« Kyr et Kilynn » Chapitre 3 : Rencontres (2/8)

Drakëwynn poussa une chaise qui se trouvait devant la table pour coucher son corps chevalin à la place. Kilynn s’assit sur une chaise à côté, son frère à côté d’elle. Emlyg, curieux, était sorti du sac et s’était installé sur les larges épaules de sa maîtresse. Le vieil homme, après avoir demandé à sa femme d’aller chercher de quoi boire pour leurs hôtes, s’assit à son tour, en face de la Centaure qui attendait patiemment qu’il lui explique ce dont il retournait. « Je me nomme Byrn, se présenta-t-il. Je suis pour ainsi dire le bourgmestre de ce hameau. Je sais que vous avez certainement des affaires plus importantes à gérer, mais le village tout entier se meurt. Il nous faut des bras pour s’occuper des champs et des bêtes, mais il n’y en a presque plus de disponible… Nous avons grand besoin de votre aide : pourriez-vous soigner les habitants malades ? Nous vous donnerons tout ce que vous voudrez en échange, notre survie dépend de vous, aidez nous, je vous en prie ! »

La Centaure écoutait les explications, impassible et sans mot dire. « Tu peux faire ça ? lui souffla Kilynn.
– Je ne suis pas médecin, ni prêtresse, répondit tout haut Drakëwynn.
– Je… Je suis sûr que vous pouvez faire quelque chose ! se récria le vieil homme. Je vous reconnais ! Je vous ai vue à Hogg, vous êtes E…
– Néanmoins, le coupa-t-elle, je peux ausculter quelques personne pour voir si je peux faire quelque chose pour eux. Mais ne vous faites pas d’illusions. Si vous me connaissez, vous savez que c’est mon amie la guérisseuse, pas moi. Je suis seulement Barde.
– Je vous remercie Ma Dame, je suis certain que vous avez le pouvoir de nous sauver.
– Par qui dois-je commencer ? s’enquit-elle en dépliant ses jambes afin de se lever.
– Mon fils et ses enfants si possible, ils sont juste là. » répondit Byrn en désignant une alcôve dans un des coins de la pièce.

Son dragon-papillon toujours sur l’épaule, Drakëwynn écarta le tissu qui faisait office de rideau de séparation et s’approcha des deux lits qui se trouvaient derrière. Kyr et Kilynn s’approchèrent pour la regarder œuvrer. Dans l’un des lits reposaient un homme et un adolescent à peine plus âgé que les jumeaux qui voyageaient avec la ménestrelle. Dans l’autre se trouvaient trois petites filles, plus jeunes. Tous avaient l’air très mal en point. Ils respiraient difficilement. Le vieil homme et sa femme observaient les faits et gestes de la Centaure, plein d’espoir. Celle-ci ausculta les malades les uns à la suite des autres, tout en gardant son masque d’impassibilité. Kyr, pour sa part, ne se sentait pas très bien. Cela ressemblait exactement au mal qui avait terrassé ses parents. Il tourna son regard vers sa sœur. Elle était d’une pâleur mortelle. « Je suppose que je n’ai pas le choix, soupira soudainement la ménestrelle.
– Vous allez faire appel à votre amie la guérisseuse ? s’enquit Byrn.
– Pas possible, je ne peux pas la contacter, répondit-elle. Combien de malades y a-t-il dans ce hameau ?
– En tous nous sommes une trentaine, en comptant les enfants. Plus de la moitié d’entre nous sont malades, résuma le vieil homme.
– Mmmh, mettons que chaque enfant compte comme une demi part d’adulte et c’est parfait ! se réjouit Drakëwynn. Byrn, rameutez tout le monde, les malades comme ceux qui ne le sont pas encore. Qu’ils se rassemblent tous sur ce qui vous sert de place du village ! »

Sans demander d’explications plus détaillées, l’homme s’en fut réunir les habitants. « Que vas-tu faire ? demanda Kilynn à la Centaure.
– Les convier à un festin curatif ! répondit joyeusement la Femme-Jument en sortant un parchemin de son étui. Kyr et toi en ferez aussi partie. Allez, aidez moi à sortir ces cinq malades du lit ! »

Aidés de la vieille femme, ils firent sortir le père et ses quatre enfants dehors, sous le soleil automnal. Une fois tout le village réuni, la ménestrelle s’adressa à eux en ces termes : « Mesdames et messieurs, cher public, je vous salue ! Comme il se trouve que j’erre souvent sur les routes, vous me connaissez peut-être de vue et de réputation. » Des murmures révérencieux s’élevèrent de la part des habitants. « Les dieux ont mis votre village sur ma route et ce, probablement afin de m’enjoindre de vous libérer de ce fardeau, cette maladie qui vous tyrannise et vous afflige ! » Kyr trouvait déconcertant l’aisance avec laquelle Drakëwynn était passée du registre courant qu’elle employait avec eux, à l’emphase bardique dont elle faisait preuve à présent. La voix et les intonations de la Centaure avaient totalement changé. « D’ordinaire, continua-t-elle, la guérison n’est pas ma spécialité. Mais aujourd’hui, pour vous, je vais user d’un parchemin magique dont j’ai fait l’acquisition dans la prestigieuse ville semi-sous-marine de Nolthrian, qui se trouve à des milliers de lieues d’ici. »

Le garçon se demanda si tous les Bardes exagéraient autant qu’il lui semblait que Drakëwynn le faisait. Voyant que cela impressionnait tout de même les villageois, il ne fit aucun commentaire. Il se promit néanmoins de questionner son imposante compagne de voyage à propos de la part de vérité dans ce beau discours. Sa sœur, elle, paraissait totalement envoûtée par les paroles de la Centaure. « Faites place ! somma soudainement la ménestrelle d’une voix de stentor. Faites place et je vous promets que vous n’oublierez pas cette journée de si tôt ! » Tandis que les habitants s’écartaient pour créer un espace vide, Drakëwynn continuait de parler en s’avançant : « Aujourd’hui, en ce jour mémorable, vous serez tous mes invités d’honneur, car je vous convie au Grand Festin Magique des Héros ! »

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 3 : Jynpo et la politique (2/6)

Pendant ce temps, Jynpo devisait avec Ura. Il avait réussi à se ménager un peu de temps afin de renouer avec son ami d’enfance. Ce dernier était justement en train de lui faire le récit d’une embuscade rondement menée par Hasaki, à l’encontre de traîtres à la solde de Shiro, feu l’oncle du jeune Seigneur. Il fut soudainement interrompu par l’irruption de Kitsuki Haruko l’Intendant, qui attendit poliment que le maître des lieux l’autorise à prendre la parole. « Oui ? s’enquit Jynpo.
– Kame Sothy-sama, le Chef du Clan de la Tortue vient d’arriver Mon Seigneur. Hideaki-san est en train de l’accueillir. Est-il de votre désir d’aller lui souhaiter la bienvenue Jynpo-sama ?
– Bien sûr, répondit avec empressement le jeune dirigeant du Clan. Excuse-moi Ura, mon ami, mais le devoir m’appelle. »

Alors que l’ancien ronin se levait afin de saluer son Seigneur, Jynpo bondit de ses coussins de soie pour se rendre au plus vite à l’entrée du palais. Chemin faisant, tandis qu’Haruko se pressait en vue de ne pas se laisser distancer, le Chef du Clan du Dragon s’efforçait de se souvenir de ce que son Conseiller en diplomatie lui avait appris et préconisé à propos du Clan mineur de la Tortue. Les terres de ce Clan se situaient à la pointe nord du continent de Yamato, au delà même de la Grande Muraille du Nord qui délimitait autrefois l’Empire. Jynpo se souvient que l’avisé Kitsuki Hideaki avait supposé que Kame Sothy venait probablement afin de réussir à implanter son commerce, apparemment honorable, mais fondamentalement frauduleux, sur les terres du Dragon. En effet, le petit Clan de la Tortue vivait principalement de pêche et de commerce. Mais il était de notoriété publique, même si personne n’avait jamais pu le prouver, que la provenance des produits était parfois plus que douteuse. Ils restaient cependant généralement bien vus de l’administration impériale de par l’importance des profits qu’ils apportaient, grâce aux taxes sur leur commerçants et aux denrées rares qu’ils amenaient d’autres continents, car ils étaient parmi les rares Clans à prendre la mer afin de les visiter.

En arrivant à l’entrée du château, toujours suivi de son Intendant qui commençait à s’essouffler, Jynpo constata que son Conseiller en diplomatie avait déjà rempli les devoirs d’accueil en bonne et due forme du Clan du Dragon. En effet, puisque leur hôte n’était le dirigeant que d’un Clan Mineur, la bienséance n’obligeait pas le Chef d’un Clan Majeur à venir lui souhaiter la bienvenue en personne. Celui-ci regarda l’interlocuteur d’Hideaki. Sothy était un homme de petite stature, raffiné et richement vêtu de soieries de grande qualité, brodées de fils d’or. Le regard qu’il posa sur le jeune Bushi Défenseur de l’Honneur de Yamato pétillait de malice. Le Chef du Clan du Dragon s’approcha des deux hommes, qui s’inclinèrent respectueusement devant lui comme le voulait l’étiquette, et déclara : « Je vous souhaite la bienvenue au château Togashi.
– C’est un honneur d’être ici votre hôte et d’être accueilli par le Seigneur de céans en personne, Jynpo-sama, répondit poliment le Chef du Clan de la Tortue.
– Quant à moi, je suis honoré d’avoir la visite d’un Chef de Clan, et non d’un diplomate, ainsi que c’est souvent le cas. »

Kame Sothy parut agréablement surpris des propos de son hôte et un fin sourire se dessina sur son visage. Mais il n’eût pas le loisir de lui faire une réponse courtoise car celui-ci reprit : « Quoiqu’il en soit, je laisse à Haruko, mon Intendant, le soin de vous mener à vos appartements avec votre suite. Je vous invite à dîner ce soir, nous pourrons parler de ce qui vous amène sur les terres du Clan du Dragon. » Sur ce, il reparti en coup de vent, comme il était venu.

A peine eût-il franchi la porte dans l’autre sens qu’il eût la surprise de se retrouver face à sa cousine d’un côté du couloir, et de l’autre : sa nouvelle Conseillère moine Hitomi Mayu, suivie comme toujours, du nouveau Conseiller Togashi Hotaka. Jynpo s’arrêta, net. La lueur avide qu’il perçut dans le regard de Natsumi ne lui dit rien qui vaille. « Heureusement qu’Haruko emmène le Chef du Clan de la Tortue et sa suite par un autre couloir. » songea avec soulagement le Chef du Clan du Dragon. Les deux moines s’inclinèrent respectueusement devant leur Seigneur, tandis que la jeune fille originaire du Clan du Crabe s’enquit après une légère inclinaison de la tête : « Kame Sothy n’est pas avec vous, Jynpo-sama ? » Ce dernier sentit tout l’effort que sa bien-aimée cousine avait du fournir afin de se montrer courtoise en présence des deux Conseillers.

« Non, répondit son cousin qui sentit un besoin irrépressible de se justifier : j’ai laissé le soin à Haruko de le mener à ses appartements. » Voyant l’expression de Natsumi changer et redoutant ce qui pouvait en découler, il se dépêcha d’ajouter d’un ton enjoué : « Mais je l’ai invité à dîner ce soir, tu n’as qu’à venir !
– Mon Seigneur est généreux ! » le remercia joyeusement sa cousine, qui paraissait soudain aux anges, au grand soulagement de Jynpo. Il fut d’autant plus rasséréné lorsqu’il constata qu’elle s’en allait, après s’être gracieusement inclinée. Ravi de s’être sorti de cette situation, qui aurait pu très mal tourner de son point de vue, il se tourna vers les deux moines et se retrouva confronté à la mine naturellement sévère de Mayu et au visage fermé de Hotaka. Intérieurement, il inspira profondément pour se donner du courage et demanda :

« Que voulez-vous ?
– Nous attendons que mon Seigneur nous fasse part de nos attributions officielles, expliqua la disciple des Kikage Zumi.
– Demandez à Hideaki, nous avons déjà défini tout cela, il vous dira. Je suis désolé, mais le devoir m’appelle. » Sur ces mots, Jynpo s’en fut d’un pas alerte et décidé, laissant Mayu sur sa faim et Hotaka, plus impassible que jamais.

« Kyr et Kilynn » Chapitre 3 : Rencontres (1/8)

« Debouuut ! » claironna gaiement Drakëwynn en poussant Kyr du bout de son énorme sabot. Le garçon grommela et sentit que sa sœur se levait à côté de lui. Il marmonna de nouveau et referma paresseusement ses paupières qu’il avait à peine entr’ouvertes. C’est alors qu’il se sentit attrapé par le col et qu’intervint un changement de gravité. Il s’agissait de la Centaure qui, sans ménagement, l’avait soulevé hors de la douce chaleur de la couverture. Il ouvrit de nouveau ses paupières avec effort et se retrouva en train de regarder la draconique ménestrelle droit dans les yeux. Il sursauta et pédala dans le vide, à présent totalement réveillé. « Pose-moi ! » s’exclama-t-il. Drakëwynn se mit à rire et le lâcha. Kyr se reçut adroitement sur ses deux jambes. « Joli. » apprécia la Centaure. « Allez, enlève donc cette stupide robe rouge et récupère tes affaires. Elles sont sèches maintenant. Et puis, je refuse de voyager avec des gens déguisés en Mages Rouges, même s’ils sont miniatures ! »

Elle était prête à partir et avait même déjà sellé Nuit-Noire à leur intention. Les jumeaux s’empressèrent de se préparer pour suivre leur compagne pleine d’entrain. Enfin, ils se retrouvèrent tous devant la tour, parés. Drakëwynn marmonna quelques paroles dans une langue inconnue des enfants et la tour redevint un petit cube métallique que la ménestrelle remit dans son sac. « Pourquoi tu ne laisses pas des choses dedans pour les retrouver quand tu sors la tour ? demanda Kilynn.
– Héhé, petite futée, dit la Centaure en posant le frère et la sœur sur le dos du cheval. J’y avais pensé figure-toi. Le problème, c’est que quand on laisse des choses dans la tour, elle ne peut plus se replier.
– C’est vraiment dommage, commenta Kyr d’un air déçu.
– Ne t’en fais pas, lança joyeusement Drakëwynn. J’ai bien d’autres tours dans mon sac !
– Comme quoi ?
– Tu verras bien quand je les sortirai. »

Ils reprirent leur route sur le chemin qui serpentait entre les prés et champs. La Barde avait commencé le trajet en chantant à tue-tête, mais Kyr, préférant passer son chemin un peu plus discrètement, lui demanda d’arrêter pour éviter d’attirer les ennuis. Cela avait bien fait rire Drakëwynn, à qui cela sembla particulièrement saugrenu, mais elle accéda à sa requête et cessa de chanter. A la place elle leur raconta comment ses compagnons et elle avaient réussi à s’enfuir d’une île entièrement peuplée de démons où ils s’étaient échoués. Le garçon ne croyait pas trop à ces histoires, cela lui semblait trop énorme. En effet, qu’elle soit capable d’abattre une wiverne comme s’il s’agissait d’un pigeon, passe encore, de plus il y avait assisté. Mais qu’elle ait survécu à des combats contre des hordes de démons et monstres en tous genres, c’était bien trop exagéré selon lui. Ce qui ne l’empêchait pas de les apprécier : ces récits faisaient agréablement passer le temps. Kilynn paraissait les adorer et elle posait sans arrêt des questions sur quantité de détails. La ménestrelle répondait à chaque fois du tac au tac et Kyr admira son sens de la répartie. Elle était une barde douée qui savait rendre son histoire presque réaliste. Ce récit lui rappelait tout de même vaguement une autre des légendes de l’illustre Compagnie de la Licorne. Il se demanda si la Centaure ne s’amusait pas à remanier toute cette célèbre saga à sa manière. Peu importe après tout.

Ils traversèrent un village désert. Il était tellement silencieux qu’il en paraissait abandonné. « Ils sont tous malades, tu crois ? demanda doucement Kilynn à la ménestrelle.
– C’est bien possible, répondit celle-ci. Tu veux qu’on aille vérifier ? »

La petite fille hésita, puis hocha affirmativement la tête. Son frère voulut émettre une protestation – il ne voulait pas risquer de tomber malade en côtoyant des souffreteux – mais sa sœur avait l’air tellement ébranlée par ce village sans vie qu’il se tut. La Centaure alla frapper à une porte, tandis que Kilynn glissait à bas de Nuit-Noire pour se poster à côté d’elle. Kyr resta sur le cheval. Ils attendirent de longues secondes avant que la porte ne s’ouvre sur un vieil homme pâle et hâve. « Bonjour ! » lança poliment Drakëwynn. L’homme leva les yeux sur la figure souriante de la Centaure, la dévisagea et en resta pétrifié. « Ce… ce n’est pas possible… bégaya-t-il. V… Vous ici ?
– Moi-même. » confirma la ménestrelle en s’inclinant de manière théâtrale, bien que les enfants ne comprirent pas trop ce qu’elle confirmait. Kyr supposa qu’ils avaient déjà du se rencontrer.

« Ce sont les dieux qui vous envoient ! s’exclama le vieil homme en se jetant aux sabots de Drakëwynn. Aidez-nous, Maîtresse Barde, je vous en prie !
– Allons allons, les supplications m’ont toujours mise mal à l’aise, répondit la Centaure d’un air gêné. Relevez-vous et dites-moi ce qui vous arrive.
– Avec plaisir Ma Dame, mais auparavant, donnez-vous la peine d’entrer dans mon humble demeure. » Tout en s’inclinant à plusieurs reprises, l’homme s’effaça pour laisser passer Drakëwynn.

Celle-ci fit signe aux enfants de la suivre et entra en baissant la tête pour ne pas se heurter contre le bas chambranle de la porte. Kilynn lui emboita le pas sans attendre, tandis que son frère trouvait un endroit pour attacher Nuit-Noire, après en être descendu. Lorsqu’il entra à son tour dans la petite maison, le vieil homme ferma la porte derrière lui. Une femme âgée, visiblement son épouse, vint les accueillir et resta sans voix en apercevant à la terrible Centaure. Elle s’inclina le plus profondément que lui permettait son dos usé et les invita à se mettre à l’aise. Kyr se demandait pourquoi ces deux personnes se montraient aussi cérémonieuses vis à vis de la ménestrelle. Les Bardes étaient le plus souvent bien traités où qu’ils aillent, mais ces paysans agissaient envers elle comme si il s’agissait d’une grande Dame.

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 3 : Jynpo et la politique (1/6)

Vêtu en serviteur du château Togashi, l’homme venait à l’instant de débarrasser le petit-déjeuner que le Seigneur Mirumoto Jynpo avait pris dans son bureau. Le maître de céans avait l’air préoccupé ces derniers temps. Mais aucune des tentatives d’allusions subtiles du domestique pour faire parler Jynpo-sama, dès que celui-ci l’autorisait à lui adresser la parole, n’avait fonctionné. Ses tentatives de suivre discrètement ses conversations étaient également infructueuses. Celui-ci tenait toujours des propos énigmatiques qui paraissaient n’avoir aucun rapport, ou ignorait carrément les questions posées, car plongé dans ses pensées. L’homme commençait à craindre de s’être montré trop pressant ou indiscret et que sa couverture ait été éventée. De plus, son mandataire devait s’impatienter, car il n’avait encore pu lui faire parvenir aucune information utile sur le Clan du Dragon à ce jour. Peut-être devrait-il plus se concentrer sur les conseillers. Mais même eux paraissaient ne pas connaître les pensées de leur maître. Jynpo était un adversaire puissant : il ne laissait rien filtrer.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis l’arrivée de Mirumoto Hasaki, le jeune frère de Jynpo. Ne pouvant abandonner ses hommes, qui avaient perdu leur honneur à ses côtés, il était reparti tôt le lendemain, jurant au chef du Clan que même s’il était désormais ronin, il serait toujours fidèle à son frère bien aimé, car rien n’était plus important que les liens du sang. Et, ainsi errant, il arriverait peut-être plus facilement à en savoir plus sur les machinations du Clan du Scorpion dont il était venu lui faire part. En revanche, Mirumoto Ura, l’ami d’enfance de Jynpo, avait décidé de rester et de tout faire pour regagner son honneur en tant que samouraï du Clan du Dragon. Yasuki Natsumi se faisant plus discrète qu’à l’accoutumée, le maître du château Togashi se trouvait moins angoissé de subir ses remarques assassines. L’idée que cela ne ressemblait pas à sa cousine de lui épargner ses boutades et qu’il devrait peut-être s’inquiéter du fait qu’elle disparaisse aussi souvent ne vint pas à l’esprit de Jynpo. Il se contenta de se soucier de ses multiples autres problèmes liés à sa condition de Chef de Clan.

Chiba assistait avec fierté aux manœuvres matinales qu’effectuaient deux des compagnies d’élite du Clan du Dragon sur le terrain d’entraînement à l’extérieur de la capitale. Il savait que, malgré les récents revers du Clan, ses soldats ne s’étaient pas laissés abattre ; le retour du chef légitime, qui était en plus un véritable héros, semblait les inspirer. Le Conseiller militaire de Jynpo se faisait cependant du souci concernant l’armée menée sur les terres du Clan du Phoenix, par son prometteur commandant en second : Zhao Yun. Il savait pertinemment qu’il restait suffisamment de troupes pour défendre les terres du Clan du Dragon – ce qui ne l’empêchait pas de rester toujours vigilant – mais il regrettait de ne pas savoir comment se déroulait la campagne. Un sourire d’autodérision se dessina sur ses lèvres lorsqu’il se dit que ce qu’il regrettait surtout, c’était de ne pas mener cette campagne lui-même. En effet, son rôle de premier Conseiller militaire l’obligeait à rester auprès de son maître. Il se raisonna en ajoutant intérieurement que même si Zhao Yun était très compétent, il avait tout de même besoin d’acquérir l’expérience du terrain.

Voyant sa fille Sakura arriver en courant vers lui, suivie de près par son jeune frère Sung, Chiba oublia bien vite ses envies nostalgiques d’aventures et de gloire, pour se réjouir d’avoir la chance de pouvoir passer du temps avec ses deux enfants. Il est vrai que ces derniers auraient été tristes de voir leur père partir pendant des semaines, voire des mois. Le fringuant Zhao Yun n’avait pas ce problème, n’ayant pas encore fondé de famille. Le Conseiller, tout en prenant son fils dans ses bras et en demandant à sa fille d’un ton enjoué quel bon vent les amenait, songeait qu’il était tout de même étrange qu’à son âge, aucun mariage n’avait encore été arrangé par la famille Mirumoto pour ce jeune homme plein d’avenir. « Natsumi-san est encore introuvable, se plaignit la petite Sakura tandis que son frère approuvait d’un froufroutement véhément de son chiffon de soie.
– Vraiment ? Vous êtes bien sûrs de l’avoir cherchée de partout ? s’enquit gentiment leur père.
– Oui, répondit sa fille d’un ton boudeur. On l’a cherchée toute la matinée.
– C’est pour cela qu’au lieu de retourner vers votre nourrice, vous êtes sortis de l’enceinte sécurisée du palais Togashi pour venir tous seuls, à l’extérieur de la ville, jusque sur le terrain de manœuvres militaires ? »

Sakura rougit, gênée, tandis que Sung émettait un froissement de soie embarrassé. Alors que Chiba s’efforçait de ne pas se laisser attendrir, la petite fille tenta de se justifier : « Nous avons été très prudents, nous n’avons parlé à personne et fait attention à ne pas nous faire renverser par des chariots… » Son père songea que ses enfants étaient bien dégourdis et en tira une grande fierté.

« C’est fort bien de vous être montrés prudents. Mais la prochaine fois que vous voudrez sortir de l’enceinte, emmenez la personne que j’ai chargé de vous garder, c’est compris ? les gourmanda-t-il néanmoins.
– D’accord papa, acquiesça Sakura en même temps que Sung agitait son morceau d’étoffe d’un geste empli de promesses de bonne volonté.
– Bien. Rentrons à la maison maintenant, leur dit-il. Votre nourrice doit se faire un sang d’encre.
– Et tu nous aideras à trouver Natsumi-san s’il te plait ? s’enquit la petite fille ponctuée par un bruissement de soie implorant.
– Bien sûr, sauf si Jynpo-sama requiert mes services. »

Sur ce, accompagné par ses enfants, enthousiastes à l’idée de rejoindre leur compagne de jeu préférée, Chiba retourna au palais Togashi. Chemin faisant, il s’inquiéta du fait que la cousine du chef du Clan du Dragon disparaissait souvent ces derniers temps. En conséquence de quoi, il résolut d’en toucher un mot à son jeune maître, actuellement débordé par les obligations de sa fonction.

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (8/8)

Il y eût un silence. Puis la jumelle repartit à l’assaut : « Drakëwynn, tu sais vraiment tout faire ?
– A peu de choses près. Par contre, si tu continues de poser des questions, je vais varier mon régime alimentaire en te mangeant en ragoût. Tu dois avoir meilleur goût que la wiverne. »

Cela fut efficace, bien que Kilynn n’ait pas pris cette fausse menace au premier degré. Kyr sourit. Il était un peu surpris de l’aisance avec laquelle sa sœur se mettait à parler à leur grande compagne de voyage. En règle générale, il lui fallait beaucoup plus de temps pour qu’elle ose interpeller quelqu’un de la sorte. Cependant, Kilynn semblait apprécier leur monstrueuse protectrice et lui avoir accordé toute sa confiance. La Centaure était d’ailleurs bien la première personne qu’ils rencontraient à faire taire sa sœur de manière aussi radicale alors qu’elle avait envie de parler. Sauf que cela ne s’avéra pas d’une efficacité durable. « Drakëwynn ? » appela de nouveau Kilynn après quelques minutes. La ménestrelle ne répondit pas. « Drakëwynn ? » La voix de la fille se faisait plus insistante. « Drakëwynn !
– Rhaaa ! rugit l’interpellée. Tu ne lâcheras pas le morceau, hein ?
– Non, répondit simplement Kilynn tandis que son frère pouffait de rire sous la couverture.
– Bon, qu’est ce que tu veux encore ? capitula la Barde.
– Tu pourras m’apprendre à comprendre la voix qui me parle parfois dans ma tête ? s’enquit la sœur.
– Une voix dans ta tête ?… Mais qu’est ce que c’est que cette histoire ? se plaignit la Centaure.
– Des fois, quelqu’un me parle alors qu’il n’y a personne. Et quand elle me parle et qu’il y a des gens autour, je suis la seule à l’entendre.
– Oh ? Et que te dit-elle cette voix ? s’enquit la ménestrelle avec un soupçon d’intérêt.
– Je ne sais pas, répondit Kilynn. Je ne comprends pas ce qu’elle me dit, elle parle dans une autre langue. Mais quand elle me parle, ça s’accompagne de sortes d’intuitions sur ce qu’il convient de faire ou sur ce qu’il va se passer. »

Sous la lumière dispensée par le feu qui devait les réchauffer pour la nuit, Kyr vit la silhouette de Drakëwynn se redresser à demi. Elle paraissait intéressée par ce que lui racontait sa sœur. Pour sa part, le garçon était très surpris. Pas de la révélation, car il était au courant, mais c’était la toute première fois que Kilynn dévoilait cette histoire à quelqu’un d’autre que lui. D’autant plus qu’ils ne connaissaient la Centaure que depuis la veille. Il trouvait cela trop court comme laps de temps pour lui accorder autant de confiance. Peut-être que sa jumelle écoutait encore l’une de ses fameuses intuitions… Dans un sens, se disait-il, le pire que Kilynn risquait en racontant cette histoire était de passer pour une folle ou pour un monstre. Or Drakëwynn n’était, elle-même, pas très saine d’esprit selon lui, et quelque peu monstrueuse. Elle serait donc mal avisée de tenir des propos dans ce sens.

La ménestrelle ne dit mot pendant un long moment. Elle contemplait songeusement la petite fille. « C’est très intéressant, finit-elle par déclarer. Je tacherai de t’apprendre à comprendre ta voix intérieure une fois que j’aurai compris ce qu’il en est réellement.
– C’est vrai ? s’exclama Kilynn.
– Oui, confirma Drakëwynn.
– Génial ! »

Kilynn se précipita au cou de la Centaure, qui se trouvait, pour une fois, à une hauteur accessible. Le garçon était heureux de voir que l’étrange nouvelle de sa sœur était bien accueillie de leur grande compagne de voyage. D’autant plus que cette dernière semblait sûre d’elle lorsqu’elle affirmait pouvoir deviner l’origine de la voix. De plus, Kyr souhaitait depuis longtemps et ce, presque autant que sa jumelle, en connaître la provenance, ce qu’elle pouvait bien raconter, ainsi que la raison pour laquelle Kilynn pouvait l’entendre. Il était curieux de savoir quelles étaient les explications possibles à ce sujet selon la Centaure.

Mais Drakëwynn ne semblait pas avoir envie de s’embarquer dans ce type d’exposé sur le moment. Comprenant qu’elle n’arriverait pas à dormir tant qu’elle n’aurait pas calmé l’impatience des deux enfants, elle prit la fille dans ses bras, la porta jusqu’à la couche sommaire qu’elle partageait avec son frère et l’installa, au chaud, sous la couverture pelucheuse. Ceci fait, elle les borda tous les deux et se mit à chanter. Kyr sentit que la ménestrelle agrémentait son chant d’un effet magique. Mais, même en sachant cela, il ne put se forcer à lutter contre le sommeil qui l’assaillit soudainement. Il sombra bientôt dans l’inconscience, tout en se promettant de reprocher à Drakëwynn la manière peu conventionnelle qu’elle avait employé pour se débarrasser d’eux.

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 2 : Jynpo et sa cousine (6/6)

Le jeune Seigneur du Clan du Dragon passa en trombe devant Natsumi, sans lui accorder le moindre regard, perdu dans ses inquiétudes vis à vis des catastrophes que pouvait engendrer la présence de son ami de Sylvanie. Il parvint ainsi jusqu’à son cabinet de travail, où il s’assit à son bureau, afin de réfléchir calmement à la situation. Alors qu’il était totalement perdu dans ses réflexions, Mayu, Hotaka et Natsumi firent irruption dans la pièce, essoufflés. La moine de l’Ordre Kikage Zumi s’inclina respectueusement, forçant son alter-égo à faire de même. Natsumi, elle, resta les bras croisés, à fusiller son cousin du regard. « Que faites-vous là ? s’étonna Jynpo.
– En tant que conseillers de Mon Seigneur, nous attendons vos instructions, expliqua Mayu.
– Mes instructions ? Et bien, euh, demandez à l’Intendant de vous trouver des appartements, et je ferai appel à vous quand cela sera nécessaire. »
Hitomi Mayu s’inclina de nouveau et s’en fut, entrainant toujours Hotaka derrière elle. La cousine de Jynpo, elle, continua de le fixer intensément.

« Qu’est ce que j’ai encore fait ? se lamenta-t-il.
– Qu’entendez-vous par là, Mon Seigneur ? demanda-t-elle d’un ton plein d’emphase.
– Ben, pourquoi tu me fixes comme ça ?
– Mon Seigneur doit se méprendre, je ne le fixe d’aucune manière. Je tenais simplement à savoir pour quelle raison Mon Seigneur m’ignorait de la sorte. Mais peut-être que je ne suis pas d’assez haute naissance pour comprendre les non-dits de Mon Seigneur. »
A chaque « Mon Seigneur », Jynpo se recroquevillait un peu plus. L’air penaud de peur d’avoir vexé sa bien aimée cousine, il reprit, plein de ferveur : « Mais non ! Je ne voulais pas que tu penses ça ! Tu es ma cousine voyons, je ne voulais pas te vexer, mais… Mais… » Mais il ne put jamais trouver la bonne formulation : Hideaki arriva à ce moment là.

« Mon Seigneur, commença le conseiller en s’inclinant. Il m’a été rapporté que le Chef du Clan Mineur de la Tortue et sa suite approchaient de nos terres. Ils devraient arriver d’ici environ deux semaines.
– Le Chef du Clan Mineur de la Tortue ? s’étonna le chef du Clan du Dragon. Préparez-vous à le recevoir comme il convient. »
A cette nouvelle, une étrange lueur passa dans le regard de Natsumi, qui s’inclina devant Jynpo en déclarant : « Je prie Mon Seigneur de bien vouloir m’excuser, mais des affaires pressantes m’appellent.
– Euh, oui. » répondit Jynpo avant d’incliner légèrement la tête à l’intention de sa cousine, qui était déjà partie. Il se retourna vers Hideaki et reprit : « Que nous veut-il ?
– Le Clan Mineur de la Tortue revient de la conférence au sommet des Clans Mineurs, qui s’est tenue au seine du Domaine Impérial, il y a de cela quelques jours, expliqua le conseiller. Leur peu d’influence les pousse à chercher le soutien politique d’un grand Clan comme le nôtre.
– Très bien, commenta Jynpo.
– Je vais maintenant laisser Vos Seigneuries s’entretenir, vous devez avoir des affaires importantes à régler. » sur ces paroles, Hideaki prit congé, laissant Jynpo stupéfait :

« Vos Seigneuries ?… s’interrogea-t-il.
– Il est marrant ton ami, intervint une voix enjouée derrière lui. Pourquoi il avait des vêtements qui glissent ? » Jynpo se retourna brusquement, et remarqua alors la présence de son ami Ethir, toujours vêtu de ses haillons, de plus en plus miteux.
« Ethir ? s’étonna le Seigneur du Clan du Dragon. Je ne t’avais pas vu, que fais-tu là ? demanda-t-il, soulagé tout de même de savoir enfin où se trouvait son catastrophique ami.
– Je cherche Onbu, tu ne l’aurais pas vu par hasard ? » s’enquit le Sylvanien en épluchant une orange. Jynpo pâlit en songeant à tous les désastres potentiels que pouvait provoquer ce petit dragon. « Bon, tant pis, je vais continuer à chercher. » Conclut son ami avant de disparaître soudainement. Le jeune Seigneur s’affaissa, désespéré. Mais il n’eût pas le temps de s’apitoyer bien longtemps, car Chiba vint le trouver.

« Qu’y a-t-il ? s’enquit Jynpo qui redoutait la réponse.
– J’ai une grande nouvelle, Mon Seigneur, déclara Chiba. On vient de me rapporter que des personnes viennent de se présenter aux portes de l’enceinte du palais Togashi. L’une d’entre elles prétend être votre noble jeune frère, Sa Seigneurie Hasaki-sama. J’ai pensé que Mon Seigneur voudrait vérifier ses dires par lui-même.
– Hasaki ? s’enthousiasma Jynpo soudain rayonnant. J’arrive tout de suite ! »

Il se précipita aux portes de l’enceinte, bientôt rejoint par un Chiba essoufflé. Une fois arrivé, il vit une dizaine de ses soldats, regardant d’un œil suspicieux cinq cavaliers qui patientaient devant l’entrée. Ils étaient vêtus de lourdes capes tâchées par les intempéries, les capuches rabattues sur leurs visages ainsi cachés dans l’ombre. Celui qui les dirigeait, voyant Jynpo arriver, rabattit sa capuche en arrière. Son visage, bien qu’encore juvénile, reflétait la rudesse d’une vie de vagabond. Rejetant sa longue chevelure noire en arrière, il inclina la tête en déclarant d’une voix grave et solennelle : « Mes respects, Mon Seigneur.
– Hasaki ! s’écria celui-ci en guise de réponse. Descend donc de cheval ! »

Celui-ci s’empressa de glisser de sa monture et mit humblement un genou à terre, face à son frère, en disant : « Mon Seigneur, je sais que j’ai raté de nombreux évènements depuis la libération de notre Clan. Je vois de grands changements en vous, Jynpo-sama, de bons changements, et j’en suis ravi. J’ose espérer que Mon Seigneur ne me tiendra pas rigueur de mon absence lors ces hauts faits, car je puis lui assurer que rien ne m’a fait plus souffrir que de ne pouvoir participer à la chute du vil traître Shiro ! Mais, dans mes humbles efforts pour contrer la domination de ce vil lâche, je me suis vu contraint d’adopter la voie des Ronins et d’ainsi lever l’armée de la Justice et du Bien. Cependant, les circonstances ne m’ayant pas été favorables, je n’ai pu contrer la totalité des projets de ce vil mécréant. C’est donc dans l’échec que je me présente devant vous, implorant pardon et miséricorde.
– Mais non, répondit Jynpo éberlué par ce grand discours. Tu es mon petit frère, viens à la maison et on mangera un morceau pendant que tu me raconteras tout cela.
– Mon Seigneur est trop bon, dit Hasaki les yeux brillants de reconnaissance. J’espère un jour égaler votre bonté ainsi que votre sagesse ! Mais avant, regardez qui est venu se repentir avec moi, votre ami d’enfance : Mirumoto Ura ! »

Le jeune Ronin désigna l’un de ses compagnon encore à cheval. Celui-ci enleva à son tour sa capuche, découvrant un visage avenant, arborant un demi-sourire en coin. « Après avoir combattu Shiro de toute mon âme aux côtés de votre frère Hasaki-sama, j’aimerais à présent reprendre ma place auprès de vous et retrouver l’honneur que j’ai du délaisser pour le bien de notre Clan.
– Ura ! s’exclama Jynpo. Cela faisait si longtemps ! Venez tous à l’intérieur, je vous invite à déjeuner. »

Alors qu’ils se dirigeaient vers la salle à manger, Chiba prit son Seigneur à part. « Je sais qu’il s’agit de votre jeune frère, mais je tiens à rappeler à Mon Seigneur que les Ronins sont des gens sans honneur dont il faut se méfier, car ils ont renié Clan et Famille.
– Mais c’est mon petit frère, je ne vais pas le laisser sur le pas de ma porte ! Et je ne peux pas l’ignorer car les circonstances de son départ sont un peu particulières. » Chiba s’inclina et ne dit plus mot.

Une fois à table, Hasaki prit la parole : « Mon Seigneur, je dois confesser que ma présence ici n’est pas seulement due à l’amour fraternel qui nous lie, ni à un désir de vous revoir après ces longs mois d’errance. En effet, je suis, à mon plus grand regret, porteur d’une grave nouvelle.
– Une grave nouvelle ? » s’inquiéta Jynpo. Ura, quant à lui, leva un sourcil interrogateur à cette annonce, sans pour autant faire de commentaire. « Dis m’en plus…
– J’ai récemment appris que le Clan du Scorpion avait juré votre perte et qu’ils avaient déjà entamé des intrigues dans ce but.
– Mais je ne leur ai rien fait, moi ! » se plaignit Jynpo.

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (7/8)

Kilynn parut apprécier la réponse. Sur son frère l’impact fut un peu plus mitigé, mais il revoyait tout de même les idées qu’il se faisait de la Barde à la hausse. Il savait qu’elle était puissante au point de faire fuir une bande de brigands affamés à elle toute seule. Seulement, le fait qu’elle considère une créature aussi grosse et dangereuse – aux yeux du garçon – qu’une wiverne comme une simple nuisance qu’elle pouvait terrasser de deux flèches… Son premier réflexe aurait été de penser qu’elle était totalement inconsciente, mais à présent il se disait que cette inconscience apparente était peut-être justifiée. Drakëwynn était forte. Peut-être même bien plus que ce que l’on pouvait croire de prime abord. « Dis, l’interpella-t-il. Tu me prêterais ton arc s’il te plait ?
– Bien sûr, aucun soucis. »

Elle lui tendit l’arme, en souriant de son habituel rictus qui mettait toujours le garçon mal à l’aise. Kyr s’empara de l’arc. Il s’agissait d’un arc long composite d’excellente facture. Il n’avait jamais vu un arc pareil. Il devait, en plus, être magique car il émettait en permanence une sorte de lumière vive. Le garçon essaya de bander l’arc, mais la corde et l’armature en bois semblaient aussi solides et inébranlables que les murs de la tour métallique. Il ne parvint pas à l’ébranler d’un millimètre. La Centaure rit de bon cœur en le voyant faire. « Même en vous y mettant tous les deux, je doute que vous puissiez le tendre, lui dit-elle.
– Tu es donc si forte que ça ? s’étonna Kilynn.
– Et plus encore. » renchérit Drakëwynn de manière énigmatique.

Kyr lui rendit son arme et, tout en l’aidant à descendre un cuissot de wiverne au rez-de-chaussée, après avoir jeté le reste de la carcasse par dessus les créneaux, il se demanda si tous les Centaures se trouvaient être aussi forts qu’elle. Peut-être devait-elle sa force au fait de faire partie des Disciples Draconiens se disait-il. Dans tous les cas, l’intuition de sa sœur de la suivre était la bonne, il en était à présent convaincu : avec cette Centaure capable d’abattre des wivernes comme s’il s’agissait de pigeons, ils ne pouvaient qu’être en sécurité.
Malgré leur appréhension première, il s’avéra que la viande rôtie de cette créature était mangeable. La ménestrelle avait dégotté assez de bois pour alimenter un feu de cuisine, qui pourrait continuer de chauffer la pièce la nuit durant. La chair de wiverne n’était pas aussi goûteuse que celle du lapin par exemple, évidemment, mais cela suffit pour accompagner correctement les champignons qu’elle avait cueillis le matin même. Seul Emlyg ne voulut pas y goûter et se contenta des champignons. « Je tâcherai de nous trouver du cerf pour la prochaine fois, commenta Drakëwynn.
– Du cerf ? Mais c’est interdit de braconner, prévint Kyr.

– Les forêts sont à tout le monde, répliqua la Centaure. Bien malin celui qui arrivera à m’empêcher de chasser là où je l’ai décidé. »
Le garçon voulait bien la croire. Dans un sens, il admirait la propension de la ménestrelle à n’en faire qu’à sa tête, en faisant fi du reste. Il faut dire que c’était souvent le cas des bardes, baladins et autres trouvères que d’agir ainsi. Mais, alors que ceux-ci devaient s’en sortir par la ruse et leur habileté en cas de pépin, Kyr avait le sentiment que Drakëwynn n’avait nullement besoin de s’embarrasser de subtilités d’aucune sorte.
« Si nous arrivons à garder une bonne allure demain, nous devrions pouvoir arriver à une petite ville, déclara la Centaure. Une fois là-bas, je nous achèterai ce dont nous aurons besoin pour l’entraînement. Et puis, j’aurai probablement quelques autres courses à faire et choses à régler. Vous pourrez visiter en attendant.
– On aura le temps de faire tout ça demain ? s’étonna Kilynn.
– Mmmh… » La ménestrelle fit mine de réfléchir. « Non. Si nous arrivons demain, ce sera probablement déjà trop tard pour pouvoir s’occuper de tout ça. De toutes façons, je devrai rester quelques jours en ville, nous aurons le temps. »

Ils rangèrent toutes leurs affaires pour partir le plus vite possible le lendemain et s’installèrent pour la nuit, sous l’œil attentif du dragon-papillon. « Drakëwynn ? appela Kilynn alors qu’ils étaient tous couchés.
– Oui ? s’enquit mollement celle-ci.
– Tu vas nous apprendre quoi ? A chanter ? A nous battre ? A faire de la magie ?
– Tout ce que tu voudras je t’ai dit, nous en parlerons demain pour préciser un peu tout ça. » répondit la Centaure.

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 2 : Jynpo et sa cousine (5/6)

Pendant ce temps, devant la porte de la Salle du Conseil, à une distance respectable des deux gardes dépourvus de toute expression, Natsumi attendait son cousin de pied ferme. Elle avait bien l’intention de continuer à se venger quant à l’attente qu’il lui avait imposée lors de son arrivée. Alors qu’elle préparait quelques nouvelles phrases cinglantes, un jeune homme d’une vingtaine d’année déboucha d’un couloir annexe. Il lisait des rouleaux de parchemins en marchant et avait l’air obnubilé par sa lecture. « Bonjour ! » lui lança Natsumi qui, plutôt que de se décaler de sa trajectoire, voulait ainsi éviter qu’il ne lui rentre dedans. Le jeune homme s’arrêta et leva la tête, pantois. L’air un peu mal à l’aise, il la salua néanmoins en retour :

« Euh… Bonjour ! » avant de se replonger instantanément dans son parchemin. Mais il ne continua pas sa route, décidant visiblement d’attendre devant la salle du Conseil, comme elle. Vexée du manque d’attention que portait son interlocuteur à son égard, Natsumi reprit : « Je suis Yasuki Natsumi, fille du Chef de la Famille Yasuki du Clan du Crabe et cousine de Jynpo-sama, Chef du Clan du Dragon et Héritier du Trône Impérial. Et toi, qui es-tu ?
– Tamori Simayi. Enchanté très chère Yasuki Natsumi-sama, répondit-il d’un ton visiblement peu concerné sans même lever la tête.
– Que fais-tu ici ? s’obstina-t-elle.
– Mon Maître m’a fait mander ici, expliqua-t-il succinctement.
– Ah, Tamori Liang, le Conseiller Shugenja du Clan du Dragon. »
Le jeune homme releva la tête, l’air visiblement perplexe. « Comment savez-vous cela ? Ah, vous l’avez déduit de mon nom de famille, n’est ce pas ?
– Tout à fait ! » se rengorgea Natsumi, heureuse d’avoir enfin attiré l’attention de son interlocuteur.

Liang alla ouvrir la porte de la Salle du Conseil et fit signe à son disciple d’entrer, en même temps que Kitsuki Haruko, l’Intendant, arrivait pour rejoindre Hideaki. L’ensemble des Conseillers de Jynpo s’installèrent de façon adéquate, en fonction du rang de la Famille qu’ils représentaient, et non plus selon leur rang de Conseillers du Clan. Les portes se refermèrent sur une Natsumi des plus frustrée.

Jynpo se souvint alors qu’il était du ressort du Chef de la Famille principale du Clan de prendre la parole en premier. Or, il s’avérait qu’il était ledit Chef. Il devait donc parler au nom de la Famille Mirumoto. D’ailleurs, l’assemblée lui dédiait toute son attention. « En tant que Chef de la Famille Mirumoto, je pense qu’il serait judicieux et sage de faire en sorte de réparer les erreurs commises par mon prédécesseur, de continuer à protéger l’Empereur ainsi que l’Empire, et de défendre les intérêts du Clan. »
« C’est profond, ce qu’il dit. » songea un Hotaka toujours aussi impavide.
« Il vient de nous proposer ce qu’on faisait déjà depuis plus de mille ans, pensait quant à elle Mayu. Il doit vouloir laisser la main aux autres et entendre les propositions politiques de chacun. »

En tant que doyen de l’assemblée, Lo-Fu prit la parole : « En tant que Chef de l’Ordre Ize Zumi, je prône l’harmonisation de notre Clan. Et, je rajouterai que pour tout domaine il faut adopter la conduite suivante : l’invariabilité dans le milieu est ce qui constitue la vertu. Laissons donc les bêtes sauvages s’entredévorer loin de nos moissons et occupons-nous de faire prendre son essor spirituel au Dragon. » Un silence respectueux accueillit cette déclaration. « Oh ! Il a fait deux vers de dix-neuf pieds, c’est amusant, songea son disciple Hotaka en gardant son masque d’impassibilité. Il n’arrête pas de parler de moissons, il devait être paysan avant de devenir Moine. »

Ensuite, vint le tour de Liang le Shugenja, qui caressait son long bouc : « En tant que Chef de la Famille Tamori, je prône l’intensification de la guerre contre le Clan du Phénix, dans le but de nous venger des traitres Agashas et de mettre enfin un terme à cette guerre ancestrale. Afin de contrer efficacement les Shugenjas Phénix, je conseille de nous tourner d’avantage vers les études car, à la longue, l’esprit finit toujours par l’emporter sur la lame. » Son disciple Simayi pensa alors : « Mon Maître fait preuve d’une telle sagesse… Il arrive à concilier les questions d’honneur avec la recherche du savoir. Je me demande si j’arriverai à en faire autant. »

Puis, Hideaki déclara à son tour : « En tant que Chef de la Famille Kitsuki, je prône la continuation de la guerre contre le Clan du Phénix, sans pour autant passer par la voie des armes. En effet, celle-ci risque de nous apporter plus de soucis que de satisfaction. Des manœuvres politiques nous apporteraient les mêmes résultats, sans perte humaine ou d’influence. De plus, je pense que pour prévenir à d’autres éventuels conflits, il nous faut plonger au cœur des intrigues politiques de l’Empire. Cela nous permettra de mieux cerner le vice chez nos compatriotes, et ainsi défendre au mieux notre Clan et l’Empire. Je propose également, pour renforcer le Clan, de reprendre les relations commerciales avec les autres Clans. Relations qui avaient quasiment disparues lors du règne de Shiro. Nous devrions également renforcer nos liens avec le Clan du Crabe, nos seuls véritables alliés actuels. Enfin, je pense qu’il serait peut-être judicieux que le Seigneur de notre Clan établisse une alliance avec un Clan Majeur, par le biais d’une union. » Au grand effarement de Jynpo, la totalité de l’assemblé acquiesça avec entrain à cette dernière proposition. « J’espère que je serai prévenu suffisamment à l’avance si mariage il doit y avoir… » s’inquiéta Haruko l’Intendant.

Mais déjà, Hitomi Hikari prenait la parole : « Ne rivalise point : tu seras sans reproche. Choisis en politique le bon ordre. Choisis en affaire l’efficacité. Choisis pour agir l’opportunité. Choisis un bon terrain pour ton amour. Choisis-le profond pour ton cœur. Choisis envers autrui la bienveillance. Choisis en paroles la vérité. Tels sont les principes que prône l’Ordre Kikage Zumi pour l’orientation du Clan. » Tandis que Jynpo était de plus en plus désespéré, Mayu se disait, admirative : « Dire tant de choses en si peu de mots et ce, tout en restant aussi claire, est un don rare que j’aimerais tant posséder ! »

Tout le monde ayant parlé, le Seigneur du Clan du Dragon, totalement dépité, essaya de conclure cette petite réunion clanique. « En tant que Chef de Clan, je prendrai en compte les volontés de chaque Famille sur l’orientation dudit Clan. Je tâcherai de vous faire part des grandes lignes qui en découleront, dans les plus brefs délais. » Et, se souvenant que son ami Ethir risquait de débarquer à n’importe quel moment, il ajouta : « Une affaire de la plus haute importance requiert mon attention, je me vois contraint de mettre fin à cette réunion. » Sans plus attendre, Jynpo bondit de ses coussins et se précipita vers la porte, en marchant à grands pas. L’assistance eût à peine le temps de s’incliner respectueusement, qu’il avait déjà disparu. Lo-Fu et Hikari firent un discret signe à leur disciple respectif, pour leur indiquer de suivre le Seigneur de céans, dans le but d’obtenir des instructions, en tant que nouveaux Conseillers. Mayu se précipita à la suite de Jynpo et, en passant près d’un Hotaka dépourvu de toute réaction, l’entraina à sa suite.

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (6/8)

Ladite Centaure pouffa de rire : « C’est vrai que des comme moi il n’y en a pas beaucoup !
– C’est dû à quoi les écailles et le reste ? s’enquit timidement Kilynn.
– Les particularités physiques dont vous parlez sont dues au fait que je suis une Disciple des Dragons de Cuivre. Du coup, petit à petit, je deviens en partie dragonne.
– Dragonne ? s’étonnèrent les jumeaux.
– En partie seulement j’ai dit, rectifia-t-elle. Je ne deviendrai jamais un dragon à part entière. »

Il y eut un silence pendant lequel les enfants digéraient les explications peu ordinaires de Drakëwynn, même s’ils ne savaient pas exactement ce qu’était un Disciple des Dragons de Cuivre. La pluie continuait de tomber à verse au dehors, le cheval renâclait de temps en temps et Emlyg le dragon-papillon ronflait doucement. Tous ces sons étaient apaisants et les deux protégés de la Centaure se mirent bientôt à somnoler. Celle-ci se mit à fredonner une berceuse et, adossés à l’escalier, blottis l’un contre l’autre, ils succombèrent au sommeil.
Lorsqu’ils se réveillèrent, quelques longues minutes plus tard, ils étaient de nouveau recouverts de la douce couverture pelucheuse que la ménestrelle leur avait donné la veille. Cette dernière était debout et armée de son grand arc, s’apprêtant visiblement à sortir. « Tu t’en vas ? s’enquit Kilynn d’une voix ensommeillée.
– Je ne serai pas longue, lui assura Drakëwynn. Je vais voir si je peux trouver du bois pas trop détrempé pour la cuisine de ce soir, ainsi que de quoi accompagner les champignons.
– Et si jamais quelqu’un vient pendant que tu n’es pas là ? s’inquiéta Kyr.
– Ne t’en fais pas, il n’y a que moi qui puisse ouvrir cette porte, personne ne viendra vous importuner ici. Quand bien même ce serait le cas, je serai de retour avant que qui que ce soit arrive à entrer. »

Sur ces paroles apaisantes, elle sortit, puis referma soigneusement la porte. Les enfants entendirent le bruit du lourd – mais rapide – galop de la Centaure s’éloigner. « Tu trouves pas que même si elle est bizarre on est bien avec elle ? demanda Kilynn à son frère.
– Je suis bien obligé de l’admettre, répondit celui-ci. Ca faisait des mois que je ne m’étais pas senti aussi… à la fois libre et en sécurité tu vois, je sais pas trop comment exprimer ça.
– Je vois ce que tu veux dire. » le conforta sa sœur.

Après avoir un peu taquiné le dragon-papillon qui finit par se réfugier sur le dos de Nuit-Noire, les jumeaux décidèrent d’explorer le reste de la tour. Ils avaient déjà vu le premier étage, vide, lorsqu’ils étaient montés s’y changer. Ils continuèrent au deuxième étage et furent déçus de constater qu’il était tout aussi dégarni. Ils finirent par arriver au sommet de la tour, protégé par des créneaux. Il ne pleuvait plus, mais le sol métallique était détrempé, ce qui fit qu’ils n’eurent pas envie de s’attarder trop longtemps à admirer la vue. Néanmoins, ce fut suffisant pour qu’ils se fassent repérer par une créature affamée : une wiverne qui planait au-dessus d’eux à la recherche d’une proie. Ces créatures, d’environ six mètres d’envergure pour cette catégorie, sont souvent confondues avec des dragons alors que ce ne sont que des cousines éloignées. Au lieu de quatre pattes elles n’en ont que deux et ne peuvent ni cracher du feu, acide ou autre éléments. A la place, leur queue est dotée d’un dard semblable à celui d’un scorpion, mais dont le venin est bien plus virulent.

Les enfants l’aperçurent en même temps qu’elle les avait repérés et se précipitèrent instinctivement par l’ouverture du toit pour se réfugier à l’intérieur de la tour de métal. La wiverne voulut les suivre mais, par chance pour eux, elle était trop grosse pour pouvoir entrer. Même Drakëwynn devait à peine pouvoir passer. La créature fit tout de même entrer sa tête le plus loin possible pour happer Kyr et Kilynn qui s’échappèrent à l’étage en dessous, tout en trébuchant sur leurs trop grandes robes rouges. Hurlant de frustration en voyant son repas s’enfuir, la wiverne entreprit d’essayer de défoncer le toit du bâtiment. Les jumeaux restèrent indécis – et terrifiés – au premier étage, guettant par les meurtrières l’éventuelle arrivée de la Centaure. Au rez-de-chaussée, le cheval hennissait en percevant l’odeur de la créature qui donnait des coups sourds contre l’édifice. « Drakëwynn… gémit Kilynn. Tu crois qu’elle va arriver bientôt ?
– Elle a dit qu’elle reviendrait vite… » répondit un Kyr guère plus vaillant.

Comme pour confirmer ces propos et les rassurer, ils entendirent, venant de l’extérieur un hurlement rageur : « Ma tour ! N’abîme pas ma tour, saleté ! » Ils se précipitèrent vers la meurtrière la plus proche de l’origine du cri. La Centaure arrivait effectivement au grand galop, pile au bon moment et, surtout, furieuse. Alors que le garçon se demandait ce qu’elle allait pouvoir faire contre un tel monstre, ils la virent lever son grand arc et tirer deux flèches à une vitesse ahurissante en direction du sommet de la tour. Les coups sourds s’arrêtèrent presque aussitôt. Drakëwynn, elle, reprit sa course, entra en trombe dans l’édifice et monta les escaliers à toute vitesse. Eberlués, les enfants la virent passer comme un éclair, sans avoir le temps de réagir. « Quoi ?! l’entendirent-ils s’exclamer une fois qu’elle fut arrivée en haut. T’as même pas eu la décence de t’ôter de MA tour pour crever ! Tu m’encombres ! » Les jumeaux la virent redescendre. « Oh, vous êtes là, leur dit-elle comme si elle venait seulement de remarquer leur présence. Venez avec moi pour m’aider à dépecer ce machin. J’ai rien eu le temps de chasser et qui sait, c’est peut-être mangeable. On va bien voir ! »

Encore sous le choc, ils la suivirent sur le toit de la tour de métal, prenant leurs couteaux en main. La wiverne gisait, les deux flèches lui traversant la gorge de part en part. Comment pouvait-on tuer une bête pareille avec seulement deux flèches, se demandait Kyr. Finalement, aucun des jumeaux n’eût à faire quoique ce soit. En effet, Drakëwynn termina le dépeçage de la créature en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Elle soupira soudain de soulagement : « Ouf ! Elle n’a pas abîmé la tour. Bon, il y a du sang partout maintenant, mais c’est pas grave ça… Quelque chose ne va pas ? » s’enquit-elle auprès des enfants qui contemplaient fixement la wiverne en morceaux. Comme ils ne lui répondaient pas, la Centaure s’inquiéta : « Elle vous a blessés ? Empoisonnés ?…
– Non non, répondit Kilynn d’une voix blanche. On a juste eu très peur.
– Y a de quoi, approuva la ménestrelle. Elle vous aurait dévorés en moins de deux.
– Elle t’a pas fait peur à toi ? demanda Kyr qui trouvait cela profondément injuste.
– Non, je craignais juste qu’elle m’abîme ma tour.
– Et t’as pas eu peur pour nous ? s’enquit la sœur d’un ton boudeur.
– Non, répondit instantanément la Centaure sans aucun tact. Je savais bien que vous n’étiez pas assez bêtes pour vous laisser manger par une stupide wiverne. »

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 2 : Jynpo et sa cousine (4/6)

Voilà une semaine que Jynpo avait dîné avec sa cousine et, depuis, il n’avait pas eu une minute à lui accorder. En effet, l’administration de ses terres nécessitait beaucoup plus de temps qu’il ne l’avait prévu. Et alors qu’il pensait se faciliter la tâche en nommant son nouvel Intendant, ce dernier ne cessait de le harceler pour divers problèmes dont le jeune Seigneur du Clan du Dragon ne soupçonnait même pas l’existence.

Alors qu’il avait réussi à se ménager une plage horaire pour s’entraîner seul aux armes, Natsumi fit irruption dans la salle d’entraînement, suivie par Sakura et Sung, les enfants de Chiba. Tous trois s’assirent dans un coin de la pièce et observèrent avec attention le Seigneur qui tentait de faire abstraction de leur présence, afin de mieux de concentrer sur le maniement de son daisho. « Vous voyez, même un Chef de Clan ne doit pas négliger son entraînement. Mais plus important encore, il ne doit pas négliger sa famille. Comme en ignorant un membre de celle-ci pendant une semaine, alors même qu’elle est son hôte. Mais ce n’est qu’un exemple, bien évidemment. » Les enfants écoutaient la jeune fille avec attention. Elle continua : « De même, quel que soit votre rang, lorsque vous recevez quelqu’un, il est de rigueur de lui accorder un minimum d’attention et de temps. Il en va de l’Honneur de votre Maison, car un hôte attentionné sera toujours plus respecté qu’un Seigneur dédaigneux. »

Jynpo, sentant que la leçon que Natsumi prodiguait à Sakura et Sung était aussi un reproche à son égard, tenta de retourner toute son attention sur ses mouvements de combat. Après tout, il ne désirait pas affronter sa cousine, qui plus est devant les deux enfants de son Conseiller militaire. « Cette tactique de combattre avec un katana et un wakisashi est typique de la Famille Mirumoto, la votre, reprit la jeune fille. Les Hida, qui sont la Famille principale de mon Clan, sont des guerriers qui, eux, n’ont besoin que de leur katana.
– Et dans ta Famille, les Yasuki, il n’y a pas de combattants ? s’enquit Sakura.
– Pour les membres de ma Famille, l’entraînement mental est plus important que le physique, ainsi que l’enseigne le Bushido, répondit-elle mielleusement.
– Mais il est où ton Clan ? interrogea de nouveau la fillette.
– Il se situe à la frontière sud-ouest de l’Empire, à la limite avec l’Outreterre où résident de nombreuses engeances du Mal. Mon Clan, le Clan du Crabe, est chargé de protéger l’Empire de toutes ces viles créatures, afin que les autres Clans puissent continuer à s’entraîner pour le bien de l’Empire. D’ailleurs, mon Clan prouve tous les jours qu’il n’est nul besoin d’aller à l’autre bout du monde pour s’entraîner et devenir un grand Guerrier Défenseur de l’Honneur de Yamato . »

Il était de plus en plus difficile pour Jynpo de faire abstraction des reproches à peine dissimulés de sa cousine. Alors que le fier Bushi Défenseur de l’Honneur de Yamato réfléchissait au meilleur moyen d’éviter la confrontation avec la cinglante Natsumi, l’Intendant Kitsuki Haruko entra soudainement dans la salle. Aussi mince que son oncle Hideaki, c’était un homme remarquablement discret, arborant des couleurs sobres, et il avait l’air perpétuellement préoccupé. Heureux de cette diversion, Jynpo s’empressa de s’enquérir : « Qu’y a-t-il, Haruko ?
– Mon Seigneur, je vous informe que l’honorable Togashi Lo-Fu, Maître Moine de l’Ordre Ize Zumi et chef de la noble Famille Togashi et que la non moins honorable Hitomi Hikari Maîtresse Moine de l’Ordre Kikage Zumi et chef de la noble Famille Hitomi sont arrivés aux portes du Palais et demandent à être reçus par Mon Seigneur, afin de lui présenter leurs salutations au nom de leurs familles respectives.
– Parfait ! s’exclama Jynpo soulagé de trouver une échappatoire. Fais-les entrer et amener dans la Salle du Conseil, je les rejoindrai là. »

Puis, sous le regard furieux de Natsumi, il partit en trombe afin de se changer et de faire appel à ses trois Conseillers. Une fois qu’ils furent tous réunis autour de la table, Jynpo fut satisfait de constater qu’une salle du Conseil, même remplie au tiers, faisait beaucoup plus sérieux. Sans compter que cette fois, le jeune Seigneur du Clan du Dragon n’avait pas oublié de s’asseoir à la place du Chef et qu’il en était très fier. Il salua les membres de l’assemblée, ainsi qu’il l’avait vu faire son père : Kitsuki Hideaki, Mirumoto Chiba, Tamori Liang, Togashi Lo-Fu, Hitomi Hikari et les disciples de ces derniers. Suite à cela, il fit signe à ses nouveaux invités de prendre la parole. Le vieux Moine Lo-Fu, drapé dans sa modeste toge bordeaux, se leva péniblement et commença : « Il est parfois des moissons qui n’arrivent pas à fleurir ; il en est aussi qui, après avoir fleuri, n’ont pas de grain. Je suis heureux de constater que mon Seigneur ne fait partie d’aucune de ces moissons. »

Intérieurement, Jynpo paniqua. Il se souvint subitement de l’un de ses précepteurs, un Moine de l’Ordre Ize Zumi aussi, qui lui dispensait son savoir à coup de phrases toutes aussi énigmatiques. Il prit conscience que, malgré le passage des années, la compréhension des propos des moines ne lui était pas plus aisée. Il décida donc d’incliner poliment la tête en essayant de masquer sa confusion. Heureusement pour lui, les deux familles de Moines Tatoués du Clan du Dragon descendaient rarement de leur montagne. Hitomi Hikari prit à son tour la parole : « Les paroles sincères ne sont pas élégantes ; les paroles élégantes ne sont pas sincères, Lo-Fu dono . » Alors que son aîné et alter-ego se renfrognait imperceptiblement, elle reprit, à l’attention de Jynpo : « J’espère que vous arrivez à reprendre vos marques après votre long exil, Jynpo-sama. Afin de, à la fois vous aider dans cette tâche, et de représenter le point de vue de la Famille Hitomi, j’aimerais mettre à votre disposition ma disciple Hitomi Mayu, en tant que Conseillère.
– Euh… Oui. » accepta Jynpo, tandis que Mayu inclinait la tête à son intention, en signe de respect.

« Pour éviter les obstacles dans un long couloir obscur, mieux vaut s’éclairer de plusieurs bougies. Je vous propose donc, à mon tour, les lumières de mon disciple : Togashi Hotaka. » Ce dernier inclina impassiblement la tête, avec un léger décalage de droite à gauche. « Tiens, on parle de moi. Je pensais juste faire figuration. D’ailleurs je me trouvais plutôt doué dans ce domaine. » songea Hotaka. « Lo-Fu sensei aurait quand même pu me prévenir, que je prévoie quelques affaires. Ah, mais je suis moine, c’est vrai. Je n’ai donc pas de possessions matérielles en plus de ce que je porte sur moi. »

« Euh… Oui. » répondit de nouveau le Seigneur du Clan du Dragon, qui se disait qu’il allait enfin pouvoir remplir sa Salle du Conseil régulièrement. Il reprit : « Très bien, voilà une bonne chose de réglée. A présent, l’un de vous a-t-il une autre nouvelle importante dont il voudrait nous faire part ?
– En effet, Jynpo-sama, intervint Hideaki. J’aimerais, si possible, profiter que tous les Chefs de Famille du Clan du Dragon soient réunis autour de cette table, pour mettre au clair la volonté de chaque Famille en ce qui concerne l’orientation politique du Clan du Dragon.
– C’est une très bonne idée Hideaki ! s’enthousiasma Jynpo. Nous allons faire ça. »

Alors que le Seigneur disait ces mots, ils se levèrent tous.