NaNoWriMo 2014 jour 1 et 2 : Bård

Bård, fils de Sigurd, se blottit contre le poitrail de l’animal. Fatigué après ses frayeurs et sa fuite, il avait besoin d’un peu de réconfort. La louve pencha sa tête vers l’enfant et lui adressa un coup de langue affectueux. Quelque peu rassénéré, il se pelotonna plus avant contre l’immense bête. Elle était plus grande que le plus grand cheval et aurait pu ne faire de lui qu’une bouchée. Pourtant, lorsque les ennemis de sa famille avaient voulu le tuer, elle l’avait sauvé. Il était dos au mur, face à un adulte armé d’une épée et là, elle avait jailli de nulle part, traversant un rideau de flamme, égorgeant et piétinnant les assaillants. Après avoir éparpillé ses adversaires, elle s’était emparée de lui et l’avait emmené loin de la tourmente. D’abord tétanisé de terreur de se retrouver dans la gueule du loup, il avait hurlé pendant longtemps. En constatant qu’elle ne le dévorait pas, il avait fini par se rassurer. Et puis, il était grand maintenant : à huit ans révolus, il ne devait plus avoir peur.

Il bâilla. Le visage enfoui dans la fourrure de sa protectrice, le garçon chercha désespérément le sommeil. Mais les évènements de la journée se bousculaient dans sa tête, trop nombreux et trop terribles. Il s’agita. La louve lui adressa de tendres poussées de museau. Il eût une soudaine envie de pleurer. Retrouverait-il ses parents le lendemain ? Et qu’est ce qu’un animal, aussi géant soit-il, pouvait comprendre aux tourments humains ?

« Plus que tu ne le crois, petit d’homme, dit la louve. J’ai déjà perdu de mes proches, et ton père était un grand ami à moi.
– Mais tu… tu parles ! s’exclama Bård sidéré d’entendre une voix humaine jaillir de la gueule d’un tel fauve.
– Oui, confirma sa terrible interlocutrice en retroussant les babines dans une forme de sourire. Je suis ce que vous autres, humains, appelez un Vane. Enfin, une Vane en l’occurence. » Le garçon en resta bouche bée. Il se trouvait en présent d’un animal mythique, un esprit protecteur de la nature, et cet animal lui avait sauvé la vie. Comment son père avait-il pu devenir l’ami d’un monstre pareil ?

« Vous connaissiez mon père ? s’enquit Bård.
– Le grand Sigurd oui, répondit la louve. Il m’avait informée de la naissance de son fils, Bård. Son odeur est très présente sur toi. » Elle le renifla, comme pour vérifier ses dires. « Je me nomme Fen, reprit-elle. Tu peux m’appeler ainsi. J’ai l’impression que nous allons passer un petit moment ensemble.
– Combien de temps ? s’inquiéta le garçon qui avait envie de retrouver sa parentèle le plus rapidement possible.
– Je ne sais. » Le regard qu’elle lui lança en disant ses mots était insondable. « Pour le moment tu devrais dormir, tu es en sécurité avec moi.
– Je veux aller voir mon père ! Décréta Bård qui commençait à s’alarmer.
– Nous le verrons demain, lui assura la louve. Je te promets de te ramener à lui, d’accord ? »

L’enfant finit par hocher affirmativement la tête, un peu à contrecoeur. Tant les propos que le regard mystérieux de Fen l’avaient inquiété. Mais il avait donné son accord. Il se réinstalla entre les pattes avant de la louve, le plus confortablement qu’il pouvait. Elle dégagea une de ses pattes pour le serrer contre elle. Epuisé et au chaud blotti dans la généreuse fourrure de la Vane, Bård perdit la lutte contre le sommeil et sombra bientôt dans les ténèbres.

Les timides rayons de soleil qui s’infiltraient dans la petite caverne éveillèrent le petit garçon tard le lendemain. Il ouvrit les yeux, surpris de ne pas sentir les odeurs habituelles de repas du matin. « Père ? » Appela-t-il avant de se souvenir qu’il ne se trouvait pas dans son lit. La petite décharge d’adrénaline qui en suivit le mit tout de suite sur pied, dégageant la patte de la louve qui le tenait au chaud. Bård eût un sursaut de terreur de se retrouver face à face avec l’immense carnassier, avant que son cerveau encore endormi ne l’informe que Fen lui avait sauvé la vie la veille. « Tu as dormi longtemps, commenta celle ci. Tu devais en avoir besoin.
– Euh… Oui. » En convint il.

La Vane se leva à son tour, s’étira longuement et bâilla de tous ses crocs. « Je veux voir mon père. » Recommença Bård. Il avait faim et d’être sorti du chaleureux cocon de fourrure le faisait frissonner de tous ses membres, mais un sentiment d’urgence le pressait. Il devait retrouver sa famille avant toute autre chose. La louve lui adressa un regard scrutateur de ses yeux d’or et hocha la tête. « Soit. » Dit-elle avant de sortir de la caverne. Elle aurait préféré y aller seule, mais elle sentait que le garçon ne lui laisserait pas le choix. Celui ci lui emboîta aussitôt le pas. Dehors, ils constatèrent qu’un peu de givre recouvrait le sol. Il fondait sous le soleil, mais cela annonçait l’arrivée du froid. La Vane inspira profondément l’air des alentours. « Mmmh, ça sent la neige on dirait. Nous ferions mieux de ne pas traîner. Monte sur mon dos, ainsi nous irons plus vite.
– D’accord. »

Fen se coucha pour que son petit protégé puisse grimper car, debout, elle était bien trop haute. Une fois qu’elle se fut assurée qu’il était bien installé et fermement arrimé à la fourrure de son garrot, elle se lança. D’un petit pas d’abord, qu’elle allongea au fur et à mesure qu’elle constatait que l’enfant tenait bon. Il avait peur de tomber, aussi serrait il de toutes ses forces les poils de sa monture, mais il était décidé. Il ne se rendit pas compte de l’allure phénoménale que Fen avait adopté comme vitesse de croisière. De fait, elle courrait plus vite qu’un loup normal et pouvait tenir cette cadence plus longtemps. De tout le trajet, le garçon s’accrocha courageusement et avec opiniâtreté.

« Que se passe-t-il ? S’enquit il lorsqu’il remarqua que la louve avait ralenti le pas.
– Chut, ne fait pas de bruit, lui ordonna-t-elle. Nous sommes proches de chez toi et il reste peut-être des ennemis. Nous allons nous montrer discrets. » L’enfant avait peur mais il avait décidé de se montrer courageux. Et puis, que craignait-il avec une Vane pour compagne ? Il s’efforça de faire le moins de bruit possible, toujours accroché de toutes ses forces à sa monture. A présent, Fen marchait précautionneusement et s’arrêtait à intervalles réguliers pour renifler l’air autour d’elle. Bård se demandait ce qu’elle pouvait bien sentir car, lui, ne percevait que l’odeur du feu qui avait ravagé son village la veille. La fumée masquait en partie le timide soleil de fin d’automne, donnant une atmosphère encore plus macabre. Les oreilles de la louve étaient aussi sans cesse en mouvement. Mais de même, l’enfant n’entendait que les lamentations du vent.

« Surtout, ne descend pas avant que je te le dise. » Chuchota Fen à l’intention de son petit cavalier au moment où ils entraient dans le village ravagé. Elle avait bien fait de le mettre en garde car, à cet instant il n’avait envie que d’une chose, et c’était de se précipiter à terre pour courir jusqu’au hall de son père. D’ailleurs, il serait probablement passé outre l’interdiction de la Vane s’il n’y avait pas tant de corps éparpillés sur la terre battue. Il craignait d’avoir reconnu Rolf le forgeron parmi eux. Mais comme il était face contre terre, l’enfant n’en était pas certain. Quoiqu’il en soit, le probable Rolf était entouré des corps de plusieurs assaillants ; il avait vendu chèrement sa vie. Craignant de reconnaître d’autres personnes qu’il connaissait, l’enfant enfouit son visage dans le cou de sa protectrice. Se morigénant de réagir comme un bébé, il releva bientôt la tête. Il ne pouvait quand même se résoudre à regarder les cadavres, alors il fixa son regard sur son objectif : chez lui.

Aussi silencieuse qu’une ombre, la louve se coula de maison en maison jusqu’à la demeure de son vieil ami Sigurd. Contrairement à certaines habitations du village, le hall qu’elle visait ne brûlait pas. Sans pitié pour l’impatience du garçon qui, pour le moment, faisait des efforts surhumains pour rester coi, elle n’entra pas tout de suite par la porte ouverte. Elle craignait de tomber sur les pillards survivants qui seraient restés passer la nuit aux frais de leurs victimes. Etaient ils vraiment de simples pillards, d’ailleurs, elle n’en était pas certaine. Elle songeait à l’éventualité que son ami ait été agressé à des fins plus personnelles. Bien évidemment, elle ne pouvait pas en être certaine, mais son instinct lui criait qu’elle avait raison. De plus, elle aurait préféré venir faire ses investigations sans le petit, Bård. Mais elle subodorait que si elle l’avait laissé, il aurait tenté de la suivre. Et, seul dans les bois, il se serait probablement perdu ou fait une mauvaise rencontre. Mieux valait qu’elle le garde auprès d’elle.

Elle était contrariée. L’odeur du feu et des cendres envahissait tout et elle n’arrivait pas à déterminer la présence ou non d’humains vivants. Heureusement, les morts n’avaient pas encore commencé à sentir trop fort, mais cela s’avérait une bien piètre consolation face au carnage qui s’offrait à eux. Tant pis. Il allait falloir entrer chez Sigurd malgré le danger potentiel, sinon le petit risquait de se précipiter en courant et en criant le nom de son père partout. Elle avait beau être une Vane, ses instincts de loup étaient très forts et elle devait réprimer son réflexe de gronder. Elle poussa la porte entr’ouverte et s’aventura à l’intérieur. L’inquiétude du petit Bård faisait écho à la sienne : elle sentit ses jambes se crisper sur ses flancs.

Un feu crépitait dans l’immense cheminée de la grande salle. Fen s’immobilisa, son coeur se fendant dans sa poitrine lupine. Sigurd, son vieil ami, était là. Mais mort, ses mains et ses pieds cloués au mur. Au moment où l’idée d’empêcher le fils d’assister à ce spectacle lui effleurait l’esprit, celui ci poussa un grand cri, “Père !” et glissa au sol pour se précipiter vers le cadavre exposé de son géniteur. A son hurlement de désespoir, des formes se mirent à bouger un peu partout dans la pièce. Toute à son effarement, la louve n’avait pas vu les gens qui dormaient dans les ombres de la salle à son entrée. “Le monstre !” s’exclama l’un d’entre eux. Fondant sur Bård, elle l’attrapa par le surcôt afin de l’emmener loin de cette scène et du danger.

Fen renversa une forme indistincte sur son passage. Le vêtement de l’enfant hurlant se déchira et il tomba à terre. Au moment où la Vane s’arrêta, elle sentit l’éraflure d’une lame dans sa cuisse arrière droite. Elle laissa échapper un jappement de surprise et fit volte face pour arracher la tête de son assaillant. « Tuez ce monstre ! » Insista une voix péremptoire. La louve fixa son regard doré sur l’homme qui donnait des ordres. Et ce qu’elle vit ne lui plût pas. Le visage du chef était masqué d’un casque à visière rabattue, il exhalait une odeur mêlant le feu et le sang, mais tout ceci n’était rien à ses yeux. Pire que tout, la cible qu’il désignait n’était pas elle même, mais se situait entre ses pattes. Sigurd l’avait prévenue : des personnes risquaient d’en vouloir à la vie de son fils. Elle avait promis de protéger ce dernier au péril de sa vie si il arrivait quoique ce soit à son ami. Et un loup n’avait qu’une parole.

Protégeant Bård, qui était roulé en boule et sanglotait de manière hystérique, entre ses pattes, elle se mit dos au mur et dévoila ses crocs en grondant. Chacune de ses canines était aussi longue et effilée qu’une dague. Les pillards hésitèrent en voyant un animal de cette taille les menacer. « Vous ne craignez rien, reprit le chef en voyant ses hommes faillir. Cette bête est trop grosse pour se battre dans un endroit aussi bas de plafond ! » Ces propos mirent Fen encore plus en rogne ; à son grand déplaisir, il n’avait pas tort. Il ne serait pas facile pour elle de se dépêtrer de ce guêpier.

« Vient donc leur montrer comme c’est facile de me tuer sans mal, le défia-t-elle.
– Elle parle… » Murmurèrent plusieurs voix avec effarement. Certains reculèrent d’un pas. Ce n’était pas assez d’avoir un fauve géant à combattre : le fait que ce fauve parle les faisait encore plus hésiter. Et elle avait défié leur chef. Ce dernier ne pouvait se dérober sans perdre la face aux yeux de ses guerriers. Il s’avança lentement, en tirant une grande épée bâtarde dont le fourreau pendait dans son dos.
« Avec plaisir, répondit il. Mais nous ne sommes pas obligés de combattre, sais-tu.
– Vraiment ? Ironisa la louve grondante.
– Je t’assure, persista l’homme en continuant de s’approcher. Si tu me laisses l’enfant qui geint entre tes pattes, je te laisse partir sans heurt.
– Oh, voyez vous cela, répartit Fen.
– Je te donne ma parole que je ne te ferai aucun mal et, de plus, je pourrai te laisser faire partie de ma bande.
– Assouvit donc ma curiosité : que comptes tu faire de ce lui ? S’enquit la Vane.
– Le tuer, mais que cela peut il faire ? Qu’est ce que la vie d’un enfant aux yeux d’un puissant esprit tel que toi ? » Balaya le guerrier. Son épée se trouvait à présent à portée de la louve.

Elle bondit. Mais sa mâchoire claqua dans le vide. L’homme était doté de très bons réflexes et sa bâtarde mordit l’épaule de Fen, qui glapit de douleur. « Hey ! Se moqua-t-il. C’est que tu aurais pu me couper en deux. Je suppose donc que tu refuses ma généreuse proposition. Quel dommage… » Il abattit de nouveau sa lame mais la Vane s’y attendait, cette fois et elle esquiva à son tour. Les comparses du guerrier, un peu rassurés, s’approchèrent afin d’encercler l’animal. Elle ne pouvait rester pour combattre, ce serait trop dangereux pour Bård. Elle ne l’entendait plus, il avait du s’évanouir. Il était plus que temps de s’en aller. Elle s’empara d’une table à pleine gueule et la jeta sur les humains. Profitant de la confusion, elle prit délicatement le petit garçon inconscient dans sa gueule et défonça la cloison d’un coup d’épaule pour s’enfuir. Elle aurait bien le temps de s’occuper de venger Sigurd plus tard.

Alors qu’elle bondissait à toute allure dans le froid malgré sa profonde blessure à l’épaule, elle entendit des flèches siffler à ses oreilles. Bientôt suivirent des martèlement de sabots. Ils en voulaient vraiment au petit Bård, se dit elle, qu’ils la poursuivaient alors qu’aucun cheval ne pourrait la rattraper. Ils se lasseraient bien assez vite. Quelque chose d’humide et froid tomba sur sa truffe. Un flocon de neige. Parfait, elle n’aurait pas à masquer sa piste. La neige s’en chargerait pour elle. Quelques enjambées plus tard, elle atteignit le couvert des arbres. Les flèches ne sifflaient plus, ils ne pourraient plus l’atteindre ici. Elle se permit de ralentir un peu et d’adopter une allure qui lui permettrait de voyager pendant plusieurs heures. Car ainsi se déplaçaient les loups. Elle pensait qu’elle devait emmener son protégé le plus loin possible si elle voulait le garder en sécurité.

Assez rapidement, elle n’entendit plus aucun bruit de poursuite et les flocons se frayaient un passage entre les frondaisons des arbres pour commencer à tisser un tapis blanc moelleux sur le sol forestier. Fen continua de courir jusqu’à ce que les élancements de sa blessure la fassent trop souffrir. Elle passa alors à un petit trot puis, trouvant un endroit un peu abrité par une corniche, elle s’y infiltra et se coucha. Ainsi installée, la louve posa son précieux chargement sur ses pattes avant afin de l’isoler du froid du sol, avant de s’employer à inspecter l’endroit où l’épée bâtarde l’avait lacérée. En tant que Vane, elle ne se faisait pas de souci, elle guérirait rapidement. Mais elle saignait encore abondamment alors que sa cicatrisation aurait déjà du s’amorcer. Elle lécha sa blessure avec application, sans oublier le sang autour qui maculait sa fourrure. A chaque coup de langue sur sa chair déchiré, Fen grimaçait, tant de douleur qu’au goût étrange que l’épée du mystérieux guerrier avait laissé. Cette arme devait avoir été recouverte d’une étrange substance qui retardait la guérison.

La louve géante prit quelques minutes pour réfléchir. Cet homme, qui avait tué Sigurd et qui n’avait pas l’air de craindre de combattre un Vane, n’était certes pas un humain ordinaire. Etait il son maître ou prêtait il son épée aux desseins de quelqu’un d’autre ? Comment s’était il procuré cette substance qui permettait de blesser durablement un esprit ? Fen soupira. Son vieil ami s’était attiré des ennemis puissants et hors du commun. Elle devrait se renseigner plus avant sur eux. Son regard tomba sur l’enfant inerte sur ses pattes avant. Enquêter tout en protégeant ce petit s’annonçait difficile. La progéniture des humains mettait très longtemps avant de devenir autonome. Elle s’était même laissée dire que ces petits passaient par tout un tas de phases plus ou moins compliquées durant leur développement. Elle soupira.

La Vane se rendit compte qu’il y avait quelque chose d’étrange avec Bård. Pas qu’il était inconscient. Sa respiration s’était d’ailleurs faite régulière : choqué, il avait sombré dans un profond sommeil. Non, ce n’était rien de tout cela. Elle le renifla. Une odeur de peur flottait encore sur lui. Il sentait le bébé humain, mais pas seulement. Voilà qui était surprenant. D’où provenait cette étrange odeur sous jacente ? Elle essaya de se souvenir de ses conversations qu’elle avait eues avec Sigurd à propos de son fils. Rien de particulier ne lui revint en mémoire. Mais, maintenant qu’elle y songeait, son ami ne lui avait jamais parlé de la mère de Bård. Peut être que la réponse se trouvait là. Que les humains amenaient des complications pour tout… Elle inspecta encore l’enfant. Si il avait quelque chose de bizarre, cela ne se voyait pas selon elle. Même si elle devait avouer qu’elle n’était pas très bonne juge en la matière : pour elle, les humains se ressemblaient tous.

Les élancements de sa blessure s’étant calmés, Fen reprit délicatement le garçon dans sa gueule et se leva. Elle testa la solidité de sa patte blessée. Cela suffirait : à présent que sa cicatrisation avait commencé, elle était capable de reprendre sa course. Et puis, il fallait profiter que la neige tombait encore pour masquer ses traces. Elle reprit courageusement son voyage, adoptant l’allure endurante des loups. Elle avait la ferme intention d’emmener le petit le plus loin possible de ses assassins. Elle courrut. Longuement. D’une démarche souple à peine raidie à cause de son épaule lacérée.

Une heure plus tard, la Vane perçut que son chargement bougait. Elle ralentit et s’arrêta. La neige tombait dru à présent. Elle posa l’enfant entre ses pattes. Il paraissait lutter pour reprendre conscience et la neige glacée lui fit ouvrir brusquement les yeux. “Froid… émit il.
– Je sais, compatit Fen. Il s’est mis à neiger, regarde.” Bård leva la tête et contempla les flocons immaculés qui tombaient du ciel. Ses yeux se fermèrent de nouveau. La louve lui donna de tendres coups de truffe. “Reste éveillé maintenant, lui conseilla-t-elle.
– Pourquoi ?
– Tu as suffisamment dormi et nous avons encore beaucoup de trajet à faire. Si tu t’endors maintenant, tu vas mourir de froid.” Expliqua succinctement la Vane. Elle fixa son minuscule protégé tandis qu’il rassemblait ses lambeaux de conscience.

“Père ? Demanda Bård ainsi que Fen le redoutait. J’ai rêvé que père avait été tué. C’était horrible ! Où est il ?” La louve ne répondit pas. Le garçon plongea ses yeux verts dans le regard doré de la Vane. Il sentit les larmes monter sans pouvoir les refouler. “Ce n’était pas un rêve !” cria-t-il soudain. “Père est mort ! Il est mort et tu ne l’as pas sauvé !” Fen s’ébahit pendant que le fils de Sigurd la bourrait de coups de poings en pleurant de rage. Voilà bien un truc typiquement humain : accuser la première créature qu’ils recontrent d’être la raison de leur affliction. Elle lui donna un coup de patte pas trop fort, mais qui suffit à l’envoyer bouler dans la neige.

“Tu te trompes de cible, petit d’homme, lui dit la louve avec fermeté. Je ne suis pas responsable de la mort de Sigurd. Je ne suis responsable que du fait que tu sois encore en vie.” Elle n’était pas certaine que Bård l’écoutait vraiment. Il restait couché dans la neige, son petit corps secoué de sanglots. “Ah, ces humains !” s’exclama-t-elle avant de s’approcher de son petit protégé en proie à la déréliction la plus profonde. D’une poussée de truffe elle le fit se retourner vers elle et lui donna un tendre coup de langue qui balaya tout le visage de l’enfant. Ce dernier s’aggrippa au museau de l’immense louve et laissa libre cours à ses pleurs.

NaNoWriMo 2014

Salutations !

Je sais, cela fait pas mal de temps que je n’avais rien posté ici. J’ai même reçu quelques cailloux. Mais me voilà de retour ! Et pour vous parler de ce que je fais en ce magnifique mois de Novembre : je participe à la NaNoWriMo 2014. Qu’est ce donc ? C’est le National Novel Writing Month. L’idée c’est d’écrire un roman de 50 000 mots en trente jours (oui parce que le mot novel est un faux ami : ça veut dire roman et non nouvelle). Soit une moyenne de 1667 mots par jour. Si vous voulez plus d’explications, il y en a là si vous cliquez sur ce joli lien.

Du coup, je vais vous poster mes quotas de mots dans cette nouvelle catégorie.

A tout de suite !

 

« Kyr et Kilynn » Chapitre 3 : Rencontres (4/8)

Kyr et Kilynn étaient totalement ignorés au détriment d’une retrouvaille entre deux vieux amis qui avaient l’air aussi étrange l’un que l’autre. Le garçon décida, par conséquent, d’intervenir : « Drakëwynn, tu le connais ?
– Oh que oui ! répondit joyeusement celle-ci.
– Drakëwynn ? C’est toi ça ? s’étonna l’homme chauve.
– Il semblerait, confirma la Centaure.
– Hihi ! C’est rigolo ! pouffa-t-il allègrement. Moi… Qu’est ce que c’est que ça ? s’exclama-t-il soudain en désignant les deux enfants.
– Ce sont des jumeaux que j’ai récupéré, lui expliqua la ménestrelle.
– Non, mais ça ! » se plaignit-il en pointant un doigt accusateur en direction de Kilynn.

Il trépignait tant que les enfants prirent peur et glissèrent prestement du cheval pour se réfugier vers Drakëwynn. « Ben quoi, tu vois bien que ce sont des gosses, lui dit-elle.
– Oui, mais elle là, c’est quoi ? » persista-t-il.

Il reprit son calme tout aussi soudainement qu’il l’avait perdu et scruta le ciel d’un air pensif. La Centaure ne semblait pas avoir saisi la véritable teneur du questionnement de son ami et se montra perplexe. L’homme, lui, se mit à observer Kilynn d’un regard inquisiteur. Se frottant pensivement le menton, il lui tourna autour tout en gardant ses yeux braqués sur elle, suspicieux. Le dragon d’or s’approcha à son tour pour assister à la scène de plus près. « Tu sais ce qu’il lui prend, toi ? » lui demanda la ménestrelle. Le dragon hocha négativement de la tête, toujours impassible, voire même blasé. Voyant que l’homme continuait de tourner autour de Kilynn, son frère décida de s’interposer : « Vous la mettez mal à l’aise, arrêtez de la fixer comme ça ! » Comme s’il ne l’avait pas entendu, l’étrange individu continuait à marmonner dans sa barbe – qu’il n’avait pas – et finit par lancer à Drakëwynn, en guise d’explication… un haussement d’épaule. Puis, sautant du coq à l’âne, il lui demanda avec entrain : « Et toi alors, comment ça va depuis la semaine dernière ?
– Bah, je t’ai écrit un mot que Roval t’a apporté, répondit-elle.
– Oh, je l’ai pas lu, Onbu l’a déchiré en voulant me protéger de ton aigle. »

Kyr se demandait qui pouvait être Onbu. En toute logique, puisque le dragon d’or était la seule autre créature en leur compagnie, il devait s’agir de lui. Mais pourquoi un dragon redouterait-il l’attaque d’un aigle messager ? « Tant pis, soupira la Centaure. Je te disais donc…
– Attend ! lui intima son ami à la grande robe d’argent. Réglons d’abord ton problème de pénurie ! »

Il prit un vieux sac à l’air fatigué, l’ouvrit, et bombarda la ménestrelle d’oranges les unes à la suite des autres sans se soucier le moins du monde du lieu d’atterrissage desdites oranges. Mais Drakëwynn avait déjà ouvert son propre sac et réceptionnait adroitement les précieux fruits qui avaient l’air de ne tenir aucune place dans quelque sac que ce fut. Les enfants assistaient, incrédules, à la scène saugrenue qui se déroulait devant eux. Une fois l’échange effectué, l’homme que Kyr trouvait encore plus étrange que la Centaure, reprit : « Donc, tu disais ?
– Je parlais principalement des délicieux champignons que je cueillais sur le bord de ma route. J’en ai plein, t’en veux ?
– Oh oui ! J’en ferai des oranges aux champignons ! » s’enthousiasma l’étrange individu ailé.

Ce fut donc au tour de Drakëwynn de bombarder son ami d’une volée de champignons. Kyr ne savait pas du tout quoi penser de ces deux personnages qui avaient tour à tour l’air puissants et idiots. Des oranges aux champignons, ce devait être infect. En quête d’éventuelles explications sur ces réactions bizarres, il tourna son regard en direction du dragon d’or. Ce dernier, se sentant observé, détourna la tête avec dédain et, l’air de rien, souffla nonchalamment un énorme cône de feu sur la route, faisant sursauter les jumeaux qui roulèrent de grands yeux effrayés. Le garçon vit alors, esquivant les flammes tandis que la ménestrelle applaudissait la performance, une boule s’envoler dans les airs et une voix tonitrua soudain dans sa tête : « Non mais ça va pas ?! Qu’est ce que c’est que ces gamins qui veulent faire leurs intéressants en crachant du feu n’importe où sans faire attention à leur mentor ?! »

Kyr, surpris, remarqua que sa sœur aussi l’avait entendue. « Oh, tiens, bonjour Onbu ! lança la Centaure à la petite boule volante qui s’avéra être un dragon miniature à peine plus gros qu’Emlyg. Tu m’as l’air bien grognon aujourd’hui.
– Hmpf ! » souffla le petit dragon qui s’était posé sur l’épaule de l’ami de Drakëwynn. Puis, le garçon l’entendit de nouveau parler dans sa tête, bien que cela semblait s’adresser à tout le monde : « Ils n’ont pas voulu me choisir pour mentor-protecteur, se plaignait-il télépathiquement. Ils ne savent pas reconnaître la véritable puissance lorsqu’ils la voient. Ils mériteraient que je les mange en civet ces stupides lièvres ! »

Kyr comprit enfin qui était véritablement Onbu et, après ces propos, ne s’étonna plus de savoir qu’il avait attaqué l’aigle de la ménestrelle. En effet, cet animal lui paraissait aussi intellectuellement atteint que son maître. C’est ce moment que choisit le dragon-papillon de la Centaure pour sortir de son sac. Voyant Onbu, il poussa un roucoulement joyeux et s’élança sur lui pour jouer. Celui-ci poussa des grognements offusqués, mais suivit tout de même Emlyg qui s’était envolé. « Je croyais qu’Emlyg était le seul de sa race, s’étonna Kilynn.
– Il l’est, lui assura Drakëwynn. Onbu et Emlyg ne sont pas exactement les mêmes créatures. Tu regarderas de plus près si tu en as l’occasion et tu verras qu’Onbu a de vraies ailes de dragon alors qu’Emlyg dispose d’ailes de papillon. De plus, il a une petite corne sur le nez que n’a pas Onbu et ainsi de suite. Ils ont pas mal de différences.
– Je vois. » commenta sérieusement la petite fille avant de se tourner vers l’homme chauve qui mangeait de nouveau une orange. Elle parut prendre son courage à deux mains pour lui demander : « Qui êtes-vous au fait ?
– Moi ? s’étonna l’ami de la Centaure en se désignant lui-même du doigt. Je suis Vorastrix !
– Vo… commença Drakëwynn avant d’éclater de rire. T’es vraiment incorrigible ! »

Vorastrix pouffait de rire, visiblement très fier de sa plaisanterie que Kyr et Kilynn, ne sachant pas parler le draconien, ne pouvaient, par conséquent, pas comprendre. Le garçon s’interrogeait sur le sens caché de tout cela. « Vous allez où comme ça toutes les deux au fait ? s’enquit l’homme auprès de la ménestrelle.
– Hey ! s’offusqua Kyr avant qu’elle ne puisse répondre. Moi aussi je suis là ! »

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 3 : Jynpo et la politique (4/6)

Natsumi n’attendit pas plus longtemps et s’en fut. Son cousin, quant à lui, congédia ses gardes tout en songeant qu’il devrait aborder le sujet avec Chiba, afin de savoir comment protéger convenablement une jeune fille. Il nota également dans un coin de sa tête qu’il devait toucher deux mots à ce soupirant suspect de Simayi. A ce moment là, il se souvint qu’il avait un dîner et qu’il devait se préparer.

Pour ce faire, il retourna dans ses appartements, où il enfila prestement un riche yukata, et son plus beau haori de réception, brodé du signe du dragon. Inquiet de l’image qu’il allait donner, il s’inspecta dans son miroir. Malgré la richesse du vêtement, il se sentait un peu nu sans arme ni armure. D’ailleurs, ses compagnons sylvestriens ne se priveraient pas de quelques remarques désobligeantes sur le manque de virilité de sa tenue, pourtant traditionnelle. Il prit son katana et son wakisashi en main, et posa devant la glace. Cela n’avait pas autant de prestance que s’il avait été en armure, mais il se trouvait tout de même particulièrement élégant. « Si seulement Lyanna pouvait me voir, je me demande si cela lui plairait… » se questionna-t-il dans un profond soupir mélancolique. Se reprenant, il décida d’exécuter quelques passes d’armes, tout en continuant à apprécier l’esthétique du mouvement grâce à son miroir.

Après quelques longues minutes d’exercices, qui lui permirent de se remettre de ses pensées nostalgiques au sujet de son bel amour à sens unique, il se rendit compte qu’il était en retard pour le dîner. Il partit alors en trombe hors de sa chambre, bousculant un serviteur de passage et lançant des excuses à tout va. Arrivé devant la porte de la salle à manger, il s’aperçut qu’il avait toujours ses armes en main. Gêné mais pressé, il examina les différentes possibilités qui s’offraient à lui et, avisant un vase Ming aussi haut que lui, fourra son daisho à l’intérieur. Fier de son sens de l’improvisation, il réajusta son kimono et entra en espérant intérieurement ne pas attirer l’attention sur son retard.

Les regards de ses invités convergeant immédiatement sur sa personne, ses espoirs se virent immédiatement déçus. Penaud, il déclara à l’assemblée : « Euh, pardon ? » et se hâta se rejoindre sa place, espérant ne pas avoir trop fait entorse au protocole. Il s’assit rapidement entre ses deux conseillers Hideaki et Chiba, lui-même à côté de Ura, l’ami d’enfance du Bushi Défenseur de l’Honneur de Yamato. Le repas commença dans le silence le plus total, jusqu’au moment où Jynpo se souvient que c’était lui, en tant que Seigneur des lieux, qui devait commencer à parler. Il décida de s’adresser à son invité, assis de l’autre côté de la table, une place à sa gauche : « Hem… Vos appartements vous conviennent-ils Kame-sama ?
– Fort bien Mirumoto-sama, répondit plaisamment Sothy du Clan de la Tortue. Permettez-moi de vous présenter mon conseiller Kame Kuan Ti-san. » Celui-ci s’inclina poliment à l’attention de Jynpo, qui lui rendit son salut. « Et ma nièce Kame Lian Shi-chan.
– C’est un honneur de se retrouver à la même table que le héros de l’Empire, déclara-t-elle avec une œillade aguichante tout en s’inclinant gracieusement.
– C’est très aimable de votre part, dit Jynpo en rosissant ne sachant pas vraiment comment répondre au compliment. Pour ma part, je vous présente mes estimés conseillers Kitsuki Hideaki-san et Mirumoto Chiba-san, ainsi que mon ami d’enfance Mirumoto Ura-san et ma cousine Yasuki Natsumi-san du Clan du Crabe. »

Les conversations glissèrent rapidement sur divers sujets de moindre importance, tels que la nourriture, le château Togashi ou encore le voyage du chef du Clan mineur de la Tortue. Hideaki laissa ces discussions futiles suivre leurs cours, se focalisant sur les répercussions possibles de la présence de la jeune Lian Shi. En effet, il n’avait pas anticipé un passage à l’acte si rapide de la part de Kame Sothy. Ce dernier avait tout de même fait un détour dans son voyage afin de venir présenter en personne une prétendante au chef du Clan du Dragon. Bien qu’ayant conscience que diverses prétendantes allaient bientôt affluer, être pris de vitesse par un Clan mineur et éloigné le mortifiait quelque peu.

Justement, le matin même, il arrêtait le nom de la prétendante officielle de sa famille, les Kitsuki, en présence des principaux représentants de celle-ci. Kitsuki Eru était une jeune fille vive et jolie, aux longs cheveux presque bruns. Elle jouait souvent au shogi avec son oncle Hideaki, qui avait tout fait pour qu’elle obtienne l’aval de l’ensemble de la famille, en vue de devenir, peut-être, la future femme de Jynpo. Ennuyé d’avoir trop attendu avant de l’avoir présentée, et voyant que ce simple repas diplomatique était utilisé comme prétexte à introduire une prétendante, le Conseiller Kitsuki songea que la concurrence allait être rude. Il allait devoir mettre tout en œuvre afin de défendre les intérêts de sa famille.

« La Sylvestrie est-elle une destination courante pour vous, ou vos marchands ? s’enquit Natsumi.
– Il n’est pas facile de commercer avec la Sylvestrie, répondit Sothy. Ces gens sont peu raffinés et leurs mœurs pour le moins étranges. D’ailleurs, cela n’a pas du être facile de passer si longtemps dans une contrée aussi hostile, Jynpo-sama. Je vous admire d’avoir su porter la grandeur et la lumière de l’Empire si loin au delà de nos frontières !
– Merci bien, j’ai fait de mon mieux.
– Et dire que vos épreuves étaient loin d’être terminées une fois de retour, continua le Chef du Clan de la Tortue. Penser que vous avez su triompher du pire mal qui puisse arriver : la trahison d’un membre de votre propre famille !
– Ah, oui… En effet, triste histoire, éluda Jynpo.
– Je n’insisterai pas plus, intervint Sothy. Je comprends que ce furent des moments très difficiles. Pour revenir à ces terres mystérieuses et sauvages que vous avez parcouru pendant si longtemps, j’aurai aimé savoir quelles ont été vos impressions à propos des habitants de cette contrée ? »

Le Seigneur du Clan du Dragon resta un moment silencieux, à rassembler ses idées, cherchant la meilleure manière de formuler ses expériences hétéroclites. « Et bien, ils ne sont pas du tout comme ici. Mais ils sont très gentils… Enfin, pas tous, parce qu’il y a aussi des personnes peu recommandables en Sylvestrie. Cela dépend vers où on va.
– A quels endroits êtes vous donc allé ?
– J’ai commencé par me rendre dans un village gnome au cœur de la forêt, très nombreuses en Sylvestrie. Puis, après un arrêt dans un village d’Hommes-Lézards peu sympathiques, j’ai fini par arriver à Estaria, une petite ville du royaume d’Hogg, où je me suis rendu également par la suite. Bon, au passage j’ai fait escale sur une île démoniaque, mais je ne sais pas si elle fait vraiment partie de la Sylvestrie. Je suis aussi passé par Khaz Mithral, une ville naine dans la montagne, mais après je suis revenu en Yamato pour m’occuper du Clan. »

« Kyr et Kilynn » Chapitre 3 : Rencontres (3/8)

Puis, scandant la formule du parchemin plus que faisant une incantation professionnelle et ce, tout en exécutant de grands gestes, la Centaure fit apparaître, dans l’espace laissé par les villageois, une immense table chargée de victuailles en tout genre. Il y avait de la place pour tout le monde et un divin fumet se dégageait des plats. La ménestrelle fit signe aux habitants du village de prendre place. « Installez-vous et ne vous privez pas ! Buvez bien également, le tout a des propriétés curatives qui vous guériront et vous donneront une forme du tonnerre ! » Les bien-portants aidèrent les malades à s’asseoir et prirent place à leur tour. Drakëwynn poussa Kyr et Kilynn à jouir également du repas et, comme il restait une place, elle en profita elle aussi. Les enfants ne purent dire combien de temps dura le festin, mais, comme la Centaure l’avait prédit, les malades guérirent en mangeant et tous se sentaient remarquablement bien. Lorsque les reliefs du repas disparurent en même temps que le sort arrivait à son terme, les villageois vinrent remercier la ménestrelle tour à tour. Ce fut une vague de « Grand merci Dame Ekwo ! » « Nous vous en serons éternellement reconnaissants Maîtresse Ekwo ! » et autres variations sur le même registre. Drakëwynn abrégea les remerciements en invoquant le prétexte qu’elle avait encore bien de la route à parcourir avant le soir et c’est ainsi que les jumeaux et elle quittèrent le village, sous les vivats de ses habitants.

« Et bien, soupira la Centaure une fois qu’ils ne virent plus le hameau, après ce contretemps, il faut croire qu’on arrivera pas en ville aujourd’hui finalement.
– Dis Drakëwynn, appela Kyr qui commençait à bien savoir diriger le cheval.
– Oui ?
– Pourquoi les villageois t’appelaient tous Ekwo ?
– Tu sais qui est Ekwo, n’est ce pas ? s’enquit la Centaure.
– Oui bien sûr, répondit le garçon. C’est la ménestrelle de la Compagnie de la Licorne.
– Et, sais-tu de quelle race elle est ? demanda Drakëwynn.
– C’est une Centaure… Oooh, j’ai compris ! s’exclama-t-il. Comme tu es une Centaure et qu’en plus tu es Barde, ils t’ont prise pour la célèbre Ekwo, c’est ça ? »

Drakëwynn éclata de rire. « Quelque chose dans ce goût là, oui ! répondit-elle en riant toujours.
– Qu’est ce que j’ai dit de drôle ? » maugréa Kyr en se tournant pour s’adresser à sa sœur.

Celle-ci paraissait choquée, mais ne dit pas un mot, malgré les nombreuses questions que lui posa son frère pour s’enquérir de son problème. Il finit par abandonner et continua la route en grommelant. Puisqu’ils savaient qu’ils n’arriveraient pas en ville ce jour là, ils ne se pressèrent pas et voyageaient au pas. Plus exactement, Nuit-Noire voyageait au pas. La Centaure, elle, quittait souvent la route pour cueillir des champignons, des fleurs, ramasser des cailloux dont elle trouvait les formes amusantes, faire des moulinets avec ses différentes armes et autres activités qui lui faisaient passer le temps, car elle trouvait que le gros cheval des jumeaux n’avançait pas très vite. « Dis-moi Kilynn, que peux-tu me dire sur la langue que parle la voix dans ta tête ? s’enquit soudainement la ménestrelle.
– Euh… balbutia la fille. C’est difficile à dire. Elle parle d’une manière un peu sifflante…
– Mmmh, ça peut s’appliquer à plusieurs langues ça, déclara la Centaure. Ca ne m’aide pas beaucoup…
– Drakëwynn ! la coupa Kyr. Regarde là-bas, sur le bord de la route ! »

Elle tourna la tête dans la direction que lui indiquait le garçon et Kilynn, qui était derrière son frère, jeta un regard par dessus l’épaule de celui-ci. Au loin, sur le bas côté se trouvait un dragon d’or assis, qui devait faire environ la taille de la Centaure. En face de lui, de l’autre côté de la route, un homme se prélassait, mangeant un fruit. Une orange pour ce que Kyr pouvait en discerner. En plus d’être doté de grandes ailes aux plumes blanches, il était vêtu d’une longue robe argentée, aussi éclatante que son crâne rasé brillant au soleil et portait une cape semblable à celle de Drakëwynn. Une énorme épée à deux mains était attachée sur son dos et un grand cimeterre pendait à sa ceinture. Il avait l’air en grande conversation avec le dragon, un aigle perché sur son épaule. Les voyageurs continuèrent d’avancer et l’homme finit par faire mine de les remarquer. Il se leva alors avec un magnifique effet de cape, en déployant ses grandes ailes neigeuses de toute leur envergure, et se tourna vers eux. Sa prestance était impressionnante et son charisme époustouflant. Il avait tout l’air d’être l’un des lanceurs de sorts les plus puissants de tout le continent de Sylvanie. Selon Kyr, le fait qu’il discute avec un dragon d’or, même petit, en était la preuve irréfutable. Peut-être était-il même un Ange envoyé des dieux.

« Roval ! » s’exclama joyeusement la Centaure. En réponse à ce nom, l’aigle s’envola de l’épaule de l’homme aux ailes blanches pour aller se poser sur celle de Drakëwynn. « Je t’ai ramené ton oiseau. » Déclara le mystérieux individu. Le jumeau remarqua alors que cet homme là, comme la ménestrelle, était doté de griffes, de crocs et de quelques écailles cuivrées lui parsemant le visage. Lui aussi devait être un de ces fameux Disciple des Dragons de Cuivre dont Drakëwynn avait parlé la veille. « Tu tombes bien, lui dit familièrement la Centaure comme si elle le connaissait depuis longtemps. J’étais justement en panne d’oranges !
– J’ai bien fait de venir te ramener ton aigle en mains propres alors ! » se réjouit l’homme.

La série des mots-clefs : Alors, il me sembla que l’air s’épaississait…

Bien évidemment, le temps que je prenne cette grande digitale en photo, en essayant de capturer toute l’essence de sa beauté mortelle, le reste du groupe avait disparu. J’ai donc tendu l’oreille pour déterminer la direction dans laquelle ils s’étaient dirigés. Rien ne troublait les pépiements des oiseaux ni le bruit du vent qui agitait paresseusement les branches des arbres. Un peu décontenancé, je suis allé dans la direction générale qu’il me semblait qu’ils avaient prise. Hésitant, j’ai ensuite marché quelques pas dans plusieurs directions, tout en sachant que chaque moment perdu les éloignait de moi. Soudain, la lumière se fit dans mon esprit. Fier de toutes les inventions pratiques que mes congénères avaient créées, je me suis triomphalement emparé de mon téléphone. Ma satisfaction fut de courte durée. Dans cet écrin de nature perdu, mon petit bijou de technologie ne captait aucun signal, que ce soit téléphonique ou Internet.

J’ai un moment caressé l’idée de rester sur place pour être plus facile à retrouver lorsqu’ils se rendraient compte de mon absence prolongée. Mais, après être resté assis sur une souche pendant quelques minutes, j’ai compris que je ne pourrai pas rester ainsi inactif. Je me suis levé et, après m’être dégourdi les jambes, je me suis aventuré à l’exploration. De toutes façons, cette forêt devait bien avoir une fin. Plus personne ne se perdait dans les bois de nos jours, n’est ce pas ? Cette assertion se trouva bientôt confirmée par le fait que je finis bientôt par rencontrer un chemin. Rassuré, je l’ai joyeusement emprunté afin de rejoindre au plus vite un brin de civilisation. A intervalles réguliers, je vérifiais si mon téléphone captait enfin un réseau. Malheureusement, dans cet environnement vallonné recouvert d’arbres, il ne captait toujours aucune antenne ni satellite.

Tout en marchant, je commençais à me demander combien de temps il allait encore me falloir pour arriver quelque part. Le chemin forestier, bien que baigné d’une jolie lumière verte et dorée qui passait à travers les feuilles, finissait par me lasser. Un cadre peut s’avérer à la fois joli et répétitif. Un petit étang vint rompre cette monotonie et, fatigué, je décidais de me reposer un instant à son bord. Alors, il me sembla que l’air s’épaississait, tandis que l’odeur de l’humus se faisait plus prenante. Que se passait-il ? Peut-être étais-je déshydraté. Je me suis donc fébrilement emparé de ma gourde pour en boire quelques gorgées. Ceci fait, je me suis rendu compte que de légères volutes de brume s’élevaient du sol.

Je ne me sentais pas mieux ; j’avais l’impression d’avoir la tête cotonneuse. Puis le martèlement commença. J’ai d’abord cru à une migraine tapageuse mais, le son devenant plus distinct, je reconnus le bruit de sabots au galop sur le chemin de terre. Je me suis levé et retourné, soulagé de pouvoir finalement demander de l’aide. Sauf que les cavaliers qui s’offrirent à ma vue paraissaient provenir d’un autre temps. Il s’agissait de tout un équipage de damoiselles et de damoiseaux tous de blanc vêtus, menés par une femme magnifique à l’air sévère. Bouche-bée, j’admirais cette apparition surnaturelle. La tête de la meneuse était ceinte d’une couronne de feuilles de chêne et un poulain immaculé suivait sa monture richement apprêtée. Ils m’ignorèrent totalement, passant à côté de moi comme si je n’étais pas là. Au moment où les chevaux pénétrèrent dans l’eau à grand renfort de gerbe étincelantes, je sombrai dans l’inconscience.

« On l’appelle la Mare-aux-Fées ou la Mare-au-Diable. » Disait quelqu’un tandis que mon cerveau tentait désespérément de reprendre le contrôle. « Et le Diable sait comment ce touriste a pu arriver jusque là. » En ouvrant péniblement mes paupières, j’ai pu constater que je me trouvais dans un véhicule de pompiers, solidement arrimé à une civière. Le guide qui avait emmené mon groupe dans la forêt se trouvait également là. C’était lui qui parlait. « J’ai suivi le chemin, suis-je parvenu à dire avec un tout petit filet de voix.
– Le chemin ? s’étonna l’homme. Mais aucun chemin ne mène à la Mare-aux-Fées ! »

Car, oui, quelqu’un est arrivé ici en tapant dans son moteur de recherche : « Alors il me sembla que l’air s’épassissait ». J’espère que maintenant il ne sera plus déçu !

« Il était une fois en Yamato » Chapitre 3 : Jynpo et la politique (3/6)

Après avoir remis ses enfants à leur nourrice, puis leur avoir retrouvé Natsumi – ce qui lui avait valu le titre de meilleur papa de Yamato – Chiba se rendit au bureau de son Seigneur. Celui-ci se trouvait apparemment perplexe à la lecture d’une missive. « Tu tombes bien ! s’exclama le jeune Chef de Clan.
– Oui, Jynpo-sama ?
– Je ne comprends pas pourquoi Sunan veut m’envoyer sa fille. Qu’il m’envoie des diplomates, c’est une chose, mais sa fille… Je ne comprends pas, est-elle diplomate ?
– Votre humilité vous honore, mon Seigneur, répondit le Conseiller Militaire en souriant. Mais vous n’êtes pas sans savoir que votre position en intéresse plus d’un. De nombreux pères, y compris Doji Sunan-sama le Chef du Clan de la Grue, souhaiteraient voir leurs filles mariées à un parti aussi avantageux que le votre. En effet, vous êtes l’héritier impérial et Bushi Défenseur de l’Honneur de Yamato, sans compter votre statut de Chef du Clan le plus honorable de tout l’Empire.
– Ah… Elle n’est pas diplomate alors… Mais, je ne la connais pas ; elle va faire ce long voyage fatiguant pour venir me voir, alors que si ça se trouve, je ne lui plairai pas, ou elle n’aimera peut-être pas le château Togashi. Et puis moi c’est sûr que je n’ai pas envie d’aller vivre chez les Grues. Et surtout, je n’ai pas envie de me marier, moi !
– C’est juste une première approche, histoire que vous fassiez connaissance, Jynpo-sama, expliqua Chiba. D’autres prétendantes se présenteront sûrement à vous dans les semaines à venir, vous pourrez faire votre choix.
– Déjà Ethir, puis Natsumi et même Hideaki veulent que je me marie. Alors qu’en Sylvanie, personne ne voulait que je me marie… » lâcha-t-il avec un soupçon de déception dans la voix.

Ne sachant trop que répondre, le Conseiller Militaire profita de la mention de Yasuki Natsumi pour orienter la conversation à ce sujet : « A propos de votre estimée cousine, elle me paraît un peu insaisissable ces derniers temps, particulièrement dans l’enceinte du palais. Il serait peut-être judicieux de garder à l’esprit qu’en tant qu’invitée et membre de votre famille, il en va de l’honneur du Clan de la protéger et de veiller à ce qu’elle reste en bonne compagnie, afin qu’elle ne soit pas mal influencée.
– Elle est en danger ? Quelqu’un lui veut du mal ? Qu’est ce qu’il s’est passé ? s’inquiéta Jynpo la main déjà posée sur son katana.
– Non, non, mais… »

Fonçant dans les couloirs sans écouter Chiba, le jeune Seigneur se mit à la recherche de sa cousine bien aimée. Après quelques minutes de fouille assidue, il la retrouva dans la bibliothèque du château en compagnie de Simayi, disciple du Conseiller en Magie Tamori Liang. Le feu de la vengeance dans les yeux, ses deux lames à moitié sorties de leurs fourreaux, Jynpo rugit, tel le dragon : « Natsumi ! Tu vas bien ? Qui te veut du mal ? » Il jeta un regard assassin au jeune Shugenja. « C’est lui la mauvaise compagnie qui cherche à mal t’influencer ?
– Euh, non. » répondit la jeune fille d’un air perplexe, tandis que son premier interlocuteur se décomposait devant la fureur du puissant Seigneur de ces lieux.

« Oh. » lâcha Jynpo avant d’inspecter les alentours d’un regard suspicieux au cas où quelqu’un d’autre voudrait du mal à sa cousine. « Je vais te détacher des hommes de ma garde personnelle pour qu’ils te protègent. » Et, sans attendre de réponse, il s’en fut au pas de course, ses armes toujours en main. Il se rendit rapidement dans l’un des baraquements de sa garde. Il lança aux hommes présents à l’intérieur du bâtiment « Allez vite voir ma cousine Natsumi et protégez la ! » avant de s’en aller prestement sans plus d’explications. Aussitôt dit, aussitôt fait, les gardes saisirent leurs armes et se précipitèrent en direction du château pour obéir aux ordres.

Pendant ce temps, le jeune Bushi Défenseur de l’Honneur de Yamato était arrivé jusqu’à son havre de paix : son bureau. Là, il prit le temps de se remettre de ses émotions, avant de se remettre à son courrier. Le soir venu, peu de temps avant qu’il ne doive rejoindre ses invités du Clan mineur de la Tortue, quelqu’un s’annonça à la porte. Il sauta alors de son coussin et ouvrit brusquement l’ouverture coulissante. Devant lui se trouva alors Natsumi, les bras croisés, tapant du pied et fusillant son cousin du regard. Décroisant les bras, elle désigna du pouce la vingtaine de grands gaillards en armure qui l’avaient suivie tout l’après-midi. « Ca, ça ne va pas être possible, lâcha-t-elle d’un ton acide.
– De quoi ? s’enquit naïvement Jynpo.
– Tu crois vraiment que c’était nécessaire de me faire suivre par un peloton de ta garde personnelle, pour me protéger d’un danger aussi imaginaire que soudain ?
– C’est pour ton bien, tenta d’argumenter le cousin qui essayait de ne pas se laisser déstabiliser.
– Et ça te prend d’un coup, alors que j’étais en train de discuter avec un soupirant prometteur ?
– Comment ça un soupirant ? s’exclama le Chef du Clan du Dragon. Ton père est au courant ? Et puis c’est qui d’abord ?
– Cela ne te regarde pas. Et tu crois qu’il est beaucoup plus convenable de faire suivre une jeune demoiselle à longueur de journée par une vingtaine de jeunes et beaux guerriers ?
– Euh, je n’avais pas pensé à ça, balbutia Jynpo en jetant un rapide coup d’œil suspicieux à ses gardes. Arrêtez de la suivre, vous. »