laissant entrer dans votre demeure sans formalité, ni délai ! Malgré tout, je serai grée à mon Seigneur que les hommes de mon père m’escortant soient enfin autorisés à entrer… »

Jynpo réalisa alors qu’il avait oublié d’envoyer un messager pour autoriser sa cousine et sa suite à entrer dans l’enceinte des murailles du palais. Il bafouilla quelques excuses, tandis que Chiba assistait à la scène, un léger sourire en coin. Il avait intercepté Natsumi quelques minutes auparavant, après qu’elle se fut introduite de manière mystérieuse dans la demeure des Mirumoto. Il avait ainsi pu éviter l’incident diplomatique avec l’ambassadeur. Jynpo, voulant changer de sujet, s’adressa aux enfants : « Vous vous amusez bien Sakura et Sung ? »

Pour toute réponse, Sakura se réfugia derrière son père et Sung tendit au chef du Clan du Dragon, le plus sérieusement du monde, l’un des morceaux de soie qu’il avait l’habitude de traîner partout avec lui. « Voyons Sakura, répond donc au Seigneur Jynpo » la gourmanda Chiba. La petite fille hésita un instant, puis, timidement, dit en regardant les pieds de Jynpo :
« Oui. Je joue avec papa et Natsumi-san.
– Ah… C’est bien, répondit le Seigneur du Clan du Dragon.
– Je sais que mon Seigneur a encore beaucoup de travail, intervint Chiba. Je me propose donc pour mener votre cousine à ses appartements, Jynpo-sama. Par la même occasion, elle pourra me donner des nouvelles de son père, le Chef de la famille Yasuki, qui est un vieil ami à moi.
– Ah oui, tonton Okoru ! s’exclama Jynpo. J’espère qu’il va bien ! Bon, je retourne travailler, à tout à l’heure ! »