NaNoWriMo 2016 : Arkhaiologia Jour 13

La jeune femme n’avait jamais vraiment prêté attention à la façon dont se déroulaient les choses. A chaque fois qu’elle avait eu à prendre un train, elle s’était retrouvée dans une voiture étiquetée Salon de la Bonne Société. Ces wagons étaient, comme leur nom l’indiquait, de véritables petits salons à la décoration raffinée. Les personnes aisées qui l’empruntaient pouvaient voyager confortablement installés sur des fauteuils de cuir de bonne qualité, regroupés autour de petites tables rondes qui permettaient de poser diverses collations pour agrémenter le voyage. Des employés du train venaient régulièrement prendre leur commande, leurs pas étouffés sur les épais tapis qui paraient le sol. Dans ces voitures, Ethelle s’était toujours arrangée pour faire face aux grandes vitres qui permettaient de profiter du paysage extérieur. Effectivement, elle ne se souvenait pas que quiconque était venu les importuner pour vérifier leur trajet. Mais dans les conditions où elle voyageait, était-ce vraiment représentatif ?

Les deux jeunes gens restèrent un moment sur la plateforme à profiter du paysage qui défilait sous leurs yeux. Ils assistèrent ainsi à un merveilleux lever de soleil au dessus de la brume matinale qui recouvrait la ville qu’ils venaient de quitter et dont ils s’éloignaient à toute allure. Le spectacle était époustouflant et cette vue réchauffa le cœur des deux spectateurs. La rouquine frissonna. Même si le soleil se levait, la température restait froide malgré sa pèlerine et tout cela s’ajoutait à la fatigue de la jeune femme. « Avons-nous la possibilité de dormir à présent ? S’enquit-elle d’une petite voix.
– Nous allons essayer de trouver un coin où nous coucher. » Acquiesça Clay. Lui aussi paraissait las. Il ouvrit la porte de la voiture et entraîna sa compagne à l’intérieur. Alors qu’elle refermait derrière eux, il s’immobilisa, surpris. Il s’était attendu à trouver l’intérieur d’un wagon de transport et non pas d’un wagon de plaisance.

Celui-ci ressemblait à une véritable habitation. Il était tapissé avec le plus grand soin, tant sur les murs avec des motifs antiques qu’au sol grâce à des tapis qui délimitaient les différentes zones de vie. Un poêle à charbon trônait le long de l’un des murs. Des cadres contenant des clichés, des gravures et même quelques coupures de journaux paraient les cloisons, en plus d’appliques qui diffusaient une douce lumière orangée, certainement en attendant que le soleil dispense suffisamment de clarté pour pouvoir s’en passer. Complétaient le mobilier un petit salon composé d’un canapé et de deux fauteuils, une grande armoire à leur gauche directement en entrant, à côté de laquelle se trouvait un endroit dissimulé par des paravents, une petite cuisine à leur droite et un bureau à l’autre bout qui leur faisait face. A ce bureau, quelqu’un était assis, qui écrivait frénétiquement dans un carnet tout en étant entouré de piles de documents. « Simon ? Lança Ethelle, tout aussi surprise que son compagnon.
– Vous le connaissez ? » S’étonna Clay qui allait de surprise en surprise.

L’archéologue leva le nez de son carnet et considéra les intrus avec perplexité, en papillonnant des paupières. « Oh, nous nous sommes rencontrés au Parlement, mademoiselle, c’est bien cela ? Vérifia Simon.
– Oui, c’est bien cela, confirma Ethelle.
– Je me souviens que notre conversation avait été agréable, ajouta-t-il.
– Je suppose ; vous avez pratiquement été le seul à parler, lui rappela la jeune femme.
– Oh, ceci explique donc cela ! S’enthousiasma l’archéologue. Il est vrai que c’est plus aisé d’avoir une agréable conversation quand on est le seul à parler. Au moins, on est certain que les sujets abordés sont intéressants ! » La rouquine se demanda si ils n’avaient pas quitté la folie de la veuve noire pour se retrouver avec celle de Simon. Avant qu’elle ait eu l’occasion de continuer le fil de ses pensées, celui-ci les accueillit un peu plus chaleureusement. Il se leva et leur désigna son petit salon.

« Venez donc prendre place au lieu de rester debout. » Et, alors que les deux jeunes gens obéissaient après avoir échangé un regard incertain, il reprit : « Voulez-vous boire quelque chose ? Je m’apprêtais à faire du chocolat, pour ma part, je trouve que cela sied bien aux matins compliqués.
– Aux matins compliqués ? Répéta Clay un peu hébété par la situation. Vous avez eu des soucis ce matin vous aussi ?
– Oh, moi non, pouffa l’archéologue. Mais si vous voyiez vos têtes… » Sans attendre les réponses de ses hôtes, Simon se rendit à sa petite cuisine où prépara d’autorité de grandes tasses de chocolat chaud pour tout le monde. Affalé dans l’un des fauteuils, Simon considéra pensivement ses deux intrus. Ils s’étaient tous les deux assis sur le canapé, suffisamment proches pour puiser du réconfort dans la présence de l’autre, mais suffisamment éloignés pour la décence. Un sac de voyage trônait entre eux, à leurs pieds. Les cernes sous leurs yeux marquaient leur épuisement, remarqua-t-il. Ils étaient visiblement ravis de coller leurs mains sur les tasses chaudes et de boire le liquide tout aussi chaud qu’elles contenaient. L’archéologue constata que la jeune femme buvait par petites gorgées précautionneuses. Une fois qu’ils eurent l’air détendus, Simon reprit la parole :

« Vous ne m’avez toujours pas dit qui vous étiez, ni ce que vous faisiez chez moi.
– Je suis Clay et voici Ethelle, les présenta le jeune homme tandis que sa compagne restait silencieuse à profiter du breuvage chaud. Nous cherchions un endroit où dormir et… Pour être honnête, je ne m’attendais pas à tomber chez quelqu’un en entrant ici.
– Ah, oui, j’imagine, pouffa l’archéologue. C’est bien normal ; il semblerait que je sois l’une des rares personnes en ce monde à avoir pensé à faire l’acquisition d’un wagon entier dédié à mon seul usage personnel. C’est donc peu courant de tomber sur une voiture-appartement !
– Je suppose que vous avez choisi une telle habitation parce que vous voyagez beaucoup, n’est ce pas ? S’enquit Ethelle avec curiosité.
– C’est exactement cela, confirma Simon avec un sourire. Cette petite maison convient parfaitement à mes besoins d’explorateur. Dès que le train où est attachée mon habitation arrive en gare, je peux demander à la changer de train. Ainsi je peux avoir un petit pied à terre un peu partout où on peut trouver une gare, n’est ce pas intelligent de ma part ? »

Il avait l’air particulièrement fier de lui. Ethelle lui offrit un sourire poli. Elle trouvait que l’idée était ingénieuse, effectivement, mais elle n’avait pas envie de trop encourager quelqu’un qui paraissait déjà naturellement aussi fier de lui-même. Clay, quant à lui, hocha la tête d’un air impressionné. « Pardonnez ma franchise, reprit l’archéologue, mais vous n’avez pas une très bonne mine ni l’un, ni l’autre. Je crains que cela ne vous rende de mauvaise compagnie ; ne voudriez-vous pas dormir ?
– Dormir… » Soupirèrent-ils écho l’un de l’autre. Les mines pleines d’espoirs qu’ils affichèrent en dirent long sur ce qu’ils pensaient de la proposition de leur hôte un peu excentrique. Celui-ci se mit à rire de bon cœur. « Quelle coïncidence ! S’exclama-t-il ensuite. J’ai encore du travail à faire avant de profiter du voyage. Vous pourriez dormir pendant ce temps. »

Les deux jeunes gens s’entre regardèrent. La proposition était généreuse. Ils avaient du mal à croire qu’elle était désintéressée, mais ils étaient vraiment fatigués. Et, tant que le train était en marche, ils ne craignaient pas grand chose en réalité. Ils acquiescèrent. Simon sourit, se rendit vers son armoire dont il ouvrit le milieu, qui bascula pour former un lit et se tourna de nouveau vers ses intrus. « Voici de quoi dormir pour l’un d’entre vous, l’autre pourra bénéficier du canapé. Je dors souvent dessus aussi, il est très confortable, je peux vous l’assurer ! » Ethelle se dirigea vers le lit, sans même demander à Clay son avis. Cela semblait une éternité à la rouquine depuis la dernière fois qu’elle avait du dormir dans un vrai lit. Le jeune homme ne s’en offusqua pas le moins du monde. L’idée du canapé paraissait très bien lui convenir. A peine eurent-ils posé la tête et fermé les yeux qu’ils s’endormirent aussitôt, bercés par le rythme du train. Simon, lui, retourna à son bureau.

 

Ethelle baignait dans une moelleuse félicité. Sa conscience était très vague, mais elle se sentait bien et avait envie que cette sensation dure pour toujours. Oh, et il y avait même de la musique. Elle n’avait pas réalisé à quel point cela lui avait manqué. Ses yeux étaient toujours fermés, mais sa conscience avait émergé du sommeil. Entrouvrant une paupière, elle comprit que la musique provenait d’un gramophone. Elle la referma, bien décidée de profiter encore du confort d’un véritable lit, avec le luxe d’une ambiance musicale. La rouquine avait presque l’impression d’être de retour dans sa chambre de son ancienne vie et s’attendait à ce qu’une domestique vienne la tirer du lit. Ce qui ne se produisit pas ; elle s’en trouva presque déçue.

S’étirant, elle décida qu’elle pouvait se réveiller totalement. Après tout, elle ne savait pas lorsqu’ils parviendraient à une gare et, si ils étaient dans une relative sécurité tant que le train roulait, elle s’inquiétait toujours de leur sort si Simon ne se montrait pas aussi bienveillant qu’il le paraissait. Elle s’étira de nouveau et s’assit sur le lit en tailleur. A son déplaisir, elle constata qu’elle s’était couchée dans sa tenue d’équitation qu’elle portait depuis la veille et la jeune femme n’aimait pas l’odeur que son corps commençait à produire. Maintenant qu’elle avait eu droit au luxe du lit, elle se disait qu’elle profiterait bien du luxe d’une baignoire. Mais la rouquine ne savait pas si c’était possible dans un train. « Bonjour, mademoiselle ! » La salua, de son bureau, Simon avec une voix chantonnant l’air du morceau en train de passer par le gramophone. Il avait visiblement arrêté de travailler et, les pieds croisés entre deux piles de papiers, l’archéologue prenait sa pause en buvant un liquide ambré. « J’espère que vous avez bien dormiii ! Continua-t-il sur le même mode.
– Fort bien, merci beaucoup. »

La jeune femme se leva du lit et fit quelques pas en direction de Simon qui chantonnait en buvant. Elle remarqua que Clay dormait encore profondément sur le canapé, un bras et une jambe quasiment par terre. Lui aussi avait eu grand besoin de récupérer Si ça se trouve, il avait même encore moins eu l’occasion de se reposer qu’elle, la nuit précédente. « Combien de temps ai-je dormi ? S’enquit Ethelle.
– Pluuusieurs heures ! Chantonna le joyeux archéologue. Nous avons déjà passééé laaa gaaare de Rotherby hy hy tudum laaa !
– Etes-vous obligé de chanter ?
– Oh oui, lui assura Simon avec sérieux. Il faut toujours exprimer sa joie, c’est important.
– Et pour quelle raison êtes-vous si joyeux ? S’informa la jeune femme.
– Je ne le suis pas, s’assombrit l’archéologue en terminant son verre d’une longue gorgée. Mais j’essaie de m’en convaincre : je suis bien plus performant lorsque je suis de bonne humeur.
– Mmhmm, je vois. » Commenta platement Ethelle.

Leur hôte lui semblait au moins aussi excentrique que lorsqu’elle l’avait rencontré au Parlement, la veille. Elle se souvenait qu’il avait pris de manière littérale l’expression « prendre la porte ». Bien sûr, elle supposait qu’il avait fait une telle chose juste pour faire enrager la femme qu’il était allé voir. Elle préférait cette explication à celle qui sous-entendrait que Simon avait un jour pris un coup sur la tête, le rendant simplet. Il s’agissait là de sa deuxième hypothèse. Quelle que soit la véritable explication derrière l’attitude loufoque de l’archéologue, elle lui était reconnaissante de leur avoir fourni un abri et, surtout, de ne pas s’être débarrassé d’eux lors de l’arrêt à la gare de Rotherby. Pour cela, elle estimait qu’elle pouvait lui accorder sa confiance.

Il lui fit signe de venir prendre place en face de lui. Elle obtempéra et s’assit sur une chaise rembourrée devant le bureau. « Je me souviens que nous avions parlé de surnaturel, vous et moi, lui dit Simon sur un ton plus sérieux.
– Je m’en souviens également, acquiesça la jeune femme qui avait du mal à se concentrer tant elle pensait à combien il serait agréable de prendre un bain.
– Vous aviez paru un peu sceptique sur le moment, continua-t-il, mais quelque chose me dit que vous avez été témoin de l’existence de créatures qui semblent issues de contes de fées.
– Oui, en effet, mais je n’étais pas vraiment moi-même à ce moment là…
– Peu importe, balaya l’archéologue avec bienveillance. Vous avez quand même vu certaines choses, même si vous avez du mal à le croire. Et je comprends ! J’ai eu beaucoup de mal à le croire moi aussi. »

Sous le regard perplexe d’Ethelle, il lui sourit. Puis, il poussa une assiette de cookies dans sa direction et lui servit, dans un verre propre, un doigt du liquide ambré qu’il buvait un peu auparavant. Comme elle avait l’air hésitante, il l’encouragea : « Mangez d’abord ; c’est un peu fort alors il ne vaut mieux pas être à jeun. » Cela rappela à la rouquine qu’elle avait une faim de loup. Seule sa bonne éducation bien ancrée l’empêcha de se jeter sur l’assiette pour engloutir tous les gâteaux d’un coup. Elle mangea tout de même la moitié du contenu de l’assiette avant de parvenir à s’arrêter. La jeune femme leva un regard gêné sur son hôte, mais celui-ci se contentait de la gratifier d’un air bienveillant. Elle testa ensuite le liquide ambré. Juste une petite gorgée. Et elle fit bien. L’alcool – un whisky âgé estima-t-elle – était vraiment fort et elle n’avait pas l’habitude. N’ayant que dix-sept ans et, par là même, n’ayant pas officiellement le droit d’en boire, la jeune femme n’avait pas eu l’occasion de se forger le palais. Elle perçut une chaleur lui monter presque instantanément au visage et le feu envahir sa bouche et sa gorge. Une fois la chaleur passée, elle put enfin profiter du goût tourbé.

« Haha ! S’esclaffa Simon. Il est bon, n’est ce pas ?
– Très. » Confirma Ethelle qui, même si elle n’en avait pas l’habitude, n’avait eu l’occasion de goûter que les meilleurs alcools possibles. « Vous disiez que vous aviez des preuves de l’existence de ces… choses surnaturelles ?
– Oh oui, confirma l’archéologue. Il y a quelques années, j’ai découvert le site d’une bibliothèque antique. Elle était même bien plus qu’antique, comme j’ai pu m’en rendre compte en l’explorant.
– Comment cela, plus qu’antique ?
– Je pense que la bibliothèque que j’ai découverte est antérieure à l’antiquité que nous connaissons.
– Mais comment est-ce possible ? S’étonna la jeune femme. Je croyais qu’avant l’antiquité il n’y avait que la préhistoire. »

A l’école de jeunes filles Notre Dame des Roses, Ethelle avait bénéficié de la meilleure éducation possible en ville. Mais l’histoire n’avait pas été l’une de ses matières de prédilection et ses connaissances de la période pré-antiquité étaient assez floues. « C’est un peu plus compliqué que cela en réalité, lui apprit Simon. Mais peu importe : je subodore que cette bibliothèque est, de vraiment beaucoup, antérieure à notre antiquité. Ce que je veux dire, c’est qu’il y a eu cette civilisation qui a disparu il y a bien longtemps, suite à une catastrophe. De ce que j’ai compris, ils avaient trouvé une solution, mais elle est arrivée trop tard. Ils devaient aussi avoir des problèmes politiques qui n’ont pas aidé, mais je n’ai pas eu le temps de tout comprendre, encore. Il faut dire que leur langue est terriblement ancienne ! Heureusement que je connais les langues mortes comme si elles étaient vivantes, sinon je n’aurais jamais réussi à en comprendre autant.
– Et quel rapport avec le surnaturel ? » S’enquit la rouquine une peu perdue.
L’archéologue ne répondit pas tout de suite. Il s’assit correctement sur sa propre chaise, enlevant les pieds de son bureau. « Et bien… » Commença-t-il, mais il fut interrompu par un bruyant bâillement provenant du canapé. Clay se redressa et, regardant tout autour de lui d’un air éperdu, il demanda :

« Où sommes-nous ?
– Vous êtes dans mon appartement mobile, l’informa Simon avec bonne humeur. Votre jeune amie est déjà réveillée et nous étions occupés à discuter. J’espère que nous ne vous avons pas trop dérangé ?
– Non, ça va.

 

 

2710 mots, ça aura été un week end de bon rattrapage de retard. J’ai moins de 1000 mots de retard à rattraper maintenant 😛

NaNoWriMo 2016 : Arkhaiologia Jour 12

« Toi, là, décréta Tina à la jeune femme. Je ne t’aime pas beaucoup.
– Je pense qu’on peut dire que c’est réciproque, commenta la rouquine tandis que Clay dissimulait un petit rire sous une toux mal imitée.
– Au moins, nous sommes d’accord sur un point, concéda la blondinette en jetant un regard assassin au jeune homme. Mais j’ai fait une erreur. Je sais reconnaître mes erreurs. Je vais donc t’aider à t’en aller d’ici.
– Merci. » Ethelle se permit de sourire au petit visage déterminé encadré de cheveux blonds en pagaille. Tina écarquilla les yeux, surprise, puis se reprit rapidement, fit volte face et imprima une cadence rapide en grommelant quelque chose qui ressemblait à « Suivez-moi » dans sa barbe. Les deux plus grands lui emboîtèrent le pas aussitôt.

L’adolescente bifurqua rapidement dans un couloir plus petit, qui menait à un escalier de service. La rouquine supposa que la plupart des Faucheux, enchantés de vivre dans un tel confort qui dépassait tout ce qu’ils avaient pu imaginer, ne s’étaient même pas intéressés à toute la zone dédiée au personnel. Sauf Tina qui, curieuse, avait certainement du explorer la nacelle du zeppelin de fond en comble. L’escalier les mena effectivement aux quartier des employés. L’adolescente les prévint de se montrer particulièrement précautionneux alors qu’ils passaient à côté des cuisines. Celles-ci, contrairement au reste de la zone du personnel, étaient occupées par des Faucheux qui s’occupaient des repas de la veuve noire et de leurs congénères. Ils n’eurent pas besoin de faire très attention. Ceux qui se trouvaient dans les cuisines étaient bruyants et rieurs ; personne ne pouvait entendre leurs pas. La blondinette les mena jusqu’à une réserve qui n’avait jamais rien du contenir, mais au bout de laquelle se trouvait un sas qui ouvrait sur l’extérieur. « Personne ne vient jamais ici, leur chuchota-t-elle. C’est ma sortie de secours. » Ethelle approuva intérieurement la prudence de la petite blonde déterminée. Même dans son palace de rêve, elle avait su garder la tête froide et s’était prévu une porte de sortie. Ce qu’elle-même, elle devait bien l’avouer, n’avait pas su faire pendant toute sa vie où elle avait profité de l’aisance conférée par la situation de son père. A sa décharge, elle se précisait tout de même qu’on ne lui avait jamais donné aucune raison de croire qu’elle aurait besoin d’une porte de sortie un jour.

Tina ouvrit la porte du sas, qui grinça lorsqu’elle la fit tourner sur ses gonds. En dehors de la nacelle, tout était sombre, les éclairages de l’intérieur ne parvenant pas à éclairer très loin à l’extérieur. Comme il n’y avait pas les marches prévues pour se rendre jusqu’au sol en contrebas, Clay sauta lestement à l’extérieur. Pour Ethelle, c’était une autre paire de manche. Ne voyant pas le sol en bas, cela lui nouait le ventre de devoir sauter dans le vide. Mais, ne voulant pas passer pour une personne faible face à Tina la têtue, elle s’assit sur le bord, prit une inspiration et se laissa tomber en s’efforçant de ne pas pousser de petit cri. Le jeune homme l’accueillit en bas, lui prenant la main pour qu’ils ne se perdent pas dans l’atmosphère sombre du hangar. Ils voyaient l’ombre de la blondinette se découper, au dessus d’eux, sur la lumière qui provenait de la réserve. Elle leur fit un signe de la main. « Merci ! Lui lança Clay dans un chuchotement. Je te revaudrai ça !
– Partez ! » Siffla l’adolescente en claquant le sas et le reverrouillant de l’intérieur.

« Hum, hésita le jeune homme. Je sais que nous étions pressés, mais j’aurais peut-être du prendre de quoi partir en voyage. A part ce qu’il y a dans ton sac, nous ne sommes pas exactement parés pour partir où que ce soit.
– Je… » Commença Ethelle, mais elle fut interrompue par un soudain éclat de voix provenant de l’intérieur de la nacelle. Elle ne savait pas si cela les concernait ou pas, mais une soudaine inquiétude l’envahit. Clay devait aussi s’inquiéter un peu : il lui prit de nouveau la main et l’entraîna rapidement vers les parois du hangar. La rouquine ne savait pas comment il faisait pour se repérer aussi bien dans la pénombre ambiante. Mais cela lui était égal : cela lui convenait très bien de le suivre aveuglément. Presque littéralement, d’ailleurs.

Ils parvinrent à la cloison sans que personne n’ouvre de nouveau le sas de Tina ou que qui que ce soit ne sorte de la nacelle de l’aérostat inachevé. Le jeune homme les fit passer derrière d’immenses amoncellements de caisses, pour les dissimuler à d’éventuels regards qui pourraient provenir du zeppelin. Ceci fait, il rendit à sa compagne son sac de voyage et la guida le long des murs, à la recherche d’une porte de service qu’il connaissait. Il espérait juste qu’il se dirigeait dans la bonne direction. Tout en tâtant la cloison de sa main à présent libre, il ne pouvait s’empêcher de se morigéner sur son manque de prévoyance. Les premiers jours allaient être compliqués. Ils allaient devoir quitter la ville – la veuve noire ne lançait jamais des menaces en l’air et il le savait fort bien – mais il n’était pas un spécialiste de survie en milieu non citadin. Et il doutait qu’Ethelle ait quelque connaissance que ce soit dans ce domaine non plus. Il était assez évident que, comme la veuve noire, cette jeune femme rousse était une personne intialement riche et à présent désargentée. Les personnes de ce genre là n’avaient aucune notion de survie. Ni même de vie réelle en général, lui avait-on toujours répété.

Il trouva enfin la sortie qu’il cherchait. Soulagé, il s’immobilisa et tendit l’oreille pour vérifier que tout était calme. Aucun bruit suspect ne troublait la tranquillité de l’extérieur de la nacelle. Le jeune homme enleva la barre qui empêchait la porte de s’ouvrir et ils se glissèrent tous les deux à l’extérieur. Il faisait toujours nuit et les alentours des entrepôts n’étaient plus éclairés à présent que plus personne n’y travaillait. Tenant toujours fermement la main d’Ethelle, Clay referma la porte, la bloqua et entraîna sa compagne loin du quartier des entrepôts. Plus ils s’éloignaient du centre de la ville, plus la rouquine ralentissait. Ils s’arrêtèrent dans une ruelle mal éclairée et le jeune homme lui demanda : « Que se passe-t-il ?
– Nous partons ? S’enquit Ethelle en retour.
– Oui, confirma-t-il. Nous n’avons pas vraiment le choix, je suppose. Mis à part si vous connaissez une solution pour continuer de vivre en ville en évitant la colère de la veuve noire ? »

La jeune femme ne répondit pas tout de suite. Elle n’avait plus beaucoup de solutions possibles en tête. La seule personne qui avait accepté de lui prêter assistance avait bien voulu le faire, seulement parce qu’il ne s’était pas directement impliqué. Et, en parlant de l’hypothétique mariage d’avec Nicolas Merryweather, plus elle y songeait, moins elle avait envie de s’enfermer là dedans. D’un coup, l’abattement la saisit. Ethelle leva la tête vers cet inconnu qui était à peu près le seul à bien vouloir l’épauler. « Je ne sais pas quoi faire, avoua-t-elle.
– Je n’ai pas trop d’idées non plus, lança Clay en souriant. Mais, ce dont je suis certain pour le moment, c’est que nous devons mettre le plus de distance possible entre nous et la veuve noire. Je ne sais pas à quel point vous la connaissiez, mais elle est vraiment dangereuse.
– Je ne la connaissais que très peu. Mais j’ai entendu des rumeurs à son propos et elle ne m’inspire pas confiance.
– Voilà pourquoi nous devons quitter la ville. »

Ethelle se tut de nouveau. Les propos de son compagnon paraissaient logiques, bien sûr. Mais l’idée de quitter la ville l’angoissait. Elle en était pourtant déjà sortie à de multiples reprises. Pour des vacances au bord de la mer par exemple. Ou lors de voyages formels où elle avait accompagné son père dans d’autres villes un peu partout. Sauf que cette fois, il y avait un petit air de définitif qui l’effrayait. Elle ne savait pas trop comment l’expliquer à Clay sans qu’il ne la trouve ridicule. « Tout va bien se passer, lui assura Clay avec toute la conviction dont il était capable.
– Vraiment ? S’enquit-elle, sceptique.
– Mais oui, j’en suis certain, ajouta-t-il. Nous ne nous connaissons pas encore, mais nous sommes ensemble. Et à deux, c’est toujours plus facile, n’est ce pas ? » Ethelle acquiesça. En réalité, elle ne savait pas vraiment si c’était toujours plus facile à deux. Mais l’idée de ne pas rester toute seule la rassurait beaucoup, la jeune femme devait bien l’avouer. Surtout si elle devait s’en aller pour une durée indéterminée qui pouvait, potentiellement, durer toute la vie. Comme le lui avait précisé Clay, elle et lui ne se connaissaient pas. Ils s’étaient rencontrés deux fois et demi. La demi étant pour la fois où il avait volé son ancienne amie Anna, qui venait de la rejeter comme une malpropre. Cet évènement à lui seul lui rendait le jeune homme plus sympathique.

« Allons-y, dans ce cas, décida la rouquine un peu plus confiante. J’espère que vous avez une idée d’où nous allons.
– Aucune, confessa le jeune homme avec entrain en reprenant son chemin vers la sortie de la ville.
– Aucune, vraiment ? » Ethelle lui emboîta le pas. Elle soupira et, décidant de voir le bon côté des choses, elle haussa les épaules et reprit : « Fort bien, cela ressemblera à un roman d’aventures je suppose.
– Je ne sais pas pour le roman, précisa Clay qui n’avait pas d’idée précise de ce dont il s’agissait, mais pour l’aventure c’est certain ! » Il paraissait enthousiaste et cela contribua, de beaucoup, à faire se sentir mieux sa compagne de voyage. Pour continuer d’alléger son humeur, il lui prit de nouveau le sac de voyage des mains.

Pendant qu’ils entreprenaient de sortir du milieu citadin, ils avaient commencé à discuter. L’un et l’autre se sentaient plus à l’aise en faisant connaissance et de converser rendait la nuit moins lugubre, sous l’éclairage de plus en plus rare des lampadaires à gaz. Clay raconta comment, livré à lui-même assez tôt dans la vie, il s’était retrouvé sous l’aile inquiétante mais confortable de la veuve noire, l’aidant à tisser sa toile dans toute la ville. Il n’avait pas eu l’intention de travailler pour elle toute sa vie durant. Pour lui, il ne s’agissait que d’une activité temporaire, il comptait bien faire autre chose de sa vie. Voyager, par exemple, lui convenait parfaitement. Bien sûr, il avait prévu d’organiser un peu mieux ses pérégrinations et non de partir comme un voleur sur un coup de tête. Mais d’avoir saisi cette occasion paraissait lui convenir. Ethelle, quant à elle, expliqua que son père avait été la cible d’un scandale orchestré de toutes pièces et tué. Elle s’étendit sur combien elle se sentait frustrée de ne pas avoir l’occasion de prouver tout ça.

« Il vaut mieux que je tire un trait là-dessus de toutes façons, soupira-t-elle. Puisque nous devons aller loin, je ne vais plus vraiment avoir aucune chance de laver le nom de Morton de quelque manière que ce soit. Ce qui n’est pas très grave, puisque je vais certainement devoir changer totalement de vie.
– Bah, on ne sait jamais, philosopha le jeune homme. Nous aurons peut-être l’occasion d’élucider tous ces mystères qui entourent ta famille.
– J’en doute, surtout si nous partons loin, contra Ethelle. Les indices et les informations doivent toujours être en ville. Et les personnes qui m’intéressent qu’elles soient au courant sont en ville aussi.
– Je croyais que vous n’aviez plus de soutien là bas ? S’étonna Clay.
– Oui, c’est vrai… » Soupira une nouvelle fois la jeune femme.

Elle n’avait pas encore tranché si cela valait vraiment le coup d’innocenter son père pour retrouver ses anciens amis. Ils lui avaient prouvé qu’ils n’étaient pas vraiment amis, alors rien ne disait qu’ils l’accueilleraient de nouveau. Et est-ce qu’elle voulait vraiment être accueillie par de telles personnes, ça elle était sûre que non. Alors, quel serait l’intérêt de lutter pour laver le nom des Morton, elle ne l’avait pas encore déterminé. La rouquine savait juste que si elle en avait l’opportunité, elle le ferait, tout en sachant pertinemment qu’il s’agissait peut-être juste d’une utopie. Enjambant des rails à la suite de son compagnon, elle bailla. « Il faudrait peut-être que nous réfléchissions à dormir, non ? Proposa Ethelle.
– Oui, approuva Clay, je suis fatigué moi aussi. J’aimerais attraper un train avant.
– Attraper un train ? »

Un sifflement annonçant l’approche d’un train retentit. Ecartant la jeune femme de la voie ferrée, le jeune homme lui sourit. « Oui, ce train par exemple.
– Comment allons-nous faire une chose pareille ?
– A cet endroit, il ralentit, expliqua-t-il. Si nous réussissons à monter, nous pourrions voyager très loin sans nous fatiguer.
– N’est ce pas dangereux ? S’inquiéta Ethelle.
– A peine, balaya Clay. Pas autant que si nous étions restés avec les Faucheux.
– D’accord. » Acquiesça la jeune femme en rassemblant sa détermination. Heureusement que son compagnon portait toujours ses affaires ; elle pensait qu’elle aurait besoin de ses deux mains si elle voulait réussir à grimper sur un train en marche.

Le train s’approchait d’eux, ils le distinguaient à présent. Doté d’une majestueuse locomotive, il roulait à une vitesse qui semblait faramineuse à Ethelle. « Je ne sais pas si je vais y arriver, commença-t-elle à paniquer.
– Mais si, c’est beaucoup plus facile que ça en a l’air, lui assura le jeune homme. Et puis je suis là pour vous aider.
– Tu as intérêt. » Lança la rouquine, tellement angoissée qu’elle était passée au tutoiement sans s’en rendre compte. Bien évidemment, elle n’avait jamais essayé de prendre un train en marche ; l’idée lui nouait l’estomac. La locomotive les dépassa. Comme l’avait prédit Clay, le train ralentissait. Plus les wagons passaient devant eux, moins l’idée de grimper sur l’un d’entre eux semblait saugrenue, ce qui rassura la jeune femme.

« Nous prendrons le dernier, l’informa son compagnon. Ca sera le plus simple. » Ethelle hocha la tête pour montrer qu’elle avait compris et s’efforça de se tenir prête. Elle réalisa avec stupeur qu’elle n’était plus inquiète, mais plutôt excitée à l’idée de faire une chose qui sortait à la fois de l’ordinaire et à la fois semblait risquée. Le dernier wagon approchait et, au signal de Clay, la jeune femme bondit. A sa grande surprise, mêlée de fierté, elle se retrouva facilement sur la plateforme arrière. Le jeune homme la suivit aussitôt. « Alors, ce n’était pas si compliqué, n’est ce pas ? Jubila-t-il.
– C’était merveilleux ! S’exclama-t-elle toute émoustillée par l’expérience.
– A ce point ? S’étonna son compagnon.
– Oh oui ! Je n’avais jamais fait une chose pareille, expliqua Ethelle. Nous prenons ce train dans l’illégalité, n’est ce pas ?
– Oui, confirma Clay. Mais nous ne risquons rien, personne ne viendra vérifier que nous ne sommes pas montés sur ce train en gare.

 

 

2501 mots pour aujourd’hui, et rebim dans la tête du retard !

NaNoWriMo 2016 : Arkhaiologia Jour 11

– Tout à fait, approuva la rouquine avec les joues encore rougies par l’émotion. Mais votre oncle n’est pas décédé de ce que je sais, pourquoi vous retrouvez-vous ici ?
– Il est mort avant-hier, l’informa platement la veuve noire. De folie d’après le diagnostic des médecins.
– Est ce vraiment possible de mourir de folie ? S’étonna Ethelle.
– Je ne pense pas. » Elle but une gorgée de thé. « Je pense que ce sont les fées. » La jeune femme rousse ne répondit pas à cela. Elle porta à son tour la tasse à sa bouche. Le thé était à la température idéale et parfaitement infusé. Elle mit à profit cette gorgée pour réfléchir rapidement. Il était vrai que beaucoup de choses étranges avaient eu l’air de se produire dernièrement. Malgré cela, elle ne pouvait s’empêcher de ressentir un certain malaise face à Arabella Finley.

Ethelle n’avait jamais eu d’atomes crochus avec cette personne. Et, bien sûr, il y avait les rumeurs qui lui revenaient à l’esprit. Elles disaient que celle qui était maintenant la veuve noire était une dangereuse lunatique. Orpheline, elle avait été recueillie par son oncle Jeremiah Finley. Mais il se disait sous cape qu’en même temps qu’Arabella grandissait, la maison Finley avait de plus en plus de mal à garder ses employés, exception faite du majordome de la maison qui était là avant même que le directeur d’AérosTech ne s’y installe. Elle avait une réputation de lunatique et d’aucuns racontaient que l’oncle Jeremiah était obligé de payer ses domestiques plus qu’ailleurs si il voulait continuer de profiter de leurs talents. Même ainsi, les employés allaient et venaient, ne restant jamais longtemps.

Une question surgit soudain dans l’esprit de la rouquine. Les domestiques de la maison Finley ne faisait pas long feu, mais Arabella avait tout de même réussi à s’entourer de toute une volée de Faucheux. Sans compter le mystérieux majordome qu’Ethelle soupçonnait être celui là même de la maison du directeur d’AérosTech. Celle-ci devait avoir été saisie, comme la maison Morton, supposa la jeune femme rousse. Mais toutes ces réflexions ne l’aidaient pas à trouver une façon de se positionner vis à vis de l’étrange veuve noire. Heureusement, cette dernière reprit la parole. « Comment trouvez-vous ce que j’ai fait de cet endroit ?
– Oh, c’est charmant, lui assura automatiquement Ethelle. Comment avez-vous fait pour trouver le mobilier et la vaisselle ?
– Tout était entreposé ça et là, expliqua Arabella. Mes Faucheux n’ont eu qu’à se baisser pour ramasser et suivre mes instructions pour tout installer.
– Comment avez-vous trouvé vos… Faucheux ?
– Oh, ça et là également. J’ai fait la connaissance de plusieurs d’entre eux avant la ruine d’AérosTech. Certains m’aidaient pour certaines… Affaires. Ensuite, nous avons fini par former une petite organisation. Pas aussi lucrative que celle de mon oncle Jeremiah, bien entendu, mais nous faisons notre petit bonhomme de chemin. »

Ethelle n’était pas certaine de vouloir comprendre ce que sous-entendaient certains des propos de la veuve noire. La jeune femme se disait que, si ça se trouve, ce nom de veuve noire était plus évocateur que ce qu’elle pensait de prime abord. Elle regrettait de ne pas avoir prêté plus attention aux rumeurs impliquant mademoiselle Finley, mais elle commençait à saisir pourquoi cette trentenaire n’avait jamais trouvé de parti, dans un environnement où les gens aisés se mariaient pour nouer des alliances. Arabella lui sourit. Elle semblait bien l’apprécier, mais la rouquine avait bien peur que ça ne soit pas réciproque. Il allait falloir qu’elle prenne congé. Elle préférait encore tenter le mariage avec Nicolas Merryweather proposé par Thomas Clayton, le vieil ami de son père. « Vous pouvez rester avec nous, si vous le souhaitez, lui proposa la veuve noire. Je suis certaine que vous seriez une remarquable addition à mes petits Faucheux.
– C’est une proposition généreuse, concéda Ethelle. Malheureusement, je vais devoir décliner votre offre, mademoiselle Finley.
– Oh, en êtes-vous certaine ? » S’enquit Arabella. Elle avait l’air très déçue et posa sa tasse un peu trop fort dans sa soucoupe.

La jeune femme rousse fit appel à tout son flegme pour ne pas s’emporter. Elle était fatiguée – il se faisait tard et elle manquait de sommeil – et en avait assez que les choses ne se déroulent pas selon sa volonté. « Oui, tout à fait, maintient-elle. J’ai beaucoup de choses de prévues demain. Bien sûr, je remercie vos Faucheux de m’avoir tirée d’un mauvais pas durant l’incendie du parc des Deux Ormes et je vous suis particulièrement reconnaissante pour le thé ! Mais toutes les meilleures choses ont une fin.
– Elles n’ont pas à s’arrêter forcément ainsi, précisa la veuve noire. Je serais vraiment déçue si vous vous en alliez. Il y a assez de place ici pour que vous ayez un appartement à votre disposition, vous savez.
– Vous êtes une personne généreuse, prête à partager le peu qu’il vous reste, la flatta Ethelle. Je dois dire que l’on ne peut pas en dire autant de la plupart de nos autres confrères de la bonne société. »

La dernière phrase était en toute franchise. Arabella inclina la tête en signe d’acceptation du compliment. La jeune femme rousse avait appris que complimenter les personnes qui n’étaient pas de son avis arrondissait les angles et cela lui permettait souvent d’obtenir d’eux bien plus que si elle s’emportait. Elle espérait que cette astuce fonctionnerait aussi sur l’inquiétante mademoiselle Finley. Si la veuve noire était aussi dérangée que le laissaient croire les rumeurs, il n’y avait aucune garantie. « Vous êtes une personne bien plus intéressante que nos confrères que vous avez mentionnés, mademoiselle Morton. Pour cette raison et beaucoup d’autres, je ne peux pas vous laisser partir.
– Pourquoi donc ? S’enquit Ethelle qui sentait la moutarde lui monter au nez.
– Parce que vous savez qui je suis, expliqua Arabella. Normalement, la seule chose que savent la police et la presse sur la personne qui dirige les Faucheux est le surnom de Veuve Noire. Si ils savaient qui je suis, ils aurait très rapidement l’idée de venir fouiner par ici. Je ne peux pas vous laisser partir.
– Pourtant, certains de vos Faucheux doivent bien connaître votre identité, argumenta la rouquine.
– Mes Faucheux habitent ici et bénéficient d’une meilleure vie sous mon aile que celle de la rue, contra la femme en noir. De plus, ils ont prêté serment et savent très bien à quoi ils s’exposent si jamais il leur venait à l’esprit de me trahir. »

Mademoiselle Finley jeta un bref regard en direction de son majordome. Ethelle subodora que celui-ci était un garant efficace de la loyauté des Faucheux. Et elle n’avait pas la moindre envie de savoir comment il s’y prenait. Puisque cet homme avait été le seul employé à rester au service des Finley pendant tout le temps où ils avaient occupé leur maison et qu’il suivait encore Arabella maintenant, la rouquine supposa qu’un lien fort s’était créé entre le majordome et sa maîtresse depuis belle lurette. Dans tous les cas, elle n’avait pas envie d’en savoir plus à ce sujet non plus. « Que voulez-vous de moi ? Soupira Ethelle.
– Que vous fassiez partie de mes petites araignées, bien sûr.
– Que je devienne une araignée des rues ? Je ne crois pas, non.
– Ma chère, la seule autre option que j’ai est de vous éliminer. » La menace de la veuve noire était réelle.

Mademoiselle Morton en avait plus qu’assez. Sa diplomatie était mise à rude épreuve et elle n’avait qu’une envie : jeter sa tasse de thé à la figure parfaite de la veuve noire. Tout en imaginant la tasse de porcelaine heurter le fin visage d’Arabella en dispersant des fragments effilés et des gouttes encore chaudes sur elle, la jeune femme rousse réfléchissait à la façon dont elle pourrait fausser la compagnie des Faucheux. Elle tourna brièvement la tête vers son sac de voyage que Clay portait toujours, établissant un inventaire rapide de ce qu’il contenait. Malheureusement, elle ne voyait rien qu’elle possédait qui pourrait l’aider. Elle doutait, notamment, que la veuve noire se laisse amadouer par son pot de confit de canard. Ethelle ne possédait rien dont elle pouvait se servir pour marchander sa liberté auprès de mademoiselle Finley.

La rouquine soupira et, découragée, lâcha : « Suis-je donc emprisonnée ici, alors que je ne comptais même pas venir à la base ?
– Voyons ma chère ! S’exclama Arabella en riant. Regardez autour de vous ! Cet aérostat n’est pas une prison. Il s’agit d’un bâtiment de croisière et vous aurez tout ce dont vous aurez besoin, ici. Vous pourrez vous séparer de cet accoutrement d’équitation et porter quelque chose de plus seyant et… propre également. Ne seriez-vous pas heureuse de retrouver votre confort de vie ? » La question était, somme toute, rhétorique. L’une et l’autre en étaient parfaitement conscientes. Bien sûr qu’Ethelle voulait récupérer son luxueux train d’existence. C’était d’ailleurs pour cela qu’elle avait besoin de laver son nom du scandale autour de son père. Elle voulait récupérer son héritage et sa notoriété, même si elle s’était promis de faire plus attention aux personnes qu’elle appelait ses amis. Elle voulait tout ça, mais pas rester enfermée au sein d’un hangar abandonné dans une épave inachevée jusqu’à la fin de ses jours, ou selon le gré des humeurs de la veuve noire, ou jusqu’à ce que quelqu’un démantèle les Faucheux.

Ethelle fixa Tina qui regardait ses pieds, comme si elle s’efforçait de ne pas se sentir concernée. Clay, quant à lui, contemplait la rouquine d’un air gêné. Lorsque leurs regards se croisèrent, il lui adressa un sourire qui se voulait rassurant. Au moins, se dit la rouquine, quelqu’un se montrait amical envers elle. Pour le moment, le jeune homme était le seul Faucheux envers qui elle ressentait un peu de confiance. Mais elle doutait qu’il soit capable de l’aider. « Tina, Clay, les interpella la veuve noire. Veuillez accompagner mademoiselle Morton jusqu’aux appartements qu’elle aura choisi. Si ils sont occupés par certains d’entre vous, faites les reloger. Nous avons là une invitée de marque : nous devons lui faire l’honneur d’une hospitalité irréprochable. »

Les deux Faucheux acquiescèrent et vinrent se placer près d’Ethelle. Celle-ci, comprenant que l’entretien avec Arabella était terminé, se leva, adressa un froid hochement de tête à l’intention de sa geôlière et les suivit. En sortant, elle jeta un dernier coup d’œil à mademoiselle Finley. Celle-ci avait repris la lecture de son journal tandis que le majordome lui servait une nouvelle tasse de thé. Le tableau dégageait tant de sérénité ! Serait-ce vraiment si terrible de finir ses jours ici finalement ? Ce n’était certes pas l’idéal, mais cela se rapprochait d’une vie confortable. Alors que Tina et Clay marchaient devant elle, la guidant dans les corridors faiblement éclairés comparativement au salon d’Arabella, une volée de jeunes Faucheux les bousculèrent en riant. Le cœur d’Ethelle se serra. Non, elle ne pouvait pas rester ici. L’idée de cette prison dorée la mit également face au fait qu’elle ne pouvait pas se rendre à son entrevue prévue avec Nicolas Merryweather. Sa situation ressemblerait peu ou prou à celle-ci. Ce qui l’emmenait à la conclusion suivante : il fallait qu’elle trouve ce qu’elle avait envie de faire de sa vie. Cette question revenait décidément bien trop souvent à son goût ces derniers temps.

Elle se rendit alors compte que Tina et Clay étaient en train de se disputer à voix basse, devant elle. La jeune femme s’approcha d’eux pour entendre ce qu’ils se disaient. « Je t’avais pourtant demandé de la laisser partir pendant qu’il en était encore temps, chuchota furieusement le jeune homme à la petite blonde.
– Je ne voulais pas que ta petite copine nous dénonce aux képis ! Répartit l’adolescente.
– Elle ne l’aurait pas fait, répliqua Clay d’un air excédé. Et maintenant elle est coincée avec nous alors qu’elle ne voulait pas…
– Comme si c’était une horreur d’habiter ici ! Tu es juste en train de chercher des excuses pour me crier dessus.
– Ce n’est pas une horreur d’habiter ici pour nous, précisa le jeune homme. Mais pour elle, ce n’était pas son choix.
– De toutes façons je ne voulais pas d’elle non plus, grommela Tina. Je ne savais pas que la veuve noire voudrait la garder ici.
– Voilà, à cause de toi, nous sommes tous embêtés. » Lança Clay.

Ils se murèrent tous les deux un instant dans un silence boudeur. Puis, le jeune homme toussota avant de reprendre : « Excuse-moi, Tina, je me suis un peu énervé pour rien.
– Non mais tu avais raison, parvint à avouer l’adolescente même si chacun des mots prononcés paraissait être le fruit d’un terrible effort. » L’atmosphère entre eux parut s’alléger instantanément. Ethelle en fut surprise. Elle n’avait jamais vu de dispute se conclure aussi rapidement et sur un compromis désintéressé des deux parties. En fait, elle ne savait même pas que c’était possible ; la jeune femme n’avait encore jamais été témoin d’une chose pareille. Les relations – et tout le reste en général – étaient toujours plus complexes de là où elle venait.

« Clay, l’interpella la blondinette. Je sais que, depuis quelques temps, tu réfléchis à t’en aller. En tous cas, c’est ce que l’on m’a dit. C’est vrai ?
– Plus ou moins, oui, confirma-t-il. Pourquoi me demandes-tu ça maintenant ?
– Je vais vous aider à sortir d’ici, tous les deux, décréta Tina.
– Comment ça ? S’étonna Clay. Et pourquoi ferais-tu une chose pareille ?
– Hum… Et bien, disons que je connais un chemin pour sortir d’ici, que personne d’autre que moi n’a découvert, commença l’adolescente. Et puis… Comme tu disais : cette situation est de ma faute.
– J’étais énervé quand j’ai dit ça…
– Non non ! Tu avais raison, j’aurais du t’écouter, persista Tina.
– Tu vas vraiment nous aider à partir ? Vérifia Clay.
– Oui.
– Même si cela signifie que nous devrons partir loin d’ici pour éviter la colère de la veuve noire ? Continua-t-il. Il y a des chances que nous ne nous voyions plus jamais, toi et moi, tu sais.
– Je sais. »

Le visage de l’adolescente était fermé mais déterminé, lorsqu’elle se tourna en direction d’Ethelle, qui s’immobilisa aussitôt.

 

 

2370 mots \o/ et bim, un coup de plus de 600 mots dans les dents du retard !

NaNoWriMo 2016 : Arkhaiologia Jour 10

Tina les mena jusqu’à un ensemble de stockage souterrain un peu moins souterrain et un peu moins humide que le reste, car situé un peu plus loin du bord du fleuve et quasiment en rez de chaussée. L’endroit était immense et très haut de plafond. Une rainure au milieu de celui-ci et de lourds ensembles mécaniques indiquaient qu’il pouvait s’ouvrir. De fait, la plus grande partie de l’endroit était occupée par une nacelle d’aérostat inachevée. Ethelle arrondit ses yeux de surprise : les Faucheux avaient installé leur quartier général au sein de la nacelle qui, bien qu’incomplète, était pratiquement terminée. La jeune femme se souvenait de cette production d’AérosTech, qui devait être dédiée aux croisières. Cela avait fait la une des journaux, tant le projet avait été ambitieux. Son père ayant été un ami du directeur de l’entreprise, il était même prévu qu’il fasse partie du voyage d’inauguration, en compagnie de sa fille.

Malheureusement le zeppelin de croisière précédent, Titania, avait eu un accident. Le monde avait été choqué d’apprendre la chute de Titania, dans la cordillère des Colosses. Les rares survivants, après l’incendie de la poche de gaz et la chute de la nacelle, avaient parlé d’une montagne mouvante qui avait percuté et déchiré le flanc du ballon. Tout le monde avait attribué ces vagues visions au choc subi par les passagers qui avaient frôlé la mort. Personne n’avait réussi à déterminer ce qui avait causé la chute de l’aérostat. Suite à cette petite catastrophe – l’accident avait causé la mort d’un ministre et de plusieurs autres personnes aux familles influentes – AérosTech avait vu son chiffre d’affaire baisser, de même que la fréquentation des zeppelins utilitaires de leur compagnie aérienne. Les dirigeants de l’entreprise pensaient pouvoir redresser le cap, mais ils firent faillite peu de temps après. En avait résulté, entre autre, l’abandon de leur partie des entrepôts du long de la Conquise.

Ceux-ci avaient rapidement été réhabilités par les Faucheux, de ce que pouvait en constater Ethelle. Pour des maraudeurs, ils devaient être bien installés dans cette nacelle qui avait pour but d’être un exemple en terme de luxe. La jeune femme devait avouer qu’elle trouvait qu’ils avaient eu une bonne idée et se morigéna de ne pas avoir pensé plus tôt à un abri de ce type. Malgré leur accointance arachnéenne, elle commençait à apprécier les idées de ces personnes. Elle se voyait même plutôt bien loger dans la nacelle inachevée, même si ce devait être une solution temporaire. En jetant un coup d’oeil de côté, elle réalisa que Tina était en train de l’observer, un petit sourire supérieur en coin. L’adolescente était visiblement ravie de constater qu’Ethelle était impressionnée par l’antre de la veuve noire.

Elles n’eurent pas le temps de se crêper le chignon. D’autres Faucheux sortirent de la nacelle et les emmenèrent au sein de l’édifice. Ils les entraînèrent dans ce qui devait originellement être un salon de réception. Ethelle se demanda où ils avaient trouvé le mobilier. En effet, celui-ci ne déparait pas du luxe recherché par les constructeurs de la nacelle. Peut-être que les Faucheux avaient trouvé d’autres entrepôts de mobilier dédiés aux aérostats pour meubler leur nacelle. Ils avaient également trouvé des lampes à huile qui éclairaient les pièces de douces lumières orangées. Une femme, dans la trentaine, trônait à une petite table de salon de thé, confortablement installée dans un fauteuil encore plus fastueux que celui du Parlement, où la rouquine s’était assise quelques heures auparavant. Elle était vêtue d’une robe noire d’excellente qualité assortie à ses cheveux de jais et, à son maintien, Ethelle devina que cette femme était originellement issue d’un environnement aisé. Alors que la veuve noire levait gracieusement la tête de son journal et dans sa direction, faisant jouer la lumière sur les traits de son visage, la rouquine réalisa qu’elle l’avait déjà rencontrée.

« Oh, ne serait-ce pas la délicieuse mademoiselle Morton ? S’enquit la femme en noir.
– C’est elle-même, confirma Ethelle en se réjouissant de voir une expression furieuse passer sur le visage de Tina.
– Je me souviens de la dernière fois que nous nous sommes côtoyées, déclara la dirigeante des Faucheux. Il s’agissait de la réception d’anniversaire du directeur de MéchanInc. C’était… Il y a deux ans de cela ?
– Environ, oui, acquiesça la jeune femme.
– Venez donc prendre place auprès de moi. » Lui enjoignit la veuve noire. Pour une araignée, Ethelle la trouvait plutôt sympathique, même si elles n’avaient jamais vraiment eu l’occasion de discuter lors des réceptions mondaines auxquelles elles avaient toutes deux participé. Le fait qu’elles avaient une grosse différence d’âge avait aussi du jouer, ces dernières étant nées à plus de douze ans d’intervalle. En réalité, la rouquine s’était souvenue de son identité de justesse. Il s’agissait de la nièce de l’ancien directeur de AérosTech, une des trois sociétés qui possédaient les entrepôts. Arabella Finley. Cela expliquait certainement sa présence ici, songea Ethelle, mais le fait qu’elle se retrouve entourée d’un gang des rues restait mystérieux.

En prenant place auprès de son hôtesse, la jeune femme ne put s’empêcher de jeter encore un bref coup d’œil en direction de Tina, qui lui parut verte de jalousie. Réprimant un sourire suffisant, elle tourna ensuite la tête en direction de Clay qui s’efforçait de rester impassible malgré sa surprise. Les autres Faucheux qui les accompagnaient depuis le début ne paraissaient pas se sentir très concernés et ils attendaient visiblement des instructions, appuyés çà et là contre diverses cloisons. Arabella posa le journal qu’elle lisait à leur arrivée sur sa petite table, donna quartier libre aux Faucheux et requit du thé à un autre d’entre eux qui se tenait dans l’ombre, derrière elle. Clay et Tina restèrent sur place, debout, silencieux et l’air quelque peu embarrassés.

Arabella ne fit rien pour les mettre à l’aise et ne semblait même pas avoir remarqué leur gêne. Toute son attention était dirigée sur Ethelle, qui commençait à ressentir un certain malaise à son tour. Elle décida de briser le silence : « Comment arrivez-vous à vous procurer du thé ici ? S’enquit-elle pour badiner.
– Mes petites araignées sont très douées pour trouver de tous les produits de première nécessité. » Expliqua la veuve noire avec un sourire attendri. Ethelle se demanda si elle avait bien compris qu’Arabella considérait le thé comme un produit de première nécessité. Pour sa part, elle avait préféré voler de quoi absorber du solide, plutôt que des feuilles qu’il fallait faire infuser dans de l’eau bouillante. Il était vrai qu’elle avait aussi – mal – acquis une conserve de confit de canard qu’elle n’avait eu aucun moyen de faire cuire et qui se trouvait toujours dans son sac de voyage.

Soudainement inquiète de ne plus l’avoir avec elle, la rouquine fouilla le salon du regard à la recherche de son précieux bien. En constatant que Clay l’avait toujours en main, elle poussa un soupir de soulagement intérieur. La jeune femme leva de nouveau les yeux sur la veuve noire, qui la considérait pensivement. « Vous n’avez pas besoin de vous agiter ainsi, la rassura Arabella. Vous êtes ici en présence amie. » Ethelle répondit par un sourire. Le Faucheux à qui le thé avait été commandé choisit ce moment pour revenir, équipé d’un plateau d’argent sur lequel se trouvaient une théière fumante et deux tasses de porcelaine avec leurs soucoupes assorties. L’homme disposa silencieusement le plateau sur la table, disposa soigneusement les tasses devant chacune des deux femmes et leur servit le thé comme un majordome de métier. La rouquine réalisa que ce devait être le cas.

« Bien, lâcha la veuve noire après avoir bu une gorgée du breuvage encore bouillant. J’ai besoin de savoir ce qu’il s’est passé au parc des Deux Ormes, pourquoi avez vous attiré l’attention de la police et pourquoi avez vous amené ici mademoiselle Morton ? Clay.
– Et bien, hésita celui-ci, rien de tout cela n’était prémédité. C’était un accident, tout simplement.
– Un accident ? Répéta Arabella sur le ton de celle qui en attend plus.
– Oui, hum… Toussota le jeune homme avec embarras. Quelqu’un avait amené une salamandre pour avoir l’air intéressant. Mais la salamandre a… Comme qui dirait… Craché du feu.
– Comment ça, craché du feu ? » Le ton doucereux de la veuve noire ne disait rien qui vaille à Ethelle. Clay ne paraissait pas en mener large non plus. Il faisait visiblement beaucoup d’efforts pour paraître impassible et cela ne fonctionnait pas très bien aux yeux de la rouquine. Tina, pour sa part, se faisait toute petite dans un coin, comme pour se faire oublier.

« Je sais que ça peut sembler étrange, reprit le jeune homme, mais cette salamandre devait appartenir à une race spéciale qui crache de petites flammes.
– Comme un petit dragon ? S’enquit Arabella toujours sereine.
– On peut voir ça comme ça, acquiesça Clay.
– C’est intéressant, commenta la veuve noire. Je savais que cela finirait par arriver. » Elle but une nouvelle gorgée de thé. Lorsqu’elle reposa sa tasse, un grand sourire barrait sa figure. Vu le résultat étrange que cela produisit, Ethelle supposa que la femme qui dirigeait les Faucheux n’avait pas l’habitude de sourire. « Tout le monde me prend pour une folle, reprit Arabella dont la voix se mit à trembler. Mais je sais que Titania a été détruite par un dragon. Et la ruine de RotorCorp est due aux monstres marins, j’en suis certaine. » Elle se tut soudainement. La rouquine, Clay, Tina et le silencieux majordome gardèrent prudemment la bouche fermée.

La jeune femme rousse travaillait à garder un masque neutre sur son visage lorsque la veuve noire plongea ses yeux noirs dans les siens pour dire : « Mademoiselle Morton, vous devez le savoir vous aussi, n’est ce pas ? Après tout, votre père a indirectement subi les désastres de ces créatures monstrueuses. Tout le monde pense que ces créatures appartiennent seulement aux contes de fées. Mais je sais, moi, qu’elles sont réelles ! Mademoiselle Morton, le jour où votre père s’est suicidé, j’ai entendu pleurer et crier une banshee devant votre maison et…
– Silence ! » Hurla Ethelle. Tous se figèrent. La jeune femme avait les joues écarlates et s’était levée, les mains fermement arrimées à la petite table. Elle luttait de toutes ses forces pour ne pas laisser couler les larmes qui encombraient sa vue. En réalité, elle-même était surprise de sa propre réaction. Mais que cette femme à la santé d’esprit douteuse se permette de mettre la mort de son père sur le compte de créatures de contes de fées l’avait mise hors d’elle.

Elle prit une grande inspiration, s’assit de nouveau, expira doucement et, calmée, reprit : « Veuillez pardonner ma réaction passionnée. Je me suis laissée emportée par mes émotions.
– Je comprends, compatit Arabella en lui jeta un regard incertain. Le deuil nous affecte tous.

 

 

1800 mots, cette fois c’est un nombre de mots correct !

NaNoWriMo 2016 : Arkhaiologia Jour 9

« Nous sommes presque arrivés. » Chuchota le Faucheux dans l’oreille de la jeune femme. Celle-ci frissonna. Cela ne lui disait rien qui vaille de rester aveugle pour mettre les pieds dans un repaire d’araignées. Même métaphoriques. Elle se prit à réfléchir à quel genre d’araignée lui faisait penser Tina. Elle pensa d’abord à ces grosses araignées de jardin striées de noir et jaune. Mais elle se reprit aussitôt, en estimant que ces araignées là étaient beaucoup trop majestueuses par rapport à cette adolescente quelconque.

Ethelle n’avait pas encore décidé à quelle araignée Tina lui faisait penser, lorsque Clay lui fit descendre des marches. Son nez sensible se plissa aussitôt. Elle n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouvait, mais l’hygiène ambiante paraissait inexistante. L’odeur dominante était celle de l’urine, talonnée par celle des égouts et de l’humidité en général. La rouquine espérait qu’ils ne se rendaient pas dans le réseau des eaux usées de la ville. Elle n’avait aucune envie d’abîmer sa dernière paire de bottines. Grimaçant à chaque fois qu’elle entendait ses pas provoquer des clapotis, Ethelle se demandait combien de temps les Faucheux allaient la faire parcourir ce lieu nauséabond. Clay parut sentir son malaise car, au bout de quelques instants, il interpella doucement la petite cheftaine qui les dirigeait : « Tina, maintenant que ça n’a plus d’importance, je lui enlève le bandeau. Elle me gêne pour marcher, ça sera plus pratique comme ça. » Il ne lui avait pas demandé la permission, nota Ethelle, et l’adolescente ne daigna même pas répondre.

A son grand soulagement, la rouquine n’ouvrit les yeux dans un réseau d’égouts. Ils se trouvaient certes en sous-sol, l’endroit était mal entretenu, humide et certainement habité par des colonies de rats, mais il ne s’agissait pas du réseau des eaux usées. Cela ressemblait plutôt à un ensemble de cave ou, plutôt, d’entrepôts souterrains. L’endroit paraissait totalement désaffecté et devait l’être depuis des années, estima Ethelle. Elle avait même une petite idée d’où se trouvait l’endroit, en réalité. L’abandon total des entrepôts du port – fluvial – des Modernités avait résulté de la faillite des trois sociétés qui les occupaient : MécanInc, RotorCorp et AérosTech. La jeune femme était à peu près au courant de tout cela, puisque ces évènements avaient indirectement participé à la chute de son père. Il était très impliqué dans les affaires de ces trois compagnies et leur ruine avait mis un grand coup dans ses affaires autant que dans ses influences.

Ethelle ne savait pas exactement en quoi consistaient lesdites affaires de son père. Elle avait compris quelques petites choses en surprenant des morceaux de conversations par ci par là. Mais elle n’avait jamais eu d’explications précises, Charles Morton ayant toujours été vague sur ces sujets. A l’époque, la jeune femme ne s’intéressait pas très bien au monde des affaires, ce qu’elle regrettait à présent qu’elle en avait besoin. Beaucoup de choses lui passaient au dessus de la tête, et elle se rendait maintenant compte qu’elle avait été aussi superficielle que ses amitiés. Si ça se trouve, si l’un ou l’une de ses amis s’était retrouvé dans sa situation actuelle, peut-être qu’elle se serait montrée aussi infecte qu’eux. La pilule était un peu difficile à avaler et la rouquine s’empressa de diriger ses pensées ailleurs. Elle était plutôt impressionnée de la vitesse à laquelle l’intérieur de ce bâtiment s’était délabré ; cela ne faisait qu’un an qu’il avait été entièrement abandonné. L’humidité ambiante lui expliqua, mieux que des mots, pourquoi le sous-sol paraissait aussi abîmé. Ces entrepôts se trouvaient au bord de la Conquise, le fleuve qui serpentait par la ville, et nécessitaient beaucoup d’entretien pour ne pas voir les caves inondées. Maintenant que plus personne n’était là pour s’occuper des sous-sols, ils se faisaient petit à petit engloutir par la Conquise.

 

 

Seulement 630 mots aujourd’hui. Finalement j’ai de nouveau accumulé du retard. Heureusement qu’un week end de trois jours se profile ! Il va falloir que je sois bien sérieuse.

NaNoWriMo 2016 : Arkhaiologia Jour 8

– Je ne me suis pas attardé pour voir si elle ne crachait que des étincelles, je t’avoue.
– Oh, émit la rouquine. Pensez-vous qu’elle puisse produire de vraies flammes ?
– Je n’en ai aucune idée, répondit Clay.
– Je ne savais pas que les salamandres étaient aussi dangereuses, reprit Ethelle. Je n’avais jamais entendu parler d’incendies causés ainsi. Est-ce que parce que nous sommes en ville ?
– Non, je ne pense pas. J’ai déjà vu beaucoup de salamandres et aucune ne crachait du feu ; ce ne sont pas des dragons !
– Comment se fait-il que celle là produise des étincelles dans ce cas ?
– Je ne sais pas, soupira le jeune homme. Ecoute… »Ils furent interrompus par une bande qui les apostropha : « Hé, Clay ! Où est-ce que tu avais disparu ? » Ethelle ouvrit des yeux ronds. La fille blonde qui paraissait diriger le petit groupe n’avait pas plus de quatorze ans et possédait une assurance apparemment inébranlable. Fermement campée sur ses appuis, elle croisa les bras et ajouta : « Et c’est qui, la rouquine ?
– Une amie à moi, balaya le jeune homme qui ne semblait pas particulièrement ravi de l’interruption.
– Vraiment ? Lâcha l’adolescente avec un air suspicieux. Je pensais que tous tes amis faisaient partie des Faucheux.
– Et non. » Eluda Clay.

Pendant l’échange, Ethelle resta prudemment silencieuse. Elle trouvait que l’ambiance entre les deux Faucheux était électrique et, comme le jeune homme l’avait bien aidée – et portait encore son sac de voyage – elle ne voulait pas risquer d’envenimer la situation. Pourtant, elle brûlait de remettre cette petite impertinente à sa place. Elle se contenta de la fusiller du regard, mais la blondinette la gratifia d’un coup d’œil encore plus mauvais et Ethelle dut faire appel à toutes ses compétences de fille de bonne famille pour ne pas se jeter sur elle. Les jeunes femmes bien élevées ne se battent pas. De toutes façons, elle ne possédait pas d’aptitude particulière au combat physique : aucune famille aisée n’aimait cultiver ce trait chez sa progéniture. Cela sonnait beaucoup trop rustre et pas assez civilisé. En revanche, la petite fille des rues devait en savoir un rayon sur le sujet. La rouquine se contenta de ronger de son frein, attendant impatiemment que Clay se débarrasse de cette présence malvenue.

« Bref, lâcha l’adolescente d’un ton acide. Après la débandade du parc, tous les Faucheux ont ordre de se retrouver dans l’antre de la veuve-noire. Viens. Et ta copine aussi.
– Pourquoi ? Renâcla le jeune homme sur la défensive.
– Parce qu’il y a des képis qui rôdent de partout, expliqua la petite blonde excédée. Si ils tombent sur elle, elle pourra leur dire dans quelle direction nous sommes allés. » Elle se tut un bref instant et plissa les yeux. « A moins que tu ne préfères que je la tue pour qu’elle garde le silence ?
– Ca va, ça va, temporisa Clay. Allons-y. » Alors que les Faucheux et Ethelle s’éloignaient encore du parc dans la nuit, il esquissa un sourire qui se voulait rassurant à l’intention de sa compagne rousse, qui affichait une mine boudeuse.

Cette dernière n’aimait pas trop l’idée de devoir suivre ces brigands. Personne n’avait daigné lui demander son avis et elle préférait l’idée de faire bande à part. Le terme d’antre de la veuve-noire ne lui disait rien qui vaille, pour ne rien arranger. Elle ne se sentait pas de frayer avec un groupe qui s’assimilait aux araignées. Ethelle avait horreur des araignées. Et des autres animaux rampants en général. Mais surtout des araignées. Ethelle et Clay se laissèrent un peu distancer par le petit groupe de Faucheux. La fille blonde les menant à un train d’enfer, cela ne fut pas une opération très difficile. Une fois qu’ils se trouvèrent un semblant d’intimité, le jeune homme se pencha sur la rouquine et lui déclara tout bas : « Je suis désolé que tu te retrouves au milieu de tout cela, ce n’était pas mon intention.
– Pourriez-vous arrêter de me tutoyer ? Nous ne nous connaissons pas et cela n’est pas convenable. » Le Faucheux lui jeta un regard perplexe. Constatant qu’elle était sérieuse, il expira en haussant les sourcils, désemparé. Il haussa les épaules, ne sachant pas trop réagir face à cette réponse qui n’en était pas une et à laquelle il ne s’attendait visiblement pas.

« Oui, d’accord, comme tu… comme vous voudrez, princesse.
– Merci, acquiesça la jeune femme qui avait décidé d’être magnanime et d’ignorer l’ironie du dernier mot. Je n’avais pas l’intention de rester avec votre… organisation.
– J’imagine, oui, compatit Clay sur un ton d’excuse. Je pensais pouvoir te… vous laisser partir et les rejoindre seul. Mais Tina nous a trouvés trop tôt.
– C’est bien dommage, déplora Ethelle. Je ne l’aime pas trop : elle est très agressive.
– Il ne faut pas le prendre personnellement, elle est comme ça avec tout le monde.
– Et cela ne la rend pas moins désagréable, pointa sèchement la jeune femme.
– Je sais, je sais, temporisa le Faucheux. Soyez patiente, je vais tout faire pour que vous puissiez partir le plus rapidement possible.
– J’y compte bien, approuva la rouquine. J’ai une importante entrevue demain et j’ai besoin de dormir pour être présentable.
– J’ai compris. Je ferai de mon mieux. »

La réponse de Clay était un peu sèche et Ethelle se dit qu’elle s’était peut-être un peu laissée aller en terme de comportement. En effet, techniquement, qu’avait-elle de plus que ces Faucheux, en dehors de sa bonne éducation ? Cette raison suffisait-elle à elle seule à ce qu’elle s’adresse à ce jeune homme de manière si hautaine ? La jeune femme toussota, gênée, et reprit d’un ton plus doux : « Excusez-moi de m’être un peu emportée. Je suis fatiguée et angoissée ; tout cela me rend irritable.
– Ce n’est rien, balaya Clay avec un sourire.
– Dites, ça ne vous ferait rien de vous taire ? » La voix de Tina, bien que basse pour ne pas alerter les riverains, était hargneuse. Elle devait être encore plus irritable qu’elle-même, songea brièvement Ethelle.

« Attend, lança le jeune homme à la petite cheftaine blonde. A partir d’ici, nous pouvons la laisser partir.
– Non, refusa abruptement Tina.
– Pourquoi cela ? Pondéra Clay. Maintenant que nous sommes loin du parc, nous ne risquons plus qu’elle nous dénonce aux képis.
– Elle vient avec nous, se buta la blondinette. Je ne veux pas risquer qu’elle nous suive sans que nous le sachions. Seuls les Faucheux peuvent savoir où se trouve notre repaire.
– Ta prudence t’honore, la flatta alors le jeune homme. Nous devrions lui bander les yeux, dans ce cas.
– Lui bander les yeux ? Répéta Tina en affichant un air suspicieux.
– Oui, confirma Clay. Nous ne pouvons pas savoir si elle ne dénoncera pas l’antre de la veuve-noire aux képis.
– Je croyais que c’était ton amie, pointa la blondinette.
– Pas au point de lui faire confiance là-dessus, répondit le jeune homme en haussant les épaules d’un air désinvolte. Elle n’a pas prêté serment après tout, et il y a une petite récompense à la clef pour dénoncer ce genre de choses.
– Elle ferait ça ? S’enquit Tina en plissant les yeux.
– Je ne sais pas, continua Clay en ignorant délibérément Ethelle qui lui jetait un regard offusqué. Qui peut le dire ? En tous cas, je ne sais pas si ça vaut vraiment la peine de prendre le risque. De toutes façons, tu pensais bien à quelque chose de ce genre là quand tu craignais qu’elle nous suive sans que nous le sachions, n’est-ce pas ? »

L’adolescente blonde parut mesurer les propos du jeune homme. Puis elle pencha la tête sur le côté. « Ca me paraît une bonne idée, approuva-t-elle finalement. Bande lui les yeux. » Clay acquiesça et sortit de sa poche de quoi bloquer la vue de la rouquine, malgré les protestations de celle-ci. « Si tu continues à faire du bruit, la prévint Tina, je lui dirai de te bâillonner aussi la bouche. » Ethelle la fusilla une nouvelle fois du regard mais se tint désormais tranquille tandis que le Faucheux s’approchait d’elle pour lui bander les yeux. La jeune femme savait qu’elle n’allait pas apprécier l’expérience, mais elle ne s’était pas douté que ça serait à ce point. De ne rien voir provoqua chez elle une petite vague d’angoisse. Elle sentit que Clay lui prenait gentiment le bras pour la guider, tandis que Tina ordonnait de nouveau le départ.

« Tu me paieras cet affront, siffla Ethelle dans la direction approximative du jeune homme qui la guidait.
– Calmez-vous, princesse, lui répartit-il sur un ton un peu moqueur. C’est pour votre bien, même si vous le prenez mal pour le moment.
– En quoi est-ce pour mon bien ? Grommela la jeune femme qui était vexée d’avoir laissé échapper un tutoiement alors même qu’elle s’était montrée désagréable à ce sujet.
– C’est pour que les Faucheux vous laissent partir tranquillement plus tard, expliqua-t-il brièvement.
– Pourquoi ne me laisseraient-ils pas partir ? Je ne leur serai d’aucune utilité : je ne sais rien faire, je ne vaux pas une rançon et je n’ai aucune connaissance intéressante.
– Ils sont plutôt à cheval sur leur sécurité. Ils ne vous laisseront pas partir à votre gré si vous connaissez l’emplacement de l’antre de la veuve-noire.
– Je ne veux même pas y aller, dans cet antre !
– Je sais, je sais, la rassura Clay. Je vous promets que je ferai tout pour que vous puissiez partir le plus rapidement possible sans faire de vagues.
– Et si jamais vos manigances ne fonctionnent pas ? S’enquit Ethelle d’un ton acerbe.
– Et bien, si je n’ai pas le choix, nous causerons des vagues. Mais je préfèrerais l’éviter. »

Les deux jeunes gens se turent et, durant le trajet, le Faucheux se montra attentionné envers sa compagne aveuglée et de mauvaise humeur. Il lui fit éviter les inégalités de la rue et s’arrangea pour que sa marche ne soit interrompue par rien de désagréable. Clay déploya tant de zèle pour son bien-être que la rouquine finit par se reposer entièrement sur lui, lui faisant une confiance – littéralement – aveugle. Elle en était même au point qu’elle avait oublié la présence désagréable de Tina et qu’ils se dirigeaient vers un endroit où elle n’avait aucune envie de se rendre. Lorsqu’un chien aboya soudainement sur leur passage, elle sursauta à peine.

 

 

1750 mots, crunch crunch le retard

NaNoWriMo 2016 : Arkhaiologia Jour 7

Il s’agissait d’Anna, qu’elle avait connue à l’école de jeunes filles de Notre Dame des Roses et qui avait été l’une de ses amies qu’elle pensait la plus proche. Elle se promenait bras dessus, bras dessous avec une jeune femme qu’Ethelle ne connaissait pas. Leurs regards se croisèrent un bref instant. Puis celui d’Anna se durcit. « Etes-vous folle ? Prenez donc garde où vous mettez les pieds ! » Eructa-t-elle sous le regard éberlué d’Ethelle qui ne l’avait jamais entendue vociférer ainsi. En réflexe, elle esquissa d’ailleurs un pas en arrière, tandis que son ancienne camarade détournait le regard et passait à côté d’elle, comme si elle était une moins que rien et qu’elles ne s’étaient jamais rencontrées. Bouche bée, la rouquine la suivit des yeux et contempla le dos d’Anna s’éloigner, la démarche raide et le pas pressé, fermement accrochée au bras de sa nouvelle amie.

Ethelle resta figée là, ne parvenant pas à détacher son regard de cette amie qui était soudainement devenue une étrangère agressive. Un peu choquée, elle revit son jugement sur Anna. Cela ne lui était plus très utile désormais, mais elle se promit d’être un peu plus vigilante sur la nature de ceux qu’elle côtoyait. Elle devrait ainsi moins se faire rabrouer par ceux qu’elle qualifiait d’amis. La jeune femme restait perdue dans ses pensées, se demandant ce qu’elle avait bien pu faire au monde pour se retrouver dans une telle situation du jour au lendemain. Quelqu’un bouscula soudainement Anna, la faisant hurler, ainsi que son accompagnatrice. « Au voleur ! » S’époumona l’ancienne amie de la rouquine. L’agresseur courut dans la direction d’Ethelle qui, faisant un pas de côté pour le laisser passer, reconnut Clay, le Faucheux. Alors qu’elle lui laissait le passage libre, celui-ci lui adressa un clin d’œil et disparut rapidement sur le petit chemin de pierres blanches.

La jeune femme rousse sourit amèrement ; il s’agissait là d’une bien piètre consolation. Mais sa camarade de Notre Dame des Roses, qui continuait de crier au voleur, avait bien mérité ce qui lui arrivait. Elle lui tourna le dos et continua son errance. Ses pas la menèrent, de manière prévisible, jusqu’à sa petite grotte végétale. Tenant son sac de voyage à deux mains devant elle, elle resta un instant à réfléchir en contemplant les végétaux entrelacés. Sa nature têtue reprit soudainement le dessus. De quel droit le dénommé Clay lui avait-il interdit l’accès au parc des Deux Ormes de nuit ? Après tout, l’accès au parc était interdit pour tout le monde, la nuit. Elle ne voyait donc pas pourquoi elle aurait encore moins le droit que les Faucheux de se trouver là.

Ethelle jeta un coup d’œil autour d’elle, pour s’assurer que personne n’était en vue. Une fois qu’elle fut certaine d’être seule, elle se glissa dans l’igloo de verdure. Maintenant à l’abri des regards, elle enleva sa robe encombrante et se vêtit de nouveau de sa tenue d’équitation, plus pratique. La jeune femme se souvenait que son père n’avait pas été particulièrement enchanté de la voir commander cette tenue. Il aurait préféré la voir monter à cheval en amazone. Mais il ne pouvait rien refuser à sa fille unique qui, en plus, avait perdu sa mère si jeune – la pauvre – et Ethelle ne voulait pas d’une tenue pour monter en amazone. Elle avait horreur de monter ainsi à cheval.

Une fois prête – se changer plusieurs fois dans la journée lui rappelait sa vie précédente – elle laissa ses affaires dans la grotte buissonneuse (buissonnière se dit dans ce cas ?) et partit à l’assaut de la ville. Son estomac criait famine et il y avait une chance pour qu’elle se tourne vers la profession de malfrate, alors autant qu’elle s’entraîne dès à présent. Ethelle revint au parc des Deux Ormes juste à temps pour la fermeture. Elle ne savait pas comment Clay et les autres Faucheux faisaient pour entrer après la fermeture. Pour sa part elle préférait s’y faire enfermer. Sans perdre de temps, elle courut se réfugier dans son abri. Épuisée par ses émotions de la journée, la jeune femme ne prit pas la peine de sortir quoique ce soit de son sac. Elle se contenta de s’effondrer par terre et de s’endormir promptement.

Des éclats de voix la tirèrent du sommeil. Se redressant instantanément, Ethelle jeta un rapide coup d’œil à l’extérieur de sa grotte feuillue. D’où elle était, la jeune femme ne distinguait rien. En revanche, une odeur de brûlé piquait ses narines. Inquiète, elle attrapa son sac de voyage et se coula à l’extérieur, tentant de localiser l’origine de la fumée. Elle repéra rapidement les lueurs jaunes d’un feu, au milieu de la pelouse de détente du parc. Intriguée et se sentant téméraire, Ethelle se dirigea dans cette direction. Elle voyait des silhouettes se découper – qu’elle supposa être des Faucheux – courant d’un côté et de l’autre du feu. La jeune femme ne savait pas ce qu’il se passait, mais la confusion paraissait être totale.

La rouquine n’osa pas retourner dans son buisson. Le feu avait l’air de s’étendre sans que personne n’essaie de le maîtriser et elle ne voulait pas se retrouver cuite en papillote. Ni en quoi que ce soit d’autre, d’ailleurs. Une ombre se dressa soudainement devant elle, a contre jour de flammes. « Encore toi ? » Lui lança la silhouette avec la voix de Clay. Ethelle n’eut pas le temps de répondre, et encore moins de s’offusquer d’être ainsi tutoyée, que l’ombre l’attrapa par le bras et l’emmena dans la direction opposée au feu. « Dépêche-toi, tout un tas de gens que tu n’as pas envie de voir ne vont pas tarder. » L’exhorta le jeune homme. La rouquine se pressa, à la suite de Clay qui la guidait dans une direction où elle ne se souvenait pas avoir vu de sortie.

Ethelle n’avait pas l’habitude de courir et s’essouffla vite. Son compagnon lui prit son sac d’autorité pour la soulager. Ils coururent jusqu’aux grilles qui ceinturaient le parc des Deux Ormes. A cet endroit, il y avait un mur contre lequel s’appuyait le système d’arrivée d’eau pour la rivière qui serpentait dans tout le parc. Le tout était dissimulé dans de faux rochers, le long desquels coulait une petite cascade artificielle. La jeune femme ne s’était jamais rendue dans cette partie du parc, mais elle n’avait pas le temps de s’y attarder. Clay grimpa lestement le long des rochers factices et, une fois en haut, se tourna vers Ethelle pour vérifier qu’elle le suivait. Celle-ci gratifiait les degrés de pierre d’un regard perplexe.

« Viens ! » Lui enjoignit le jeune homme. Elle acquiesça et entreprit d’escalader les rochers. Ils étaient glissants et elle s’écorcha les doigts dessus.
Elle réussit à rejoindre Clay plus rapidement qu’elle ne pensait et se sentit fière d’elle-même. La rouquine s’autorisa même de gratifier son compagnon d’un sourire satisfait. Mais celui-ci ne l’attendit pas. Toujours le sac de la jeune femme en main, il passa par dessus le mur et se laissa tomber dans la rue de l’autre côté. Une fois sur le trottoir qui longeait le parc, il leva la tête en direction d’Ethelle et lui adressa un petit signe encourageant. Elle déglutit. Le sol lui paraissait terriblement loin : elle allait forcément se faire mal en sautant de si haut ! « Allez, tu peux le faire. » Clay lui tendait une main en lui faisant signe de le rejoindre. Mais la rouquine avait l’estomac noué de frayeur. Ce mur était tout de même bien plus grand qu’elle.

Des sifflets se firent entendre, en provenance du parc. « La police, lâcha le jeune homme. Dépêche-toi, nous n’avons plus le temps de tergiverser. » Ethelle laissa échapper un demi sanglot d’angoisse. Elle avait très peur de sauter du haut du mur, mais elle n’avait pas du tout envie d’être attrapée par les forces de l’ordre. Depuis qu’ils n’avaient pas poussé l’enquête sur la mort de son père plus loin que la facile constatation du suicide, elle ne leur faisait plus confiance. Qui sait de quoi ils pourraient l’inculper en la trouvant de nuit dans un parc fermé en proie à un incendie ? Elle ne pouvait pas se permettre qu’ils lui mettent la main dessus, sinon elle pourrait certainement dire adieu à ses dernières chances de faire de nouveau partie de la haute société. Timidement, elle enjamba le mur. Se maintenant au rebord, elle fit passer son corps dans le vide, puis se laissa lourdement tomber dans la rue. Clay la gratifia d’une joyeuse tape dans le dos, puis l’entraîna de nouveau dans la nuit éclairée par les lampadaires à gaz.

La jeune femme n’aimait pas le silence de son guide tandis qu’ils parcouraient les rues endormies. « Que s’est-il passé au parc ? S’enquit-elle curieusement.
– Tu ne me croirais pas, balaya Clay en se rembrunissant.
– Essayez donc, insista Ethelle un peu irrité par ce tutoiement intempestif et impertinent.
– C’était une salamandre, je crois, hésita le Faucheux.
– Une salamandre ? Répéta-t-elle un peu dégoûtée. Et comment une salamandre peut-elle mettre le feu à un parc ?
– C’est Tischa qui l’a attrapée. Elle nous l’a amenée et certains des Faucheux se sont mis à la taquiner. Il y en a même un qui voulait la faire rôtir pour voir quel goût elle avait. La salamandre.
– Quelle drôle d’idée, commenta la rouquine qui n’arrivait pas à concevoir que l’on ait envie de goûter à quelque chose d’aussi répugnant pour elle qu’une salamandre. »

Clay haussa les épaules. « Tu sais, reprit-il, quand on a faim, on essaie des choses. Quoiqu’il en soit, la salamandre n’a pas apprécié le traitement. Aux sifflements qu’elle poussait, je pense qu’elle était sacrément en colère. C’est là qu’elle a commencé à gonfler et à briller comme une lanterne ! Et elle s’est mise à cracher des étincelles.
– Les salamandres ne crachent pas de vraies étincelles.
– Et les rats ne rient pas, la rabroua le Faucheux.
– Et les lucioles n’ont pas de visage, continua Ethelle qui, pensive, ne se sentit pas vexée par la répartie de son compagnon.
– Comment ? Ce dernier ne comprenait pas ce qu’elle racontait.
– Je voulais juste dire que je pense que je te crois, expliqua la jeune femme.
– Oh, d’accord. Tu as une drôle de façon de le dire. »

Ils restèrent un instant silencieux, jusqu’à ce qu’Ethelle ne demande de nouveau : « C’est la salamandre qui a causé l’incendie avec ses petites étincelles, alors ? » Clay hocha affirmativement la tête. « C’est impressionnant.
– Tu trouves ? S’étonna le jeune homme.
– Et bien oui, confirma-t-elle. Cette bête a du produire vraiment beaucoup d’étincelles pour pouvoir causer un incendie.

 

 

1771 mots, continuation du rognage de retard en cours

NaNoWriMo 2016 : Arkhaiologia Jour 6

Mais cela ne vous coûtera rien d’essayer. Sa famille est suffisamment aisée pour que vous soyez à l’abri du besoin. Bien sûr, avant le scandale Morton, vous auriez pu prétendre à bien mieux, mais la situation a malheureusement changé. Je le déplore autant que vous, soyez-en certaine. Ce n’est pas l’idéal, mais je pense que c’est le mieux auquel vous pouvez prétendre pour le moment. Et puis, soyons réalistes, vous n’allez pas pouvoir éternellement rester dans votre hôtel, n’est ce pas ? »

Le Comte Thomas Clayton se tut, attendant la réponse de la fille de feu son vieil ami. Il était visiblement très fier de son idée, qui soulagerait sa conscience en aidant Ethelle, tout en restant loin des éclaboussures du scandale autour de Morton qui, étant à présent décédé, ne pouvait plus se défendre contre ces accusations que sa fille jugeait fallacieuses. Cette dernière ne s’était pas attendue à une aide de ce type. Elle était sous le choc et utilisait la plupart de ses ressources pour garder un masque impassible. Un mariage, c’était tout ce que le meilleur ami de son père pouvait proposer. Avec un parti à l’air un peu douteux, qui plus est.

Elle fixa ses yeux bleus dans ceux du Comte. « Une union n’est pas une chose à prendre à la légère, parvint-elle à formuler. Il faut que je réfléchisse à cette éventualité que je n’avais pas du tout prévue.
– Je comprends, acquiesça Clayton. Mais ne perdez pas trop de temps. Je suppose que vos ressources financières qui vous permettent de payer Grand Grison ne sont pas extensibles. Et le jeune homme en question peut toujours changer d’avis sur l’une ou l’autre prétendante pendant que vous réfléchissez à la question.
– Je ne tarderai pas trop, lui promit Ethelle avec le plus d’assurance possible.
– Tant mieux, se réjouit le Comte. Pour vous aider, j’ai pris la liberté de vous prévoir un rendez-vous avec votre potentiel futur mari.
– Oh, merci, déclara machinalement la rouquine.
– Ne me remerciez pas, voyons, balaya Thomas Clayton avec magnanimité. C’est la moindre des choses d’essayer de vous sortir de cette situation compliquée ! Je ne vois pas comment vous pourriez y arriver toute seule.
– Bien sûr. »

Son égo n’avait pas vraiment apprécié la dernière phrase du vieil ami de son père. Ethelle ne pouvait pas s’empêcher de se sentir piquée par cette phrase beaucoup trop condescendante. Elle avait déjà remarqué ce trait de caractère irritant du Comte lorsqu’il s’adressait à son propre fils. Pour sa part, la jeune femme n’avait pas encore eu l’occasion de le subir, et elle aurait préféré rester dans l’ignorance. Thomas Clayton lui apparut soudainement plus détestable que secourable. Elle n’aimait pas trop cette idée de mariage et encore moins le fait qu’il lui propose un parti obscur au lieu de l’un de ses fils, neveux ou enfants d’amis, par exemple. Ses pensées furent interrompues par le Comte qui, enchanté de l’impression d’assentiment que lui avait donné la rouquine, reprenait :

« Bien, je suis ravi que nous ayons trouvé un terrain d’entente, en tous cas. Je vais devoir vous laisser prendre congé : j’ai beaucoup d’affaires importantes à traiter aujourd’hui. Je vous laisserai vous adresser à mon secrétaire, c’est lui qui dispose des détails de votre rendez-vous. Je vous souhaite toute la réussite du monde dans votre entreprise ! Vous êtes une jeune femme charmante, vous avez toutes vos chances. » Ethelle s’efforça de sourire ; après tout Clayton était persuadé d’avoir véritablement agi dans son intérêt à elle. La jeune femme le remercia, les formules de politesse lui venant machinalement à la bouche ; elle avait toujours bien maîtrisé l’étiquette. C’était, à certains moments, une seconde nature pour elle. Bien rodée, elle pouvait ainsi se sortir de situations mondaines désagréables, sans avoir l’impression d’avoir fait le moindre effort. Ce qu’elle appliquait consciencieusement avec le Comte, tout en ayant l’impression de continuer à vivre des évènements surréalistes, comme depuis le décès de son père.

En sortant du bureau, le secrétaire vint à sa rencontre. Ethelle ne lui avait pas accordé beaucoup d’attention pendant son attente, mais il paraissait un jeune homme plein de bonne volonté. Il avait déjà préparé une feuille avec toutes les informations dont la rouquine pourrait avoir besoin en vue de son rendez-vous avec celui que Clayton avait qualifié de son potentiel futur mari. « Merci beaucoup, lui déclara aimablement Ethelle avec un sourire.
– De rien, mademoiselle. Je me tiens à votre disposition si vous avez des questions.
– Je suis certaine que votre papier est parfaitement complet, lui assura la rouquine.
– Merci mademoiselle. » Le jeune secrétaire rosit légèrement.

« Où se trouve l’homme qui s’était assis ici ? L’archéologue ? s’enquit Ethelle en constatant que le petit salon d’attente était désormais vide.
– Oh, je ne sais pas mademoiselle, il est parti peu de temps après que vous soyez entrée dans le bureau de monsieur Clayton.
– Savez-vous où je peux le trouver ? L’interrogea ensuite la jeune femme qui ressentait le besoin de discuter avec une personne un peu excentrique qui lui changerait les idées.
– Malheureusement non, déplora le secrétaire. Je ne connais même pas son nom : il n’avait pas de rendez-vous avec madame Cranberry. Il est arrivé à l’improviste.
– Je vois, soupira-t-elle. Merci quand même, vous avez été fort aimable, monsieur. » Elle repensait à ce petit moment de félicité où elle sirotait son thé chaud qu’il lui avait apporté, confortablement installée sur le fauteuil vert, en étant persuadée que des jours meilleurs l’attendaient. Le jeune homme rougit carrément, mais ne parvint pas à faire durer la conversation. Ethelle s’en allait déjà, serrant fermement les anses de son sac de voyage.

En sortant dehors, sous le froid soleil de la matinée bien entamée, la rouquine se sentit un peu hébétée. Elle descendit les marches en pierre du Parlement comme dans un rêve. Puis se mit à marcher sans but dans la rue. Ses pas la menèrent inconsciemment jusqu’au parc des Deux Ormes. En s’installant sur un joli petit banc de bois blanc verni et aux armatures de fer forgé donnant sur une petite rivière artificielle bordée de joncs et de roseaux, la jeune femme songea qu’elle avait peut-être fini par considérer le parc comme sa maison. Elle se demanda si elle se sentait clocharde et que c’était pour cette raison qu’elle s’était dirigée ici sans y penser. Contemplant l’eau qui coulait en clapotant joyeusement, Ethelle se rappela de sa conversation avec – comment s’appelait-il déjà ? Oh, Clay – qui lui avait dit qu’elle n’était pas la bienvenue aux Deux Ormes et qu’elle devrait quitter l’endroit sous peine d’avoir de sérieux ennuis. Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle était rejetée de partout. Peut-être qu’elle n’avait effectivement pas d’autre choix que de tenter cette idée de mariage.

La jeune femme ravala ses larmes et sortit, de la poche où elle l’avait fourré, le papier que lui avait donné le secrétaire du Comte Clayton. Comme elle l’avait froissé d’énervement, elle le lissa consciencieusement, puis le parcourut. La rouquine apprit ainsi que le jeune homme à marier se nommait Nicolas Merryweather et qu’elle avait rendez-vous avec lui le lendemain, à l’heure du thé, dans un salon célèbre du centre ville où il avait accepté de la rencontrer. Elle laissa échapper un petit rire amer. Serait-elle encore vivante demain ? Ethelle n’avait toujours rien mangé depuis la veille, elle n’avait pas d’autre robe à mettre, n’avait aucune possibilité de prendre un bain, ni moyen de se rendre présentable. Une personne aussi difficile que semblait être le dénommé Nicolas ne laisserait jamais passer de tels manquements ; ses chances de l’intéresser étaient très minces, sans même compter que son nom de famille seul était un inconvénient pour le moment.

La jeune femme plia soigneusement le papier en quatre et le mit de nouveau dans sa poche, de manière plus minutieuse cette fois, et se laissa aller au découragement. Son regard erra de nouveau sur l’eau courante. Elle ne voyait plus d’autre solution pour fuir la misère et entreprendre de laver le nom de son père. La rouquine avait beaucoup compté sur le soutien du vieil ami de son père. Mais, comme ses amis à elle, l’attachement était superficiel ou même juste artificiel. Peu importait la nuance : le résultat était le même. Elle se retrouvait dans la rue, sans ressource ni personne vers qui se tourner. Complètement désemparée, Ethelle se prit désormais à se trouver plus compréhensive et compatissante envers les désespérés qui faisaient la manche, vendaient leur corps ou volaient.

Même si elle en était un peu honteuse, elle-même était devenue une voleuse passable en peu de temps. En témoignait ce pot de confit de canard qu’elle avait dérobé la veille mais qu’elle n’avait – ô ironie – aucun moyen de faire chauffer pour le manger. Au point où elle en était, la rouquine considéra la possibilité de le manger froid. Elle grimaça ; apparemment elle n’était pas encore prête pour ce genre d’extrémité. Son estomac gargouilla, certainement pour lui exprimer son désaccord. Il se sentait négligé et le lui faisait savoir. Elle poussa un long soupir. Que devait-elle faire à présent ? Se rendre à l’entrevue organisée avec Nicolas Merryweather ? Retourner sonner aux habitations huppées de ses amis au cas où l’un d’entre eux aurait changé d’avis ? Quitter la ville pour tenter sa chance ailleurs ? Faire la manche ou vendre son corps ou voler comme les autres démunis ? Mourir de froid dans un coin ?

Ethelle essaya d’imaginer un instant ce que pourrait donner une carrière de voleuse. Elle aimait bien l’idée de devenir une voleuse célèbre, mais pas trop celle de finir pendue à un gibet. La justice n’appréciait pas vraiment la profession de voleur. Malheureusement, aucune des autres possibilités ne lui plaisait non plus. Sa préférée était celle qui consistait à aller demander de l’aide à ses amis une fois de plus. Mais elle savait qu’il y avait peu de chance qu’ils aient changé d’avis et répugnait de ressentir de nouveau une telle déception. La jeune femme resserra un peu sa pèlerine. Malgré la fin de matinée, il faisait plutôt froid. Si elle se mariait avec Merryweather, elle serait au moins assurée de passer l’hiver dans une vraie maison chauffée.

En attendant, si Ethelle ne voulait pas tomber malade, elle devait faire un peu d’exercice. Récupérant son sac de voyage à côté d’elle, elle se leva et erra sur les chemins de pierres blanches du parc, admirant les pelouses encore vertes et les buissons et arbres bien entretenus. Il y avait également des parterres de fleurs envahis de pensées colorées et de violettes aux douces fragrances. Elle était tellement concentrée sur son admiration pour les plantes qu’elle faillit percuter quelqu’un.

 

 

1800 mots, je rogne un petit peu sur mon retard ^^

NaNoWriMo 2016 : Arkhaiologia Jour 5

Pour le moment, cette situation lui convenait parfaitement.

La porte du bureau voisin à celui du Comte s’ouvrit avec fracas, faisant sursauter Ethelle et le secrétaire qui triait des dossiers sur les étagères voisines. Un homme sortit de la pièce et attrapa fermement la porte, comme si il essayait de la dégonder. « Pas littéralement ! » Rugit une voix féminine et sèche provenant du bureau. « Ne vous faites pas plus bête que vous ne l’êtes Simon !
– Je ne pense pas que je pourrai en tirer grand chose, déplora ledit Simon en ignorant la femme.
– Laissez cette porte, Simon et fermez la ! » L’homme finit par obéir. Il claqua la porte et alla s’affaler sur un fauteuil situé en face d’Ethelle. Il soupira en passant une mains dans ses cheveux en bataille et posa ses pieds croisés sur la table basse qui les séparait.

La jeune femme l’inspecta machinalement. Ses vêtements, bien que de bonne qualité, étaient un peu poussiéreux et son apparence générale un peu négligée. Elle avait déjà vu des personnes porter ce genre de tenue ; ils s’auto proclamaient explorateurs ou aventuriers et voyageaient de par le monde, d’où ils ramenaient anecdotes et objets mystérieux. Comme si il avait senti qu’il était observé, Simon leva les yeux sur elle. « Vous paraissez un peu déconfit, commenta Ethelle.
– Je le suis, précisa l’homme. Personne ne veut m’écouter et c’est assez frustrant.
– Je vois tout à fait ce que vous voulez dire. » Compatit la jeune femme. Lors de la mort de son père, personne n’avait voulu la croire lorsqu’elle disait qu’il ne fallait pas s’en tenir à la thèse du suicide. Même l’officier de police ne lui avait pas prêté une oreille attentive. Cela, en particulier, l’avait beaucoup découragée. Si même les forces de police ne prenaient pas la peine d’enquêter, comment allait-elle pouvoir laver le nom de Morton ?

« Seriez-vous un explorateur ? s’enquit Ethelle intriguée par cet homme qui ne savait pas se tenir au milieu du Parlement.
– Encore mieux ! S’exclama celui-ci, un grand sourire illuminant son visage. Je suis un archéologue !
– Et vous recherchiez des fonds pour une expédition archéologique ?
– Pas vraiment, non. Je voulais surtout faire part de certaines de mes découvertes qui sont d’une importance capitale pour notre avenir. Mais aucune des personnes que je connais au gouvernement ne veut m’écouter.
– Avez-vous essayé de contacter des journalistes ? suggéra la jeune femme.
– J’y ai pensé, acquiesça Simon. Mais je ne suis pas certain du bien fondé de dévoiler mes hypothèses au monde entier.
– Pourquoi donc ? »

Ethelle avait fini par se trouver intriguée par ce que lui racontait l’archéologue. Il paraissait d’ailleurs enthousiaste d’avoir enfin une oreille attentive et parut réfléchir à la meilleure façon de lui présenter les choses. Après quelques secondes de réflexion, il lui demanda : « Auriez-vous remarqué des choses étranges, dernièrement ?
– Oh, et bien je remarque sans arrêt des choses étranges, répondit la jeune femme.
– Oui, c’est sûr qu’il y a beaucoup de choses étranges dans le monde, convint Simon. Mais je parle là de choses surnaturelles.
– Surnaturelles ? » Ethelle s’apprêtait à railler l’explorateur, mais se souvint brusquement du rat qui riait et de la grosse luciole qui avait eu l’air d’avoir un visage. Etait-ce à ce genre de choses qu’il faisait allusion ? Elle n’osa pas mentionner ce qu’elle avait vu la veille. D’autant qu’elle n’avait pas vraiment vu le rat et elle n’était pas très réveillée quand elle avait vu la luciole.

« Je suis certain que vous avez été témoin d’évènements étranges, persista Simon. Il y en a de plus en plus. Evidemment, les gens n’ont pas envie de voir le surnaturel, ils ont peur de passer pour des fous. Mais moi je sais bien que depuis des années, de nouvelles choses font leur apparition.
– De nouvelles choses ? L’archéologie ne concerne-t-elle pas plutôt l’étude du passé ? Pointa Ethelle d’un ton un peu acide, car elle n’était pas très sûre d’apprécier le discours de son interlocuteur.
– Oh si ! Et justement ! S’exclama l’homme avec véhémence. Tout est lié : ces apparitions étranges sont en rapport direct avec mes dernières découvertes.
– Vraiment ? »

La jeune femme était à la fois gênée des implications de l’apparition de choses surnaturelles qui la mettaient mal à l’aise, et intriguée par les explications de l’archéologue qui rendaient légitime ses observations de la veille. Elle avait brièvement pensé que ses déboires avaient fini par lui faire perdre la tête. Au moment où Simon allait entrer dans des détails, ils furent interrompus par le Comte Clayton qui sortait de son bureau avec le rendez-vous précédent celui qui était prévu avec Ethelle. Ils avaient l’air d’être arrivés à un accord qui leur convenait à tous les deux, si la jeune femme en croyait leur façon de parler très forte agrémentée de gros rires. Le visiteur finit par s’en aller et Thomas Clayton tourna la tête en direction du petit salon où se trouvaient Ethelle et Simon qui discutaient ensemble. « Ah, mademoiselle Morton, vous êtes déjà arrivée, se réjouit le Comte en s’approchant d’elle et lui tendant la main pour l’aider à se lever.
– Je suis toujours à l’heure, l’informa-t-elle en quittant le fauteuil avec une pointe de regret.
– Bien sûr, mademoiselle Morton, je n’en doute pas un instant. » Il jeta un coup d’oeil mi intrigué, mi dégoûté, en direction de Simon. Il ne pouvait clairement pas avoir une bonne opinion d’un homme à la mise aussi négligée. « Venez donc dans mon bureau, nous serons plus à l’aise et plus au calme. » La rouquine acquiesça d’un signe de tête et précéda Clayton dans son bureau. Il ferma soigneusement la porte, invita la jeune femme à s’installer dans un fauteuil similaire à ceux du petit salon d’attente qui faisait face à son bureau et s’assit lui-même derrière.

« Bienvenue mademoiselle Morton, j’espère que votre séjour à l’hôtel Grand Grison se passe bien.
– L’hôtel Grand Grison ? répéta Ethelle un peu perdue.
– Oui, j’ai entendu dire que c’était à cet endroit que vous logiez, ce n’est pas le cas ?
– Oh, si si c’est bien cela. » C’était effectivement dans cet hôtel chic qu’elle avait pris une chambre juste après la saisie des biens de son héritage, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus de ressources financières. Mais ses dernières nuits dans le parc des Deux Ormes étaient encore tellement marquantes et présentes dans son esprit qu’elle en avait presque oublié l’hôtel.
Elle reprit rapidement constance et décida qu’il était mieux que le Comte pense qu’elle logeait encore à l’hôtel au lieu qu’elle soit une sans-abri qui dormait dans un buisson au milieu d’un parc. Cela n’aurait pas été une situation convenable pour un homme respectable tel que Thomas Clayton que de recevoir une simple clocharde dans son bureau du Parlement. D’autant plus que, étant donné le regard de dédain dont il avait gratifié l’archéologue, cette perspective l’aurait très certainement dégoûté, même si il connaissait Ethelle depuis qu’elle était toute petite. Si il pensait qu’elle vivait toujours dans un endroit chic, elle ne comptait pas le détromper, et ça servait plutôt bien ses affaires.

« J’ai été tellement désolé d’apprendre la mort tragique de votre père, compatit le Comte.
– Les morts sont toujours tragiques, commenta la jeune femme avec un petit air pincé.
– En effet, convint Clayton avec un fin sourire. Vous avez toujours autant d’esprit ; c’est un plaisir de constater que vous ne vous êtes pas laissée abattre par la situation.
– Merci, mais je vous avoue que ça n’a pas été tous les jours facile. » La rouquine se souvenait notamment du premier soir où elle avait du dormir dans le parc des Deux Ormes. Ce soir là il y avait eu une averse particulièrement abondante et elle avait cru mourir de froid dans l’humidité ambiante, recroquevillée dans sa pèlerine au sein de sa grotte végétale. Elle avait beaucoup pleuré en grelottant cette nuit là. Mais elle avait survécu et le lendemain il avait fallu trouver à manger, tout en essayant de trouver des contacts qui auraient pu l’aider, au moins en l’hébergeant momentanément.

« Je n’en doute pas, les circonstances de cette disparition étaient vraiment dramatiques, continua le Comte. Mais passons. Alors, que puis-je faire pour vous aujourd’hui ?
– Tout d’abord, je vous remercie de bien avoir voulu me recevoir, commença la jeune femme. Dernièrement, cela a été un peu compliqué de trouver des personnes qui voulaient bien m’accorder du temps.
– Je comprends, beaucoup de gens manquent cruellement de certaines qualités humaines, déplora Clayton. Mais en tant que fille de mon ami d’enfance, vous pouvez compter sur moi mademoiselle.
– Cela me fait chaud au coeur de savoir que je ne suis pas abandonnée de tous, avoua franchement Ethelle. Depuis que tous mes biens ont été saisis, je me sens un peu désemparée, et j’aurais bien besoin d’aide pour remettre le pied à l’étrier.
– J’imagine. » Compatit le Comte d’une voix douce. Il la gratifia d’un regard compréhensif, poussa un profond soupir et se redressa face à son bureau.

Il reprit gravement : « Mademoiselle Morton, il faut que vous ayez bien conscience que le scandale autour de votre père va m’empêcher de vous aider publiquement. Je prends même déjà un risque pour ma notoriété de vous accueillir ici. En revanche, je peux essayer de vous aider par des moyens un peu détournés. » La jeune femme était très angoissée en attendant de savoir si le Comte allait pouvoir effectivement l’aider, ou si il s’agissait encore d’un espoir qui serait déçu. Elle s’efforça de n’en rien laisser paraître et de patienter tandis que Clayton s’étendait sur le fait qu’il n’allait pas pouvoir lui accorder une véritable aide directe. « Je connais un certain jeune homme de bonne famille auquel ses parents ont du mal à lui trouver un parti. Il s’avère qu’il les rejette tous et tout le monde se demande si il trouvera un jour une femme qui lui conviendra. Alors, j’en conviens, il se peut que vous ne l’intéressiez pas non plus.

 

 

1678 mots, je n’ai pas encore commencé à rattraper mon retard, mais au moins j’en ai pas plus !

NaNoWriMo 2016 : Arkhaiologia Jour 4

Le bâtiment faisait partie des plus imposants de la ville. A la fois massif et élégant avec ses colonnades élancées, il était clairement d’inspiration antique. Le fronton représentait des personnages classiques, en toges ou nus, qui étaient mis en scène dans diverses saynètes dont la signification restait obscure pour la plupart des gens. Ethelle s’était toujours demandée pourquoi les commanditaires de ces bâtiments les avaient voulu ornés de tellement de corps nus, alors que leur société était plutôt prude. Chacun pouvait être choqué lorsqu’un vêtement montait au dessus de la cheville, notamment. La jeune femme avait toujours trouvé cela ridicule ; elle ne voyait pas ce qu’il y avait de si affriolant dans un bas de mollet.

Le brouillard s’était un peu levé et la ville devenait plus fourmillante de piétons et de véhicules tractés par des chevaux tantôt animaux et tantôt mécaniques. Les voitures à moteur avaient fait leur apparition quelques années auparavant et avaient fait un tabac chez les familles suffisamment aisées pour s’en offrir une. Elles allaient plus vite qu’un cheval et n’avaient pas besoin de se reposer. Au début, il y avait eu pas mal d’accidents, surtout en ville où les piétons étaient pléthore. Mais le gouvernement avait rapidement pris les choses en main et établi tout un ensemble de règles à suivre, pour conduire ces véhicules en parfait accord avec « l’Etiquette de la Route ». Depuis, le nombre d’incidents impliquant ces voitures mécaniques avait beaucoup baissé. De plus, les piétons s’habituèrent rapidement à prendre plus de précautions avant de s’aventurer sur la rue où la circulation avait beaucoup augmenté. Certains quartiers aux rues plus larges que les autres avaient vu l’apparition de trottoirs surélevés où les piétons pouvaient marcher sans risquer de se faire renverser.

Ethelle avait adoré la petite voiture que son père lui avait offert pour son dernier anniversaire. Les finitions en laiton étaient finement ciselées et le tout était vernis. Elle avait rendue ses anciennes amies jalouses et avait organisé moult sorties à la campagne dont elles avaient toutes beaucoup profité. Malheureusement, la jolie voiture avait été saisie, comme tout le reste. Balayant ses pensées, elle gravit les degrés de pierre du Parlement. Elle savait très bien où trouver le bureau du Comte Clayton, elle s’y dirigea sans hésiter. Le secrétaire qui l’accueillit la fit patienter dans une petite alcôve meublée de petit fauteuils de cuir vert moelleux. La jeune femme s’installa avec délectation sur le meuble rembourré. Il lui semblait que cela faisait une éternité qu’elle n’avait pas eu l’occasion de s’assoir sur quelque chose d’aussi confortable.

Pour adoucir son attente, le secrétaire du Comte lui amena une tasse de thé aromatisé aux fruits. Ethelle le remercia avec une chaleur qui surprit l’employé. Elle ne put pas s’empêcher de se brûler la langue avec la boisson encore presque bouillante, tellement elle était pressée de goûter de nouveau à ce breuvage qui lui avait tant manqué. La jeune femme resta un instant, les yeux mi clos, à profiter du thé chaud, confortablement assise sur le joli fauteuil. Elle avait presque l’impression d’être de nouveau dans sa vie d’avant et espéra qu’elle pourrait en profiter le plus longtemps possible. Heureusement pour elle, le rendez-vous précédent de Clayton paraissait s’éterniser.

 

 

535 mots