« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (4/8)

« Il y a quelques années, alors que je n’étais qu’une mercenaire débutante, mes compagnons et moi nous sommes retrouvés dans un marais infesté d’Hommes-Lézards agressifs. Faisant preuve d’une diplomatie sans égale, ils avaient kidnappé notre guide et ne voulaient nous le rendre que si nous faisions le ménage dans leur marais puant.
– Le ménage ? s’étonna Kilynn.
– Oui, le ménage. Ils étaient infestés par ce qu’ils appelaient « les morts-qui-marchent ». Il ne faut pas leur en vouloir, ils n’ont pas beaucoup de vocabulaire. Notre premier réflexe eût été de leur rentrer dedans pour récupérer notre guide et les laisser se débrouiller tous seuls avec leurs morts-qui-marchent. C’est vrai quoi, ils n’avaient qu’à nous le demander gentiment…
– Vous êtes un peu violents quand même, non ? intervint Kyr.
– Oh non, pas violents, passionnés, nous sommes des passionnés, ce n’est pas pareil, rectifia la Centaure.
– Pourquoi vous ne l’avez pas fait ? demanda la sœur.
– Parce qu’ils étaient trop nombreux et, surtout, si nous avions fait un geste, ils auraient tué notre guide sur le champ. Alors, bon gré mal gré, nous avons accédé à leur requête et sommes partis patauger dans les marais qui environnaient leur village. Des marais glauques, des morts-vivants putréfiés, des Hommes-Lézards agressifs… Une destination de rêves quoi, vous devriez vous installer là-bas ! Ne vous en faites pas, vous me remercierez plus tard pour mes judicieux conseils.
– Certainement ! répondirent-ils en riant.
– Nous patrouillions donc dans la zone présumée de la présence des morts-qui-marchent, tout en rouspétant contre le manque de courtoisie des habitants du village, lorsque nous sommes arrivés en vue d’un bâtiment bizarre qui avait tout l’air d’une crypte. Après, quant à savoir pourquoi une crypte avait été construite là, au milieu de nulle part, il ne faut pas me le demander, je n’en sais rien. Quoiqu’il en soit, les Lézards n’avaient pas menti : l’endroit était totalement infesté par des zombies, des vampires et autres morts qui persistent à se balader au lieu de rester sagement… morts.
– Ils n’ont aucun savoir-vivre, murmura Kyr.
– Bien sûr que non, puisqu’ils sont morts, renchérit sa sœur.
– Exactement ! confirma Drakëwynn avec véhémence. Là, comme nous n’étions pas réfrénés par le risque que l’un d’entre nous soit égorgé, nous n’avons pas fait de détails et avons tranché, haché, découpé tout ce qui nous tombait sous la lame. De toutes façons, tout ce qui est d’ordre zombie n’a pas beaucoup de conversation, donc je ne pense pas que nous ayons loupé grand chose en les tuant sans sommation. D’ailleurs, en parlant de ces choses, plusieurs d’entre eux avaient clairement été des Minotaures durant leur vivant, alors je me suis amusée à récupérer leurs cornes encore en bon état pour en faire des cors. J’en ai gardé un en souvenir, regardez. »

Elle sortit de son sac le cor en question et le leur tendit pour leur montrer. Mis à part le fait qu’il provenait de la corne d’un Minotaure zombie, il n’avait rien de très particulier. Les enfants le gardèrent tout de même en main tandis que la Centaure continuait son récit. Elle décrivit longuement et singea les différents types de morts-vivants qu’ils avaient croisé dans les couloirs, les divers pièges dans lesquels ils étaient tombés et l’ambiance lugubre qui planait tout du long. « Et là, continua-t-elle, après avoir nettoyé tous les corridors et les salles attenantes – nous sommes un très bon détergent – nous avons fini par arriver devant une très grosse porte, avec une tête de dragon gravée dessus. La taille de la porte ajoutée à la gravure n’était pas de très bon augure quant à ce qui menaçait de se trouver de l’autre côté. Mais on se disait que ce serait dommage de ne pas terminer la visite de la crypte. Alors on a ouvert la porte normalement, après avoir longuement argumenté pour savoir s’il fallait mieux la brûler ou faire une entrée fracassante en la défonçant.
– Vous avez des idées bizarres tout de même, déclara Kyr. Vous auriez été complètement enfumés dans cette crypte si vous y aviez mis le feu.
– C’est ce que nous nous sommes dit aussi, approuva Drakëwynn. Lorsqu’on a ouvert la porte, nous avons vu… rien du tout. En fait, de l’autre côté de la porte s’étendait un voile de ténèbres. Impossible de distinguer quoique ce soit ! Heureusement, nous avions avec nous un courageux Samouraï, qui s’avança dans les ténèbres à l’aveuglette. Au fait, savez-vous ce qu’est un Samouraï ?
– Non, répondirent-ils.
– Moi non plus je ne savais pas ce que c’était avant de rencontrer celui-là. Il faut dire qu’alors je ne connaissais pas grand chose du monde extérieur à ma tribu. Pour résumer, les Samouraïs sont un genre de guerriers originaires d’un autre continent, appelé Yamato. Ils sont extrêmement loyaux et suivent un code de l’honneur rigoureux autant qu’étrange. »

La Centaure pouffa de rire, paraissant se souvenir de quelque chose d’amusant. Probablement en lien avec les Samouraïs d’ailleurs, pensait Kyr. « Donc, reprit-elle, notre brave guerrier s’avança héroïquement et buta dans un jeune dragon noir, qui devait mesurer environ ma taille actuelle. Ce dernier n’apprécia pas et entreprit de faire subir son courroux au jeune héros en herbe. Heureusement, nous autres étions là et avons pu tirer notre compagnon des griffes du dragon, que nous avons été obligés d’occire. Ceci étant fait, nous avons fouillé la salle pour récupérer les possessions matérielles du reptile, car les dragons adorent les trésors et celui-là n’en aurait plus l’utilité désormais. C’est lors de la fouille que nous avons remarqué qu’il y avait une deuxième porte. Nous commencions à se demander quand le nettoyage prendrait fin. Il faut dire qu’après tous ces combats, nous étions décorés d’estafilades diverses et un peu fatigués. Mais nous en avions assez et avons décidé d’expédier au plus vite ce qui pouvait rester. Nous avons donc ouvert la porte.

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 2 : Jynpo et sa cousine (2/6)

Un peu plus tard, apprenant que sa cousine arrivait aux portes de l’enceinte du palais, Jynpo s’inquiéta. Alors qu’il se faisait un sang d’encre à propos de ses futures retrouvailles, il se souvint qu’Hideaki lui avait, en plus, fortement conseillé d’éviter une rencontre entre Yasuki Natsumi et l’ambassadeur Doji Kurou. A ce moment là, ledit Hideaki fit irruption dans le cabinet de travail du Seigneur du Clan du Dragon, où ce dernier prenait son petit-déjeuner. « Qu’y a-t-il Hideaki ? s’enquit Jynpo la bouche encore à moitié pleine.
– L’ambassadeur du Clan de la Grue s’apprête à prendre congé de Monseigneur, expliqua le conseiller.
– Je vais le saluer de ce pas, déclara le jeune Samouraï en se levant. Mais avant, je dois débarrasser mon repas !
– N’ayez crainte Jynpo-sama, le rassura Hideaki. Un serviteur s’en chargera. »

Soulagé, le chef du Clan du Dragon se précipita pour enfiler son armure de cérémonie avant de foncer dans sa salle du trône. Une fois confortablement installé sur son siège seigneurial, il attendit patiemment l’arrivée de Doji Kurou. Son regard parcourait machinalement la pièce. Elle pouvait accueillir facilement une centaine de personnes. Face au trône, il pouvait apercevoir le chemin qui menait de la porte d’enceinte à l’entrée du château. Plus le temps passait, plus l’angoisse l’étreignait. « Ah cette cousine ! Elle n’est pas encore là qu’elle m’embête déjà ! » songeait-il. « Et puis que fait l’ambassadeur ? Il est bien long. Il va finir par croiser Natsumi si ça continue… » Alors qu’il s’inquiétait tant et plus, Hideaki fit son entrée. « Alors ? lui demanda Jynpo.
– Je pense que vous pouvez laisser entrer Doji Kurou à présent, répondit le conseiller. Vous l’avez suffisamment insulté par cette longue attente, Monseigneur.
– Qu’il entre ! » s’exclama le jeune chef qui n’avait pas réalisé ce qu’il faisait.

L’ambassadeur fit à son tour son entrée, accompagné de ses gardes du corps Daidoji. Réalisant qu’il n’avait préparé aucun discours, Jynpo regarda Hideaki avec insistance. Celui-ci, prenant ce regard comme le signe qu’il pouvait lancer la conversation, déclara au grand dam de son Seigneur : « Mon maître vous écoute. » Doji Kurou s’inclina et commença :
« Moi, l’ambassadeur du grand Clan de la Grue… »

Mais Jynpo, toujours perdu dans ses pensées, ne l’écoutait déjà plus. « Mais, qui vois-je là-bas ? » s’interrogea-t-il en voyant venir du fond des jardins, par la porte ouverte qui donnait sur la salle du trône, une jeune fille toute menue à la chevelure châtain. « Ne me dites pas que c’est… Natsumi ! Oh non, pas déjà ! Elle vient par ici… Il a toujours pas fini de parler celui là ? Enfin, je veux dire, l’ambassadeur… Quoique, si il s’arrête de parler et qu’il s’en va, il va la croiser et ce serait terrible ! Mais elle continue de s’approcher ! Qu’est ce que je peux faire ? D’un autre côté, si il continue de parler et qu’elle arrive, ce sera tout aussi terrible ! Elle ne s’arrête toujours pas… » A ce moment là, le jeune Seigneur aperçut une orange qui roulait au fond de la salle, derrière l’ambassadeur et sa suite. Suivant le fruit en courant à moitié courbé, Ethir tentait désespérément de le rattraper. Jynpo se crispa, espérant que personne ne remarquerait son ami pourchassant ses propres oranges. Une fois qu’Ethir fut sorti par l’autre côté de la pièce sans qu’il y ait un incident diplomatique, le Chef du Clan du Dragon chercha de nouveau sa cousine du regard, se rappelant qu’il s’agissait là d’un autre incident diplomatique potentiel. Quelle ne fut pas sa stupeur lorsqu’il constata qu’elle avait disparu ! Il fouilla frénétiquement les alentours du regard, sans succès.

« … je m’en vais donc, avec votre permission, retourner dans le Clan de la Grue. » termina l’ambassadeur. Jynpo arrêta de chercher sa cousine et, ne sachant que dire, inclina la tête. Il marmonna quelques formules de politesse pour souhaiter un bon voyage de retour à Doji Kurou et sa suite. Puis, à peine l’ambassadeur eût-il quitté le château que Jynpo jaillit de son trône afin de retrouver sa cousine qui l’inquiétait tant.

Il la retrouva dans les jardins, en compagnie de Chiba et des deux enfants de ce dernier. Elle apprenait à l’aînée à faire ricocher des cailloux sur un petit étang, tout en tenant le plus jeune dans ses bras. Jynpo accourut et interrompit le bavardage de Chiba et de sa cousine : « Natsumi ! » s’exclama-t-il. Celle-ci se retourna vers le Seigneur du Clan du Dragon et resta un moment interdite. Son cousin avait tellement changé depuis la dernière fois qu’elle l’avait rencontré ! Il paraissait bien plus grand et fort, et dégageait une forte aura de prestance. Natsumi était impressionnée mais, au vu de cette arrivée peu digne du deuxième homme le plus puissant de l’Empire de Yamato, elle se dit que tout n’avait peut-être pas changé chez son cousin. Elle inclina respectueusement la tête et déclara : « Je vous souhaite le bonjour mon Seigneur. Après toutes ces années je constate que vous êtes toujours aussi respectueux envers votre famille, la laissant entrer dans votre demeure sans formalité, ni délai ! Malgré tout, je serai grée à mon Seigneur que les hommes de mon père m’escortant soient enfin autorisés à entrer… »

Jynpo réalisa alors qu’il avait oublié d’envoyer un messager pour autoriser sa cousine et sa suite à entrer dans l’enceinte des murailles du palais. Il bafouilla quelques excuses, tandis que Chiba assistait à la scène, un léger sourire en coin. Il avait intercepté Natsumi quelques minutes auparavant, après qu’elle se fut introduite de manière mystérieuse dans la demeure des Mirumoto. Il avait ainsi pu éviter l’incident diplomatique avec l’ambassadeur. Jynpo, voulant changer de sujet, s’adressa aux enfants : « Vous vous amusez bien Sakura et Sung ? »

Pour toute réponse, Sakura se réfugia derrière son père et Sung tendit au chef du Clan du Dragon, le plus sérieusement du monde, l’un des morceaux de soie qu’il avait l’habitude de traîner partout avec lui. « Voyons Sakura, répond donc au Seigneur Jynpo » la gourmanda Chiba. La petite fille hésita un instant, puis, timidement, dit en regardant les pieds de Jynpo :
« Oui. Je joue avec papa et Natsumi-san.
– Ah… C’est bien, répondit le Seigneur du Clan du Dragon.
– Je sais que mon Seigneur a encore beaucoup de travail, intervint Chiba. Je me propose donc pour mener votre cousine à ses appartements, Jynpo-sama. Par la même occasion, elle pourra me donner des nouvelles de son père, le Chef de la famille Yasuki, qui est un vieil ami à moi.
– Ah oui, tonton Okoru ! s’exclama Jynpo. J’espère qu’il va bien ! Bon, je retourne travailler, à tout à l’heure ! »

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (3/8)

Le gros cheval noir suivit docilement la Centaure au galop. Mais ils ne purent couvrir plus d’un kilomètre avant que de grosses gouttes ne s’écrasent au sol, laissant bientôt place à une abondante averse, glaciale qui plus est. « Nous n’aurons pas fait beaucoup de chemin aujourd’hui, commenta la ménestrelle. Tant pis, nous nous rattraperons demain.
– On va s’arrêter là au milieu de nulle part ? s’étonna Kyr. On ne va pas jusqu’au prochain village ? »

En effet, ils se trouvaient toujours au milieu de prés vides et de champs plus ou moins en friche à perte de vue. « Inutile. » Lâcha Drakëwynn en fouillant dans l’un de ses multiples sacs. Elle en sortit un petit cube noir qu’elle jeta à terre, au milieu d’un pré à présent détrempé, tout en prononçant un mot bizarre. A peine le cube avait-il touché le sol qu’il s’y enfonça doucement. Pendant une seconde, rien ne se produisit. Puis un grondement se fit entendre, qui augmentait en volume, jusqu’à faire trembler le sol. Soudain, une petite tour aux murs métalliques, d’environ neuf mètres de haut, avec meurtrières et créneaux, poussa à la place du cube, comme un champignon de métal. Le Centaure en ouvrit la porte et poussa tout le monde à l’intérieur, cheval compris.

« Ah ! Nous voilà à l’abri, dit-elle en refermant la porte. Mettez-vous à l’aise et séchez vous. J’ai oublié de quoi prévoir un feu, mais au moins nous sommes au sec.
– Vous êtes magicienne ? lui demanda Kilynn.
– Ah non, sûrement pas, répondit la ménestrelle. Je suis Barde. Pourquoi cette question ?
– Ben, cet objet là, vous l’avez bien fait se transformer en cette tour, non ? bafouilla la fille.
– Oh, ça, c’est juste une babiole magique que j’ai acheté un jour, expliqua Drakëwynn.
– C’est utile, commenta Kyr.
– Tout à fait, approuva la Centaure qui terminait de défaire sa chemise de mailles. Allez, enlevez vite tout ce qui est mouillé, sinon vous allez attraper froid.
– Mais… On a rien pour se changer, dit Kilynn.
– Il faut dire qu’on est parti sans rien prendre, ajouta son frère.
– Vous aviez beaucoup de choses à récupérer ? s’enquit Drakëwynn.
– Oh, non, répondit la sœur. A part quelques vêtements, il ne nous restait rien de plus que ce qu’on porte en permanence sur nous.
– Bon, tout va bien dans ce cas ! se réjouit la ménestelle. Je dois bien avoir quelque chose qui traîne pour que vous passiez la nuit au sec… »

Elle se mit de nouveau à fouiller dans ses nombreuses affaires. Kyr se demandait comment elle se débrouillait pour toujours retrouver ce qu’elle cherchait dans tous ses sacs, car ils avaient l’air remplis de babioles, de fioles, d’outils et autres objets en tous genres. Quoiqu’il en soit, elle finit par sortir deux grandes robes écarlates de très bonne facture, visiblement conçues pour des Humains, ou du moins, des humanoïdes. Elles ressemblaient à celles que portaient les grands prêtres ou les mages et, bien qu’elles aient été reprisées à certains endroits, leurs anciens propriétaires devaient être très riches. « Tenez, leur dit-elle. Elles sont probablement trop grandes pour vous, mais ça devrait être suffisant pour ce soir. Allez-y vite maintenant, vous pouvez monter à l’étage si vous voulez. »

Ils ne se firent pas prier et filèrent dans les étroits escaliers pour troquer leurs vêtements trempés contre les étranges robes rouges, qui s’avérèrent plutôt chaudes et confortables, bien que trop longues et larges. Lorsqu’ils redescendirent, précautionneusement pour ne pas trébucher sur les pans de tissu, tenant leurs habits imbibés d’eau à la main, la Centaure pouffa de rire. « Que vous avez fière allure ! s’exclama-t-elle. Donnez-moi donc ce qui est mouillé, je vais étendre tout ça. » En effet, elle avait fixé une corde entre deux des murs de la tour et y avait étendu ses affaires trempées. Elle avait également eu le temps de desseller Nuit-Noire et lui avait mis une autre grande robe rouge sur le dos, en guise de couverture. « Vous me le rappellerez, reprit-elle en étendant les vêtements des enfants, mais au prochain village ou la prochaine ville, je vous achèterai de quoi vous équiper en bonne et due forme. Il ne faut pas partir ainsi à l’aventure sans rien comme ça, sinon on ne survit pas longtemps. Et puis, franchement, quelle idée vous avez eue de partir en voyage au seuil de l’hiver !
– Vous le faites bien vous. » répliqua Kilynn.

Cela fit rire la Centaure qui décréta : « Oui, mais moi ce n’est pas la même chose. Bon ! On a du temps à tuer avant le repas du soir, vous avez des idées ?
– Où est Emlyg ? demanda la fille.
– Oh, il dort, blotti dans son sac. Tu pourras l’embêter tout à l’heure si tu veux. »
Les jumeaux s’installèrent à même le sol, emmitouflés dans leurs trop grandes robes écarlates. « D’où viennent-elles ? s’informa Kyr en désignant lesdites robes.
– Elles appartenaient à des Mages Rouges, répondit Drakëwynn.
– Des Mages Rouges ? … LES Mages Rouges ? » s’étonna le garçon.

Les Mages Rouges étaient une organisation de magiciens très connue, réputée pour la mégalomanie de ses membres, ainsi que leur cruauté pour arriver à leurs fins. « Eux-mêmes, confirma la Barde. J’en ai tué quelques uns. Figure-toi qu’ils ont mis ma tête et celles de mes compagnons à prix ! C’est marrant, non ?
– Moi, ça m’inquièterait à votre place, déclara Kilynn.
– Bah, il ne faut pas s’inquiéter pour ça. Si je devais m’en faire pour chaque personne qui m’en veut, je finirai probablement par avoir un ulcère et en mourir dans d’atroces souffrances. Et puis bon, j’ai beau en éliminer, il en arrive toujours… » Elle s’installa en face des jumeaux et reprit : « Vous voulez que je vous raconte ma première rencontre avec un Mage Rouge ? » Ils hochèrent la tête avec entrain, une bonne histoire était toujours la bienvenue. La ménestrelle se leva, prit une inspiration et commença :

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 2 : Jynpo et sa cousine (1/6)

L’aube ne pointait pas encore et les gardes de la porte principale de la muraille du château Togashi veillaient scrupuleusement à la sécurité du palais de leur Seigneur Mirumoto Jynpo. A ce moment, ils virent au loin sur la route, un homme qui courait à toute vitesse. Vêtu en haillons et le crâne rasé, il se déplaçait à une allure remarquable. Voyant qu’il ne ralentissait pas, les deux gardes s’apprêtèrent à lui barrer le chemin. C’est alors qu’ils le virent fouiller dans un vieux sac et se retrouvèrent assaillis par une volée de projectiles. L’homme passa à côté d’eux, sans même ralentir, ni leur accorder le moindre regard. Les gardes se rendirent alors compte qu’ils s’étaient fait bombarder d’oranges et, sans chercher plus d’explications quant à cette mystérieuse attaque, ils se précipitèrent pour sonner l’alarme.

Après une nuit de sommeil agité, Jynpo fut réveillé par de nombreux bruits affairés au sein de sa demeure. Craignant que ce vacarme soit du à l’arrivée impromptue de sa cousine, il se redressa brusquement. C’est alors qu’il réalisa qu’il s’agissait du bruit de soldats courant de part et d’autre du domaine. Même si Natsumi était encline à s’attirer des ennuis, il dut reconnaître qu’il était peu probable qu’elle provoque un tel remue-ménage parmi ses gardes. C’est alors qu’une orange le heurta violemment, en plein dans la joue. Tournant la tête vers l’origine de l’attaque, il se rendit compte que le fruit avait transpercé le papier de riz qui séparait sa chambre de son jardin privé, et que par le trou un œil rond le fixait. « Jynpo ! s’exclama l’œil. Tu n’es pas mort ?! » Avant que ce dernier puisse répondre, le propriétaire de l’œil déchira la cloison pour entrer dans la pièce. « J’espère que c’était une porte… » reprit songeusement l’homme au crane rasé, avant de commencer à fouiner dans les affaires du jeune Seigneur du Clan du Dragon.

A ce moment là, des dizaines de gardes firent irruption dans le jardin et contemplèrent avec horreur le trou dans la cloison de la chambre de leur maître. Plusieurs d’entre eux menés par Mirumoto Chiba, l’épée au clair, se précipitèrent à l’intérieur. « Chiba ! l’interpella Jynpo. C’est vous qui faites tout ce vacarme de bon matin ?
– Nous cherchons à appréhender cet individu qui s’est introduit dans le palais sans autorisation, Monseigneur. » Expliqua le conseiller et chef de la Garde Personnelle de Jynpo, tandis que des gardes, encore haletants après leur course-poursuite effrénée, s’approchaient de l’homme qui, indifférent à ce qu’il se passait autour de lui, fouillait à quatre pattes dans un des placards de la chambre.

« Mais c’est mon ami ! » s’exclama ingénument le deuxième homme le plus fort de Yamato, avant de se retourner vers le postérieur qui sortait du placard. « Ethir, pourquoi te pourchassent-ils ?
– Qui me pourchasse ? » s’étonna le dénommé Ethir qui se retourna en se relevant, avant de croquer à pleine dents dans une orange.

C’est alors que l’un des gardes poussa un cri de surprise, en même temps que toutes les personnes présentes dans la pièce entendirent dans leur tête un joyeux « Onbuuu ! » retentissant. « Enlevez-moi ça ! » s’exclama le garde paniqué, tout en essayant de saisir le petit reptile ailé qui s’était accroché à son dos. Alors que ses collègues restèrent interdits, ne sachant quoi faire et attendant des directives, Ethir retourna à sa fouille minutieuse des appartements de Jynpo. Ce dernier intervint en faveur de l’animal, qui ressemblait à s’y méprendre à un dragon de la taille d’un chat : « Ne faites pas de mal à Onbu, il est fragile ! »

Entendant cela, le reptile lâcha le garde pour se précipiter et s’écraser sur le Seigneur du Clan du Dragon, qui reprit : « Désolé, tu ne t’es pas fait mal ? » L’animal l’ignora royalement et s’installa sur sa tête. Après quelques secondes de silence gêné, brisé uniquement par les déplacements d’Ethir et le ronronnement d’Onbu, Chiba demanda à son maître s’il avait besoin de ses services. Jynpo, essayant désespérément de déloger le petit animal perché sur sa tête, lui répondit : « Non non, ne t’en fait pas Chiba, j’irai prendre mon petit-déjeuner plus tard. »

Le conseiller resta un instant dubitatif face à cette réponse incongrue, mais se reprit bien vite et s’inclina, avant de faire partir tout le monde et de quitter lui-même la pièce. Une fois qu’ils furent tous partis et que Jynpo se fut résigné à garder Onbu sur sa tête, il demanda à son ami : « Ethir, que fais-tu là, au fait ?
– Ben, j’étais venu ramener ton cadavre à Lyanna, mais étonnamment t’es toujours en vie. Surtout avec tous ces gens armés qui traînent dans tes couloirs, je m’attendais vraiment pas à te retrouver vivant ! Alors je cherche des souvenirs pour les autres. »

Ethir l’Ensorceleur et Lyanna la Prêtresse faisaient tous deux partie de la Compagnie de la Licorne, que Jynpo avait du laisser pour venir s’occuper de son Clan. Bien qu’ayant fait une entrée terriblement peu conventionnelle, mais tout à fait digne de lui-même, le Samouraï était plutôt content de revoir son vieux compagnon d’arme, avec qui il avait vécu tant d’aventures et affronté maints dangers. « Iskaurix n’est pas avec toi ? s’enquit Jynpo en faisant référence au jeune dragon d’or qui accompagnait d’ordinaire son ami.
– Non, répondit joyeusement l’ensorceleur. Il est occupé à aménager son nouveau chez-lui, dans les montagnes à côté de chez les Nains. Et puis, ce continent ne lui a pas laissé de très bons souvenirs… Tu veux une orange ? »

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (2/8)

Le garçon se disait qu’avec un peu de chance, Kilynn et lui trouveraient un coin agréable où s’installer avant les 600 kilomètres qui les séparaient d’Alethrie. Il n’avait pas envie d’être impliqué dans des affaires de régicide. « Bref ! reprit Drakëwynn. Il doit être aux environ de midi, vous devriez vous installer pour un pique-nique. Moi, je vais aller régler un truc, je reviens le plus vite possible. » Elle avisa le dragon-papillon, toujours ronronnant dans les bras de la petite fille. « Je vous laisse Emlyg. Si jamais il se passe quelque chose, envoyez-le me chercher. A tout à l’heure ! »

Sans plus attendre, elle s’en fut au grand galop à travers les champs dévastés, bien plus vite que ne galopait le destrier léger qu’ils avaient emprunté plus tôt. Les jumeaux se sentirent un peu bêtes, plantés là au milieu de nulle part. Ils ne réagirent pas avant qu’elle ait quitté leur champ de vision. Là, Kyr hurla de frustration. « Elle est complètement folle ! Et paradoxale en plus : elle dit qu’on ne doit pas s’occuper des royaumes parce qu’on est des voyageurs errants et, elle, elle fourre son nez en plein dans des affaires d’état très délicates !
– Oui, mais on a besoin d’elle. » Kilynn s’était assise sur le bord de la route. Elle avait posé le dragon-papillon par terre et ouvert son sac pour en sortir le pain, la viande séchée et les pommes que Drakëwynn leur avait laissé le matin même. « Viens t’asseoir Kyr. Après tout, on a presque rien avalé depuis ce matin, je commençais à avoir un gros creux. »

Bien que d’humeur massacrante, son frère avait également très faim et il ne se le fit pas dire deux fois. Il se laissa tomber à côté d’elle et ils mangèrent tous les deux en silence. Le seul à faire du bruit était Emlyg qui gambadait aux alentours, tout en venant régulièrement quémander à manger aux jumeaux. Ceux-ci en firent un jeu, qui consistait à envoyer des morceaux de pain ou de viande en l’air, le plus haut possible, afin de voir le petit animal s’envoler prestement pour les rattraper au vol. Lorsqu’ils n’eurent plus rien à lui lancer, le dragon-papillon s’avachit à côté d’eux et Kilynn entreprit de lui gratouiller le ventre d’une main, tout en finissant une pomme de l’autre. Kyr, lui, s’était carrément couché dans l’herbe du bas-côté et il contemplait le ciel qui s’était assombri. Il s’était calmé, relativisant les choses. En effet, il y avait de grandes chances pour qu’il doive côtoyer l’irritante et monstrueuse Centaure encore un bout de temps. Surtout si, comme elle l’avait dit, tout était ruiné par la maladie sur des centaines de kilomètres. Du coup, autant essayer de s’habituer dès maintenant à son caractère étrange. « Tu crois que Caer va nous chercher ? demanda soudainement Kilynn.
– Sais pas, mâchonna-t-il. Peut-être qu’il croit que les cavaliers se sont occupés de nous, si tu vois ce que je veux dire. »
Sa sœur acquiesça. Elle voyait effectivement. Même si elle avait du mal à concevoir que l’affable Giulio puisse envisager d’éliminer des enfants. « De toutes façons, reprit son frère, j’imagine que Rob finira de convaincre Caer qu’il est inutile de nous retrouver. » Ils restèrent encore un long moment silencieux avant que Kyr ne rouspète : « Elle en met bien du temps ! A ton avis, qu’est ce qu’elle peut bien être en train de faire ?
– Comment veux-tu que je le sache ? Peut-être qu’elle nous cherche un cheval, vu qu’elle trouve qu’on marche pas assez vite.
– Ouais, peut-être. »

Le fond de l’air fraîchissait, les nuages s’assombrissaient encore et un vent glacial se mit à souffler. Kyr frissonna. Il se redressa et alla se caler contre sa sœur pour chercher de la chaleur. Emlyg se blottit entre eux. « Vivement qu’elle revienne, déclara Kilynn. C’est toi qui a la couverture toute chaude qu’elle nous a donné ?
– Je crois bien oui… » Son frère ouvrit son sac et en sortit la couverture en question. Elle était bien assez grande pour qu’ils s’enroulent tous les trois dedans. Ils s’y blottirent donc, en attendant le retour de Drakëwynn.

Celle-ci arriva bien plus tard mais, heureusement, avant la pluie. Comme l’avait supposé Kilynn, la ménestrelle traînait avec elle un lourd cheval de trait, à la robe entièrement noire, bridé et sellé. Le dragon-papillon s’envola jusqu’à elle et s’engouffra dans le sac qui lui servait habituellement d’abri. « En avant fiers compagnons ! leur lança-t-elle joyeusement. En selle et partons sur le champ ! » Les jumeaux obtempérèrent, rangeant de nouveau rapidement la couverture dans le sac de Kyr. La Centaure les aida à monter sur le grand animal et ils s’en furent au petit galop. « J’ai eu un mal fou pour le trouver, leur raconta-t-elle en galopant. Il s’appelle Nuit-Noire. C’est trop classique pour un cheval noir je trouve. Je l’aurai plutôt nommé Plein-Jour ou Rayon-de-Soleil, ça, ça aurait été original !
– Vous l’avez trouvé où ? demanda curieusement Kilynn.
– Pfiou ! Assez loin, dans un village par là-bas, j’ai du faire une trentaine de kilomètres au grand galop pour trouver quelqu’un qui voulait bien me vendre une monture. En plus je voulais un cheval de guerre, mais c’est introuvable par ici.
– Pourquoi un cheval de guerre ? s’enquit Kyr tout en se disant que la ménestrelle exagérait encore les distances.
– Parce qu’ils sont moins froussards et plus obéissants, expliqua Drakëwynn. Enfin, ce n’est pas grave, je le dresserai moi-même. Allez Nuit-Noire, il faut encore faire du chemin avant qu’il ne se mette à pleuvoir ! »

La quête du sapin, ou l’échec du jet de volonté.

En général, je n’aime pas faire dans l’autobiographique. Mais de temps en temps, il faut bien se prêter à l’exercice. Voici donc une petite anecdote toute simple qui m’est arrivée il y a quelques temps, durant l’année à présent révolue de 2013. Cette année là, j’avais décidé de faire l’acquisition d’un véritable sapin synthétique pour les fêtes. En réalité, cela faisait plusieurs années que j’avais prévu un tel achat, mais mes habitudes de poisson rouge m’avaient systématiquement fait oublier. Cette fois-ci, empoignant fermement ma fuyante motivation à deux mains, je me suis rendue dans une enseigne très connue qui vend habituellement de vraies plantes vivantes, mais qui se diversifie dans le plastique en période de Noël. Et aussi en guirlandes qui froufroutent, mais là n’est pas la question.

Or donc je me suis retrouvée dans ce magasin, à l’atmosphère lourde et moite, aux odeurs riches typiques des endroits envahis de plantes et d’animaux, à fureter entre les différents modèles de ces merveilleux sapins qui ne perdent pas leurs épines. Certains déploreront que ces arbres ne dégagent pas de ces agréables fragrances typiques des conifères. Et ils auront raison. Mais moi, je ne voulais plus d’épines ni de transport de cadavre jusqu’à une benne. Sans compter que, de nos jours, les fabricants font de si jolis sapins synthétiques qu’il serait dommage de ne point décorer son salon avec. L’un d’entre ces faux arbres, notamment, m’avait tapé dans l’œil. Il était à l’image de je-ne-sais-plus-quel-sapin de Norvège et on aurait juré qu’il était vrai. Vraiment. Et magnifique en plus. Et très grand. Et, malheureusement, très cher. Beaucoup trop pour l’investissement que je comptais faire.

Après un soupir intérieur, écoutant ma Sagesse, je me suis donc tournée vers des arbres à la stature plus raisonnable. Mon choix se porta finalement sur un joli sapin dit Tuscan, fabriqué en Thaïlande et importé par une entreprise de la commune de St Vulbas dans l’Ain. Il était à la fois moins coûteux et disponible en plusieurs tailles. Cela avait surtout son importance car j’allais devoir ramener mon butin à pieds en le portant à la force de mes petits bras non musclés. Lequel prendre ? Celui qui mesure 1m25 ? Pfff, vous plaisantez ? Je veux un arbre, pas un géranium. Celui de 2m05 ? Cela me faisait envie, mais je ne me voyais pas transporter le carton sur plus de cent mètres. Il me restait donc à départager les deux choix intermédiaires : 1m55 et 1m85.

Là, ma Sagesse intérieure intervint de nouveau en m’interpellant : « Sophie ! » (car je me nomme ainsi) « Sophie, ne te montre point trop gourmande, prend donc le sapin le plus petit, il est raisonnablement haut, il est moins coûteux et tu pourras le porter plus aisément sur le long trajet du retour. » (Oui, ma Sagesse intérieure s’exprime parfois de manière un peu pompeuse) D’humeur raisonnable, j’ai décidé de suivre ce sage conseil que je m’étais donné à moi-même. Je me suis donc dirigée vers la pile des cartons contenant les arbres d’1m55. Malheureusement, cette pile était bien trop haute pour que je puisse attraper l’un des cartons avec mes petits bras, contrairement à la pile tentatrice des sapins d’1m85 qui se trouvait juste à la bonne hauteur.

Bâillonnant solidement ma Sagesse qui me conseillait d’aller voir un vendeur – parler à quelqu’un que je ne connais pas, et puis quoi encore – je l’enfermais soigneusement dans un réduit obscur d’un coin de mon esprit. Ceci fait, j’ai soupesé l’un de ces fameux cartons. En fait, ils étaient plus légers que ce à quoi je m’attendais. Oubliant immédiatement, et fort à propos, toutes les autres considérations, je me suis fièrement rendue à la caisse, portant mon trophée à deux mains garnies de mitaines bleues. Mon acquisition dûment payée, je pouvais dès lors la ramener jusque chez moi.

Je l’avais pressenti, mais à ce moment là débuta mon chemin de croix (moi, exagérer ? Je ne vois pas ce qui vous fait dire une chose pareille). Dans les faits, la durée du voyage doit être approximativement d’une quinzaine de minutes en marchant d’un bon pas. Mais, appesantie par huit kilos de sapin synthétique portés à bout de bras, faute d’une meilleure solution, le retour s’avéra pour le moins désagréable et plus long. Bien évidemment, le fait que j’ai trouvé ce trajet désagréable et interminable était purement subjectif. Néanmoins, cela ne m’a pas empêchée d’avoir bien chaud en arrivant. Mais il était enfin là, ce carton du mérite, à trôner au milieu du salon. Une fois mon souffle repris, j’ai longuement contemplé mon butin, emplie d’un doux sentiment de satisfaction.

Puis, je l’ai laissé là, en plein milieu où mon compagnon ne pourrait pas le manquer en rentrant. Ainsi il pourrait longuement se féliciter d’avoir une compagne aux choix si pertinents. Ensuite, je suis allée vaquer à mes occupations. De manière tout à fait fortuite, j’avais oublié de délivrer ma Sagesse, qui devait probablement être en train de se débattre dans ce cagibi obscur où je l’avais ligotée et enfermée. D’autres parties de moi-même beaucoup moins avouables en profitèrent pour se montrer.

« Et si tu ouvrais cette mystérieuse boîte ? m’enjoignirent-elles pleines d’entrain.
– Non, résistai je avec bravoure. Ce n’est pas le moment et, de toutes façons, ce carton n’a rien de mystérieux : il contient un sapin synthétique en morceaux.
– Mmmh, mais comment se présentent ces morceaux ? s’interrogèrent-elles en se faisant plus pressantes. Il nous tarde tellement de le savoir !
– Et bien, il va falloir attendre, assénai je fièrement.
– Mais l’attente nous fait souffrir, se plaignirent les parties moins avouables de moi-même.
– Peu m’importe, répondis-je imperturbablement.
– Allons, allons, tu ne vas pas nous dire que tu n’as pas envie de voir comment cela se présente… » Me susurrèrent-elles en se faisant câlines et enjôleuses.

Je voulais vraiment résister, mais n’ayant plus ma Sagesse pour m’assister, les graines de la tentation prirent rapidement racine dans le terreau fertile de ma curiosité. A la grande satisfaction des parties moins avouables de moi-même, j’ai finalement entrepris d’ouvrir ce carton du mérite que j’avais si courageusement transporté. J’ai alors eu la joie de constater que le sapin n’était pas composé de seulement quelques morceaux à assembler, mais bel et bien de toute une multitude. Le tourbillon de la tentation continua de m’emporter vers le fond : je me suis empressée de sortir les divers composants et de déterminer comment ils s’imbriquaient les uns les autres. Petit à petit, je montais mon beau sapin, Roi des forêts synthétiques. Mes parties moins avouables et moi-même trépignions de joie, comme des enfants le jour de Noël, jour qui se tiendrait un mois plus tard.

J’ai reculé, afin d’avoir une vue d’ensemble de mon oeuvre. Je me suis alors aperçue qu’il manquait un petit quelque chose. En effet, cet arbre était certes majestueux dans sa nudité sapinesque, mais il fallait encore l’habiller et le parer de fastes. Juste pour voir ce que cela donnerait, bien sûr. Je me suis donc précipitée, de mon agilité d’hippopotame neurasthénique, vers mon placard où je gardais les apprêts colorés et froufrouteux de Noël. Puis, avec moult tendresse, je me suis employée à orner mon synthétique sapin de brillance et de bonheur. Une fois encore, j’ai reculé afin d’admirer le résultat. Or, admirable, il l’était assurément. Très fière de moi, je n’ai pu m’empêcher d’immortaliser mon chef d’œuvre en prenant une photo, que j’ai ensuite fièrement affichée partout sur Internet.

C’est ainsi que, par manque de volonté, mon sapin de Noël se trouva prêt avant même le mois de Décembre.

Ceci était la version romancée. Mais en réalité, à la base j’avais fait une esquisse non terminée de cette histoire en petite BD que voici :

La quête du sapin

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 1 : Jynpo et les volatiles (7/7)

Très satisfait de sa performance, l’apprenti Seigneur du Clan du Dragon se dirigea, une fois de plus, en direction de son éternel cabinet de travail. Seulement, au détour d’un couloir, il fut de nouveau intercepté, mais par un serviteur cette fois, qui l’informa que son conseiller Shugenja, maître magicien Tamori Liang, désirait lui faire part de ses récentes découvertes. Intrigué et se demandant quelle magnifique nouveauté Liang avait bien pu trouver, Jynpo dit au serviteur de donner rendez-vous au conseiller Shugenja dans la grande Salle du Conseil, avant de s’y rendre lui-même. Il arriva prestement dans la grande pièce. Ne sachant toujours pas où s’asseoir, il décida de réitérer sa tactique de la veille : rester debout à faire les cent pas d’un air préoccupé. Il réalisa soudainement qu’il avait oublié à quel point cette salle était grande et qu’à deux, ils se sentiraient encore plus idiots que lors de sa réunion avec Chiba et Hideaki. Il partit donc aussi vite que possible, manquant de renverser un serviteur qui passait devant la porte.

Quelques minutes plus tard, alors qu’il revenait accompagné de ses deux conseillers, il vit que Liang était déjà arrivé et les attendait patiemment. Il fit signe aux trois hommes de s’asseoir et demanda au Shugenja ce qu’il avait découvert. « Je pense avoir trouvé par quel subterfuge l’ambassadeur du Clan de la Grue a pu s’introduire sur nos terres sans que quiconque ne le remarque, Jynpo-sama. Il existe un sort, nommé couramment Voile, qui permet à un lanceur de sort de modifier l’apparence de n’importe qui pendant une très longue période. »

Jynpo, qui continuait de faire les cent pas, se trouva déçu par le fait que Liang n’allait pas le divertir d’un nouveau tour, mais venait l’entretenir d’ennuyeuses affaires politiques. Néanmoins, se sentant redevable envers son conseiller, qui venait de passer de nombreuses heures à faire des recherches approfondies sur ce sujet délicat, il prit sur lui et lui répondit : « Toutes mes félicitations ! Voilà qui est très intéressant. Nous avons donc la réponse au mystère de l’apparition de l’ambassadeur sur nos terres.
– Il serait intéressant de savoir qui leur a pu leur fournir un tel sort, commenta sérieusement Mirumoto Chiba.
– Sans compter que le responsable de ce sort a du rester avec eux, au moins jusqu’à ce qu’ils réapparaissent, ajouta Liang. De plus, il ne s’agit probablement pas d’un Ashina, les Shugenjas du Clan de la Grue. Ce sont des gens pacifistes, spécialisés dans la création d’objets magiques. Je les vois mal mettant en œuvre une illusion de cette importance, cela ne leur ressemble vraiment pas. »

Kitsuki Hideaki, voyant son Seigneur toujours pensif, se permit de prendre la parole : « Ceci est plutôt inquiétant, il faut nous renseigner sur qui a pu aider le Clan de la Grue à nos dépends. Car il pourrait s’agir là d’ennemis potentiels, dont il faudrait se méfier.
– Faisons donc cela ! s’exclama Jynpo avec enthousiasme.
– En ce qui concerne les troupes du Clan du Phénix qui se massent à la frontière, intervint Chiba, je confirme à Mon Seigneur que les ordres ont été donnés et que les troupes sont en route. Elles sont dirigées par votre général Mirumoto Zhao-Yun.
– Je m’en réjouis, d’autant qu’il s’agit là d’un grand général ! Notre frontière Nord-Est est donc entre de bonnes mains. Pour ma part, je vais retourner dans mon cabinet.
– Un instant, Jynpo-sama, l’arrêta Hideaki. Un messager du Clan du Crabe m’a rapporté que votre lointaine cousine, Yasuki Natsumi, arrivera d’ici demain en ville, pour vous rendre visite. Son estimé père vous demande de bien vouloir l’accueillir quelques temps au château Togashi, afin qu’elle acquière une réelle expérience auprès de l’un des grands de ce monde, vous. »

Ne faisant pas tout de suite le rapprochement entre les grands de ce monde et lui-même, Jynpo se focalisa sur le prénom Natsumi et les souvenirs que cela impliquait. « Oh non ! Pas elle ! Enfin, c’est ma cousine, je l’aime bien, mais… Elle est un peu… euh, pas très gentille avec moi ! Elle fait rien qu’à m’embêter ! Mais j’ai pas le choix, mon honneur et celui de mon Clan sont en jeu, je dois l’accueillir comme il convient de recevoir un membre de sa famille. Et puis, si ça se trouve, je suis mauvaise langue, elle est peut-être devenue gentille… » Hideaki interrompit ses pensées en reprenant la parole :

« J’imagine que Monseigneur a l’intention de veiller à ce que Doji Kurou et votre cousine ne se croisent pas.
– J’y ferai bien attention ! s’exclama Jynpo. Vous avez raison, ce serait très embêtant que Natsumi rencontre l’ambassadeur. Et cela me mettrait dans une position pour le moins inconfortable.
– En effet, mettre un membre de la famille Yasuki du Clan du Crabe en présence d’une personne du Clan de la Grue serait une grave erreur diplomatique, en raison du différent qui les oppose. »

En effet, la famille Yasuki, marchands renommés du Clan du Crabe, faisait auparavant partie du Clan de la Grue, qu’elle a quitté, créant de la sorte de nombreuses tensions entre les deux Clans. C’est ainsi que Jynpo se rendit compte que ce n’était pas parce qu’il considérait sa cousine comme méchante, qu’il fallait éviter de lui faire rencontrer l’ambassadeur Doji, mais bel et bien à cause des répercussions politiques que cela pouvait engendrer.

La réunion étant terminée, le jeune Seigneur du Clan du Dragon parvint enfin jusqu’à son cabinet de travail. Contemplant la pièce, il soupira d’un air nostalgique en regardant avec insistance la cloison qui séparait son cabinet de ses appartements. Mais il se ressaisit et se lança dans ce qui allait être la dernière tâche de la journée qu’il allait accomplir en tant que maître des lieux. Il se mit donc à trier sa montagne de papiers accumulés sur son bureau, entre ce qui devait retourner à la bibliothèque du château et ce qui devait être rangé sur place. Les ouvrages qu’il décida de ramener directement à la bibliothèque ne lui avaient servi à rien et ceux qu’il jugea bon de laisser là lui seraient peut-être utiles un jour.

Il termina sa journée plus calmement qu’elle n’avait commencé, bien qu’étant légèrement anxieux. Alors qu’il nettoyait méticuleusement son armure de cérémonie et celle de bataille, l’angoisse s’emparait de lui petit à petit… Demain, il n’aurait pas le droit à l’erreur. Il ne devra laisser aucune faiblesse ni la moindre ouverture transparaître. Sinon, sa jeune cousine de seize ans ne le raterait pas. Et il savait qu’il le regretterait, comme cela lui était déjà arrivé de nombreuses fois par le passé, avant son exil. Cette sombre pensée toujours à l’esprit, il alla se coucher, songeant à ses compagnons d’aventure pour se donner le courage d’affronter cette difficile épreuve qui l’attendait.
« Par neuf fois je suis revenu d’entre les morts, je survivrai à ça aussi, Natsumi ! »

« Kyr et Kilynn » Chapitre 2 : Le début du voyage avec Drakëwynn (1/8)

« Il va vraiment falloir commencer à songer à une solution pour votre vitesse de marche, grogna la Centaure. Pas que je sois pressée, mais j’en ai assez de piétiner ! »

Ils étaient sortis de la forêt après une bonne heure de marche et ils continuaient de suivre la même route de terre battue, qui traversait à présent un terrain vallonné. La plupart des champs environnants étaient en friche, comme l’étaient ceux autour du village natal des jumeaux. Drakëwynn leur ayant expliqué que les épidémies sévissaient actuellement sur un rayon de plusieurs centaines de kilomètres alentour, ils supposèrent, à juste titre, que ceux qui étaient sensés s’en occuper devaient se trouver malades, ou même morts. « Si personne ne s’occupe de ces champs, les gens d’ici vont manquer de nourriture cet hiver… Et peut-être même l’année prochaine, commenta Kyr.
– Encore plus de gens vont mourir alors, ajouta sa sœur.
– Certes, approuva la ménestrelle. En plus, mal nourris, ces gens seront des proies faciles pour les maladies. Ainsi, les récoltes prendront encore du retard, ou ne seront pas bonnes, et ainsi de suite. C’est un cercle vicieux.
– C’est terrible ! s’exclama Kilynn. Ca ne s’arrêtera donc jamais ? On ne peut rien faire contre ça ?
– T’as l’intention de faire les moissons et les labours de tous ces champs à toi toute seule ? » s’enquit platement Drakëwynn.

La jumelle ne répondit pas à cette question, somme toute plutôt rhétorique. Elle mâchouillait une mèche de ses longs cheveux noirs emmêlés. Voyant qu’elle restait songeuse, la Centaure reprit : « Allons, crois-tu que le Roi de ce pays laisserait son peuple s’étioler comme ça ? Non, ce n’est pas possible. Cela signifierait la fin de son royaume. Or, un Roi n’est un Roi que s’il a un royaume avec des gens à gouverner, sinon il ne sert à rien. Il puise actuellement dans la trésorerie royale, et emprunte aux marchands, pour acheter à ses gens de quoi subsister l’hiver, dans d’autres pays non touchés par les épidémies. C’est ce que m’a raconté Giulio, le cavalier qui m’a tannée pour que je vous emmène avec moi. Bien sûr, toutes les denrées achetées seront rationnées et distribuées en petites quantités, mais en attendant, tout le monde pourra manger. Evidemment, ça le ruine d’emprunter et d’acheter comme ça, mais c’est un investissement pour plus tard, pour la survie du royaume. »

La Barde ne précisa pas qu’il était également possible, malgré tous les efforts du Roi, qu’un autre pays profite de cette faiblesse ponctuelle pour annexer le royaume, ni qu’il existait des millions de possibilités pour que cette situation précaire tourne au plus mal. Tout ce qui était de l’ordre des intrigues et des subtilités politiques l’ennuyait. De toutes façons, en disant cela, elle avait pour but premier de rassurer, pas de faire paniquer. « Quoiqu’il en soit, il ne faut pas t’inquiéter plus que ça de l’avenir de ce Royaume, reprit la Centaure. Ni même d’un autre d’ailleurs. Depuis que ton frère et toi avez décidé de me suivre, vous n’avez plus d’attaches et faites partie des voyageurs errants. »

Elle se mit alors à fredonner de manière insouciante, comme si elle ne venait pas de leur asséner brutalement une vérité dont ils n’avaient encore réalisé toute l’ampleur. Les enfants broyaient un peu du noir après cette soudaine prise de conscience. Ils n’avaient plus de racines à présent. Mais la joyeuse Drakëwynn ne paraissait pas se rendre compte de l’atmosphère pesante. Tout à coup, elle s’arrêta de marcher et se frappa le front du plat de la main. « Suis-je bête ! s’exclama-t-elle. Je n’ai qu’à vous trouver un cheval, on irait plus vite comme ça ! »

Les jumeaux restèrent un moment médusés. Ils se demandaient tous les deux si cela n’aurait pas été plus simple qu’ils grimpent sur son dos à elle. Mais puisqu’elle ne paraissait pas considérer cela comme une éventualité, ils n’osaient pas aborder le sujet, internationalement réputé pour être sensible chez les Centaures. En effet, bien que disposant d’un corps chevalin, ces êtres prenaient comme une injure personnelle ne serait-ce que l’idée de porter qui que ce soit sur leur dos. Ils avaient tendance à penser que cela revenait à les traiter de simples animaux de bât, comme les mules par exemple, ce qui les blessait dans leur orgueil. Un brin irrité par l’attitude frivole de leur compagne, Kyr lui demanda abruptement : « Où êtes-vous donc si pressée de vous rendre ?
– Dans le royaume d’Alethrie, répondit-elle sans paraître se formaliser du ton employé par le garçon.
– Si loin ? s’étonna Kilynn. Mais c’est à plus de 600 kilomètres d’ici !
– Je le sais bien, déplora la ménestrelle. C’est bien pour ça que j’aimerais que vous alliez plus vite, même si je suis pas particulièrement pressée comme je disais tout à l’heure. Faut dire que ce genre de mission à deux cuivres, ça se règle en deux jours d’ordinaire.
– Vous voulez faire quoi en Alethrie ? » s’informa Kyr, tout en essayant de ne pas se focaliser sur l’allusion, exagérée selon lui, de deux jours pour parcourir 600 kilomètres.

Visiblement, Drakëwynn ne rechignait pas à répondre aux questions. Elle adorait même souvent partir dans moult digressions si on lui en laissait l’occasion. « Je vais renverser le dictateur en place, expliqua-t-elle cette fois sans détour.
– … C’est vrai ? bredouilla une Kilynn éberluée.
– Ben… Oui.
– Ne dites pas ça comme si ça vous paraissait tout à fait normal ! tempêta Kyr.
– Pourtant ça l’est, assura la monstrueuse Centaure. C’est un vrai tyran, je vais d’ailleurs probablement devoir le tuer…
– Mais c’est… grave et puis dangereux de vouloir tuer un Roi, argumenta la sœur.
– Il paraîtrait que c’est un usurpateur. De toutes façons, je vous avais prévenus que ça allait être dangereux de rester avec moi. Ce sera probablement ennuyeux aussi, parce qu’il va falloir que je trouve un Roi correct pour le remplacer et ça, c’est d’un compliqué ! » Elle soupira d’un air faussement accablé.

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 1 Jynpo et les volatiles (6/7)

Il se dépêcha de se rendre à la bibliothèque du château. Il fourragea longuement parmi les parchemins entreposés sur les étagères poussiéreuses et se constitua toute une pile d’ouvrages à emporter. Ainsi chargé, il revint aussi vite que possible dans son cabinet de travail où Hideaki l’attendait patiemment. Il laissa échapper les parchemins sur la table et s’empressa de tourbillonner dans la pièce à la recherches de toutes les feuilles volantes et livres de comptes qu’il pouvait trouver, avant de poser le tout et de s’affaler à côté. « Je suis prêt ! s’exclama-t-il.
– Oui, Monseigneur ? s’enquit le conseiller, inquiet de ne pas comprendre où son maître voulait en venir.
– Alors, qu’allons-nous dire à cette Grue ? »

En disant ces mots, il s’empara d’une feuille vierge et de quoi écrire. Caché à la vue d’Hideaki par la masse de papier qu’il avait accumulé sur sa table, Jynpo s’appliqua à calligraphier consciencieusement son nom et son prénom en haut à gauche de sa feuille de prise de notes, et la date du jour à droite. Ayant fait une rature, il prit une autre feuille et recommença tout en demandant à son conseiller : « Expose-moi ton point de vue sur ce que je vais devoir dire. »

Kitsuki Hideaki, renonçant à comprendre le rôle de cette accumulation de documents, s’adressa à la montagne de papier, laquelle bruissait et menaçait de s’effondrer à tout instant : « Je pense qu’il voudra aborder le sujet du traité de libre circulation sur le fleuve Taiga, qui a été abrogé durant le règne de votre oncle félon Shiro. » A ce nom, le jeune Chef du Clan du Dragon releva instinctivement la tête, juste à temps pour voir un pan de sa muraille de papier s’effondrer sur lui.

Dans le courant de l’après-midi, alors qu’il avait enfin ôté son armure de cérémonie, Jynpo se rendit courageusement en direction de sa salle de réception, où il devait accorder de nouveau une audience à l’ambassadeur du Clan de la Grue. Après les salutations rituelles, Mirumoto Jynpo et Doji Kurou prirent place à une table, où des serviteurs affairés leur présentèrent abondance de petits mets raffinés. Le jeune Chef du Clan du Dragon appréciait ces repas traditionnels qui lui avaient tant manqué durant ses longs mois d’exil. Même s’il devait bien avouer que ce n’était pas aussi copieux que les festins qu’il avait fait avec ses amis Sylvaniens. Après tout, on lui avait toujours dit de favoriser la qualité à la quantité. Mais il avait une faim de loup et ne put s’empêcher d’engloutir plusieurs sushis à la fois. La bouche pleine, il enjoignit à son invité de prendre la parole. Ce dernier déclara alors : « Mon Seigneur Doji Sunan-sama m’a, en plus de vous présenter ses salutations, chargé d’aborder avec vous le sujet du traité abrogé concernant le Taiga. »

« Hideaki avait tout bon, encore une fois. Il faudra qu’il m’explique un jour comment il fait pour prévoir aussi facilement les faits et gestes de nos compatriotes ! » songea Jynpo avec ravissement, tout en terminant son dernier sushi. « Heureusement qu’il m’a aussi prévu les réponses à faire. C’était quoi déjà ?… Ah, oui. »

« Il était bien dans mon intention première d’ouvrir de nouveau cet accès, remettant ainsi ce traité ancestral en vigueur. Cependant, après réflexion, il m’est apparu que la meilleure stratégie à adopter pour le bien de l’Empire et de la famille Impériale, était de ne pas précipiter les choses de manière inconsidérée. Ainsi, je pense que le temps n’est pas encore venu pour nous de laisser de nouveau libre cours à n’importe quelle navigation fluviale. En effet, nous ne pouvons nous permettre de laisser d’éventuels pirates et bandits profiter de cet accès direct au Domaine Impérial pour exploiter sa faiblesse temporaire et mettre ainsi à mal la stabilité et la cohésion de l’Empire. De plus, quelques intrigants mal intentionnés pourraient en bénéficier pour s’élever contre la famille Impériale et usurper leur autorité. En tant que Bushi Défenseur de l’Honneur de Yamato, je ne peux laisser une telle chose se produire. »

L’ambassadeur considéra longuement son interlocuteur avant de répondre : « Ceci est tout à votre honneur, honoré Seigneur du Clan du Dragon. Cependant, il va sans dire que les intentions de mon maître n’ont pour autre but que de servir le bien de l’Empire. Cela étant, il serait tout aussi honorable et bénéfique au Domaine Impérial de nous ouvrir l’accès à celui-ci, afin que nous puissions apporter notre concours à la reconstruction et à la restructuration économique du cœur de l’Empire. Vous comprenez bien qu’empêcher une telle chose serait fort préjudiciable pour l’avenir du commerce intérieur et donc, par là même, pour l’avenir de Yamato tout entier. »

Jynpo médita un instant les paroles de Doji Kurou. « Si je comprends bien ce qu’il vient de dire, il veut quand même l’accès… Hideaki avait prévu ça aussi ! J’ai vraiment de la chance d’avoir un tel conseiller. Cependant j’ai bien du mal à croire que leurs intentions soient aussi justes et bonnes que ça… Quelle réponse dois-je lui annoncer déjà ?… Ah oui ! » Puis il reprit : « Même si je n’ai jamais douté de vos louables intentions, le bien de l’Empire passe avant tout… Néanmoins, il doit être possible, tout en assurant un contrôle strict, de laisser passer les bateaux du Clan de la Grue, afin de leur permettre de porter assistance à la population du Domaine Impérial. Mais ceci nécessitera une logistique bien plus importante qu’un simple blocage, ainsi que l’acheminement de nouveaux navires afin d’empêcher toute personne malveillante de forcer le barrage filtrant, qui sera, de part sa nature, plus facile à traverser. Toutefois, je suis prêt à faire cet effort pour vous et pour l’Empire, en échange d’une participation dont chaque bateau de votre Clan voulant traverser devra s’acquitter. »

L’ambassadeur, comprenant que le Clan du Dragon réclamait un droit de douane, réfléchit un instant à la meilleure réponse à fournir. « Je comprends tout à fait. Malgré tout, il n’est pas dans mes attributions de décider de telles choses. Je vais donc devoir aller en référer à mon maître Doji Sunan-sama. Nous vous ferons probablement parvenir notre réponse par coursier. » Jynpo acquiesça et mit fin à l’entretient de la manière la plus diplomatique dont il était capable.

« Kyr et Kilynn » Chapitre 1 : Drakëwynn (8/8)

Les autres cavaliers pouffaient de rire derrière leur chef et feignant l’innocence dès que la redoutable créature leur envoyait des regards venimeux. Kyr et Kilynn n’osaient interrompre cet échange qui semblait faire tourner les choses en leur faveur. Ils étaient bien conscients que leur avenir dépendait de cette conversation. La jumelle se serra plus étroitement contre la jambe musculeuse de la Centaure, paraissant ne pas sentir la meurtrissure due à la chemise de maille de cette dernière. « C’était vraiment un coup bas, ça, se plaignit la ménestrelle.
– Il faut ce qu’il faut dans ce monde de brutes, approuva l’homme avec un ton compatissant.
– Tu es sans cœur, lui reprocha Drakëwynn.
– C’est vous qui le seriez si vous refusiez une aide demandée si gentiment, rétorqua-t-il. Bon, ce n’est pas que cette conversation m’ennuie, au contraire je m’amuse beaucoup, mais le temps passe et nous allons encore être retardés car nous allons devoir passer à travers champ.
– Pourquoi ? s’enquit curieusement le garçon.
– Car les bois sont infestés par vos anciens compagnons les brigands, répondit plaisamment le cavalier au chapeau. Si vous voulez mon avis les enfants, vous avez fait le bon choix, même si pour le moment elle râle.
– Les encourage pas… maugréa la Centaure.
– Faites un bon voyage avec Drakëwynn, la protectrice des opprimés à votre service, les salua-t-il joyeusement. J’espère que nous nous reverrons dans de meilleures circonstances ! »

Sur ces paroles, ses cavaliers et lui tournèrent bride et s’en furent au galop à travers bois, tout en riant des imprécations de la Femme-Jument, qui jurait après eux tout ce qu’elle savait. Néanmoins, elle ne partit pas à leur poursuite. Pourtant, Kyr subodorait que cela aurait été son premier réflexe. Mais, pour les rattraper, il aurait fallu qu’elle détache Kilynn de sa jambe. Ce qui semblait une tâche ardue sur le moment. Finalement, la Centaure arrêta de crier des injures. Elle rangea sa lumineuse lance d’arçon et une petite tête reptilienne sortit de l’un de ses sacs. « Tu sors te moquer de cette pauvre Drakëwynn toi aussi ? » lui demanda sa maîtresse. Pour toute réponse, le dragon-papillon roucoula, sortit du sac et alla renifler Kyr. Puis il émit un grognement de satisfaction et s’envola afin de s’avachir sur les épaules du garçon. « A croire que le monde est contre moi, soupira théâtralement la Femme-Jument. Allez, c’est bon, je capitule, puisque même Emlyg est de votre côté.
– Merci ! » s’écrièrent les jumeaux, reconnaissants.

Et Kyr se retrouva aussi à se précipiter sur la ménestrelle. Ne sachant comment réagir face à cet élan d’affection, elle leur tapota gentiment la tête à tous les deux et déclara : « Nous n’allons pas rester là toute la journée tout de même, allez ! En route !… Au fait, comment vous appelez-vous ?
– Kilynn, répondit la fille en prenant le dragon-papillon des épaules de son frère.
– Kyr. » se présenta, tout aussi succinctement, ce dernier.

Il était soulagé que sa sœur lui ait ôté l’animal des épaules pour le prendre dans ses bras, car il craignait de devoir le porter tout le long du trajet, ce qui promettait de faire lourd à la longue. « Bon, et bien Kilynn, Kyr, déclara pompeusement la Barde, nous voici compagnons de voyage. Partons, à présent. » Suivant Drakëwynn, qui se forçait à marcher à une allure que les jumeaux pourraient suivre, ils s’en furent, sans un regard en arrière pour leur ancienne vie. Kyr se sentait léger et plein d’entrain. Il pensait, comme le cavalier l’avait dit, qu’ils avaient fait le bon choix en décidant de partir, même s’il ne savait pas ce que l’avenir leur réservait.

« Drakëwynn, commença Kilynn qui dorlotait le dragon-papillon, vous nous en voulez d’avoir pris le cheval de votre ami ?
– Quelle drôle d’idée ! Bien que ce ne soit pas quelqu’un que je connaisse très bien, je suis surtout impressionnée que vous ayez réussi à le lui prendre !
– En fait, on ne le lui a pas pris à lui, expliqua Kyr. Le cavalier était tombé de cheval et on en a profité.
– Je vois.
– On croyait que vous étiez beaucoup plus loin que ça, continua sa sœur. C’est pour ça qu’on voulait un cheval, pour vous rattraper.
– Comment ça se fait que vous étiez si proche ? s’enquit le garçon.
– Oh, ça… » La Centaure ouvrit un sac pour leur en montrer fièrement le contenu. « Je cueillais des champignons ! »

Cette réponse impromptue les fit rire tous les trois, enfin, tous les quatre en comptant le dragon-papillon qui pouffait souvent. Kyr avait d’ailleurs la désagréable impression qu’il se moquait souvent de lui. La suite du trajet dans la forêt se déroula dans la même ambiance. Cela faisait du bien aux enfants qui n’avaient pas tant ri depuis des mois. Passer du temps avec la ménestrelle allait les changer de leur morne quotidien : elle connaissait des dizaines de tours de prestidigitation, des choses amusantes sur tout un tas de sujets et racontait des histoires toutes plus abracadabrantes les unes que les autres. Voilà des auspices qui s’annonçaient meilleurs que si ils avaient continué leur vie de brigandage avec le grand Caer.