NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 5

Avisant un siège aux côtés du trône d’Arthur, Éléonore supposa qu’il s’agissait du sien et s’y dirigea pour s’y installer, remarquant que de nombreux employés du château étaient venus assouvir leur curiosité. Le seigneur l’accueillit avec un sourire et elle voulut, elle aussi, assouvir sa curiosité : « Pourquoi toute cette agitation ?
— La garde a appréhendé un individu suspect qui rôdait sur nos terres et me l’a amené pour jugement.
— J’ai rien fait je vous jure ! Aïe ! »

Ledit individu suspect, qui était maintenu à genoux sur le sol de pierres, se roula en boule pour encaisser un deuxième coup de pied d’un des gardes. Lorsque le prisonnier se redressa, Éléonore constata qu’un coup précédent l’avait fait saigner du nez. Alors qu’il reniflait et s’essuyait difficilement de son avant-bras, puisqu’il avait les poignets liés, Éléonore se demanda s’il jouait vraiment la comédie. Cela paraissait tellement réel qu’elle s’en trouva mal à l’aise et décida d’intervenir :

« Hum… Sei… Euh, père, voyons, vous ne pouvez pas les laisser se montrer si violents avec lui tant que vous ne savez pas s’il est coupable ou pas.
— Il a tout de même été trouvé, errant sur nos terres, ma fille. Juste pour cela, il mérite d’être puni.
— Je le trouve déjà bien assez puni, regardez dans quel état ils l’ont mis…
— Vous avez le cœur trop tendre, ma mie. »

Éléonore ne savait pas si « ma mie » pouvait s’appliquer à autre chose qu’à une compagne. En tant que terme très désuet, elle ne l’avait rencontré que dans ce sens en lisant de vieux contes. Dans le doute, elle corrigea : « Ma fille. » Le seigneur Arthur tiqua et sa mine s’assombrit. « Quels sont les crimes commis par cet homme ? poursuivit Éléonore.

— Eh bien, mademoiselle, commença l’un des gardes, nous faisions notre patrouille, lorsqu’André — lui, là — a repéré ce manant près du château. Il fouinait du côté des réserves, sûrement pour vous voler.
— Vous lui avez demandé ? lâcha Éléonore. Vous me paraissez un peu prompt aux accusations.
— Il nous a dit qu’il s’était perdu, pas vrai, maraud ? » intervint le garde dénommé André, en bousculant l’homme à ses pieds.

« Mais c’était une excuse à mon avis, dit-il d’un ton dédaigneux.
— Madame, je vous assure que je le pensais pas à mal ! s’écria le prisonnier en s’approchant d’Éléonore avant qu’André l’attrape par le col. J’avais froid et faim, je suis arrivé dans la région depuis peu, et je cherchais juste quelque chose à me mettre sous la dent. Je me disais que personne ne remarquerait la disparition d’une pomme et d’une miche de pain, j’avoue. Pitié, je demande votre pardon, je ne recommencerai pas !
— Tous les voleurs disent la même chose, soupira Arthur. Qu’on lui tranche la main, dans le doute.
— Ah non ! s’exclama Éléonore. C’est un traitement barbare ; or je pensais que nous étions des gens raffinés ici.
— Vous dites vrai, ma fille. Témoignons d’un peu de douceur dans ce monde de brutes. Jetez-le dans un cachot en attendant ! »

Les deux gardes obtempérèrent aussitôt, traînant sans ménagement le malheureux hors de la salle de doléance. Éléonore était satisfaite d’avoir évité qu’un pauvre hère se fasse trancher la main. Elle se demanda comment cela se serait passé si elle n’était pas intervenue, ce qui avait été prévu. Il y avait peu de chances que quiconque ait sorti une lame séance tenante, bien sûr.

Ses pensées furent interrompues par le seigneur Arthur qui avait posé sa main sur la sienne. « Votre clémence vous honore, ma fille. Mais souvenez-vous qu’un peu de fermeté est primordiale. » Éléonore acquiesça en retirant sa main de l’accoudoir. Tandis que d’autres sujets à traiter se présentaient les uns à la suite des autres, elle se laissa aller à ses pensées. Toutes les nouvelles interventions lui paraissaient triviales. Elle nota tout de même une redite de la maladie des poulets : trois paysans venaient quémander au seigneur de faire demander des remèdes, surtout s’il voulait continuer à profiter de volailles sur ses tables.

Une fois tous les suppliants entendus et mis dehors, Éléonore sauta à bas de son siège et s’apprêta à trouver un manteau pour découvrir l’extérieur. « Que faites-vous ? s’étonna Arthur.
— Je… retournais vaquer à mes occupations.
— Mais voyons, ma chère, il est bientôt l’heure de dîner [c’est ptêt plutôt midi, sinon il faudra dire que le repas de midi est passé et en parler, on verra]. Allez plutôt vous apprêter en conséquence et retrouvons-nous pour le repas. »

Un peu déçue d’avoir été coupée dans son élan, elle acquiesça et retourna dans ses appartements en se demandant en quoi consistait une tenue de dîner. En ouvrant la porte, elle se figea : Jodie l’attendait. La servante s’inclina en la voyant entrer. « Que faites-vous là ? s’enquit Éléonore, un peu fraîchement elle devait bien l’avouer.
— Comme vous n’avez plus de femme de chambre, je suis là en remplacement, madame, le temps que vous en ayez une nouvelle.
— Ah bon ? Qu’est-il arrivé à ma femme de chambre ?
— Elle a eu un accident. » répondit Jodie en lui jetant un coup d’œil en biais.

Éléonore se morigéna [OUI, ELLE SE MORIGÈNE ET JE VOUS CACA !]. La servante allait encore trouver étrange qu’elle ne se souvienne pas de sa femme de chambre. Une autre pensée désagréable s’insinua dans son esprit. « Qui vous a demandé de me servir de femme de chambre ? demanda-t-elle en commençant à se diriger vers la chambre où se trouvaient armoire, paravent et coiffeuse.
— Votre père, madame. Enfin, son valet de pied. »

La supposition d’Éléonore était confirmée, son soi-disant père voulait la surveiller. Elle décida de prêter particulièrement attention à ses propos en présence de Jodie. Au moins, cette dernière paraissait savoir quel genre de tenue convenait à un dîner et Éléonore n’en demandait pas plus pour le moment.

Les conversations lors du repas l’ennuyèrent grandement. Le seigneur Arthur aimait bien monopoliser les discussions, remarqua sa fille. En revanche les plats l’intéressèrent grandement. Elle avait le droit à un véritable dîner de château et elle goûta à tout avec ravissement, sans plus prêter attention au monologue paternel. Celui-ci afficha une mine déçue lorsqu’elle prit congé dès la fin du repas.

Elle n’en avait cure.

Pleine d’enthousiasme, Éléonore retrouva Jodie dans ses appartements pour lui demander de lui trouver quelque chose de suffisamment chaud pour aller se promener à l’extérieur. « Mais madame, il fait nuit en plus de faire froid, pourquoi voulez-vous vous infliger ça ? Surtout que vous devez encore vous reposer, si vous me permettez. Ce sont les médecins qui l’ont dit.
— Vous vous répétez, lui reprocha Éléonore. Et vous devriez cesser de discuter à chaque fois que je vous demande quelque chose. »

Jodie s’inclina de mauvaise grâce et s’en fut trouver le manteau le plus chaud possible dans la garde-robe. Puis, alors qu’elle s’apprêtait à suivre sa maîtresse dans son escapade, Éléonore la congédia pour se retrouver seule. La servante afficha une mine offusquée, mais elle commençait à avoir l’habitude et s’en fut sans s’en préoccuper. Jodie l’irritait. Cela s’avérait certainement réciproque. Elles se trouveraient beaucoup mieux en restant éloignées l’une de l’autre.

En quittant les murs du château, Éléonore frissonna. Le froid perçait l’épaisseur de son manteau, mais elle ne se laissa pas décourager pour autant. Elle espérait même qu’il neige, car l’effet des flocons sur le joli paysage du domaine devait offrir un spectacle féérique. Tout en exhalant de la buée, elle entreprit de faire le tour de la bâtisse. [petite description du château. Penser aussi à faire des descriptions de personnages un jour]

Après avoir longé tout un côté, elle se dit que le château était peut-être un peu trop imposant pour qu’il soit raisonnable d’en faire le tour complet, surtout la nuit tombée. Le chemin gravillonné lui semblait sûr, mais elle y voyait de moins en moins : le seul éclairage était dispensé par celui qui s’échappait des fenêtres de la demeure seigneuriale.

 

1334 petits mots pour aujourd’hui. Petite forme, un peu comme dimanche, mais en moins de temps. Du coup c’est plus positif, non ? Haha ! J’ai presque mangé toute mon avance par contre.

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 4

Elle nota cependant tout ce qu’elle put des conseillers. Ils n’étaient pas nombreux, le seigneur Arthur régnant seulement sur un Comté de moindre importance. Il y avait bien sûr Edmond, celui qui voulait la marier. Éléonore ne savait pas si elle aurait dû intervenir lorsqu’il avait abordé l’idée du mariage. Elle trouvait difficile de réagir sans connaître les tenants et les aboutissants d’une telle proposition. Si son père tenait autant à la garder juste pour lui, elle aurait peut-être dû appuyer les propos d’Edmond, mais elle n’était pas une novice en matière de jeux : les choses n’étaient jamais aussi simples.

Ensuite il y avait le vieux Raymond, qui n’avait pas prononcé un seul mot de toute la réunion. Éléonore le soupçonnait d’avoir somnolé tout du long. Et enfin, Sigismond, qui lui avait paru être une sorte d’intendant du château. Visiblement de moins haute extraction que les autres, il parlait peu et en prenant beaucoup de précautions.

Tout en se remémorant la séance à laquelle elle avait assisté, Éléonore, qui était de retour dans son propre salon, fouillait partout à la recherche de n’importe quel signe technologique : fils électriques, micros, n’importe quoi. Elle ressentait encore un peu le besoin de se rassurer quant à sa santé mentale et sa présence au sein d’un jeu organisé. Et puis, elle était contente de pouvoir fouiner sans que Jodie s’en offusque. Ses maux de tête avaient presque disparu et cela aurait été un véritable soulagement si ses souvenirs étaient aussi revenus.

Elle ne trouva aucune installation électrique. Peut-être y en avait-il derrière les lambris ou entre les pierres, mais elle ne comptait pas s’acharner au point de tout casser. Dans tous les cas, elle finirait bien par savoir quand tout cela serait terminé. Maintenant qu’elle se sentait moins lasse et que ses douleurs avaient disparu, elle décida de visiter le château et ses alentours toute seule.

Éléonore adressa la parole à toutes les personnes qu’elle croisa dans son escapade. Elle ne put pas tirer grand-chose des domestiques, qui se contentaient de répondre le strict minimum à ses questions. La cuisinière en chef accepta cependant de lui faire la conversation, mais refusa catégoriquement de lui faire visiter les cuisines et les réserves. « Ce ne sont pas des endroits pour une dame, vous risqueriez de vous faire bousculer et salir ! Certains de mes aides ne savent pas regarder où ils vont. Vous vouliez faire une commande particulière pour le repas de ce soir ?
— Oh, euh, non, je vous fais entièrement confiance pour décider des plats. »

La cuisinière afficha un sourire ravi. Éléonore sentit une chance d’en savoir plus et reprit : « Vous savez, je suis encore un peu perdue depuis que je me suis heurtée la tête en chutant de cheval. Pourriez-vous m’aider à me rafraîchir la mémoire sur les évènements qui ont précédé mon accident ?
— Pauvre enfant, c’est terrible ce qui vous est arrivé. Mais pourquoi vous autres, de la haute, persistez-vous à monter sur ces bêtes du diable ? Ouhlàlà, elles m’effraient foutrement, sans vouloir vous manquer de respect, madame. Comme je dis toujours : les chevaux, c’est juste bon aux labours et à manger ! »

Éléonore sourit à son tour. Enfin quelqu’un qui ne prenait pas de pincettes avec elle et elle trouvait ça agréable. « Hum, voyons voir, dit la cuisinière en se grattant pensivement la tempe avec une louche. Je n’ai assisté à rien, mais j’ai entendu des choses. Il paraît que vous étiez furieuse contre votre père, vous savez comment il est, et vous vous êtes précipitée aux écuries pour vous vider l’esprit. Quelle drôle d’idée, sauf votre respect, madame. Sauf que vous n’avez pas pris le bon cheval. Et la suite, vous la connaissez. »

Éléonore hocha la tête. Heureuse d’obtenir enfin des réponses, même parcellaires et dont elle ne pouvait pas voir l’utilité pour le moment, elle continua : « Je me suis trompée de cheval ?
— Oui, il y en avait un déjà sellé et vous l’avez enfourché sans demander votre reste, pendant que votre père vous suivait en criant. Vous n’aviez pas le temps de demander à ce qu’on vous en prépare un, je suppose.
— Savez-vous pourquoi j’étais furieuse contre mon père ? »

La cuisinière la considéra un moment avec un regard pensif, mêlé de compassion. « Bah, comme d’habitude, madame. C’est un peu toujours la même rengaine, vous savez. Cette fois-ci, vous aviez fini par vous enticher d’un joli petit seigneur de passage au château — ça, je ne pense pas que vous l’ayez oublié — et c’était réciproque. Vous aimiez tous les deux les livres ; encore un truc de nantis qui me dépasse. Bref. Tout le monde jubilait, ici, en suivant votre histoire ! Vous preniez bien soin de cacher vos désirs à messire votre père et je peux vous assurer que personne ne lui a rien dit. »

Le visage ouvert de la cuisinière s’assombrit. « Continuez, l’encouragea Éléonore qui était impatiente de connaître la suite.
— Je ne sais pas comment monseigneur a su, madame. Mais il a su et… » Elle s’approcha d’Éléonore pour lui dire tout bas : « Certains disent que votre père lui avait tendu un piège.
— Quoi donc comme piège ?
— Eh bien, le cheval pardi !
— Je ne comprends pas. » avoua Éléonore.

La cuisinière secoua la tête d’un air affligé, ouvrit la bouche pour expliquer, puis la referma en voyant une servante passer à côté d’elles. Une fois la femme hors de vue, elle reprit : « Voyons mon petit, on dirait bien que cette sale bête vous a fichu un sacré coup. Je vais vous expliquer, mais surtout, ne rapportez à personne ce que je vous raconte ! Croyez-moi, ça vaudra mieux : autant pour vous que pour moi.
— Bien sûr.
— Le cheval n’était pas fait pour être monté. Enfin, selon moi y en a aucun qui devrait l’être, hein. Mais celui-là, particulièrement. C’était une bête terrible et sournoise. Votre père l’avait faite préparer pour Lance, le joli petit seigneur qui vous aimait bien, là. Il devait retourner chez lui — il avait reçu un message préoccupant, mais personne n’a su me dire ce qu’il y avait dessus — et monseigneur comptait bien que le cheval se débarrasse de votre prétendant. Sauf que, ce qu’il n’avait pas prévu, c’était que vous auriez une dispute au sujet de ce même petit Lance et que, comme vous étiez furieuse, vous alliez prendre le cheval qui devait le… enfin vous savez. »

Éléonore se sentit bête. C’était effectivement évident : le seigneur Arthur voulait le faire tuer tout en déguisant la mort en accident. Les scénaristes étaient allés fort sur la dangerosité de ce personnage, se fit-elle la remarque. « Et ce joli seigneur, Lance, où se trouve-t-il à présent ?
— Ah, ça, il est parti, l’informa la cuisinière. Plus personne ne l’a revu depuis votre accident, madame. Une bien triste histoire, si vous voulez mon avis. Tout le monde, ici, était à la fois déçu qu’il vous ait laissée et à la fois soulagé qu’il soit parti loin de monseigneur, sauf votre respect. »

Éléonore était déçue de ne pas pouvoir rencontrer ce fameux Lance. Il n’y avait plus qu’à espérer qu’il reviendrait ; il ressemblait fort à un allié. Elle trouverait amusant que ce joli seigneur soit joué par [Bidulon], qui lui manquait. Jodie passa, saluant Éléonore, et s’en fut aussitôt. La cuisinière gratifia la servante d’un regard suspicieux. « Je me méfie d’elle, commenta-t-elle. Elle est bizarre. » Une cloche sonna. « Oh ! Je parle, je parle, mais je vais être en retard pour préparer le dîner. Je vais vous concocter votre plat préféré, ça vous rendra des forces, vous verrez ! »

Éléonore la remercia avec chaleur, mais fit tout de même quelques pas plus avant dans les cuisines. « Tetete ! s’exclama la cuisinière. Vous devriez retourner dans les parties présentables du château madame, ne croyez pas que je ne vous vois pas : j’ai des yeux derrière la tête ! » Cela fit rire Éléonore, qui obtempéra, un peu à contrecœur. Les cuisines se trouvaient au rez-de-chaussée et son futur objectif était de se rendre à l’extérieur : elle n’avait plus qu’à trouver la porte.

Elle faillit se heurter à Raymond, le plus vieux conseiller d’Arthur, qui était en admiration béate devant une armure d’apparat exposée dans le corridor. Elle le salua avec un sourire. « Oh, mademoiselle, lui dit-il avec un petit rire ravi, regardez donc ce petit bijou de ferronnerie. Je suis chevalier, vous savez, je portais une armure comme celle-là avant. Peut-être même que c’était la mienne… Mmmh… Qu’ai-je fait de mon armure ? Il faut que je demande à Berthe. Elle sait toujours tout, Berthe.
— Et pourquoi ne la rejoindriez-vous pas ?
— Parce qu’il fait froid dehors. Et le cimetière est loin. Je crois même qu’il neige un peu. Je n’aime pas la neige. C’est glacé et c’est fourbe : ça s’insinue dans le col et après, Berthe meurt de pneumonie.
— Je suis désolée.
— Oh, ce n’est rien, je lui demanderai tout à l’heure pour mon armure, dès qu’il fera un peu soleil. Et je lui amènerai des tournesols. Ces fleurs sont hideuses, mais elle les aime bien. Allez comprendre les femmes… »

D’humeur à présent maussade, Raymond tourna les talons et s’éloigna en maugréant. Éléonore se demanda pourquoi Arthur le gardait comme conseiller. Il ne devait plus être très pertinent dans ses conseils. Néanmoins il avait mis le doigt sur quelque chose : il devait faire froid dehors [vérifier quand même si c’est bien censé être l’hiver] et elle n’était pas habillée pour sortir. Sa robe était chaude, mais il lui fallait un manteau, ou une cape, ou quoi que ce soit que les dames mettaient à cette époque pour vaincre la bise hivernale.

« Madame ! » l’appela une voix. En se retournant, Éléonore aperçut le même valet qui lui avait apporté un message de la part de son soi-disant père. « J’ai un message pour vous de la part de votre père. » Décidément, l’histoire se répétait. « Il veut vous voir de toute urgence dans la salle des doléances.
— Fort bien, je m’y rends de ce pas. »

Elle se souvenait de cet endroit, qu’elle avait visité en compagnie de Jodie. D’après la servante, la salle de doléances avait été nommée ainsi par un ancêtre du seigneur Arthur qui était très proche du peuple. Dans les faits, cette pièce servait à traiter toutes les affaires courantes en plus des doléances. Éléonore n’eut besoin que de quelques secondes de réflexion pour retrouver le chemin du lieu de rendez-vous. Durant le trajet, elle se demanda si Arthur comptait souvent faire appel à elle. Si tel était le cas, elle finirait certainement par refuser de se rendre à plus d’une ou deux convocations par jour. Il devait avoir la consigne de lui faire perdre du temps et elle ne comptait pas se laisser ainsi phagocyter.

La salle des doléances était peuplée de gens agités. Arthur siégeait sur son trône, balayant l’assistance d’un regard sévère.

 

1834 mots pour aujourd’hui, voilà qui est quand même mieux qu’hier ! Il faut dire que certains trucs commencent à se mettre en place dans ma tête et ça aide un peu.

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 3

Éléonore eut à peine le temps de réaliser que quelqu’un toquait, que Jodie avait fusé en direction de la porte pour l’ouvrir. « Oui ? s’enquit-elle d’un ton suspicieux à la personne dans le couloir.
— J’ai un message de la part de monseigneur pour madame, l’informa une voix masculine.
— Très bien. » lâcha la servante en s’écartant pour laisser entrer un valet.

Ce dernier se posta devant Éléonore, s’inclina, et lui expliqua : « Monseigneur a ouï dire que madame se portait beaucoup mieux, au point de faire quelques pas dans le château, et il tient à s’entretenir avec vous dès que possible.
— Dès que possible, c’est à dire maintenant ? demanda-t-elle avec lassitude.
— Dès que possible madame, vous connaissez votre père. Il se trouve actuellement dans ses appartements, à se détendre avant la séance du conseil. »

Sur ces mots, le valet prit congé et Jodie referma la porte. « Bien, me prêterez-vous votre bras ? » demanda Éléonore à la servante. Elle pensait réussir à marcher toute seule, mais elle n’avait aucune idée de comment se rendre aux appartements de son soi-disant père. Et, comme Jodie devenait nerveuse dès qu’elle montrait des troubles de la mémoire, Éléonore préférait trouver d’autres excuses pour se faire guider.

Les appartements du seigneur des lieux étaient situés à l’autre bout du château. Le trajet parut terriblement long à la convalescente, malgré toutes les choses à voir et à assimiler en chemin. Elle s’efforçait de se constituer une carte mentale de l’endroit. « Comment a-t-il su que j’étais sortie de ma chambre ? se questionna tout haut Éléonore.
— Nous avons rencontré beaucoup de monde, expliqua Jodie. Vous savez bien que votre père a des yeux et des oreilles partout. » Cela paraissait logique, mais la blessée se disait qu’elle allait très vite être irritée de s’entendre répéter des « vous savez bien que ».

Elles furent introduites dans un salon plutôt ressemblant à celui d’Éléonore, en plus grand et décoré de manière beaucoup plus ostentatoire. Jodie fut priée d’attendre à l’extérieur par un valet de pied, pendant que la blessée prenait place sur un divan — avec soulagement étant donné la fatigue qu’elle ressentait — regardant partout autour d’elle pour patienter en attendant la venue du seigneur. Elle était un peu contrariée de n’avoir repéré de caméra nulle part. Bien sûr, il devait être facile de les dissimuler vu la quantité de meubles, de tentures et de boiseries un peu partout. Éléonore refusait de se dire qu’elle avait pu voyager dans le temps : c’était ridicule. Cependant, elle s’inquiétait de l’hypothèse du délire comateux.

L’homme considéré comme son père entra bientôt dans la pièce. Éléonore réalisa qu’elle ne savait pas comment elle devait réagir : se lever et s’incliner ? Rester assise ? Aller lui témoigner de l’affection ? « Ne vous levez pas, ma fille, lui dit-il sur un ton bienveillant et en venant prendre place à côté d’elle sur le divan. Vous avez meilleure mine et cela me réjouit. J’ai eu très peur de revivre le décès de votre mère. »

Il se leva et commença à faire des allers-retours devant Éléonore. « Je n’oublierai jamais ce moment douloureux. Et je n’ai toujours pas réussi à accéder à sa dernière volonté. » La blessée le trouvait un brin théâtral. « Je crois que jamais je ne trouverai une épouse aussi merveilleuse qu’elle, ainsi qu’elle me l’a expressément demandé. Et… puisque vous ne voulez pas prendre sa place, je pense que je finirai seul mes vieux jours.
— Pardon ?
— Ne vous affolez pas, je ne vous le redemanderai pas… Toute cette mascarade avec votre fugue et puis aussi ces semaines où vous vous êtes cachée au milieu des gens du peuple, non, je ne pourrai pas revivre une telle chose non plus. »

Une référence à un conte — Peau d’Âne en l’occurrence — voilà qui sentait le scénario à plein nez pour Éléonore. À tous les coups, elle n’était pas vraiment blessée et avait juste été droguée. Cela aurait été un peu extrême comme façon de procéder pour un jeu de rôles, même surprise, mais cela s’avèrerait aussi rassurant concernant ses souvenirs perdus : ils reviendraient d’un instant à l’autre. Un sourire de soulagement étira ses lèvres.

« Ne vous moquez pas de votre malheureux père, voyons. Enfin. Comment vous sentez-vous ?
— Je suis encore fatiguée, mais je me porte beaucoup mieux.
— C’est ce que je constate. Vous êtes encore un peu pâle malgré que vous soyez sortie du lit. Ne forcez pas trop. Cependant, j’aimerais vous voir de nouveau siéger à mes côtés lors du prochain conseil ou des prochaines doléances ou de n’importe quel autre évènement.
— Oh, oui, je serai ravie de participer.
— Participer, n’exagérons pas tout de même. Je serai très heureux de vous voir assister au conseil de tout à l’heure. Il ne devrait pas durer longtemps : nous n’avons que des affaires courantes à examiner.
— Et quand commence la séance du conseil ?
— D’ici quelques instants, dès que nous aurons rejoint la salle. »

Le seigneur se leva et présenta son bras à Éléonore pour l’aider à se redresser. Une fois debout, elle voulut retirer sa main, mais il la retint. « Je vais vous aider à vous déplacer jusque là-bas. » déclara-t-il. Un peu mal à l’aise, Éléonore espéra que ses velléités de mariage dont il lui avait parlé étaient bel et bien de l’histoire ancienne. En sortant du salon, il aperçut Jodie et lui lança : « Vous pouvez disposer, vous n’avez plus besoin de suivre ma fille partout dorénavant. » Éléonore s’en trouva soulagée ; elle avait vécu la présence de Jodie de plus en plus pesante. Quelle joie d’en être débarrassée ! Plus personne pour lui faire des remarques ni la surveiller pendant son sommeil.

Elle se sentait guillerette en arrivant dans la salle dévolue au conseil. Les conseillers présents se levèrent de la table ronde, autour de laquelle ils étaient assis, en les voyant entrer. Le seigneur leur fit un petit geste clément leur permettant de se rasseoir et installa Éléonore sur le siège à côté du sien. La blessée était contente de se retrouver là. Quel que soit le jeu où elle avait été parachutée, un conseil était un bon moyen d’apprendre des choses sur l’univers, la situation générale et sur ce que l’on attendait d’elle.

« Commençons ! ordonna le seigneur.
— Seigneur Arthur, initia le premier conseiller à sa gauche. Nous sommes tous ravis de voir que madame est sur pied. Et, puisqu’elle nous a été rendue en bonne santé, je débuterai ce conseil comme d’habitude : elle vieillit et il est temps de consolider votre position en la mariant, à…
— Il suffit Edmond ! l’interrompit Arthur. Cessons ces enfantillages, je n’écouterai plus votre petite plaisanterie récurrente à tous nos débuts de réunion. Le seul prétendant que je voyais pour ma fille était moi-même. Et si je ne peux pas l’avoir, personne ne l’aura, mettez-vous le bien en tête, sinon je vous la fais trancher. »

Le dénommé Edmond se tut et inclina la tête en signe qu’il avait bien compris. Éléonore se sentit gênée que son père parle de relation incestueuse comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle au monde. Elle avait du se mordre la lèvre pour ne pas rire lorsqu’elle avait appris que les seigneur de céans se nommait Arthur et présidait une table ronde. Les scénaristes, ou qui que ce soit qui avait prévu tout ça, s’étaient laissés aller sur les références lourdes. Elle se demanda brièvement si elle était censée s’appeler Éléonore, mais retourna bien vite son attention sur le conseil.

Après de longues minutes où était abordé le sujet d’épidémie parmi les poules de la région, puis presque une heure sur la mise en place de stratégies pour réduire le brigandage sur les routes avoisinantes, Éléonore se demanda si elle devait s’attendre à des informations intéressantes ici. Plusieurs autres sujets, de natures toutes aussi triviales, furent également abordés et la blessée devait mobiliser toute sa volonté pour ne par bâiller et s’endormir sur la table.

 

 

1337 mots pour aujourd’hui : j’ai pas fait le quota du jour, j’ai donc mangé sur la petite avance que j’avais accumulée les deux jours précédents. Bilan très mitigé pour un dimanche !

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 2

Tous les gens qu’elle avait pu voir lui étaient inconnus. Cela avait de grandes chances d’éliminer son hypothèse du jeu de rôles grandeur nature de la veille, puisqu’elle connaissait la plupart des personnes avec qui elle pratiquait d’ordinaire. Peut-être que quelqu’un avait voulu lui faire une surprise en la plongeant dans un univers inconnu — après tout, c’était bientôt son anniversaire et ses amis étaient taquins — ou alors, c’était tout simplement une caméra cachée. Dans tous les cas, il lui semblait que beaucoup de moyens avaient dû être investis dans cette mascarade.

Ce qu’elle trouvait bizarre dans tout ça, c’était surtout sa blessure. Elle en souffrait réellement et il était peu probable qu’on la lui ait infligée à dessein. Ou alors, elle avait vraiment eu un accident et tout cela n’était qu’un délire intérieur de comateuse. Toutes ces possibilités — et encore, beaucoup d’autres, beaucoup moins crédibles, lui avaient aussi traversé l’esprit — la mettaient mal à l’aise.

Agitée, elle bougea, attirant ainsi l’attention de la femme qui veillait sur son sommeil. « Êtes-vous réveillée, madame ? Je peux faire quelque chose pour vous ? Encore un peu d’eau peut-être ? Et puis aller vous faire préparer un petit repas ? » Éléonore s’éclaircit la gorge et se redressa avec précaution, laissant échapper un petit gémissement, avant de répondre :

« Je veux bien boire oui. » Sa bouche était pâteuse. La domestique se précipita pour ajuster les coussins, servir un verre d’eau et l’aider à boire. L’estomac d’Éléonore gargouilla. « Et euh… Je voudrais bien manger aussi.
— Rien d’étonnant à ça, madame, vous avez dormi si longtemps et vous avez tellement de forces à récupérer ! Je vais tout de suite aux cuisines pour leur demander de vous préparer un petit quelque chose. Mais pas trop, parce que les médecins ont dit qu’il ne vous fallait pas trop de nourriture trop riche tout de suite. Ne vous fatiguez surtout pas pendant mon absence, si vous me permettez, ce sont les consignes des médecins. »

Éléonore n’eut pas le temps de demander plus de précisions au sujet du long temps qu’elle avait dormi. Toute seule, elle s’extirpa laborieusement du lit pour poser les pieds par terre et essayer de se lever. Cela lui donna le tournis et elle dut s’accrocher à une colonne du lit. Une fois le malaise passé, elle fit quelques pas hésitants en direction de la haute fenêtre à meneaux et s’y appuya en jetant un coup d’œil à l’extérieur.

Éléonore put contempler un parc immense traversé de sentiers gravillonnés, avec une partie jardins à la française, une partie jardins d’eau, une gigantesque pelouse et, au loin, un bois. Comme la chambre qu’elle occupait, tout cela lui rappelait les châteaux de la Loire, qu’elle avait pu visiter bien des années auparavant, mais s’il s’agissait véritablement de l’un d’entre eux, elle serait bien en peine de le dire. Les jardins n’étaient pas très colorés, endormis qu’ils étaient par la neige et le froid hivernal. La fraîcheur qui s’insinuait à travers les carreaux la fit frissonner et elle recula, remontant sur le lit et cherchant refuge sous l’épais édredon.

La servante revint peu de temps après et s’empressa de poser un plateau à pattes au-dessus des jambes d’Éléonore, tout en déversant une avalanche de phrases. « Je suis bien contente de vous voir réveillée. Voici un potage préparé exprès pour vous par la cuisinière en chef : elle espère que cela vous aidera à récupérer et moi aussi. Ô mon dieu mais vous avez la chair de poule ! Laissez-moi vous trouver un châle… Ah, le voilà, attention à ne pas renverser le potage pendant que je vous le passe sur vos épaules… Là, vous voici bien couverte. Ne vous sentez-vous pas mieux ainsi ? Attendez que j’ajuste encore vos coussins — ils ont glissé — et ensuite je vous aiderai à manger.

— Je peux manger seule, merci, l’interrompit Éléonore en commençant à tremper sa cuillère dans le contenu de l’assiette creuse en porcelaine.
— Comme vous voulez, madame, mais n’hésitez pas si vous avez besoin, je reste juste là.
— Dites-moi plutôt comment je suis arrivée là.
— Oh, c’est une histoire terrible, madame, un valet et un palefrenier vous ont ramenée toute couverte de sang et…
— Non non, pas cette histoire-là, précisa Éléonore. Je veux savoir ce que je fais dans ce château.
— Comment ça, dans ce château, madame ? Vous y êtes née et c’est votre lieu de résidence, du moins, tant que vous n’êtes pas mariée. Je crains de ne pas avoir bien saisi votre question.
— Je me sens pas très bien, alors si on pouvait arrêter le roleplay juste cinq minutes le temps que je rassemble mes esprits, ça m’aiderait beaucoup.
— Arrêter quoi, madame ? »

L’étonnement se lisait sur le visage de la pipelette : elle n’avait pas compris le mot. Le cœur d’Éléonore se serra un peu, malgré le fait qu’elle avait conscience que cette explication avait peu de chance d’être la bonne, et elle décida de continuer à vérifier cette série d’hypothèses : « Si c’est pas un jeu de rôle, alors c’est peut-être une caméra cachée ?
— Je… euh… Madame, je ne comprends pas ce que vous me demandez. Ne me dites pas que… enfin… vous n’êtes pas possédée, n’est-ce pas ? Vous êtes juste désorientée, comme disait le médecin, n’est-ce pas ? »

Sur le visage de la domestique s’affichaient désormais frayeur et confusion. Si elle jouait un rôle, elle s’en sortait parfaitement bien. Éléonore ne se sentait pas d’humeur, mais voyant que son interlocutrice menaçait de fondre en larmes, elle prit sur elle et lui assura qu’elle était effectivement encore un peu désorientée et qu’il fallait ignorer ce qu’elle venait de dire. Rassurée, sa compagne recommença à babiller, pendant que la malade mangeait doucement.

Éléonore s’efforça de prêter attention à ce qu’elle racontait, espérant grappiller quelques indices sur sa véritable situation. Elle ne parvint pas à comprendre ce qui lui arrivait en écoutant la servante, mais elle apprit quelques petites choses sur diverses personnes qui résidaient au château. Se disant que toute information était bonne à prendre, Éléonore s’employa à en retenir le plus possible. [ça serait p’têt judicieux de trouver un exemple à caser là]

Après avoir fini son potage, elle se sentit suffisamment lasse pour vouloir fermer l’œil un moment. Elle tenta de congédier la servante pour rester tranquille, car elle trouvait perturbant d’avoir quelqu’un qui surveillait son sommeil, mais la domestique lui opposa un refus inébranlable. Celle-ci voulait bien suivre les ordres, mais les ordres de Monseigneur avaient largement préséance sur les ordres d’Éléonore. Aucun argument ne parvint à la faire flancher et la convalescente dut s’avouer vaincue.

Avant de fermer les yeux, elle demanda son nom à la servante dévouée. « Je m’appelle Jodie, madame. » Jodie, voilà un drôle de prénom pour une ambiance Renaissance, songea Éléonore. Son esprit travailla encore un moment à assimiler les informations qu’elle avait apprises de Jodie et elle perçut au changement de luminosité que la servante avait dû fermer les rideaux. Elle était encore tellement épuisée qu’elle s’endormit peu après d’un sommeil de plomb.

 

À son réveil, Éléonore constata avec déception qu’elle ne se trouvait toujours pas dans son lit, dans sa chambre, dans son appartement. Avec une pointe de résignation, elle décida de jouer le jeu des gens du château, espérant que la partie, ou la surprise, ou quoi que ce soit dont il s’agissait, ne durerait pas plus de quelques jours. Le contraire lui paraissait peu probable. En plus du fait qu’elle se trouvait toujours dans un endroit inconnu, Jodie se tenait toujours à côté d’elle, à la fixer avec préoccupation.

« Comment allez-vous ce matin, madame ?
— Je me sens mieux. » répondit Éléonore. Et c’était vrai. Son crâne avait cessé de la lancer et elle avait même envie de se promener. « J’aimerais sortir un peu aujourd’hui.
— Comment ça ? Sortir ? Dans votre état ? Vous n’y pensez pas, madame !
— Si, je tiens à me dégourdir les jambes.
— Mais il fait froid dehors ! Monseigneur votre père me ferait fouetter si je vous laissais sortir, souffrante, en plein hiver.
— Et bien dans un premier temps, je me promènerai juste de par le château dans ce cas. »

Éléonore s’amusa d’assister à la lutte intérieure de Jodie. La servante finit par accepter, de mauvaise grâce, et commença à sortir de quoi l’habiller d’une armoire imposante. Puis, elle s’offusqua de nouveau : « Madame ! Pourquoi êtes-vous si impatiente ? J’allais venir vous aider à ôter cette chemise de nuit.
— Je peux me déshabiller et m’habiller seule.
— Je… Oui, vous déshabiller d’une chemise de nuit, certainement madame. Je m’excuse de mon outrecuidance. Mais vous aurez besoin d’aide pour revêtir votre toilette et vous apprêter. »

Après un bref regard à la robe que Jodie lui proposait, Éléonore dut bien se rendre à l’évidence : elle ne parviendrait jamais à s’habiller seule avec un truc pareil. Se faire vêtir par quelqu’un était une expérience nouvelle pour elle, qui la mit un peu mal à l’aise tant elle se sentait pataude, mais elle ne put s’empêcher d’admirer la sensation d’authenticité émanant de la robe. Elle l’estimait mieux réussie que la façon de parler de Jodie, qu’elle ne trouvait pas assez désuète.

Éléonore eut l’impression que l’apprêter avait pris un temps considérable et elle regrettait presque d’avoir demandé à sortir de cette chambre. Tout cela s’envola dès que Jodie la laissa admirer le résultat final dans le miroir et qu’elle put enfin passer la porte de la chambre. Elle ouvrait sur un grand salon meublé d’un secrétaire, de petites tables et de fauteuils. Une grande cheminée parait le mur mitoyen à la chambre et un feu ronflait et crépitait dans l’âtre, prodiguant une lumière chaleureuse, en plus des rayons du soleil dispensés par les deux grandes fenêtres.

« C’est très joli ici, commenta Éléonore.
— C’est normal, madame. Après tout, c’est madame qui a décidé de la décoration de ses appartements.
— Vraiment ? Quand donc ai-je décidé de tout ça ?
— Lors de vos seize ans, il s’agissait d’un cadeau de votre mère, madame. J’espère que vous allez bientôt recouvrer vos souvenirs, je suis toujours inquiète de vous entendre poser ces questions, si vous me permettez. »

Éléonore trouvait que Jodie se permettait beaucoup, mais elle préférait la laisser parler. Elle se laissa donc guider hors de ses appartements sans donner son avis sur la question. Alors qu’elle parcourait les pièces du château, avec la domestique qui lui soutenait un bras d’autorité et avec fermeté, Éléonore admirait l’édifice. Les plafonds à caissons affichaient une grande diversité de scènes peintes, les boiseries étaient joliment travaillées, et il y avait encore des milliers d’autres détails à admirer.

Jodie la guida à travers plusieurs pièces, dont l’utilité ne sautait pas toujours aux yeux d’Éléonore. Elle avait surtout l’impression de naviguer de salle de réception en salle de réception. Son visage s’éclaira cependant lorsqu’elles pénétrèrent dans une bibliothèque. Elle appréciait beaucoup les livres et l’opportunité de profiter de ces ouvrages la mettait en joie. Un bureau trônait au milieu, encombré de livres et de quelques très vieux parchemins. « Je n’aime pas trop cette pièce, confessa Jodie. Elle me met mal à l’aise. »

Puisqu’Éléonore n’avait pas l’énergie de se lancer dans l’étude de ce qui se trouvait dans cette pièce, elles quittèrent rapidement l’endroit. Mais la convalescente se promit d’y revenir si l’occasion se présentait. « Ne voulez-vous pas retourner dans vos appartements, madame ?
— Retournons-y, oui. » Elle se sentait fatiguée et en avait un peu assez de voir toute la domesticité du château s’incliner sur son passage. Elles n’avaient pas croisé le seigneur des lieux, mais Éléonore soupçonnait la servante de lui faire éviter son maître exprès, tant elle craignait des remontrances.

Une fois de retour dans ses appartements, elle refusa de retourner se coucher malgré les supplications de Jodie dans ce sens et s’installa sur un fauteuil du salon. « Que voulez-vous faire, madame, si vous ne vous reposez pas ? De la broderie ? De la poésie ? De la musique ? De la peinture peut-être ?
— Ouhlà, mais je ne sais pas faire toutes ces choses.
— Oh madame, ça me fait mal au cœur de vous entendre dire de telles choses. Bien sûr que vous excellez dans tous ces domaines ! Je suis certaine qu’en vous y essayant cela reviendrait tout seul.
— Je me sens trop fatiguée pour tenter quoi que ce soit. » déclina Éléonore qui commençait à se demander si ce qui l’avait le plus exténuée était la promenade dans le château ou Jodie elle-même.

Cette dernière ne paraissait pas trop savoir que faire. Désœuvrée, elle rajouta quelques bûches dans la cheminée, fit disparaître un mouton de poussière dans le feu, puis effectua quelques autres menues tâches. « Pourrai-je me retrouver seule à un moment, ou vas-tu me suivre en permanence ? s’enquit Éléonore.
— Oh, une fois que vous serez rétablie, vous pourrez être seule autant de bon vous semblera, madame. Pour le moment monseigneur refuse que je quitte vos côtés. »

La convalescente hocha la tête, puis quelqu’un frappa à la porte.

 

2189 mots pour aujourd’hui, ça avance !

NaNoWriMo 2019 : Prison Dorée, jour 1

Sa tête la lançait terriblement. Elle essaya de se rappeler pourquoi elle avait si mal, mais ses souvenirs peinaient à remonter jusqu’à sa conscience. Elle savait qu’elle s’appelait Éléonore, qu’elle avait un compagnon et se remémorait tout le reste aussi, jusqu’à ce trou noir duquel elle venait d’émerger. La seule chose qui lui revenait à l’esprit était qu’elle avait déjà essayé de se réveiller à plusieurs reprises, mais que c’était la première fois qu’elle se sentait sur le point d’y parvenir.

Elle banda sa volonté pour soulever les paupières. Sans succès. Et son crâne la relança de plus belle. Son réflexe de grimacer parut n’avoir aucune répercussion sur son visage non plus. Du moins, il se pouvait qu’il y ait eu une réponse de ses lèvres, mais elle ne l’avait pas perçue. Une vague d’inquiétude la submergea. Était-elle en train de mourir ?

Elle avait l’impression d’être sur un lit ; elle se trouvait certainement dans un hôpital, où on devait s’occuper d’elle. Elle espéra que [Bidulon], son compagnon, se tenait auprès d’elle ; sa présence la rassurerait. Si elle retrouvait sa conscience au point de pouvoir réfléchir, c’était que son état s’améliorait certainement. Cette pensée l’apaisa, mais ne diminua en rien ses maux de tête. Maintenant qu’elle n’était plus inquiète, son impuissance commença à l’irriter. Le fait de ne pas réussir à se souvenir de ce qui lui était arrivé avant de perdre conscience aussi.

« Je crois qu’elle a bougé, entendit-elle.
— Ah bon ? lança une deuxième voix féminine d’un ton peu convaincu.
— Hmm, en tous cas, j’en ai eu l’impression.
— C’est à force de la fixer, ça donne des illusions.
— Haha oui, ça doit être l’espoir qu’il se passe enfin quelque chose… soupira la première voix.
— Ils ont dit qu’elle allait bientôt se réveiller, j’espère que ça sera vraiment bientôt et pas bientôt dans deux jours.
— Moi aussi. »

Les deux voix se turent. Éléonore voulut parler, mais cela lui sembla un effort encore plus difficile que celui d’ouvrir les paupières. Elle ne parvint même pas à produire le moindre son. Frustrée, elle espéra que les deux femmes resteraient encore un peu auprès d’elle, le temps qu’elle réussisse à bouger ou à parler. Peut-être que leur conversation l’éclairerait aussi sur sa situation actuelle. Ses pensées devenaient plus agiles, mais ses souvenirs restaient très lourds.

À sa grande déception, les deux interlocutrices restèrent silencieuses, ou étaient parties, elle n’avait nul moyen de le savoir. « Elle a repris des couleurs, non ? commenta finalement la deuxième voix.
— C’est difficile à dire… Mais j’espère que c’est le cas, je commence à m’ennuyer, ici.
— J’irais bien me dégourdir les jambes.
— Moi aussi, mais à tous les coups, elle se réveillerait juste quand elle serait toute seule, déplora la première voix. Et tu sais bien ce qui arriverait si quelqu’un apprenait que nous avons abandonné notre poste…
— Oui, j’ai trop besoin d’argent pour faire une bêtise. »
La convalescente sentit des doigts toucher son bras pour le secouer doucement. « Ce n’est pas comme ça que tu la réveilleras, à mon avis.
— Je sais, mais bon. » Un des doigts s’enfonça à travers son vêtement au niveau du biceps, presque assez pour provoquer de la douleur. Éléonore commençait à avoir une meilleure perception de son corps et ses orteils tressaillirent.

Et ses paupières se soulevèrent.

Sa vue s’accommoda rapidement et elle aperçut de grands montants en bois clair soutenant les tentures bleues d’un lit à baldaquin. Elle était elle-même recouverte d’un édredon généreux et richement brodé, qu’elle serra de ses mains par réflexe, et elle constata que sa tête reposait sur des oreillers tous aussi ventrus. D’essayer de tourner son regard provoqua une nouvelle douleur lancinante sous son crâne et elle poussa un gémissement. Il était faible et éraillé, mais les deux femmes dans sa chambre sursautèrent et la contemplèrent avec surprise.

« Elle est réveillée ! s’exclama celle qui se tenait juste à côté du lit. Elle est réveillée, prévient tout le monde ! » Du coin de l’œil, Éléonore aperçut une des deux femmes quitter la pièce en courant, tandis que l’autre lui attrapait la main. « Madame, comment allez-vous ? Pouvez-vous parler ? Oh non non, n’essayez pas de vous lever, vous êtes encore trop faible. Rassurez-vous, les médecins vont arriver, vous allez être guérie en moins de deux. »

La convalescente voulut demander de quoi elle souffrait, mais l’effort à fournir était trop important ; seul un autre gémissement rauque s’échappa de ses lèvres sèches. « Vous souffrez ? s’enquit la femme qui lui tenait la main. Peut-être que vous avez soif… » Elle la lâcha pour lui servir un verre d’eau grâce à une cruche disposée sur une table de chevet attenante. « Je vais vous aider. » lui dit-elle ensuite en soulevant délicatement la tête d’Éléonore pour lui permettre de boire.

C’était plus difficile que ce à quoi la malade s’attendait ; elle manqua même de s’étouffer. De surcroît, elle se sentait d’une telle faiblesse que l’effort lui donna envie de s’endormir de nouveau pour récupérer des forces, sauf qu’elle ne voulait pas s’endormir. Elle ne comprenait pas où elle se trouvait, ni ce qu’il se passait et elle voulait des réponses. À chaque fois qu’elle essayait de parler, la femme qui s’occupait d’elle l’en empêchait, en se souciant qu’Éléonore se fatigue trop et qu’elle avait besoin de rester calme.

La convalescente voulait bien rester calme, mais elle estimait qu’elle se sentirait plus apaisée si on lui expliquait de quoi elle souffrait, où elle était soignée — car elle ne reconnaissait pas l’endroit — et où était son compagnon. Cela ne ressemblait pas de ne pas se trouver à ses côtés alors qu’elle était mal en point. Elle espérait qu’il ne lui était rien arrivé. Le trou noir dans ses souvenirs n’arrangeait pas ses inquiétudes à ce sujet. Sa tête la lançait toujours, mais un peu moins. Cela la rendit optimiste sur l’amélioration progressive de son état. Après tout, elle avait même réussi à ouvrir les yeux et commençait à bouger quelques articulations, même si cela lui demandait énormément d’effort.

La porte de la chambre s’ouvrit et, précédées de la femme qui était partie les chercher, plusieurs personnes y pénétrèrent. Éléonore n’en reconnut aucune. Comme elle venait de se réveiller dans un endroit qu’elle ne connaissait pas, ce n’était pas si étonnant, mais cela n’aidait pas à la rassurer quant à sa situation. « Bonjour, madame, je suis heureux de voir que vous avez enfin repris conscience, la salua un homme. Vous nous avez causé une sacrée frayeur, laissez-moi vous examiner, en compagnie de mon assistant et de mes confrères. »

Ce faisant, et sans attendre de réponse, il s’approcha pour l’inspecter, aussitôt imité par les autres qui s’agglutinèrent tous autour du lit avec leurs regards inquisiteurs. Une fois qu’elle eût été examinée sous toutes les coutures, l’homme reprit : « Vous êtes encore très fragile et fatiguée : il va vous falloir du temps avant de pouvoir quitter le lit et plus encore avant de reprendre des activités normales. » Les confrères hochèrent la tête en signe d’acquiescement.

« Sans même parler de monter de nouveau sur un cheval, bien sûr. Vous avez eu une commotion, ce qui signifie que vous avez peut-être perdu quelques souvenirs, qui devraient revenir dans les semaines à venir. D’ailleurs, vous ne vous en rappelez certainement pas, mais vous avez fait une mauvaise chute de votre monture. Nous avons eu très peur de vous perdre sur le moment : vous aviez perdu beaucoup de sang et la blessure ne nous disait rien qui vaille. Nous étions d’autant plus soucieux que votre père nous a assuré que si vous perdiez la vie, nous perdrions nos têtes. Bien évidemment, nous savons que c’était l’inquiétude qui motivait ses propos et ne lui en avons pas tenu rigueur… » Il y eut un nouvel acquiescement collégial.

« Quoiqu’il en soit, vous paraissez très bien récupérer. La cicatrisation est en cours, la blessure a bien été nettoyée par nos bons soins et votre vue ne semble pas avoir souffert du choc. Cependant, vous paraissez encore un peu désorientée, mais ne vous faites pas de souci à ce propos : c’est tout à fait normal. Vous vous sentirez de mieux en mieux au fur et à mesure que vous prendrez du repos pour aider à la guérison. L’un d’entre nous viendra régulièrement vous voir, afin de s’assurer de votre état, d’une part, et de refaire votre pansement, d’autre part. »

Éléonore réalisa seulement à ce moment-là que quelque chose lui enserrait la tête. « Non non, ne vous forcez pas encore à parler, reprit l’homme en la voyant ouvrir la bouche. Ce ne serait pas raisonnable dans votre état. D’ailleurs, nous n’allons pas trop nous attarder ici : voir du monde est beaucoup trop fatigant pour vous dans votre état actuel. Si… »

Il fut interrompu par la porte de la chambre qui s’ouvrit en grand. Tout le monde s’inclina en voyant entrer un homme à la chevelure grisonnante et richement vêtu. « Monseigneur, le saluèrent les présents.
— Enfin ma fille a ouvert les yeux ! se réjouit le nouveau venu en les ignorant et s’approchant du lit tandis que tout le monde lui cédait la place. Je suis si heureux de vous voir vous remettre de ce terrible accident. Je me suis fait un sang d’encre et j’ai fait abattre la bête responsable de votre malheur, ma chère enfant. Vous avez été soignée par les meilleurs médecins de la région et ils vont continuer à s’occuper de vous, jusqu’à ce que vous soyez entièrement remise. J’ai hâte de vous voir de nouveau sur pied à parcourir le château et vous promener sur notre domaine, ma fille.
— Monseigneur, nous devrions la laisser se reposer, intervint un des médecins. Autant d’agitation ralentit sa guérison.
— Oh oui oui, bien sûr, acquiesça le seigneur avec empressement. Quittez tous la pièce pour la laisser dormir. À part vous ; vous veillerez sur son sommeil et ferez appel si son état montre le moindre signe d’aggravation. »

La femme à qui il venait d’ordonner de surveiller Éléonore s’inclina : « Oui, monseigneur. » Et tous s’en furent aussitôt. « Vous devriez fermer les yeux et dormir pour vous remettre plus vite. » lui suggéra-t-elle une fois qu’il ne resta plus qu’elles deux. La convalescente désigna la cruche d’eau pour demander à boire encore un peu et, une fois l’eau ingérée, elle se rallongea au milieu des oreillers moelleux et ferma les paupières pour masquer son trouble et réfléchir en paix pendant que la servante veillait sur elle.

Un peu désorientée, ouais, le médecin ne croyait pas si bien dire. Qu’est ce que c’était que ce bordel ? Qui était cet homme qui se prétendait son père et qu’elle n’avait jamais vu ? Et pourquoi se prenait-il pour un seigneur de l’ancien temps ? Comme les autres, qui étaient tous vêtus comme s’ils sortaient d’un livre d’histoire… D’ailleurs, que faisait-elle dans un château type Renaissance pour sa convalescence ? Depuis quand faisait-elle de l’équitation ? Se trouvait-elle dans un hôtel de luxe à faire un jeu de rôles grandeur nature ? Vu son état — car elle était véritablement blessée — cela paraitrait étonnant. Son épuisement commençait à prendre le dessus, mais avant de s’endormir, elle se dit que tout cela devait juste être un drôle de rêve et se promit de le raconter à [Bidulon], son compagnon, au réveil.

***

Lorsqu’Éléonore se réveilla une nouvelle fois, elle avait déjà oublié sa mésaventure de la veille. Tout lui revint brusquement lorsqu’elle ouvrit les yeux sur les tentures bleues de l’immense lit à baldaquin qu’elle occupait, au lieu de sa chambre dans leur appartement avec [Bidulon]. En même temps que son mal de crâne se réveillait, une vague d’inquiétude la parcourut : ce n’était donc pas un rêve. Elle tourna précautionneusement le regard sur le côté, pour voir si la servante dévolue à sa surveillance se tenait toujours près du lit.

C’était le cas.

Comme la servante était plutôt accaparée par ce qu’il se passait à la fenêtre, Éléonore referma vite les yeux pour réfléchir en paix à cette situation surréaliste. Prenant une grande inspiration intérieure, elle essaya d’analyser ladite situation. Déjà, point positif, elle se sentait beaucoup mieux que la veille. Du moins, elle espérait que c’était la veille et qu’elle n’avait pas dormi plusieurs jours d’affilée.

 

Nombre de mots : 2015. C’est un peu triste pour un jour férié, mais c’est vraiment dur de se mettre en route. Et aussi, je ne sais toujours pas si je l’appelle Éléonore ou Isabelle.

Le NaNoWriMo 2019 en approche et autres

Glorieuses salutations !

Dans moins d’une semaine débute le NaNoWriMo (vous savez, le challenge où il faut écrire un roman de 50 000 mots en un mois pendant novembre, ce même challenge avec lequel je vous saoule régulièrement ces six dernières années) et je pense savoir ce que je vais écrire, même si je suis pas très sûre d’être prête à me lancer dans ce projet, qui en est un tout nouveau. À la base, j’hésitais à me lancer dans un premier jet du tome 3 d’Arkhaiologia, mais je pense pas que c’était une bonne idée. C’est compliqué de produire des tomes suivants en mode NaNo, ai-je réalisé l’année dernière. Je vais certainement garder ça pour le prochain NaNoCamp. Dans tous les cas, ça sera une bonne façon de voir si ça marche ou pas ! Y a des chances que j’arrête un peu les NaNo à un moment aussi, parce que je commence à avoir beaucoup de projets à retravailler et que plus je NaNote, plus j’en accumule. Ou alors je ferai l’ultra-rebelle du NaNo en faisant de la réécriture/relecture mouahahaha ! Laissons-ça à la Ekwo de 2020. Elle verra bien ce qu’elle en pense !

En attendant le début du NaNoWriMo, j’essaie de reprendre mon petit projet tarte que j’avais commencé pendant le mois de juillet, avant que mon cerveau décide de prendre des vacances et de tout couper. C’est pas mal de reprendre ça petit à petit après la période de septembre qui a été très très compliquée à vivre, ça me permet de remettre le pied à l’étrier tout en ne me prenant pas trop la tête. Juste un peu quand même, parce que c’est très dur d’être drôle, j’ai pas la capacité à produire autant de blagues que mon entourage ! Il s’agit d’une parodie de Bilbo le Hobbit (oui, encore une, je sais) qui se passera pendant notre antiquité. On peut donc dire, de manière pompeuse, qu’il s’agira d’une uchronie fantastique. Ou un truc du genre. Chuis nulle pour mettre des trucs dans des cases. C’est peut-être parce qu’il m’en manque trop.

Dans tous les cas, si jamais certains d’entre vous veulent se lancer dans le challenge du NaNoWriMo pour tester l’aventure, n’hésitez pas. Certes, ça convient pas à tout le monde. Honnêtement, j’étais pas sûre que ça me conviendrait à moi : j’ai beaucoup de mal avec les contraintes. Mais pour ça, étrangement ça passe. Bien sûr, ça marche pas au top tous les ans et je suis très tributaire de mon état mental, mais c’est sympa à essayer. Comme tous les ans, il y a de grandes chances que je poste mon avancée au jour le jour sur ce blog. Comme tous les ans, il faudra être indulgent car ce sera à l’état de brouillon. Parce que oui, quand on fonctionne en pantser comme moi, il y a pas mal de retravail à faire après, les romans changent vachement !

Pantser, qui le terme états-unien (apparemment en France on dit plutôt jardinier ou paysagiste) ça veut dire que, contrairement aux planners (=> architectes en français), je ne fais pas de plans avant. Je ne sais pas toujours où ça va d’ailleurs et, immanquablement, il y a beaucoup de flou. Heureusement, tout ça s’éclaircit au fur et à mesure de l’écriture. Il y a d’ailleurs tout un éventail de fonctionnements d’écrivains entre les pantsers et les planners. Dans la communauté du NaNo d’Auvergne-Rhône-Alpes, les uns sont toujours épatés par le fonctionnement des autres, malgré les visions différentes d’aborder le boulot d’écriture. Et tout le monde est d’accord : il n’y a pas de manière qui soit meilleure que les autres. On a tous un fonctionnement différent. Au passage, les uns comme les autres trouvent des éditeurs, pour ceux qui y arrivent.

Voilà, je vais arrêter de vous embêter avec ça !
Rendez-vous sur le blog le premier novembre pour le début de mon prochain brouillon et… Rendez-vous aussi sur twitter quand je commencerai à poster les aventures de mon Bilbo ! Mais je vous tiendrai au courant ici aussi, ne vous en faites pas.

À bientôt !

Fin du NaNoCamp de Juillet 2019

COUCOU !

Haha oui le camp est fini ! ET JE VAIS VOUS RACONTER COMMENT ÇA S’EST PASSÉ !

Mon cerveau a décidé de partir en vacances à peu près à la moitié. C’est dommage, parce qu’il avançait bien le projet tarte qu’il avait entamé ! Mais je pense qu’il a vraiment besoin de vacances, alors pour une fois qu’il a l’esprit libre, je l’ai laissé faire. C’est important de le laisser se reposer des fois et de ne pas trop forcer la créativité, sinon après ça se casse et ça ne marche plus. Or, ces derniers temps j’ai l’impression que je pousse trop, donc il nécessite de plus en plus de pauses. J’avais essayé de m’auto-duper en me concentrant sur un nouveau projet au lieu d’avancer Arkhaiologia, mais ça n’a pas suffi ; j’ai un peu trop tiré sur la corde.

Du coup c’est [encore] un ratage, mais c’est pas grave. Le projet est toujours en cours et j’essaierai de le finir d’ici la fin de l’été, comme ça je pourrai vous montrer tout ça et retourner sur le tome 2 d’Arkhaiologia après. Y a beaucoup de boulot à faire sur celui-là, ça me désespère à chaque fois que j’y pense.

En tous cas, j’espère que je serai assez en forme dans ma tête pour le prochain NaNoWriMo. Comme ça, avec un peu de chance, j’arriverai à avoir un brouillon du tome 3 d’Arkhaiologia. Même si ça serait en retard d’un an par rapport à ce que je souhaitais à la base, ça reste ambitieux d’essayer de tout finir comme ça, mais je pense que vu ma façon de procéder, c’est mieux si j’ai une vision générale pour bien peaufiner chaque tome après. Et comme ma vision est très floue tant que lesdits tomes ne sont pas écrits… BAH C’EST COMPLIQUÉ !

Et puis si je me sens pas de faire le tome 3, bah j’ai une autre idée de roman à écrire. Enfin, des idées de romans j’en ai pas mal, mais y en a qui sont plus motivés à s’écrire que d’autres.

Pour le moment ce sont les vacances dans ma tête, alors on verra tout ça plus tard !

NaNoCamp de Juillet 2019

Glorieuses salutations !

Et oui, je ne poste pas grand chose et il y a quand même un NaNoCamp en approche. Je le trouve toujours difficile celui-là à cause de la chaleur, mais c’est toujours l’occasion de se pousser à avancer ou à terminer des projets en cours ! Pour cette fois, je vais délaisser un peu Arkhaiologia (j’ai besoin de penser un peu à autre chose) et partir sur une histoire qui n’a rien à voir (qui sera une sorte de parodie d’un récit plutôt connu) et qui sera sous une forme différente du roman. Si je suis satisfaite du rendu, je vous publierai tout ça à partir de la fin de l’été.

En attendant, la Bibliothèque Ensevelie a été révisée et envoyée a de nouvelles maisons d’édition. Il faut attendre quelques mois pour avoir les réponses ; on verra bien. Je reprendrai peut-être un peu la suite après le NaNoCamp, en août, sans oublier les petites historiettes qui servent de préquelles.

De toutes façons, ce ne sont pas les projets en cours qui manquent. J’en ai beaucoup trop. Je ne m’ennuie jamais et, maintenant que j’ai repris un emploi saisonnier à temps partiel, je manque cruellement de temps pour tout avancer comme je voudrais. Mais je fais de mon mieux !

En tous cas, n’hésitez pas à m’en parler si vous avez envie de participer au camp du NaNoWriMo et à bientôt pour de nouvelles aventures !

NaNoCamp d’avril 2019, fin !

Glorieuses salutations !

Bon, en fait le NaNoCamp est fini, je ne m’en suis même pas rendue compte et je n’ai pas du tout été efficace : je l’ai glorieusement raté (oui, parce que même si on rate des trucs, tant qu’on le fait glorieusement, ça passe. Non ?). Je pense que j’avais déjà tout donné les mois d’avant et que j’avais besoin de vacances. Du coup j’ai pris du retard et je vais tâcher de me concentrer sur la fin de la reprise du mon tome 1 de Arkhaiologia (La Bibliothèque Ensevelie) histoire de l’envoyer et de m’occuper de la suite, pendant que les éditeurs passeront entre 6 et 12 mois à décider que le premier ne convient toujours pas à leur ligne éditoriale en dépit de toutes ses qualités huhuhu ! Je n’ai pas de quoi m’ennuyer. Je ne sais pas ce qui m’a pris quand je me suis lancée dans cette série de romans ^^

Une fois que j’aurai fini, j’ai encore au moins deux historiettes à faire pour finir de poser les choses dont j’ai besoin, mais qui adorent rester vagues dans ma tête. Et puis après bim ! Tome 2, que je vais certainement encore remanier. À force, je vais pouvoir envoyer les deux tomes à la fois hahaha ! Enfin bon, c’est pas sûr, puisque je vais devoir prendre du temps d’écriture pour reprendre un boulot alimentaire, parce qu’il faut bien manger dans la vie. Ça aide paraît-il.

Voilà pour les nouvelles générales. Si vous voulez suivre mes états d’âme de manière un peu plus soutenue que sur ce blog, vous pouvez aussi suivre :
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À bientôt pour de nouvelles aventures !

Le cube des Morton

Spoiler alert : Dans cette historiette, il y a des informations concernant certains personnages d’Arkhaiologia. Si vous êtes sensibles au spoil, vous n’aurez peut-être pas envie de lire ce qui suit avant d’avoir lu au moins le premier tome !

 

« Cet objet est de très mauvais goût, ma chère, ne trouvez-vous pas ? » Charles Morton contemplait d’un œil critique le cube que sa femme enceinte tenait dans ses mains, tout en maintenant difficilement son ombrelle sous un bras. L’objet était lui-même composé de cubes colorés plus petits, chaque face du plus grand comportant vingt-cinq petits. Les faces colorées étaient réparties de façon aléatoire, heurtant la sensibilité esthétique de Charles. « Cora ? l’appela-t-il en récupérant l’ombrelle pour l’aider.
— Mmmh ? Oh, oui, j’étais seulement intriguée. Je pensais qu’il s’agissait d’un objet décoratif, mais maintenant j’ai plutôt l’impression qu’il s’agit d’un casse-tête à résoudre. »

Pour appuyer ses dires, elle montra à son époux que chaque rangée de petits cubes pouvait pivoter. « Un cube dispose de six faces, reprit-elle. Or, comme il y a également six couleurs sur les petits cubes, je suppose qu’il faut regrouper une couleur par face. » Elle continua à manipuler l’objet, puis soupira. « Cela semble compliqué. Il me faudrait plus de temps pour trouver la solution !
— Soit. » acquiesça Charles avec un sourire. Ravi de voir Cora retrouver de son enthousiasme, elle qui était si lasse ces derniers temps, il acheta le cube coloré au marchand de la grande foire de Rysel.

« Vous avez l’œil pour les raretés ! Le félicita le vendeur avec gouaille. Ceci n’est pas qu’un simple objet décoratif. Vous avez là un artefact qui vient tout droit de la cité perdue de Lug !
— La cité perdue de Lug ? répéta monsieur Morton. Je n’en ai jamais entendu parler.
— D’aucuns disent qu’elle est au centre de Gallica, mais les rares qui ont réussi à y mettre les pieds ne sont jamais arrivés à la retrouver. »

Charles jeta un coup d’œil agacé au marchand. « Encore une cité mystique qui n’existe pas, lâcha-t-il. Je ne suis pas si crédule, vous savez.
— Bah, vous pouvez me croire, lui assura le vendeur en haussant les épaules. Vous avez déjà acheté l’objet, je n’ai aucune raison d’essayer de vous convaincre.
— La Gallica n’est pas une région inexplorée, persista monsieur Morton. Depuis le temps qu’elle est sous la houlette de l’Empire d’Angeland, il ne reste aucun territoire qui ne soit pas connu, répertorié et cartographié. De plus, le train dessert toute la région, je ne vois pas ce qu’il pourrait y avoir de mystérieux en Gallica.
— Haha, vous êtes un homme sceptique, c’est bon pour vous, ça ! Ça va bien vous éviter de vous faire rouler. Il n’empêche que je crois à la magie, moi. Et je suis persuadé que la cité de Lug existe en Gallica ; elle est juste dissimulée.
— Si vous le dites. » capitula Charles en haussant les épaules, avant de prendre congé.

Il tourna la tête à la recherche de Cora et fut surpris de ne pas la voir à ses côtés. Fouillant les alentours du regard, il l’aperçut enfin qui s’était assise sur un banc, toujours en train de manipuler le cube composé de cubes pour le résoudre. Il sourit, attendri de la voir si concentrée, et la rejoignit, s’asseyant près d’elle. « C’est compliqué, commenta-t-elle en faisant furieusement pivoter les rangées de cubes colorés. J’essaie de ne m’occuper que d’une seule face pour le moment, je pense que ce sera plus simple ainsi. »

Charles acquiesça et resta silencieux, profitant de ce moment de quiétude avec sa femme. Ses activités de conseiller financier lui prenaient beaucoup de temps et d’énergie à Eastlond. Il se félicitait d’avoir eu l’idée de cette petite virée de l’autre côté du bras de Saltarm pour se ressourcer en compagnie de Cora qui, elle, s’étiolait d’être recluse chez eux en attendant la naissance de leur bébé.

 

Plus sa grossesse avançait, plus Cora paraissait obnubilée par son cube coloré. Et plus elle résolvait de faces, plus la suivante semblait la mettre en échec. Charles déplorait de ne pas parvenir à passer autant de temps qu’il l’aurait voulu auprès d’elle. Il était à présent conseiller financier pour trois entreprises toutes neuves basées sur les nouvelles technologies : RotorCorp dirigée par Rose Wemyss, AérosTech dirigée par Jeremiah Finley et MécanInc dirigée par Abigail Lyons. Les trois directeurs se montraient très demandeurs en ce qui concernait ses services et monsieur Morton se retrouvait souvent invité à des dîners chez les unes ou l’autre.

Il réussissait à en esquiver quelques-uns, mais pas suffisamment à son goût. Cora ne lui en tenait pas rigueur ; cela dit, il s’en voulait assez pour deux. La seule chose qu’elle se laissait à lui rappeler de temps à autre était qu’elle préférait lorsqu’il passait des moments avec elle. Ils avaient alors la même sempiternelle conversation.

« J’aimerais beaucoup, lui assurait-il à chaque fois. Mais je me suis promis de vous offrir une douce existence, c’est pourquoi je ne dois pas négliger mes clients.
— Mon existence serait plus douce si vous la passiez à mes côtés, ronchonnait-elle alors. Ma famille serait prête à nous donner suffisamment de rentes pour que vous n’ayez pas besoin de travailler.
— Voyons ma douce, vous savez bien que vous seriez la première embarrassée si nous devions quoi que ce soit à votre famille.
— Je sais bien, soupirait-elle. Mais vous me manquez lorsque vous passez vos journées et soirées loin de moi. J’aimerais tellement vous accompagner !
— Bientôt, lorsque le bébé sera né.
— Vivement. »

Cora et sa famille avaient des relations compliquées. Originaires de la Pictie, où la plupart d’entre eux vivaient toujours, les MacFarlane étaient toujours très versés dans les anciennes croyances. Or, il s’avérait que celle qui était désormais madame Morton était la septième fille d’une septième fille. Selon le folklore populaire, cela signifiait qu’elle était une sorcière et sa chevelure de feu donnait un argument supplémentaire dans ce sens. La moitié de sa famille la vénérait pour cela et l’autre moitié se méfiait d’elle pour la même raison.

En grandissant, Cora s’était très rapidement sentie étouffée par ce cocon de considérations contradictoires. Elle avait demandé à être mise en pension très loin, à Eastlond, célèbre cité du sud, rutilante de modernité. La capitale de l’Empire d’Angeland la faisait rêver et elle espérait pouvoir se fondre dans la masse. Sa tactique fonctionna au-delà de ses espérances ; elle ne suscitait plus d’intérêt particulier. Libérée de cette aura de sorcellerie qui l’oppressait, elle put enfin s’épanouir.

Durant ses études eastlondiennes, elle s’éprit de Charles Morton, grand sceptique qui l’aimait pour ses qualités propres et non par curiosité de son état de soi-disant sorcière. Les MacFarlane ne virent pas cette nouvelle d’un très bon œil. Ils étaient réticents à laisser une fille de leur clan fricoter avec un étranger du sud. Et, pire encore, ils se trouvèrent vexés lorsque la fille en question parut ignorer complètement leur refus. C’était bien d’une sorcière, ça, de n’en faire qu’à sa tête !

La doyenne MacFarlane, dans une lettre aux accents tragédiens, donna un ultimatum à son arrière-petite-fille : ou Cora quittait ce parvenu de Charles Morton, ou sa famille leur coupait les vivres. Les deux jeunes gens répondirent avec hauteur qu’ils pouvaient conserver leur argent, qu’ils s’en sortiraient bien seuls. Ce qu’ils firent avec enthousiasme. Leurs débuts furent un peu difficiles. En effet, l’un comme l’autre venaient de terminer leurs études et il leur fallut un peu de temps pour trouver chacun un emploi. Heureusement, lorsque leurs fins de mois étaient maigres, la mère de Charles leur donnait un peu de son faible surplus.

Monsieur Morton trouva bientôt une place comme commis des finances et mademoiselle MacFarlane comme aide-bibliothécaire. Leur situation ainsi stabilisée, ils se marièrent. Cela réconcilia Cora avec sa famille, qui n’avait plus rien à redire au sujet de Charles. Les MacFarlane leur précisèrent cependant bien qu’ils ne renouvelleraient pas leur aide financière, ce dont les deux jeunes mariés n’avaient cure.

Cora tomba bientôt enceinte et, la grossesse étant particulièrement éprouvante pour elle, elle dut momentanément quitter son emploi de bibliothécaire. Charles, quant à lui, mit les bouchées doubles afin de procurer à sa femme le même confort que celui qu’ils avaient réussi à obtenir à deux. Ces opportunités de devenir conseiller financier de trois entreprises prometteuses était une véritable aubaine pour lui.

Et pourtant Charles se sentait un peu angoissé. Il avait l’impression que malgré tous ses efforts pour entourer Cora de ce dont elle avait besoin, elle continuait à s’étioler. Et ce, même après leur petite virée à Rysel. Il utilisa alors beaucoup de ses ressources pour faire appel aux meilleurs médecins d’Eastlond. Les hommes et femmes de médecine qui examinèrent Cora ne purent guérir son esprit erratique et parurent inquiets concernant le terme de la grossesse. Inquiet, Charles s’arrangea pour que des praticiens passent quotidiennement s’assurer de la santé de sa femme. Les MacFarlane, tous aussi inquiets de ces nouvelles, envoyèrent une cousine de Cora lui tenir compagnie.

Laoghaire, aussi rousse que sa cousine, était reconnue dans le clan comme une femme capable de voir et bannir les mauvais esprits et autres fées. La doyenne l’avait envoyée, elle, avec cette deuxième mission dont Charles ne devait pas avoir connaissance : vérifier que la septième fille de la septième fille n’était tourmentée par aucun mauvais esprit. Et, le cas échéant, s’assurer qu’il ne s’agissait pas de son héritage de sorcière qui était en train de se révéler. Monsieur Morton accueillit chaleureusement Laoghaire, rassuré que Cora puisse avoir de la compagnie pendant que lui-même serait occupé à ses affaires.

Ses inquiétudes revinrent rapidement. Madame Morton semblait un peu moins perdue grâce à la présence stimulante de sa cousine, mais il n’y avait toujours que le cube coloré qui parvenait à vraiment focaliser son attention. Laoghaire avait tout essayé pour la distraire de l’étrange objet. Rien n’y fit. Cora se mettait même en colère lorsqu’on tentait de le soustraire à sa portée. Alors qu’elle allait accoucher d’un jour à l’autre, il n’y avait plus que deux faces qui lui donnaient du fil à retordre et elle paraissait plus déterminée que jamais à le résoudre.

Malgré la présence de la cousine MacFarlane, Charles décida de prendre plus de temps pour s’occuper de sa femme. Ses partenaires se montrèrent compréhensifs, Cora approchant du terme et les rumeurs concernant ses problèmes de santé allant bon train. De toute façon, monsieur Morton était trop préoccupé pour pouvoir gérer les affaires avec efficacité, tout le monde l’avait bien remarqué, lui compris.

« Avez-vous bien avancé dans la résolution du cube, ma chère ? s’enquit Charles un jour où il avait pu se couper de ses responsabilités.
— Mmhmm, répondit Cora qui réfléchissait en tournant le cube en tous sens dans ses mains. Je pense que nous allons avoir une fille.
— Vraiment ? Comment le savez-vous ?
— J’ai… comment dire, j’ai regardé à l’intérieur de moi-même. J’aimerais l’appeler Ethelle.
— C’est un joli prénom. » convint Charles.

Il se demandait s’il pouvait croire les propos de sa femme, mais peu lui importait. Il voyait dans cette discussion un signe d’amélioration de son état. « Je suis très heureuse de vous avoir près de moi, continua Cora. J’ai l’impression que vous m’aidez à garder l’esprit clair ; je ne me sens pas très bien ces derniers temps.
— Rassurez-vous, cela va bientôt s’arranger.
— Serez-vous là demain aussi ?
— Demain non, déplora Charles en lui prenant tendrement la main. Mais après-demain oui, je me tiendrai à vos côtés toute la journée. Peut-être même pourrons-nous sortir faire un tour si votre état le permet.
— Quelle bonne idée ! »

Monsieur Morton passa le reste du temps à divertir sa femme de toutes les manières auxquelles il put penser ; elle en oublia même son cube coloré. Et ce, au grand dam de Laoghaire qui s’était habituée à avoir l’exclusivité du bien-être de sa cousine. Surtout que, lorsqu’il était là, Charles l’empêchait de brûler des herbes dans leur chambre sous prétexte que cela l’incommodait. Elle avait argumenté qu’il s’agissait là d’une magie commune pour protéger Cora des mauvais esprits qui voudraient profiter de la faiblesse de son état, mais en vain : monsieur Morton refusait catégoriquement de croire au surnaturel. Laoghaire se résigna à attendre le lendemain, lorsqu’il serait absent, pour renouveler ses bienfaits magiques.

Ce qu’elle fit.

Charles venait de passer une après-midi éprouvante à l’ambassade de Nueva Azteca. Il avait accompagné mesdames Wemyss et Lyons ainsi que monsieur Finley pour tisser de nouveaux liens commerciaux. Pressé de retrouver Cora, il prit rapidement congé de ses collaborateurs et se rendit chez lui le plus vite possible. En ouvrant la porte, il se figea. Laoghaire discutait avec un médecin et tous deux arboraient des mines graves.

« Que se passe-t-il ? s’inquiéta Charles.
— Ah, monsieur Morton, le salua brièvement le médecin. Je suis navré, j’ai de bonnes et de mauvaises nouvelles pour vous.
— Cora ?
— Je… et bien, hum, elle n’a pas survécu à l’accouchement. Toutes mes condoléances, monsieur.
— Comment ? » s’enquit Charles d’une voix blanche, tandis que Laoghaire fondait en larmes.

Sans attendre de réponse, il se précipita dans la chambre. Le lit était vide. Le seul témoin de la présence de Cora était le cube coloré, presque entièrement résolu sur la table de chevet. « Cora ! » s’écria Charles d’une voix étranglée par les sanglots. « Cora ! Qu’avez-vous fait d’elle ? s’enquit-il ensuite auprès de Laoghaire qui l’avait suivi.
— Je n’ai rien fait, se défendit la cousine MacFarlane en essuyant ses propres larmes. Elle est morte et puis les fées l’ont emmenée, mais…
— Les fées ?! rugit monsieur Morton. Ce n’est pas le moment de débiter des inepties pareilles, où se trouve ma femme ? »

Laoghaire, effrayée, lui désigna la fenêtre. Les rideaux se balançaient légèrement dans la brise qui entrait par les battants ouverts. Charles s’apprêta à crier de nouveau, lorsque des pleurs de nourrisson déchirèrent le silence. « Et, hum, voici la bonne nouvelle, intervint le médecin en pénétrant dans la pièce. Vous avez un bébé en bonne santé, une petite fille. » Monsieur Morton ne répondit pas et s’approcha du berceau à côté du lit où aurait dû se reposer Cora. Un bébé enveloppé de langes s’y tortillait, le visage crispé d’effort pour essayer de pleurer et respirer en même temps.

Lentement et avec tendresse, Charles prit sa fille dans ses bras et se mit à la bercer. Très vite, l’enfant se calma. En prenant garde d’adoucir sa voix pour ne pas effrayer le petit être blotti contre lui, il demanda au médecin : « Où se trouve ma femme ?
— Je… je ne sais pas, avoua-t-il. Je m’occupais de vérifier la santé de votre fille et de lui faire prendre son premier repas quand le corps a… disparu. Je pensais que votre cousine s’était chargée des dispositions…
— Je vois. Vous pouvez partir, je n’ai plus besoin de vous à présent. » Le ton de monsieur Morton était définitif et le médecin s’en fut en secouant la tête. « Vous pouvez partir aussi, ajouta Charles à l’intention de Laoghaire.
— Mais…
— Et dès demain, vous pourrez retourner en Pictie, auprès du clan MacFarlane.
— Mais non, je ne peux pas laisser la petite comme ça…
— Si vous me ramenez Cora, vous pourrez rester. »

Laoghaire ne savait pas où se trouvait la dépouille de sa cousine et elle avait des consignes de la doyenne concernant le bébé. Elle voulut argumenter, mais le regard de Charles l’en empêcha. Elle ne l’avait jamais vu aussi dur et capitula, quittant la pièce avec un air pincé. Maintenant seul avec sa fille, qui avait déjà ses yeux grands ouverts, il plongea son regard à présent attendri dans le sien.

« Ma jolie Ethelle, chuchota-t-il au nourrisson qui le contemplait d’un air grave comme seuls savent le faire les bébés. Je suis terriblement triste d’avoir perdu ta mère, mais tellement heureux de t’avoir avec moi. Je ferai tout pour t’offrir la vie de rêve que tu mérites. » Les larmes aux yeux, Charles posa délicatement Ethelle sur le couvre-lit et s’étendit à côté, ne parvenant pas à détacher son regard d’elle. Le cube sur la table de chevet émit une faible lueur palpitante, avant de s’éteindre de nouveau. Seuls deux petits cubes colorés ne se trouvaient pas encore à leur place.